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Il a enfin été possible de dormir dans le jardin.

Retirer les sandales, pieds dans l’herbe. En fin de saison, l ‘humidité se dépose dès qu’il fait nuit. On se coule dans un duvet légèrement mouillé, mais tiède à l’intérieur. Lire un peu. Quelques bêtes attirées par la lampe. Parfois une araignée traverse l’oreiller. Eteindre. Regarder la nuit, avoir la sensation de continuer à vivre en se laissant dormir.

J’ouvre les yeux, je constate que les étoiles ont changé de place. Si la rumeur de la ville se fait entendre davantage, si le froid devient plus vif, c’est que le matin approche. Je rentre dans ma tanière.

Le soleil n’est pas encore sur le jardin, mais il éclaire les collines en face, et sans mes lunettes je ne vois qu’une verdure déjà mûre, nuancée de jaune, et, çà et là des façades blanches ou ocres vivement éclairées. Je respire les odeurs fraîches. Je glisse ma main sur l’herbe trempée. Assise, je suis à l’égal de ce qui m’entoure, un frémissement, une boule de vie.

Michèle Hien. – 2008

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Merci pour ce texte, Michèle ! Silence.

Retrouvez la rencontre Michèle Hien avec Réjane :

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

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Michèle Hien n’a pas toujours habité l’agglomération lyonnaise, mais elle a eu des coups de cœur pour cette ville qu’elle a découverte à vingt ans en descendant du Mans, sa ville natale, vers le sud.

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De la colline de Fourvière, une des collines dominant Lyon, on voit que Rillieux-La-Pape, où habite Michèle Hien, est sous l’orage.

« Je n’aurais pas besoin d’arroser mon jardin ce soir », me dit en riant l’écrivain en me montrant sa ville.

La pluie s’est arrêtée. Nous nous relaxons avant de prendre le chemin du retour. Il s’en sera passé des choses, durant cette extraordinaire journée où Michèle Hien, auteure de La Délouicha, et moi, nous sommes retrouvées le matin à la gare de Perrache.

Dans combien de traboules sommes-nous entrées ?

Combien de marches avons-nous gravies ?

Les portes de la cathédrale Saint-Jean grandes ouvertes nous ont happées dans le lieu du culte un instant : le soleil était des nôtres depuis le matin, et il fut délicieux de le contempler soudain dans l’ombre, à travers les vitraux irisés qui le filtraient.

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C’est Michèle qui avait eu l’idée des jardins de Fourvière pour l’interview où, une volée de marche plus loin, un banc nous attendait.

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Réjane : Michèle Hien, vous êtes à la fois peintre et écrivain. Peintre, car depuis l’enfance, vous dessinez et peignez, et écrivain, car vous êtes l’auteure d’une œuvre remarquable, La Délouicha, qui a obtenu à l’automne 2006 le premier prix du roman de la ville d’Ambronay, et dont le Magazine Littéraire dit :

« Le récit frappe par sa limpidité et magnifie un singulier chemin de soi. »

Est-ce que vous pourriez nous dire comment s’articulent vos deux vocations, plus précisément peut-être :

Que trouvez-vous dans la peinture que l’écriture ne vous donne pas ?

En quoi l’écriture s’impose-t-elle à une personne qui, très jeune, a été fascinée par un mode d’expression sans parole ?

Michèle Hien : Je ne me définis pas  comme peintre, ni comme écrivain, parce que  je donne à ces termes une importance que je ne m’accorde pas, qui ne me correspond pas. Les écrivains m’ont toujours impressionnée. Pour l’instant, je suis quelqu’un qui écrit, et je suis également quelqu’un qui peint, encore que depuis que j’écris davantage, j’ai un peu cessé de peindre, mais j’ai l’intention de m’y remettre.

Je pense que les deux modes d’expression m’ont été un besoin, dès l’enfance. Dès l’enfance, j’ai éprouvé le besoin des couleurs et de la lumière. J’observais les arbres, les fleurs, avec la question qui s’imposait à moi : comment garder cela ? Comment le reproduire ? Comment faire passer cet émerveillement ?

Cette question m’a suivie et  j’ai essayé, plus ou moins toute seule, de trouver des moyens de faire passer cet émerveillement avec mes pinceaux, avec mes couleurs.

Pour l’écriture, les livres m’ont intéressée dès que j’ai su lire. J’ai été une lectrice assidue, mais en même temps, une lectrice très simple. Je n’avais pas énormément de livres à ma disposition, donc j’ai découvert assez tardivement la littérature, et avec une âme  de midinette : j’étais intéressée par les histoires, par les personnages.

Peu à peu, je me suis aperçue que ce qui me travaillait, c’était ce qui dans un livre faisait écho à mes propres sensations, mes propres émotions. Quand je retrouvais dans un personnage quelque chose que j’avais moi-même ressenti, il y avait là un moment formidable de joie extrême qui faisait que ce livre avait un prix pour moi. Parfois, j’ai des livres auxquels je me suis attachée simplement pour quelques phrases. Quelques phrases d’un bonheur absolu parce que d’un seul coup, il y avait résonance.

Je pense que c’est ce qui relie peut-être ce goût pour l’écriture et pour la peinture : c’est le moment où d’un seul coup  on trouve avec la touche juste la lumière attendue, et le moment où on trouve avec la phrase juste l’adhésion à l’instant, l’expression précise d’une sensation, d’une émotion.

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Devant La Fresque des Lyonnais, hommage aux lyonnais(es) d’hier et d’aujourd’hui : Bertrand Tavernier, Frédéric Dard, Bernard Pivot, côtoyant Louise Labé, Juliette Récamier, Antoine de Saint-Exupéry, les frères Lumière, L’abbé Pierre, Joseph-Marie Jacquard… ils sont tous là, les illustres artistes, inventeurs, scientifiques, explorateurs de la cité des Gaules.

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R : Vous dites vous même, concernant votre parcours de peintre, qu’il s’est poursuivi au fur et à mesure de rencontres, à commencer par la rencontre avec un voisin peintre qui était sourd-muet.

Avez-vous eu, côté écriture cette fois, des rencontres décisives ?

M H : Pour l’écriture, je me suis mise à écrire à l’âge de quinze ans grâce au Journal d’Anne Franck, que j’avais lu. Cette jeune fille m’avait révélé des choses de moi-même que je vivais mais que je n’avais pas encore énoncées en moi-même, auxquelles je n’avais pas encore donné de nom.

Ainsi, j’ai découvert qu’en  fait, on pouvait écrire, non pas des histoires inventées mais des choses qui venaient de soi, et que ces choses permettaient de se connaître soi-même. Ce livre a été déterminant. Après cela, j’ai décidé d’écrire mon journal, et je n’ai jamais cessé.

Donc ça, ça a vraiment été mon entrée en écriture. Grâce au Journal d’Anne Franck.

Après, il y a beaucoup de lectures qui ont été importantes pour moi, des écrivains que j’ai suivis, que j’ai aimés. Mais j’entendais parfois des personnes répondant à des interviews qui disaient :

« Ce livre a changé ma vie, ce livre a été à la base d’une découverte fondamentale pour moi. »

Et j’avais beau réfléchir je ne trouvais pas cela en moi. Il n’y avait pas un livre particulier que je voulais garder comme livre de chevet, qui soit le livre définitif qui aurait changé ma vie.

Il a fallu que j’attende  un certain nombre d’années pour enfin rencontrer ce livre. C’est un livre de Charles Juliet, sur lequel je suis tombée par hasard parce que c’était au programme du bac et que j’avais un élève qui étudiait ce livre. C’est un livre dont le titre est Lambeaux. Dès les premières lignes, dès les premières pages, il m’a frappée. La netteté, la clarté, l’absence de distance par rapport à la réalité. J’étais dans la réalité, qui était en même temps la réalité visuelle, concrète, et la réalité interne. Et cette réalité, exprimée avec une grande sobriété, une grande simplicité, était d’autant plus frappante qu’elle était simple.

Ce livre a vraiment changé ma vie parce qu’après j’ai lu toute l’œuvre de Charles Juliet, et précisément son journal, et que ce journal m’a permis d’évoluer énormément, de comprendre tout ce qui faisait barrage en moi, tout ce qui faisait blocage, tout ce dans quoi je m’enfermais, qui m’empêchait d’évoluer.

Et je peux dire « Voilà, j’ai une œuvre de chevet, c’est l’œuvre de Charles Juliet ».

R : Avant même qu’elle soit pour vous œuvre de chevet, vous saviez qu’il écrivait son journal aussi ?

M H : Pas du tout.

R : Donc, c’est une coïncidence. Il se trouve que vous écriviez votre journal et que lui est un grand diariste (auteur de journal intime – Larousse 2009).  Et vous l’écrivez depuis cette période sans interruption ? Depuis l’âge de quinze ans ?

M H : Sans interruption oui. Il y a eu une époque où, mère de famille, j’avais l’impression d’être un peu arrêtée dans ma recherche, dans mon avancée, d’avoir échoué dans cette envie d’écrire et peindre. Cela se ressentait dans mon journal qui n’était plus un journal d’idées, qui n’exprimait plus rien, qui n’avançait plus, mais qui racontait un petit peu ce qui se passait. Je me suis lassée de raconter. Parler des enfants, c’était très bien, mais il fallait aussi nourrir mon écriture d’idées  et ça, je ne le faisais pas. J’ai décidé d’arrêter. Je n’ai pas pu. Mais j’ai ralenti. Et ce ralentissement m’a obligée à l’écrire sous une autre forme, sous une forme plus synthétique.

Donc je suis repartie sur de nouvelles bases. Voilà, à cette époque-là j’ai moins écrit, mais je n’ai jamais complètement arrêté.

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« Retour aux sources… » devant l’entreprise d’imprimerie Gutenberg XXIième siècle, peinte au rez de chaussée de la fresque de la Bibliothèque de la Cité, oeuvre monumentale de 400 m2 célébrant la littérature.

Les Editions Lyonnaises d’Art et D’Histoire ont publié un livre qui retrace l’aventure de cette fresque réalisée par les artistes du collectif lyonnais LA CITE DE LA CREATION.

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R : On peut dire sans se tromper je crois que vos tableaux montrent des regards contemplatifs sur le monde. A contrario, votre récit, La Délouicha, qui se noue autour d’une drame d’une vie : le drame de la non parole, montre une auteure révoltée, dont les mots frappent sans concession.

Vivez-vous l’écriture comme une activité par laquelle, comme poussée dans vos retranchements, vous dites non à la bêtise, à l’injustice, à la paresse morale ?

M H : Quand on a envie d’écrire, il y a forcément toute cette révolte et ce refus, à la base de la pensée, de l’élan. Il me semble qu’on ne peut pas avoir envie d’écrire sans avoir eu envie également de réagir contre l’injustice, contre la bêtise, contre la frivolité. Voilà. Mais après cela, l’écriture n’est pas non plus un tract. Ce n’est pas un papier qu’on va lancer en disant : « Regardez comment on doit penser, regardez comment on doit se révolter. » Je n’aime pas l’écriture qui désigne quelque chose en disant : « Voilà comment vous devez penser. »

Il me semble que le fait de dire ce qui est, la simple description de la réalité, permet de prendre conscience de cette réalité, et libres aux lecteurs de s’indigner, ou de ne pas s’indigner.

Le lecteur est libre. Si le livre donne la réalité, c’est au lecteur de se faire sa propre opinion et de se dire voilà, c’est révoltant, c’est indigne, c’est pathétique, c’est dommage.

J’ai du mal avec la littérature choc. Il me semble qu’au contraire, plus on avance dans la neutralité, plus le message a des chances d’être fort et percutant.

R : La Délouicha est une petite personne habitée par la rage de vivre. Elle est intelligente, sensible, et parvient au miracle de s’en sortir, d’acquérir une indépendance, d’atteindre la dignité.

Il a été dit de votre récit qu’il « magnifie un singulier chemin de soi ».

Je lui trouve pour ma part une dimension universelle à votre Délouicha.

Une dimension universelle en tant qu’héroïne bravant l’adversité, mais pas seulement : en tant qu’être exclu de la parole, comme peuvent l’être toutes les personnes, hommes, femmes, enfants, à qui la parole n’est pas donnée.

Avez-vous écrit votre récit en ayant l’idée de toutes ces personnes que la Délouicha peut représenter ?

M H : Non, j’ai écrit mon récit en voulant ne pas trahir cette histoire qui m’avait été donnée. Cette personne que j’avais rencontrée m’avait raconté sa vie pendant de longues semaines, une fois par semaine. Je prenais des notes. Elle me racontait ce qu’elle avait vécu. On pleurait, on riait ensemble.

Et ma seule idée à l’époque, c’était de ne pas trahir ce qu’elle m’avait apporté.

J’ai écrit une première version qui retraçait exactement sa vie (il fallait que je remette dans l’ordre bien sûr tous les évènements qu’elle m’avait donnés, et ça, c’était assez difficile parce que les souvenirs lui venaient dans le désordre : je remettais dans un ordre chronologique tout ce qu’elle m’avait donné).

Ce que j’écrivais était un témoignage.

Après, j’ai repris cette histoire-là, j’ai essayé de l’arranger un petit peu, mais c’était encore assez proche du témoignage.

Et puis j’ai mis ça dans un tiroir, j’ai laissé reposer, et puis au bout d’un an ou deux, j’ai ressorti cette histoire.  En la relisant, je me suis aperçue que certains passages me touchaient plus que d’autres. Et c’était simplement parce que l’écriture en était plus sobre, que j’avais pris une certaine distance, qu’il y avait une douceur. J’adhérais moins au personnage, mais en même temps, peut-être que je m’étais glissée également dedans. Je me suis aperçue qu’il fallait que je reprenne cette histoire, de cette façon là, en choisissant des passages.

Je ne voulais pas tout raconter, mais il fallait par exemple faire une ellipse de vingt ans pour montrer ce que cette femme  était devenue au bout de vingt ans en France, tout en faisant des retours en arrière permettant de savoir ce qui s’était passé durant ces vingt années.

C’est vrai que je n’ai pas pensé en écrivant à d’autres personnes. J’ai toujours essayé d’être le plus vrai possible par rapport à cette personne. Et ma grande peur c’était l’idée que quand je lui lirai ce livre, elle ne soit pas satisfaite, qu’elle se sente trahie, qu’elle me dise : « Non non, ce n’est pas ça, je n’ai pas ressenti ça, je n’ai pas vécu ça. »

Ma plus grande récompense a été qu’elle a réagi à chacune des pages que je lui lisais (je voyais qu’elle revivait son passé), et qu’à la fin, elle m’a dit : « Eh bien, tu étais dans ma tête ! ». Donc c’était ça.

Mais c’est vrai que je me suis aperçue qu’il fallait que j’écarte tout ce qui était anecdotique, tout ce qui avait trait à sa seule propre petite histoire, et que je montre à travers elle, que j’écrive à travers elle, des sentiments, des sensations, que moi, je pouvais comprendre, que moi j’avais vécus (même si heureusement je n’ai pas connu les douleurs qu’elle a connues), que je pouvais imaginer.

Et à travers ça, écrivant, je ressentais ce qu’elle avait vécu, et je pleurais en écrivant parce que à ce moment-là, je vivais ce qu’elle avait ressenti. Je crois que c’est à travers cette fusion à ce moment-là qu’on parvient peut-être à l’universel.

R : Il y a ce qu’on peut appeler sans hésitation un instant de grâce dans La Délouicha, un chapitre de quelques pages que vous avez intitulé d’ailleurs : « Un petit miracle ».

Pour évoquer cet instant sans le trahir, je ne vois rien de mieux, Michèle, que vous nous le lisiez,

Si je vous tends le livre à la bonne page, êtes-vous d’accord pour offrir ce cadeau aux lecteurs de notre site ?

M H : Avec plaisir.

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A écouter : Interview dans les jardins de Fourvière (BIENTÔT PUBLIE !)

extrait : « Un petit miracle »

(document sonore DW-BO 127. Un petit miracle I (de 0 minutes à 2 minutes 57 secondes); Un petit miracle II (de 2 minutes 57 à 5 minutes); Un petit miracle III (de 5 minutes 01 secondes à 6 minutes 31 secondes)

La Délouicha, Michèle Hien

Michèle chausse ses lunettes et commence à lire, sur le livre que je lui confie, l’extrait que je convoite d’entendre, qui se trouve à la page 89 de son ouvrage La Délouicha.  Le récit prend vie autour de notre banc sur  lequel des promeneurs, en passant, jettent un oeil intrigué.

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Un petit miracle

“Il a l’air découragé. Tout le monde parle de guérison, et que ce sera long, mais y croit-il encore ? Qui y croit ? Elle aimerait bien y croire, elle, ce serait plus facile pour elle, moins désespérant. Pourtant, quand il lui dit que pendant sa convalescence il l’emmènera en voyage sur la Côte d’Azur, qu’elle verra Nice, Menton, les pins d’Alep, la mer bleue sur fond de montagnes rouges et d’horizons mauves, elle y croit, et ce sera merveilleux.

Raconte-moi le bled, raconte-moi ton enfance.

C’est l’hiver. Les journées s’étirent lentement. Jamais le ciel n’a été aussi gris. On a l’impression que le temps n’avance plus. Elle a épuisé toutes les histoires qui ne parlent pas d’elle, ou si peu. Alors oui, elle va raconter. Elle est impatiente maintenant qu’elle est décidée. Elle a réfléchi la nuit dernière. Et pourquoi pas ? Plus rien maintenant ne distrait l’architecte de sa souffrance. La musique ne lui suffit plus, les livres l’ennuient. Mais quand elle parle il ne bouge plus, il ne pense plus à réclamer, le verre d’eau, l’oreiller, le rideau, il écoute, et son regard ne se détourne pas d’elle, jamais on ne l’a regardée aussi longtemps, aussi sérieusement. Son père peut-être.

Elle raconte les serpents dans la maison, l’âne, les chèvres qu’elle devait garder, les femmes et leurs bavardages, la guerre, la peur, la neige, le père disparu, la maison du juge, l’abandon, le travail, les coups, la Kabylie, le mariage.

Elle raconte tout, jour après jour, dans le désordre, comme ça lui vient, et jamais elle n’était allée aussi loin, jamais les souvenirs n’avaient été aussi frais, elle pleure, elle rit, elle se regarde et se demande comment elle a pu traverser ça.

L’architecte écoute avec attention. Il demande des détails. Elle suit son regard, perdu, indigné, effrayé surtout. Sa grande bouche semble marquée de tous les désespoirs.

Elle raconte enfin comment son père est mort.

Il y a deux ans. Elle a reçu un télégramme. Le père était à l’hôpital. Elle ne l’avait pas revu depuis sept longues années, depuis qu’à moitié aveugle il avait passé quelques mois chez eux, effrayé par les colères du mari, la protégeant de ses bras, la consolant de sa voix douce. Il n’y avait plus de flamme dans son regard, mais elle y trouvait la paix. Les enfants l’adoraient et voulaient rester auprès de lui au lieu d’aller à l’école. Il était reparti, le nomade, et elle s’était sentie très seule.

Quand elle est arrivée à l’hôpital, il était paralysé, comme absent. Toute une semaine elle est restée à lui tenir la main, à parler, à lui demander un signe, une pression des doigts, un grognement, un rien. Sans résultat.

Et puis la sonde a coulé. Il fallait changer son pyjama. Elle s’est faufilée entre le lit et le mur, et pour le soulever a pris l’autre main. La pression qu’elle a reçue l’a bouleversée. Il était encore là ! Pourquoi n’avait-elle pas trouvé plus tôt cette main vivante ? Elle a parlé, parlé, posé des questions, et la main répondait. Elle pleurait Mais le père était fatigué, il fallait le laisser.

Le lendemain matin il était mort.

L’architecte se tait longtemps. Si elle se laissait aller, elle poserait sa tête sur le drap, entre le flanc amaigri et le long bras fin, et elle finirait de pleurer son père, et les sept journées qui lui manqueront toujours.

Mais non. Jamais. Elle cherche quelque chose de drôle, elle raconte l’âne qu’elle essayait de monter et qui l’envoyait par terre chaque fois, malgré son obstination, et ses bagarres avec les garçons. Pour être comme les hommes. Libre. Elle rit en parlant de sa rage de gamine. L’architecte rit aussi.

Il aime rire. Elle, elle a un rire énorme, qui s’entend de loin. Elle aime les situations cocasses. Elle rit aux larmes, à s’en faire mal au ventre. Avec les vieilles dames déjà elle s’est aperçue qu’elle pouvait faire le clown. Elle trouve le mot qu’il faut, au bon moment, elle voit un visage s’éclairer. Quelque chose se passe, un petit miracle, les gens rient et c’est grâce à elle. Un merveilleux pouvoir. Elle a l’impression de toucher le point faible des autres, de découvrir leur fragilité, elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. Mais elle sait que cela fait du bien et elle se sent soudain forte et heureuse. Faire rire et pleurer de rire, c’est ce qu’elle connaît de meilleur.

Ils s’amusent beaucoup ensemble. L’arrivée de la chaise roulante a d’abord été une triste journée. Il acceptait mal de n’être plus assez fort pour traverser tout seul l’appartement. Ils ont transformé ces déplacements en parties de rigolade. Elle n’est pas adroite pour viser les portes, certaines sont trop étroites, il faut faire des calculs pour engager les roues, s’avancer en crabe, il lui suggère des solutions qu’elle comprend mal, et soudain, le comique de la situation leur saute aux yeux et le vieil homme les trouve dans le couloir écroulés de rire, incapable d’expliquer les causes de leur hilarité. Il les regarde de son air indulgent, mais il ne comprend pas, tout cela n’a rien de drôle à son avis, il se garde bien de le dire.

R : Merci Michèle. Est-ce un moment particulier de lire son propre texte ?

M H : Particulier, je ne sais pas parce que j’aime bien de toute façon lire à haute voix. J’ai commencé assez tôt à lire à une époque où ma mère avait mal aux yeux. Je lui lisais des livres entiers, et j’ai pris goût à la lecture à haute voix. C’est vrai que c’est très curieux de redécouvrir son propre texte en le lisant. Mais le plaisir est le même que celui que j’éprouve à lire un autre texte. C’est le plaisir de la lecture à haute voix en fait, qui apparaît là.

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Notre promenade dans les rues du Vieux Lyon nous conduit au coeur de la ville secrète où les cours et traboules, à l’architecture renaissance, sont vraiment très très belles.

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R : Je vais vous citer une phrase que vous allez reconnaître facilement et qui va m’amener à une prochaine question :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance.

Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés.

Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge. »

Voici des mots que l’on trouve dans le récit intitulé  Lambeaux de Charles Juliet, mais qu’on trouve également en ouverture de votre propre récit, La Délouicha.

Nous avons parlé tout à l’heure de votre rencontre décisive avec l’œuvre de Charles Juliet. J’ai envie de vous demander :

Vous souvenez-vous de votre lecture de Lambeaux ?

Y a-t-il un moment dans ce livre qui vous a particulièrement frappée ? Émue ? Révoltée ? Attendrie ?

M H : Dans Lambeaux, je pense que toutes les pages m’ont véritablement frappée, c’est un ensemble. Je me souviens avoir été bouleversée à la fin de la première partie quand on découvre que cette femme est morte de faim à l’hôpital psychiatrique.

Mais par ailleurs, il y a énormément de pages qui m’ont émue, notamment celles dans la deuxième partie dont j’ai tiré les phrases que vous avez citées.

Ces phrases montrent donc l’adulte Charles Juliet désirant parler de ses deux mères : celle qui l’a élevé, et celle qu’il n’a pas connu. Les deux étant des femmes très simples et n’ayant pas eu droit à la parole, n’ayant pas eu le pouvoir de la parole. Cela m’a bouleversée parce que je pense qu’effectivement, beaucoup de choses passent par la parole. Et si on ne sait pas qu’on a ce pouvoir là, si on ne sait pas en user, si on néglige aussi la parole, si on pense que ce n’est pas important, on passe à côté de beaucoup de choses. Et on passe à côté de beaucoup de choses qui sont possibles pour soi-même avec les autres.

Tout notre être passe en fait par la compréhension de nous-même à travers les mots qu’on s’accorde à se dire. Et cette parole, elle est d’abord une parole qu’on a avec soi-même.

La Délouicha, la personne donc qui a inspiré ce livre, est une personne qui aime parler, et qui s’est toujours accordée le droit de s’exprimer à elle-même, de se dire, et qui s’est sauvée par la parole, c’est à dire que elle aurait pu, enfant, devenir folle. Abandonnée par ses parents, esclave dans une famille où on ne lui parlait jamais. Elle aurait pu devenir une imbécile, une sotte enfin une demi-folle. Ça n’a pas été le cas parce qu’elle a sans arrêt prêté attention aux paroles des autres, écouté ce qui se disait. Et elle a gardé pour elle cette vérité en elle-même.

« Voilà ce que je suis, voilà où j’en suis, voilà ce qu’on m’a fait » : elle s’est parlée et certainement que c’est une façon de se sauver.

R : Est-ce qu’on peut dire en cela que La Délouicha est un livre d’espoir ?

M H : Ah oui, oui oui je pense que c’est un livre d’espoir. On le voit bien à travers  son  évolution. L’époque où elle apprend le français en travaillant est une façon pour elle de retrouver de l’espoir, de rencontrer des personnes, d’avoir une certaine estime de soi. La façon aussi dont elle aborde la connaissance des mots, de leurs sens. La façon dont elle dit que c’est une grande joie pour elle justement de posséder les mots. Elle a l’impression que c’est une richesse. Cela montre que même si la situation reste délicate, reste difficile, elle a ce pouvoir de communiquer avec les autres, ce pouvoir de se dire à elle-même, le pouvoir de raconter qui font qu’elle n’est jamais complètement perdue. Je crois qu’on est perdu si on n’a pas les mots, donc dans ce cas-là, on est perdu, on se laisse aller au désespoir, au sacrifice de soi-même. Si on ne sait pas dire, on frappe.

R : La Délouicha, quand elle trouve du travail,  va faire des ménages chez des personnes âgées ou malades, qui, en général, ont un beau langage et qui lui apprennent de nouveaux termes de vocabulaire, qui lui apprennent une certaine élégance de comportement.

Pour autant, c’est une activité difficile, faire le ménage, ce n’est pas forcément gratifiant, et elle, du fait du langage, elle est contente de pouvoir effectuer cette activité.

M H : Oui, effectivement. Alors ce n’était pas dans toutes les familles pareil, elle n’a pas toujours été reçue avec tact, mais c’est vrai qu’il y avait quand même généralement chez ces personnes une certaine élégance, un certain savoir vivre, une qualité aussi de calme, qu’elle ne retrouvait pas chez elle. Et elle observait cela, et elle ne l’observait pas seulement de l’extérieur, elle s’en imprégnait. Elle apprenait une façon de parler. Elle aimait bien qu’on lui dise après qu’elle parlait avec distinction. Elle voyait qu’on pouvait servir un petit déjeuner sur un plateau, enfin, ça, ça lui plaisait, et elle a beaucoup appris justement chez ces familles aisées, souvent aristocratiques, de la grande bourgeoisie lyonnaise.

R : D’ailleurs, il y a une partie, j’ai bien envie de la lire, qui me semble dire tout ça. En quelques mots, qui font mouche tout de suite :

« En pensant à ces vieilles dames qui l’attendaient et l’appelaient leur rayon de soleil. Ses grands-mères en quelque sorte. Leur langage était plus beau que celui de la rue. Il y avait toujours des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle se les faisait répéter, elle essayait de comprendre leur sens, leur usage. A la maison elle les enseignait aux enfants. Tous les jours, elle apprenait. Un dictionnaire ouvert. Elle s’en émerveillait. Les mots lui donnaient le sentiment d’exister, d’être vraie. Elle avait enfin la parole. Cette parole dont elle avait été privée dans son enfance. Seul son père lui parlait. Les autres ne s’adressaient à elle que pour l’insulter. Ou lui donner des ordres. Si elle avait survécu chez le juge, si elle n’était pas devenue folle ou complètement abrutie, c’est qu’elle n’avait pas cessé de se parler, de se raconter des histoires, de dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le coeur, se cachant souvent pour qu’on n’entende pas ses murmures. Cette habitude, elle l’avait gardée. On lui avait pris sa liberté, mais jamais sa pensée n’avait été captive. » (p. 120)

M H : Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça en fait.

R : Cet extrait est exactement le condensé de notre propos de maintenant en fait…

M H : Oui, tout à fait. Mais j’avais oublié que j’avais écrit ça.

R : Je vais vous citer une phrase, que vous allez sans doute reconnaître, et qui va amener à la question suivante :

« L’appartement semble transformé depuis cette naissance. Une douceur toute neuve l’habite, on ne fait plus de courants d’air, on n’entend plus claquer les portes. On parle bas, on se sourit… » (p. 139)

Lorsque vous avez écrit ces dernières phrases de La Délouicha, vous n’étiez pas encore grand-mère, mais vous avez eu trois enfants.

Avez-vous beaucoup aimé, et la regrettez-vous, cette période de votre vie durant laquelle vos enfants grandissaient à vos côtés ?

M H : Ah là là, je vais avoir la gorge serrée si je parle de ça.

R : C’est un peu vous là, cet amour maternel de La Délouicha qui accueille le bébé de sa fille avec, on le voit bien, le souvenir de ses petits. Il y a de très belles citations que j’ai relevées sur ses petits. Elle les embrasse dans le cou, ils sentent bon, il y a leur odeur du matin.

M H : Il est certain qu’elle est comme ça mais je me suis mise aussi dedans évidemment, et  j’avais la gorge serrée quand j’écrivais ces lignes parce que c’était  à  une époque où mes enfants étaient en train de quitter la maison les uns après les autres, et c’est une période difficile. Je crois qu’on ne se remet jamais de voir partir sa couvée.

Il y a toujours quelque chose qui fait que l’évocation de ces moments de plénitude, quand les enfants sont là et qu’ils rentrent le soir, c’est comme un membre qu’on a enlevé, c’est comme un membre qu’on a retiré, il manque quelque chose.

Donc c’est vrai que c’est une partie du livre que je ne peux pas relire ou évoquer sans être très émue.

R : Donc c’est aussi quelque chose qui vous rapproche, vous l’auteur de ce livre, de cette personne, La Délouicha, peut-être aussi de beaucoup de mères, de pratiquement toutes les mères ?

M H : Oui, je pense. Oui bien sûr. Oui, c’est ce qu’on a en commun. Et c’est vrai que c’est un cycle qu’on n’évoque pas toujours. On sait bien qu’on élève  les enfants pour ne pas les garder, on les voit évoluer, on se dit bon, voilà, ils vont partir, mais il y a toujours un moment où quand ça arrive, on se croyait prête et on s’aperçoit qu’on ne l’est pas tout à fait, que c’est une chose à laquelle il faut s’habituer.

R : Alors là aussi j’ai une très belle phrase  sur ce thème là, je ne résiste pas au plaisir de la retrouver et de la lire parce que je la trouve très forte par rapport à ça :

« Elle avait conscience alors que cela ne durerait pas. Elle ne se doutait pas que cela durerait si peu. » (p. 130)

M H : Là, c’est vrai que je parlais pour moi. Mais bien sûr qu’elle aussi, elle avait ce côté mère folle de ses enfants, très maternelle, ce qui est formidable chez elle puisque c’est une femme qui n’avait reçu aucun amour maternel, qui n’avait pas été embrassée, pas cajolée,  plutôt maltraitée. Parfois on reproduit ce qu’on a vécu, or elle, on peut  considérer son témoignage comme un témoignage de résilience. Elle a souffert mais elle n’a pas voulu transmettre cette souffrance à ses enfants. Elle, les a aimés, cajolés, embrassés.

R : Avec ses qualités mais avec ses faiblesses aussi. Elle n’est pas coléreuse, mais impulsive.

M H : Ah oui,  elle est très impulsive.

R : « Tigresse. Mère tellement mère depuis tant d’années. » (p. 112)

C’est vraiment la mère avec les aléas du quotidien. On peut souligner aussi son rôle d’autorité, parce qu’elle a une autorité terrible. Elle fait régulièrement la morale à ses enfants. Elle leur dit il faut travailler à l’école, il ne faut pas toucher à la drogue, il faut être poli. Et quand son fils vole un peu d’argent à la maison, elle l’emmène chez les gendarmes. On a vraiment l’impression que c’est par l’autorité de cette mère que ses enfants ont réussi à s’en sortir.

M H : Oui, elle était intransigeante, et cette histoire d’emmener son fils chez les gendarmes et de leur demander de le tenir en détention une heure ou deux, ça, ça m’avait bien fait rire.

R : Nous allons nous quitter tout à l’heure aux alentours de 17 heures afin que vous soyez rentrée pour retrouver un de vos élèves à qui vous donnez des cours de français. Est-ce important pour vous ce travail vous donnant à transmettre le bonheur de la langue ?

M H : Ah oui, c’est très important. Je crois que j’ai toujours eu le goût de la transmission, de la pédagogie. J’aime bien expliquer, j’aime bien trouver des petits trucs pour faire comprendre.

Depuis quelques années, je donne des cours particuliers à domicile et ça me permet d’avoir une relation individuelle avec chaque élève et donc de lui apporter une compréhension adaptée juste à son niveau, à ce qu’il attend. Ça me permet surtout aussi de rattraper souvent ce qui manque dans les cours de français, c’est à dire l’enthousiasme. On considère maintenant souvent l’enseignement du français comme l’acquisition d’une technique et non pas l’approche du sens. Or, pour moi, la littérature c’est d’abord l’approche du sens. Après, savoir ce qui se passe sous le capot de la voiture, c’est moins intéressant que de juste savoir la conduire. Si on sait déjà bouger à travers un texte et comprendre ce qu’il dit, c’est beaucoup plus important que de savoir comment ça a été fait. Quand on mange dans un restaurant, on ne va pas dans la cuisine voir comment ça a été fait. Et ça c’est un petit peu la tendance actuelle de l’enseignement. Donc il me semble qu’il y a là quelque chose à transmettre, et j’ai vraiment du plaisir à voir que les élèves d’un seul coup sentent arriver l’idée, le sens, que ça leur parle, qu’il y a écho. Et quand je vois leurs yeux briller, que certains trépignent sur leur chaise, je suis vraiment comblée de joie, c’est un très beau moment.

R : Alors vous avez vos petits trucs ? Comment faites-vous s’il y a un enfant qui est un peu fâché avec le français ? Est-ce que vous parvenez à l’aider ?

M H : Je ne dis pas que je réussis à cent pour cent, mais je cherche. Je cherche jusqu’à ce que je trouve le moment où d’un seul coup, il porte une attention aux textes qu’il n’a pas porté jusqu’à présent.

Ce qui est dommage, c’est que souvent, on propose aux élèves des textes qui sont très éloignés de leurs préoccupations. Je ne dis pas qu’il faut prendre des textes contemporains, ça n’a rien à voir, parce que si on étudie certains textes, de Pascal ou de Montaigne, ou de Rousseau, il y a des idées, des émotions qui peuvent nous frapper. C’est vraiment toujours contemporain. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours ces textes- là qu’on propose.

R : Ce sont plutôt des textes justement contemporains ?

M H : Ce sont souvent des textes qui sont plus dans ce que je réfutais tout à l’heure, la critique :

«  Regardez comme la société marche mal, regardez comme cette société-là était injuste.»

Pour moi, la littérature n’est pas critique, elle est plutôt adhésion. Elle est adhésion à la vie. Et si on adhère, eh bien forcément, il y a des choses qu’on refuse. L’adhésion impose des choix.

Mais maintenant il y a une tendance à dire voilà, ce texte c’est un refus, c’est une critique, et l’unanimité dans la critique me paraît tellement négatif, tellement dommageable pour des élèves qui ont besoin d’admirer, qui ont besoin d’aimer, qui ont besoin de s’identifier, et qui ne retrouvent ça nulle part dans ce qu’on leur propose à lire.

R : Parfois, vous enrichissez le programme ?

M H : Oui, j’essaie de leur lire des textes en plus, de dire :

« Voilà tu vois ça d’accord, on l’étudie, mais la littérature c’est aussi ça. »

Évidemment, on travaille sur les textes du programme, surtout quand on prépare le bac, mais il est toujours possible quand même de montrer tout ce qui a été écrit dans un siècle et de dire voilà, il y a ça, et voilà ça, ça parle, et voilà comment ça parle.

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Michèle, qui créait des saynètes de marionnettes pour faire plaisir à son jeune frère, fabriquait des personnages et leur donnait vie par le biais d’histoires, comme le faisait Laurent Mourguet ( 1769/1844), le papa de Guignol.

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R : Nous avons parlé de votre activité de peintre, de celle d’écrivain, de celle d’enseignante.

Parvenez-vous, malgré un emploi du temps qu’on imagine aisément bien chargé, à consacrer du temps à la lecture ?

M H : Je ne peux pas me passer de lecture. C’est indispensable. C’est une nourriture quotidienne. Il n’est pas nécessaire d’y passer beaucoup de temps mais j’ai besoin de mes trois repas de lecture par jour. Bon, il arrive que je ne puisse pas lire la journée et que je ne lise que le soir, mais je ne peux pas imaginer une vie sans lecture. J’aurais une impression de vide, de désert. J’ai besoin de me nourrir des mots des autres.

Alors depuis quelques années, je suis devenue plus exigeante. C’est à dire que je me nourris moins de romans qu’auparavant. Avant, j’avais vraiment un goût pour le roman, l’histoire, l’attachement à des personnages.

Bien sûr que j’ai beaucoup aimé les romans russes, les romans de Stendhal. J’ai lu beaucoup Giono. Et c’est vrai que depuis quelques années, et peut-être après avoir écrit La Délouicha, j’ai eu besoin de lectures plus nourries, davantage nourries par la réalité. Donc des lectures de journaux intimes, des lectures de correspondances, des lectures d’autobiographies : des écritures qui se nourrissent de la réalité vécue. Et là, c’est vrai que d’un seul coup, j’ai découvert des choses merveilleuses. Il y a L’histoire de ma vie, de George Sand. Il y a sa correspondance avec Flaubert qui est magnifique. Il y a le Journal de Etty Hillesum, qui est d’une richesse incroyable,  parce que tout ce qu’on peut vivre comme vie intérieure a été découvert et vécu par cette jeune femme, dans un laps de temps de deux années avant qu’elle soit envoyée en camp de concentration, et donc mise à mort par les nazis. Mais elle a tout connu et tout exploré, et tout exploré dans l’acceptation, c’est à dire que c’est d’une hauteur de vue, c’est merveilleux

R : Avez-vous remarqué Michèle que en citant des œuvres qui se rapprochent de la réalité, vous avez cité des auteurs femme : George Sand, Etty Hillesum. Est-ce que la femme serait plus proche de ça, de la réalité intime ?

M H : J’ai lu récemment l’autobiographie, ça s’appelle Lettre au Greco de Nikos Kazantzakis, donc c’était un homme, et qui raconte sa vie, qui la revoit. Il ne la raconte pas en détail mais il montre comment sa vie a été guidée par un appel à toujours se transcender, à toujours aller vers le haut, à être meilleur, à chercher, à trouver l’idée qui lui permettra de comprendre le monde.

J’aime beaucoup par exemple aussi Tchékhov. Mais Tchékhov a une sensibilité qui peut-être se rapproche aussi de la sensibilité féminine. Dans ses nouvelles, dans ses pièces, il y a quelque chose qui me bouleverse.

Je viens de découvrir le livre d’une femme qui s’appelait Olive Schreiner, et le titre du livre unique qu’elle a écrit c’est L’histoire d’une femme africaine. Ce livre a été écrit à la fin du XIXième siècle en Afrique du Sud. Olive Schreiner était donc une fille du bush, et elle a écrit ça à vingt cinq vingt six ans. C’est un livre qui ne ressemble à rien d’autre et qui m’a vraiment enthousiasmée. Il donne à lire tous les questionnements que l’on peut avoir lorsqu’on est enfant par rapport aux adultes : toutes les vérités qu’on nous assène et que l’on met à distance, qu’on essaie de comprendre, toute les émotions qu’on peut avoir. C’est raconté d’une manière un peu simple et naïve, et on ne dirait pas que ça a été écrit au XIXième siècle. Ça pourrait avoir été écrit hier, c’est très surprenant. Et c’est un roman, ce sont des personnages.

R :  Cette personne a écrit ce roman et par la suite, elle a arrêté d’écrire ?

M H : Après elle a écrit encore un peu. Il y a un de ses manuscrits qui a été perdu, et puis un autre qui a été publié mais qui a eu moins de succès. Ça a été vraiment une autodidacte qui a tout créé d’elle-même. On peut dire que c’est un livre sorti du silence parce que tout ce qu’elle a trouvé à dire, elle l’a sorti de sa propre parole. Elle l’a fouillé, réfléchi, mais elle ne tient ça de personne d’autre. Et c’est d’une violence, d’une beauté, d’une force extraordinaire.

R : Alors vous nous le conseillez ?

M H : Ah oui, je le conseille.

R : La Délouicha retrace la vie d’une amie à vous, originaire d’Algérie, qui a beaucoup souffert d’être illettrée. Vous m’aviez confié avoir entrepris le récit de la vie d’un ami, d’origine étrangère, qui lui, connaît des problèmes d’identité.

N’avez-vous pas le sentiment, en relevant le défi de permettre à vos amis l’expression de leur vie, d’avoir trouvé exactement où était votre voix d’écriture ?

M H : Je ne sais toujours pas ce qu’est ma voix. Et j’ai l’impression que c’est à commencer, que ce que j’ai à dire est encore à venir également.

Ensuite, les livres qu’on écrits ne sont pas forcément des choix rationnels, des choix volontaires. Ce qui m’a amené à La Délouicha, ça a été cette rencontre, cette conversation qu’on a eue. Par ailleurs moi j’écrivais des petits romans, et je pensais davantage à faire aboutir mes romans plutôt que ce récit, et c’est ce récit qui, par sa puissance, par sa force, s’est imposé à moi.

La rencontre avec cet ami d’origine palestinienne c’est pareil, c’est son histoire qui s’est imposée à moi et peu à peu, c’est l’idée également de la rencontre que j’ai voulu explorer dans le récit que j’ai entrepris là : comment on peut aborder le mystère de l’autre. C’est à dire qu’on rencontre une personne, alors ça va durer un quart d’heure, ça va durer deux heures, on peut la revoir, on peut correspondre, on peut devenir ami. Mais qu’est-ce que cette personne représente ? Dans quelle circonstance on la voit, qu’est-ce qu’on apprend sur elle ?

C’est par ce biais là que j’ai voulu aborder ce récit : il y a l’histoire de cet homme, de sa famille, il y a tout ce qu’il me raconte, mais il y a également les circonstances autour de la rencontre, il y a les rues de Berlin qu’on parcourt ensemble, il y a les rues de Lyon. Il y a ce que je vois à ce moment là.

En même temps, également, je voulais faire apparaître mes réactions à ce qu’il disait. La connaissance, c’est sans cesse ce va et vient entre deux personnes, et ce va et vient, il est constitué de choses qui viennent par la parole, mais également par les gestes, par les regards échangés, par la qualité de présence qu’on a, par l’attention qu’on porte à l’autre.

Ça vient aussi parfois des malentendus qu’il peut y avoir, des méprises. Comme j’échange avec cet homme en anglais, que mon anglais n’est pas parfait, il peut y avoir des moments où j’ai du mal à comprendre ce qu’il veut me dire. Donc l’approche elle est… On tâtonne, et ce tâtonnement, j’aime bien montrer ça en fait. C’est plutôt cette aventure que j’ai envie de montrer, c’est ce tâtonnement vers l’autre, ce qu’on en retire, ce que ça nous apporte, et donc c’est une sorte de road movie de la rencontre.

R : Alors Michèle, on a hâte de lire cet ouvrage, hâte qu’il soit publié. On suivra l’affaire de près.

M H : Merci.

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Michèle s’est promenée dans Lyon avec l’ami dont elle recueille l’histoire pas plus tard que la veille. Depuis qu’elle a fait sa connaissance, elle a beaucoup progressé en anglais, qui est la langue utilisée pour leurs échanges. On a hâte de vivre cette nouvelle rencontre, de découvrir cet ami dont on sait juste qu’il est étranger, et qu’il choisit avec soin ses cartes postales…

Alors, à très bientôt Michèle, et au plaisir de retrouver votre plume, car sachez-le, nous vous attendons !

Réjane

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D’autres chemins vers Michèle Hien :

* Lire le roman de Michèle Hien : La Délouicha

delouicha

* VOIR Les peintures de Michèle Hien.

* Sur le site Le choix des libraires : où l’on entend aussi la voix de Michèle Hien.

* Sur le site “Zone littéraire

* Le jardin

* Interview à l’étang

* Chez l’écrivain : son bureau

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Christian Poslaniec, à qui l’univers du conte est familier, vit au cœur d’une nature de conte de fée

Un auteur a besoin de calme pour travailler, de sentiers pour se dégourdir les jambes, et, si possible, s’ il est passionné de pêche, d’étangs pour aller taquiner le goujon.
En acquérant, en 1990, une ancienne ferme au nord-ouest du Mans, dans la Sarthe, l’écrivain et fervent pêcheur Christian Poslaniec savait ce qu’il faisait.
A une heure de train de la capitale, la région d’adoption de ce Parisien reconverti répond idéalement au besoin de nature et de tranquillité d’un professionnel de l’écriture très demandé.

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Interview au bord de l’étang

Réjane : Christian Poslaniec, les poèmes que vous écrivez font l’objet de recueils que vous avez publiés tout au long de votre parcours. Ce parcours, qui a débuté en 1973 avec Les oiseaux étranglés, édité chez Chambelland, se poursuit, puisqu’au mois de novembre 2008, vos lecteurs ont eu la chance de découvrir un nouveau recueil de poèmes : Comme une pivoine .
En observant votre bibliographie, on remarque quelque chose. On remarque que votre chemin poétique est ponctué d’un autre type de livres appelés ANTHOLOGIES.
Vous avez publié une anthologie de poésie en 1975 : Le coffret d’Aladin,
en 1981, vous publiez  Poèmes vitraux ,
en 1985,  Poètes contemporains ,
en 1993, Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie .
Enfin, au mois de février 2009, arrive dans les bacs : En rires , une superbe anthologie de poésie publiée aux éditions Seghers.
En comptant cette publication, et en additionnant :
- les œuvres que j’ai citées,
- celles que je n’ai pas citées,
je le constate : vous voici pour la treizième fois papa d’une anthologie de poésie.

Christian Poslaniec, racontez-nous : qu’est-ce qui motive un poète à être l’auteur de livres dont les poèmes ne sont pas de lui ?

C P : Le plaisir. Je ne pense pas qu’on puisse séparer ses productions des autres. On écrit parce qu’on lit, quelque part. C’est intimement lié. Je ne connais pas d’écrivains qui ne soient pas de grands lecteurs. Je ne connais pas de poètes qui ne connaissent pas par cœur tous les autres poètes. Enfin, j’exagère en disant ça, mais c’est quelque chose de ce genre.

Pour ma première anthologie,  Le coffret d’Aladin, ça partait d’un constat pédagogique de l’époque. J’étais prof à l’école normale, de français, et de pédagogie, et je n’arrivais pas à trouver, pour aider les étudiants, des poèmes pour les enfants que je trouve… des poèmes. Il y avait des tas de cucutries, il y avait des tas de choses, qui étaient calquées sur des comptines (les comptines traditionnelles, je suis pour, mais les trucs fabriqués exprès pour ça, je ne suis pas aussi pour). Si bien que j’en suis arrivé à chercher, parmi les recueils qui ne sont pas pour les enfants, des poèmes que les enfants puissent lire. Et alors je m’étais fait une anthologie comme ça (ça a pris un an), une anthologie de textes connus mais pas publiés pour les enfants. Et il se trouve que lors d’une négociation avec un éditeur, je lui ai parlé de ça. Il m’a dit que ça l’intéressait, si bien que ça a été ma première publication (à L’école des loisirs) en poésie. Elle a d’ailleurs eu un gros succès. On parle même de la rééditer. Je l’ai relue, ça tient toujours la route. Ça n’a pas vieilli forcément, parce que c’est des poèmes du fonds je dirais, même s’ils ne sont pas connus du grand public.

Ensuite, faire des anthologies, je dirais que ça s’entremêle avec lire de la poésie pour soi, lire des poèmes à des enfants quand on travaille avec eux en classe, quand on fait des interventions, inventer de la poésie avec eux, faire sa propre poésie. Tout ça c’est tellement intimement lié que bon, je n’ai jamais fait véritablement la différence. La seule différence que je fais c’est que je ne mêle pas mes poèmes à mes anthologies, la plupart du temps. C’est arrivé une fois mais d’une façon générale, j’estime qu’on ne peut pas être juge et partie.

R : En rires, votre nouvelle publication, est une anthologie présentant des poèmes du rire. Vous êtes-vous amusé à la composer ?

C P : Énormément. Mais il faut dire qu’en fait, c’était la troisième anthologie que je faisais en relation avec Le Printemps des poètes. La première s’appelait Duos d’amour. Le thème était l’amour, il y a deux ans. Celle d’après s’appelait :  Je est un autre, en fonction du thème, et là, le thème du Printemps des poètes c’était « En rires ». Ce n’est pas le titre que j’avais donné au départ à l’anthologie. Dans mon idée, c’était : Les sept rires de l’arc en ciel, mais c’est évidemment un peu plus puéril que En rires avec un rire au pluriel. Et alors ce qui est drôle, c’est que j’avais dit : « Ce qui marcherait actuellement (étant donné que la poésie est de nouveau lue, il y a de nouveaux lecteurs de poésie), ça serait quelque chose qui serait drôle ». Et du coup, j’avais commencé à composer une anthologie du rire avant de savoir que ce serait le thème du Printemps des poètes. Donc je me suis bien amusé à la faire, effectivement. Après, je l’ai un peu modifiée en fonction des demandes et des discussions qu’on pouvait avoir, mais c’est vrai que c’est très drôle.

Et ce qui est encore plus drôle, c’est de la faire découvrir. On a déjà fait ça trois ou quatre fois dans différents lieux. On fait ça à deux voix. Là, on l’a fait Samedi dernier par exemple à Paris, dans un restaurant qui s’appelle l’Apostrophe, dans le treizième, près de la place d’Italie. Il y avait une dizaine de tables avec des convives, et ils ont vraiment ri aux éclats. On leur a fait un florilège simplement de ce qu’il y avait dans l’anthologie. Rien que de lire les poèmes, c’est un vrai plaisir. J’ai autant de plaisir à les faire découvrir qu’à les découvrir moi-même.

R : Votre prochaine anthologie pourrait être une anthologie de poèmes de femme ?

C P : Oui.

R : Ça ne vous dérange pas l’idée de sélectionner des poèmes de femmes particulièrement ?

C P : Parce que ce sont des femmes ? Parce que vous trouvez qu’elles sont moins bonnes poètes, c’est ça  ?

R : Non mais justement, est-ce que ce n’est pas une sorte de discrimination positive de trier des poèmes de femmes exclusivement pour un recueil ?

C P : Moi, je trouve que c’est de la justice sociale, ce qui est tout à fait différent, à l’échelle historique.

Je vais revenir sur l’anthologie. Il y a très longtemps que je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup de mal à trouver des poèmes de femmes contemporaines, donc j’ai fait une anthologie, il y a trente ans de ça, qui s’appelait : Poèmes de femmes du temps présent (pour la Bibliothèque du Travail du Second degré, dans le mouvement Freinet).

J’étais content de trouver des poèmes de femmes contemporaines, c’est à dire vivantes, alors qu’on est toujours en train de chercher des poèmes de poètes morts.

Ensuite, j’ai publié l’anthologie Duos d’amour. Le titre provient du fait que j’ai mis en regard de chaque poème d’homme un poème de femme, et je les ai fait dialoguer. Voilà, ça, c’est la norme. Ça devrait être la norme. Sauf que, j’ai lu quelques petites centaines d’anthologies : les femmes sont représentées à dix pour cent à tout casser. Je ne trouve pas ça bien. Alors du coup, ça ne me gêne pas de rechercher une anthologie avec uniquement des poèmes de femmes. Je trouve que c’est une façon de rétablir la justice par rapport à toutes ces anthologies qui les ont ignorées. Forcément, il faut les chercher. On ne les trouve pas dans les autres anthologies.

J’ai quelques milliers de recueils que les poètes eux-mêmes m’ont envoyés au fur et à mesure depuis quarante ans. Donc quand je fais une anthologie, je commence par tout relire, tout ce que j’ai chez moi. Et je découvre à chaque fois des beaux poèmes. J’ai en particulier pas mal de poèmes de femmes, de recueils de poèmes, qui sont totalement inconnues. En revanche, puisque tout à l’heure vous avez parlé de l’anthologie En rires, eh bien, j’ai eu un mal fou à trouver quelques poètes femmes rigolotes. Ça a été une gageure. Pour une fois, il n’y a pas plus de dix pour cent de poèmes de femmes dans cette anthologie.

R : Y a-t-il des points communs (de motivation, de démarche, de savoir-faire ou autre…) entre composer une anthologie de poésie et écrire un recueil de poèmes ?

C P : Je ne crois pas.

R : Ce n’est pas du tout la même démarche ?

C P : Non, ce n’est pas la même démarche, mais en revanche, c’est la même durée : dans les deux cas, ça me prend un an à peu près. Ce qui est long dans une anthologie, c’est de trouver l’or dans la gangue, c’est à dire lire mille poèmes pour en trouver un. Un qui corresponde à une idée encore assez vague du projet final parce que, si on s’enferme au début, si on fait des catégories trop strictes, des choses comme ça, c’est fini. Ça va être une anthologie qui marche au pas, mais qui ne sera pas ouverte. En revanche, dans un recueil de poèmes, ça démarre d’envies. Alors pour moi, c’est des envies diverses, en fonction de mes rencontres, en fonction de bribes que je peux écrire sur mon petit carnet, de ce que je mets dans mon frigidaire à poèmes : quelques phrases, quelques vers, une image etc…

Chaque bribe correspond à un bout de vécu, à une émotion, à du ressenti, à une transformation d’émotions en mots. Et ensuite, quand je commence à travailler dessus pour faire un recueil, la difficulté, c’est de trouver une cohérence. La cohérence, elle passe par moi, elle existe par moi, mais ça ne fait pas forcément un recueil cohérent à lire pour quelqu’un d’autre. Or, je veux que les surprises de mes lecteurs soient à plusieurs niveaux, que ce ne soit pas seulement : « Ah ! J’aime bien ce poème, j’aime bien cette image ,  etc. ». Je veux qu’à un moment donné, ils se rendent compte que c’est un recueil, et que ce n’est pas une collection.
Alors ça ce sont des démarches totalement différentes.

R : Lorsque vous écrivez des poèmes, vous le faites en tenant compte du recueil en cours de réalisation ?

C P : C’est à dire que je ne publie plus de recueils spontanés depuis fort longtemps, donc j’attends une demande. Mon dernier recueil Comme une pivoine, était une demande d’une éditrice, une éditrice qui publiait une collection de poésie que j’appréciais beaucoup qui s’appelait Lo Païs d’enfance, qui est ensuite allée travailler Au Rocher avant de se faire jeter.

A un moment donné, j’avais effectivement un recueil de poèmes sous le coude pour enfants, que j’avais réunis par de fausses leçons (Leçon de coloriage, Leçon de vie, Leçon d’amour etc.) qui s’appelle Le chat de mon école marque toujours midi. Bon, ce recueil est paru. Le Rocher l’a épuisé, mais il ne l’a pas réédité.

Du coup, quand cette éditrice est allée chez un autre éditeur pour créer une collection, elle m’a demandé si j’avais un autre recueil, et comme j’avais quelque chose en train, là, j’ai mis les bouchées doubles, ça m’a intéressé. Mais je n’aurais pas publié ce recueil pour enfants si je n’avais pas eu une demande de quelqu’un en qui j’ai confiance.

R : Qu’est-ce qu’il y a selon vous d’intéressant pour le lecteur à ce qu’il découvre des poèmes dans le cadre d’une anthologie plutôt que dans le recueil d’un seul auteur ?

C P : D’abord, ce n’est pas le même projet effectivement. C’est à dire que le texte dans une anthologie n’a plus le même sens que le texte dans un recueil (un recueil normal : il existe des poètes qui publient tout à la suite, comme ça vient, et ils y arrivent, ce qui m’a toujours stupéfié). Ce n’est pas le même projet parce que dans une anthologie le texte a un autre sens que celui qu’il avait dans le recueil, automatiquement. Il a le sens que je lui donne, davantage, que le sens que lui donnait le poète, donc quelque part, j’ai trahi un peu le poète mais en même temps, je montre que son poème a d’autres facettes et qu’il peut être lu autrement. Et de ce point de vue là, je fais faire des économies de temps à quelqu’un qui ne connaitrait pas l’ensemble de la poésie et qui n’a pas besoin de lire tout ce que j’ai lu pour trouver ces perles, et qui lui va avoir en quelque sorte du plaisir qui est bien rassemblé. Je crois que c’est ça la lecture d’anthologie. C’est la garantie de trouver son plaisir à partir d’un thème qu’on apprécie.

J’ai fait plusieurs anthologies de nouvelles par exemple, à L’école des loisirs, et là, c’était un projet didactique en même temps : non seulement les gamins ne connaissaient pas le genre nouvelle, mais ils ne connaissaient pas les auteurs que j’avais envie de leur faire découvrir.

Alors j’ai commencé par trois anthologies de Maupassant. Après c’est devenu à la mode, on s’est rendu compte que Maupassant pouvait être lu par des gens assez jeunes. Pas tout, mais une bonne partie. Un des recueils s’appelait Histoires douces amères, qui était une façon de Maupassant de voir le monde. Le troisième recueil était les textes les plus classiques : on y trouve “La ficelle”, des choses comme ça.

Après, j’ai publié des anthologies selon les genres que je voulais faire découvrir. J’ai une anthologie de textes policiers appartenant au sous-genre Crimes parfaits (ça s’appelle comme ça d’ailleurs). J’en ai une de science fiction, en me référant aux Étranges visiteurs, c’est le titre. Une du genre fantastique, une qui se trouve à la limite des choses qu’on n’arrive pas à classer. De même que j’ai fait des anthologies de textes du moyen-âge, pour faire connaître les fabliaux, après les avoir traduits, à des gens qui ne savent plus ce que sont les fabliaux, et que ça fait rire quand ils se trouvent face à ça. Donc, dans tous ces cas-là, il y a une intention didactique, et il y a une notion de partage, partage de la culture. Ça me paraît très important, le partage de la culture.

R : Votre nouvelle anthologie de poésie, En rires, est donc arrivée dans les bacs, comme je le disais tout à l’heure, au début du mois de mars. Cette œuvre possède une forme qui d’emblée, annonce la couleur : l’humour, c’est quelque chose de nuancé, le langage, c’est encore plus fin que ce que l’on croyait. Il me semble que En rires, en réunissant dans son écrin des textes de toutes les époques, et en leur distinguant des nuances d’humour, tout en présentant l’intérêt d’une anthologie, le dépasse.
Comment êtes-vous arrivé à ce résultat d’un livre qui, en plus de proposer des textes superbes, éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage ?

C P : Oups !

R : Êtes-vous d’accord avec ce que j’avance (que cette œuvre éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage) ?

C P : Je pense oui, parce que prendre conscience des nuances de l’humour, c’est une façon de prendre conscience effectivement des nuances du langage. L’humour, c’est un ton.

Admettons que nous soyons à la pêche par exemple. Si je vous dis : « J’attrape plein de poissons », ce n’est pas la même chose que si je vous dis : « J’attrape plein de poisson ! », ou si je vous dis : « J’attrape plein de poissons… ». Voilà trois nuances de langage qui sont fondées uniquement sur des intonèmes, sur le ton, et qui ont un sens différent.

Et c’est pareil pour l’humour. D’une certaine façon, l’humour donne ses clés en même temps que son ton. De là à transformer le ton en couleur, ça m’est venu à cause de plusieurs facteurs bien sûr. On dit toujours : l’humour noir. Mais l’humour noir s’oppose forcément à une toute autre forme d’humour.

Il y a un recueil d’un poète qui s’appelle  L’humour blanc. Alors je me suis demandé ce que c’est que l’humour blanc. Alors du coup, j’ai commencé à chercher qu’est-ce que ça pourrait être comme forme d’humour, et ça n’a pas été facile. L’humour noir par exemple, on ne l’a jamais défini. J’ai relu toute l’anthologie L’humour noir d’André Breton, où j’ai d’ailleurs trouvé peu de textes qui n’aient pas vieilli, j’en ai trouvé trois quatre seulement. Mais ça ne dit pas ce que c’est que l’humour noir.

Alors, quand je repense à « L’humour, c’est la politesse du désespoir. », je me dis, tiens, il y a peut-être quelque chose. Mais ce n’est pas exactement ça. C’est plus grinçant sans aller jusque là. Alors finalement, j’ai fini par définir une forme d’humour noir, c’est pour ça que toutes les parties sont sous-titrées.

Alors, je me suis posé après la même question sur l’humour rose, l’humour bleu, l’humour blanc, l’humour jaune. Ça existe l’humour jaune. Il y a un recueil aussi. Donc j’ai relu Les amours jaunes de Tristan Corbière. C’est pour ça que j’appelais ça : Les sept rires de l’arc en ciel au départ. Parce que ce sont des couleurs qui appartiennent à un même ensemble, qui est l’ensemble de l’humour, et les nuances, c’est les nuances de ton. Au départ je suis parti avec treize ou quatorze couleurs, pour voir, parce que je ne voulais pas limiter, c’est toujours la même chose, et j’avais même une non-couleur : l’humour transparent, l’humour où on ne sait pas si c’est de l’humour : « Est-ce qu’il plaisante, est-ce que c’est déclaratif ou humoristique ? ». Et puis j’ai éliminé certaines couleurs tout en éliminant des poèmes. J’ai cinquante poèmes.

Au départ, je devais avoir cent cinquante poèmes pour ma première sélection. Et puis, c’est en jouant sur les nuances que je me suis aperçu que petit à petit, j’ai vraiment réussi à définir les humours voisins. L’humour rouge par exemple, ça ne s’est pas imposé à moi comme l’humour de la colère au début. Ça pouvait être l’humour de l’amour comme en Chine, par exemple. Pour Bruno Doucey, c’était l’humour de la colère. Donc c’est comme ça que se sont construites les nuances, petit à petit.

Et après, le grand plaisir, ça a été d’apparier, quand j’ai réussi à trouver des parentés entre les poètes successifs. Alors là, c’est un vrai plaisir ! Par exemple, le fameux texte du “Hareng saur” (sec, sec, sec), de Charles Cros, j’ai réussi à l’apparier à un autre poème, surréaliste celui-là, de Jacques Baron, dont le titre est Harengs saurs et poissons rouges” . Il y a forcément une parenté entre les deux. Alors je ne sais pas si c’est une réponse à l’autre ou quoi, mais ça m’intéresse de les rassembler et de les lire à la suite.

Il y a un poème sur Dieu d’Alain Bosquet, comme si Dieu était le résultat d’une élection. J’ai trouvé un autre texte, de Jean Rousselot sur Dieu, où on dit qu’on l’attend toujours, on se demande quand est-ce qu’il va arriver etc.
Quand on les lit à la suite, ça modifie les choses. Beaucoup de textes comme ça sont reliés. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie l’éditeur, que je fasse ce travail-là. Ce qui demande de partir vers un très vaste choix de poèmes. Ça demande aussi des renoncements parce que quand on fait ça, on renonce à certains textes qu’on adore, mais qui sont tous seuls quelque part. On pourrait faire l’anthologie des textes qui sont tous seuls, des textes qui ne s’accordent avec rien d’autre.

R : J’avais un peu dans l’idée, tout à l’heure, en vous posant la question des éventuels points communs entre écrire un recueil de poèmes et composer une anthologie, qu’il était possible d’associer les deux démarches, écrire un poème étant utiliser les mots, composer une anthologie étant « écrire », mais avec les poèmes déjà faits ?

C P : C’est ça. Mais même si l’opération a quelque chose d’apparemment similaire, ce sont quand même des opérations différentes. C’est comme quand on dit : associer des lettres, ensuite associer des sons pour faire des mots, associer des mots pour faire des phrases, etc. Sauf que c’est jamais au même niveau que ça se situe. C’est bien un processus d’association dans tous les cas, mais c’est la seule similitude qu’on puisse trouver.

Il y a des similitudes, parce qu’on fonctionne de la même façon en fait, nécessairement, moi du moins, mais ce n’est pas pour ça que les opérations sont similaires.

Je dis parfois que l’écriture c’est le contraire de la lecture, et non pas la même chose, et je l’ai déjà démontré dans des approches théoriques. Je pense que c’est l’inverse, qu’on construit exactement l’inverse de la réception. Les francophones en particulier unissent les deux sous un même concept, qui a un nom spécial d’ailleurs, la “littéracie”, et je ne suis pas d’accord.

R : Est-ce un plus d’être poète soi-même lorsque l’on est auteur d’anthologies ?

C P : Je ne pense pas. L’inverse oui.

R : C’est à dire que c’est un plus d’être auteur d’anthologies lorsque l’on est poète ?

C P : Oui, parce que sinon, on écrirait toujours la même chose. J’ai lu d’excellentes anthologies, faites par des gens qui ne sont pas poètes. Pour être un bon anthologiste, il faut être un bon lecteur. Ça ne veut pas dire qu’on est poète. Pas besoin d’être poète pour être un bon lecteur.

R : Tandis qu’être auteur d’anthologies, cela apporte au poète ?

C P : Écrire des poèmes, c’est écrire quelque chose qu’on veut nouveau par rapport à ce qui existe déjà. Alors le problème dans cette phrase, c’est connaître ce qui existe déjà. Être anthologiste, c’est la garantie d’avoir lu énormément de choses.

R : Êtes-vous un lecteur friand d’anthologies de poésies ?

C P : Non. Je préfère lire des recueils. Je crois que je ne lis jamais une anthologie de bout en bout. J’utilise les anthologies pour chercher des choses. J’aime bien une anthologie bien classée, où je me retrouve. Parfois, je cherche des textes particuliers et j’ai du mal à les trouver dans les anthologies. Heureusement, j’ai celles de Pierre Seghers.

R : Vous les cherchez pour faire une anthologie ou pour d’autres raisons ?

C P : Pour diverses raisons. Parfois, je cherche un poème par exemple, ou même un simple vers. Je cherche dans des anthologies. Parfois je ne trouve rien. Il y a des textes que je cherche pendant des années comme ça, sans les retrouver. Et puis un jour, je tombe dessus. Mais ça peut être pour le boulot.

Par exemple suite à une animation qu’on a fait dans la Sarthe dans un village, avec lâcher de ballons poétiques, etc., il y a une formatrice avec qui j’ai déjà travaillé, que j’ai eue comme élève d’ailleurs à une époque, qui m’a demandé de faire une approche de la poésie dans l’endroit où elle enseigne. Alors je commence à réfléchir à son thème. Ça veut dire que l’originalité que je peux trouver par rapport à d’autres intervenants, c’est de lui faire une sorte de petit anthologie qui puisse être utilisée dans ses classes, ce que j’ai fait d’ailleurs l’an dernier pour le niveau d’enfants de quatre cinq ans. Ce n’est pas de la tarte !

Alors là je suis content d’avoir des anthologies, alors soit qui me permettent de trouver des nouveaux textes lorsque j’ai suffisamment ciblé ce que je cherche, soit de retrouver plus fréquemment des textes que je connais. Par exemple, il me passe par la tête là une comptine chinoise qui commence par : « Toung toung toung fait le tambour rouge ». Je sais où trouver ce texte. Mais ce n’est pas forcément simple. Parfois je ne me souviens plus du titre ni de l’auteur, juste une ambiance, juste un mot, une image. Alors bon, avec internet, des qu’on a un vers entier, crac, on a sa réponse. Ça m’a bien aidé. Mais bon il n’y a pas tout sur internet. Et puis bon, il faut avoir internet !

R : Sans dévoiler précisément comment étaient disposés les textes de En rires
Lorsque vous écrivez un recueil de poèmes, vous l’élaborez selon un système (chaque poème de Comme une pivoine correspond à un demi-proverbe, Le chat de mon école marque toujours midi se décline en leçons, etc.
Vos romans eux-mêmes, je pense en particulier aux œuvres que vous avez publiées à l’école des loisirs : Le treizième chat noir, Le douzième poisson rouge, La onzième souris verte, sont liés entre eux par un double système : les couleurs/les animaux familiers.
Être écrivain, être poète, est-ce être intuitif, est-ce rêver ?
Ou est-ce être bâtisseur, être cartésien ?
, j’ai évoqué tout à l’heure sa forme, qui lui est unique.

C P : Être rêveur, ça ne me plait pas. Je ne suis pas rêveur. Être écrivain, c’est vivre dans un double univers. Comme dans les récits fantastiques, par exemple, Le Horla de Maupassant. Dans Le Horla, il y a un être à l’intérieur de lui, il n’y a que lui qui y croit. Le docteur Marrande aussi à un moment donné. Mais être écrivain c’est vivre assez fréquemment dans ces deux façons d’être. Ce qui veut dire que quand on est en état de gésine, on perçoit, dans son environnement, des choses que les autres ne voient pas forcément. On les perçoit parce que leur agencement particulier nous amuse, nous émeut. Ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un reflet dans l’eau. Ça peut être la façon dont un arbre s’incline toujours avec le vent comme s’il saluait quelqu’un. Ça peut être un mot, le pétillement des feuilles de peuplier dans le vent, ça fait « Pshitt ! ». Ça peut être des tas de choses. C’est toujours des émotions et ça se relie à un projet.

Si j’ai un projet de poésie, même lointain, je vais piquer des trucs qui seront des visions poétiques, c’est à dire des façons de voir le monde. Je vous avais envoyé, je crois, une fois quelques textes, c’était sur des ados, leur façon de marcher. J’ai remarqué il y a quelques jours une femme, elle devait avoir entre vingt et trente ans, et dans ma tête, je l’ai surnommée la sautilleuse. Elle était avec son mec, elle lui tournait autour. Elle avait un sourire joyeux et elle sautillait. Vraiment, elle sautillait, un peu comme une gamine quand elle est contente de voir quelqu’un elle saute sur place. Le sautillement a l’air de représenter quelque chose pour les gamines, pour les filles, alors qu’on ne faisait pas ça de la même façon avant, et qu’on ne fera sans doute pas ça de la même façon après. Rien que cette thématique de la sautillante, je me suis dit que je pourrais faire un recueil là dessus, un recueil pour adultes qui serait juste des descriptions de jeunes filles, oui, plutôt de jeunes filles parce que les garçons se déplacent autrement. Alors pourquoi j’ai remarqué ça ?

Le vrai mystère c’est ça. Pourquoi à un moment donné il y a des trucs que je peux remarquer ? Alors ça peut être une couleur. Ça peut être quelque chose qui m’intrigue : les herbes complètement immobiles sauf une qui se balance, comme si il y avait un mystère. Comme si la vie proposait constamment un mystère.

Bon alors voilà, ça c’est l’input : la réalité qui envoie ses messages et en fait une réception interne un peu particulière. Et puis, à un moment donné je dirais, il y a blackout. C’est à dire que la réalité, on ne la voit plus. Ce qui se construit c’est à l’intérieur. On vit dans un autre monde. C’est là que je dis qu’on peut frôler la folie, en arriver à confondre ce qu’on construit, ses personnages de papier ou ses atmosphères, avec la réalité. Ça arrive.

Ça m’arrive par exemple, en revenant sur certains trucs, de ne plus savoir si cette scène que j’ai décrite dans un livre c’est une scène que j’ai vécue ou c’est une scène que j’ai inventée. Voilà un bel effet de folie. Heureusement c’est rare, et puis je peux le vérifier. Bon, ça veut dire qu’on vit ce monde intérieur aussi intensément que la réalité, ce qui explique aussi pourquoi certains peuvent se consoler avec l’art, parce qu’ils vivent l’art comme des tranches de vie quoi. Et puis à un moment donné, ça ressort. Ça ressort et là ça se confond à une autre réalité, qui est la réalité bien rangée des choses, la réalité sociale. « Est-ce que je peux dire ça? Est-ce que ce sera accepté socialement ?  Est-ce un propos trop mièvre ? » : des critères de réception de la société.

Si je prends mon pied à écrire une épopée par exemple aujourd’hui, je ne suis pas sur que quand je prendrai du recul, j’accepte qu’elle ne soit pas publiée, parce que personne ne publierait une épopée aujourd’hui. Bon voilà, c’est un petit peu ce type de fonctionnement, qui ressortirait à deux façons de vivre intensément les choses, mais avec deux programmes différents dans la tête.

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Photos : Bertrand Bracquard, Martine Bracquard

En rires de Christian Poslaniec, fait l’objet de lectures en duo avec Bruno Doucey , directeur depuis 2003 des éditions Seghers, à qui l’on doit la publication d’ouvrages essentiels : recueils, anthologies, essais, ayant trait à la poésie.

.R : En rires est un livre qui va à la rencontre des lecteurs puisque régulièrement depuis sa publication vous le présentez à des publics. Vous accompagnez votre présentation par une lecture en duo avec votre éditeur, Bruno Doucey.
Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’une de ces lectures, et qu’on aimerait bien savoir comment elle est organisée, quels sont les textes que vous lisez, on peut avoir envie que vous nous décriviez cette présentation. Est-ce une chose possible ?

C P : Naturellement non, puisque chaque présentation est différente. Au début, on avait juste cinq/dix minutes. Donc on s’était choisi quelques textes, qu’on pouvait lire à tour de rôle, ou ensemble pour certains qui se répondaient justement. On avait fait ça assez vite et les gens nous ont demandé après : « Vous avez dû passer des heures à faire cette sélection ? ».

Mais non, le recueil s’y prête donc ce n’est pas très difficile. Et puis pour la suite, quand on intervient pendant une heure, il est évident que ça ne peut pas être la même chose, donc on garde une petite trame, mais la trame de présentation des sept couleurs, ça suffit pour n’importe quelle présentation.

La dernière fois on a commencé par dire les petites piques intermédiaires (parce que ça fait rire les gens sans arrêt quoi, du début à la fin), et après on est revenu au début et à l’humour noir pour dire quelques textes qui nous plaisaient (mais bon, ça a été beaucoup plus spontané), et puis certains de nos textes qu’on a dit aussi à un autre moment. On a fait venir des poètes qui étaient dans la salle pour qu’ils lisent leurs poèmes. Bon, voilà, c’était un petit peu à la bonne franquette comme ça.

R : Chaque présentation a été différente alors…

C P : Et elle sera différente encore la prochaine fois si on le refait.

R : Y a-t-il un poème que vous préférez dans En rires ?

C P : C’est une question qu’on me pose pratiquement tout le temps, pour tout. Est-ce qu’il y a un de mes textes que je préfère ? Est-ce qu’il y a une musique que je préfère ? Et je ne suis jamais capable de répondre. Ça me semble une question réductrice, horriblement réductrice. Je veux dire, on ne peut pas n’aimer qu’un poème, si on choisit cinquante poèmes dans une anthologie.

Alors je ne dis pas qu’on les aime tous pareil, il y en a que je préfère à d’autres, il y en a que j’aime moins. Mais il y en plus de la moitié que j’aime pareil. C’est pareil pour n’importe quelle anthologie. Sinon je ne la fais pas quoi.

Quand je la relis la dernière fois, avant de l’envoyer à l’éditeur, alors qu’elle a déjà changé dix fois, que les textes ont parfois changé de place, il y en a qui sont arrivés, d’autres qui sont partis, etc. Quand je la lis et que ça me fait chaud au cœur, je suis content. Et là, ça veut dire qu’il y en a plein, des textes qui fonctionnent. Alors s’il y en a deux ou trois qu’on aime moins, mais qui sont bien à leur place, c’est pas grave.

Puis, il y a des textes qu’on aime lire, il y en a d’autres qu’on aime lire à haute voix, d’autres, on aime bien qu’ils soient là, mais on serait incapables de les dire. J’en ai un ou deux comme ça. Il y en a d’autres, on en a marre de les dire : « Il l’emparouille et l’endosque contre terre » (”Le grand combat”, Henri Michaux).
J’adore ce texte de Michaux, mais je n’ai plus envie de le dire. Je l’ai dit tant de fois, que j’aime bien l’entendre dire par quelqu’un d’autre, mais :
« Quoi qu’a dit ?  A dit rin. » (”La môme néant”, Jean Tardieu) on ne s’en lasse pas. On l’a dit sur tous les tons.

R :  « A quoi qu’a pense ? »

C P : « A pense à rin. »

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A écouter : « Vous avez dit « Anthologies » ?
Une interview au chant des oiseaux, extraît…

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L’entretien, auquel participèrent tous les oiseaux de l’étang, se déroula au rythme silencieux des poissons, qui, curieux de la parole de l’écrivain, ne manquèrent pas de se presser à sa ligne.

Des carpes s’invitèrent, puis, elles furent rejointes par un gardon.

Enfin, juste au moment où Christian Poslaniec achevait une dernière phrase, un petit poisson vint se faire prendre. Celui-ci, visiblement joyeux, à en juger ses frétillements, à l’idée de quitter son étang pour l’aquarium du poète, était un goujon !

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L’écrivain a aménagé dans sa maison plusieurs bibliothèques

Si Christian Poslaniec compte l’ordinateur comme indispensable à son activité, son travail n’en demeure pas moins indissociable des œuvres d’autrui, qu’il possède en grand nombre, et qui se répartissent en trois bibliothèques. On trouve dans sa maison une pièce consacrée aux romans policiers, le grenier accueille ses archives, tandis que les œuvres de littérature générale, de littérature jeunesse, les ouvrages de référence, les usuels, les encyclopédies, les documentaires, les œuvres de bandes dessinées, celles de sciences fiction, les romans fantastiques lui sont directement accessibles de sa pièce de labeur : un impressionnant bureau aux trois pans de mur tapissés d’ouvrages.

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Pour quand la bande dessinée ?

Christian Poslaniec a publié une centaine de livres : albums pour la jeunesse, romans policiers, recueils de poésie, anthologies, essais, traductions, adaptations.
Dans l’armoire magique, où sont rassemblées ses publications, pour l’instant seule la bande dessinée n’est pas représentée. Mais qui peut dire si un tel ouvrage ne viendra pas un jour grossir les rangs d’une œuvre vouée à une écriture sans frontières qui décidément, nous enchante !

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Merci

Remerciements à Christian Poslaniec, généreux en hospitalité autant qu’en parole.
Merci à Bertrand Bracquard et à Martine Bracquard, à qui nous empruntons deux belles photos.
Merci aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes et aux étangs de la Sarthe.
Merci au soleil, qui a éclairé mes clichés.
Merci enfin au petit goujon, qui a bien voulu se faire taquiner à l’étang.

Réjane

(Toutes les photos sauf celles indiquées sont de Réjane)

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A découvrir : d’autres billets avec ou sur Christian Poslaniec

* “En rires”, un livre de poèmes : des nuances dans la nuance sur la palette de l’humour… publié le 22 février 2009…

* “Internet, c’est de l’écriture ” : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse publié le 3 novembre 2008

* La littérature au singulier, c’est fini tout ça ! publié le 23 mai 2008

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” Nommer, décrire, interroger sont devenus aujourd’hui des formules de l’engagement. Écrire et lire aussi. Et rire, peut-être.”

Edito de Thierry Guichard au Matricule des Anges, n° 102, avril 2009.

Silence

Ne lisez pas ce livre !

Lequel ?

Petites leçons sur le grec ancien de Jacqueline de Romilly et Monique Trédé, paru aux éditions Stock en 2008.

EXE Petites leçons de grecs

Ne lisez pas ce livre !

Drôle d’injonction pour un billet qui voudrait d’abord faire une critique dithyrambique sur son écriture : parfaite, limpide.  Patientez un peu, et je vous dirai, pourquoi il ne faut pas lire ce livre. Continuons !

Ce qui fait de cette lecture, une joie ? C’est la jubilation de son auteur, professeur mondialement reconnu de grec ancien, membre de l’Académie française, pour nous communiquer sa passion, la passion de sa vie,  sur cette langue dite ancienne.

On ne célèbrera jamais assez les mérites de la culture de la Grèce ancienne et l’influence que cette culture a exercée sur la nôtre “. Et puis, ” La langue grecque présente en effet cette particularité de n’avoir jamais cessé, depuis la plus haute antiquité, de se répandre à travers le monde entier, sans être jamais imposée par une autorité politique quelconque.

Il peut paraître incongru aujourd’hui d’apprendre une langue que l’on qualifie avec un peu de mépris de morte. Au contraire, Jacqueline de Romilly et sa collègue Monique Trédé nous montrent la persistance de cette langue malgré la disparition de la civilisation grecque ou encore l’omniprésence des mots grecs dans notre langage de tous les jours (le bio mis à toutes les sauces, si l’on peut dire ainsi), enfin, l’influence de la pensée grecque qui diffuse depuis plusieurs millénaires ses effluves sans que nous nous en rendions toujours compte dans les modes de pensée et de fonctionnement de nos démocraties.

Les deux premiers chapitres restituent tous ces apports et lancent aussi un appel : ” depuis un demi-siècle, dans bien des pays, une crise touche les études classiques. Elle est grave, et dangereuse. Nous sommes nombreux à nous élever contre cette crise qi ne relève, en rélaité, que de l’organisation de l’enseignement ; car, dans l’opinion, le grec a les faveurs de la plupart. Il faut donc lutter, et lutter fermement ! Si nous semblons entrer dans un nouveau Moyen Age, si les spécialistes de langues anciennes, de plus en plus rares aujourd’hui dans nos Universités, évoquent irrésistiblement les copistes du XIIIème siècle ardents à maintenir la flamme derrière les grilles des monastères,  nous pouvons au moins espérer que, tout allant plus vite que par le passé, la crise sera brève et bientôt révolue.

Le grec ancien en a vu d’autres ! ” On ne peut que rester confondu devant la force de diffusion qu’a montrée cette langue à travers tant de crises et de renaissances.

Enfin, tous les chapitres suivants sont là pour nous démontrer subtilement comment cette langue allie précision et beauté. Les deux auteurs ne sont pas là pour asséner un quelconque baratin de chaland ! Vous sortez de la lecture avec une seule envie : apprendre le grec ancien.

Au début de cette chronique, je vous disais : ne lisez pas ce livre ! Vous savez pourquoi maintenant. C’est à vos risques et périls… Si toutefois, vous persistez dans l’idée d’apprendre un peu de grec, rendez-vous ici.

Silence

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Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

Les débuts de l’histoire : Le Proche-Orient, de l’invention de l’écriture à la naissance du monothéisme ” est un livre qui retrace l’histoire du Proche-Orient ancien.
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Il couvre une période de trois mille ans (de la fin du IVème millénaire, jusqu’à la conquête du Proche-Orient par Alexandre le Grand à partir de 333 avant J.C.).
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C’est en effet dans ce cadre chronologique que les premiers signes d’écriture (l’écriture cunéiforme) ont été utilisés par les hommes. Inscrits sur des tablettes d’argile, les textes se sont remarquablement conservés. Aujourd’hui, on exhume encore de nouvelles tablettes et on les utilise à mieux comprendre cette histoire plusieurs fois millénaire.
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Cette histoire, que le livre traite en quatre parties, est le fait de quarante spécialistes, appartenant à trois laboratoires de recherche du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique).
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C’est un ouvrage précis, pointilleux, savant.
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Un ouvrage précieux (il parle de l’écriture, et explique comment son utilisation a modelé les civilisations), mais qui s’adresse à un lecteur averti, qui a déjà une connaissance certaine de l’histoire du Proche-Orient ancien.
Le lecteur moins aguerri se perdra parfois.
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Mais il ne manquera pas de picorer ici et là de quoi s’instruire, et surtout, de quoi se passionner pour l’histoire et les civilisations du Proche-Orient antique qui, pendant longtemps, n’ont guère été connues que par la Bible et par les auteurs grecs.”
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Réjane
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Les débuts de l’histoire : le Proche-Orient, de l’invention de l’écriture à la naissance du monothéisme/ édition sous la direction de Pierre Bordreuil, Françoise Briquel-Chatonnet et Cécile Michel. -Paris : La Martinière, 2008.

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Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

 

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Nous avions quitté Christian Poslaniec avec des désirs de pivoines. C’était, souvenez-vous en, à la fin du mois d’octobre.

Pressée de découvrir le recueil de poèmes « Comme une pivoine » (Ed. du Jasmin, 2008) qu’il avait évoqué dans l’interview qu’il me donnait, j’en avais oublié l’essentiel : lui demander quel travail occupait son quotidien.

J’ai néanmoins appris quelque temps plus tard qu’il créait un ouvrage sur le rire, exactement, une anthologie de poésie sur le rire.

Puis, que figurait dans cette anthologie un poème de Norge, La Faune, au premier vers prometteur :

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Et toi, que manges-tu grouillant ?(La Faune, in Famines, 1950)

 Enfin, que Louise Michel, Jean Tardieu, et tant d’autres, avaient été conviés à la fête. J’avais remarqué que Christian Poslaniec convoquait souvent la couleur dans ses travaux, et que le rouge semblait avoir sa faveur.

La découverte d’ « En rires » m’a montré qu’il y avait bien un grand quelque chose entre le poète et les couleurs.

.« La terre est bleue comme une orange »

.« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,… »

Le souvenir du premier vers de « La terre est bleue », de Paul Eluard, et celui du début de « Voyelles » d’Arthur Rimbaud nous le rappellent : l’histoire d’amour qui unit les poètes aux couleurs ne date pas d’hier.

Mais ce qu’a fait Christian Poslaniec pour composer « En rires » est unique, puisqu’il a bâti un livre dont les chapitres même sont des couleurs.

Le rire de l’amour est-il bleu, rouge, noir, orange ou blanc ?

Le rire jaune, on connaissait, mais le rire rose, voilà qui est nouveau, et bien mystérieux.

Les textes, choisis avec soin dans la nuance de leur teinte, frappent fort, et piquent, autant de fois que de couleurs. Quand ils ne caressent pas, cela va de soi.

« Le rire est le grelot du sexe » (Malcolm de Chazal)

Alors ? De quelle couleur, cette petite pique ?

Pour le savoir, rendez-vous « En rires » !

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« En rires, poèmes d’humour pour en voir de toutes les couleurs »

Anthologie établie par Christian Poslaniec, Seghers 2009.

Parution le 2 Mars 2009, en ouverture de bal du Printemps des poètes (du 2 au 15 Mars 2009 : 11ème Printemps des poètes, thème retenu : le rire en poésie…)

 

Réjane

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A découvrir :

Vous avez dit “Anthologies” ?
Rencontre avec Christian Poslaniec

Interview de l’écrivain chez lui (publiée le 17 Juin 2009)
Diaporamas : le jardin ; interview au bord de l’étang ; lecture en duo avec Bruno Doucey, son éditeur ; le bureau de l’écrivain ; l’armoire magique + un extraît sonore au chant des oiseaux

 
 
 

Je suis allée ce dernier mardi de Janvier retrouver la peintre Marie Morel chez elle. C’était à la tombée de la nuit. Entre le moment où Marie travaille dans le local où elle peint, et celui où elle s’active dans deux pièces du rez-de-chaussée de sa maison où elle a ses livres, ses objets, ses matières à créer, et où elle a l’ordinateur sur lequel elle passe du temps le soir à faire ses catalogues.

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La route du Petit Abergement, le village où vit et travaille Marie

Je suis très fière d’avoir pu passer deux heures avec elle.

De l’avoir suivie dans le dédale de ses ateliers.

D’avoir vu, posée sur sa table, une enveloppe de sa composition qui allait partir pour la Corse ravir les yeux d’un grand ami à elle.

D’avoir été là au moment où un ami écrivain l’appelait au téléphone.

Très fière, oui.

Car Marie Morel est peintre, et que ses tableaux me subjuguent.

J’étais allée au mois de mai 2008 au musée Faure d’Aix les Bains voir ses tableaux et j’avais fait part de mes impressions sur ce blog. Je n’avais, depuis, cessé de me questionner sur l’artiste. Je m’étais construit des explications sur sa démarche. J’avais supposé des tas de choses.

Il était vraiment temps que je rencontre Marie, et que ce soit elle qui parle d’elle, car mes suppositions, mes pistes de réflexion, étaient parfois loin de la vérité…

R : Ta peinture, que j’aime admirer, que nous aimons tous admirer, me semble être directement accessible par tous, et au premier regard.

Est-ce que créer un tableau pour toi, c’est inventer un chemin pour la pensée et l’imaginaire que tout le monde peut prendre ?

M M : Non. Je ne me soucie absolument pas des autres en travaillant. Je cherche en moi-même. C’est très égoïste.

R : Mon impression est que quand on regarde tes tableaux, tout le monde peut y accéder, mais est-ce que tu as remarqué ça ?

M M : Oui, bien sûr. Après les gens prennent ce qu’ils veulent dans mon travail, mais c’est deux choses. Le travail dans l’atelier c’est très personnel et ça ne concerne personne. Après, le travail exposé concerne tout le monde, et il ne me concerne plus à la limite. Une fois que c’est exposé pour moi c’est fini.

R : Tes tableaux sont très structurés, et il y a des règles incontournables auxquelles tu ne déroges pas :

- tu remplis tout l’espace de la toile ;

- tes couleurs sont liées entre elles : une teinte se transforme en une autre dans la continuité et jamais dans la rupture ;

- il y a toujours des répétitions de motifs, des assemblages, qui se répartissent régulièrement sur la toile.

Cette douceur de forme semble être là pour rassurer l’âme. Est-ce que créer un tableau pour toi, c’est offrir un écrin rassurant à l’âme ?

M M : Non, pas du tout. Non, chacun prend ce qu’il veut du tableau fini. J’ai remarqué d’ailleurs que quand quelqu’un me fait une analyse d’un tableau, et que je passe à une personne suivante, elle me fait l’analyse opposée. Donc, c’est très subjectif. C’est très personnel à chacun, comment on regarde une peinture.

Par contre, sur le fait que je remplis tout l’espace :

Il n’y a pas beaucoup de peintres qui ne remplissent pas tout l’espace, parce que quand on a un format donné, on le peint. Je connais très peu de peintres qui ne remplissent pas tout l’espace : ce serait un non-sens par rapport à ce qu’on voit. Ca me paraît très étrange.

Quand on va dans un musée, les tableaux, même depuis l’époque du moyen-âge, sont peints entièrement. Quand on voit des tableaux de Jérôme Bosch, il n’y a pas un morceau de la toile qui n’est pas peint. Et à toutes les époques. Quand on voit Fragonard, Goya, puis plus près Bonnard, Monet, tout ça c’est tout peint.

R : Tes tableaux se regardent de loin, de près, mais aussi de très près.

De loin, le visiteur contemple un tableau qui présente l’unité d’une œuvre monochrome.

De près, il prend connaissance du tableau en en observant l’unité de motifs.

De très près, il découvre que le tableau est fait d’une multitude de peintures, parfois serrées dans des cadres, toutes qui se ressemblent, et pourtant toutes différentes.

Le visiteur alors se retourne. Il embrasse du regard la galerie où sont peints les tableaux, et là, que voit-il ?

Il voit plusieurs tableaux qui sont tous différents et qui pourtant se ressemblent.

Est-ce qu’on peut dire que dans chaque tableau de Marie Morel, il y a, mise en scène, la profonde unité de son œuvre ?

M M : En fait, je ne fais que peindre ce que je vois, et dans la vie, c’est comme ça. Quand on est loin, on voit un ensemble. Par exemple, on se met loin d’une forêt, on voit quelque chose de vert qui est très étrange et qui vibre. A mi-chemin, on se dit que c’est peut-être des arbres. Et de très près, on voit tous les détails : les feuilles, les petites bêtes. Je ne fais vraiment que peindre ce que je vois, comme un peintre très classique.

R : Et le fait qu’il y ait ces assemblages ?

M M : Il suffit de regarder la vie c’est comme ça. Je n’ai pas l’impression de tricher dans ce que je vois. C’est vraiment ça. Par contre, quand je peins un être, il se dédouble, parce qu’un être est multiple, et j’ai besoin de le cerner de partout. C’est peut-être pour ça que je le répète, pour essayer de le cerner vraiment.

R : Nous n’avons pas parlé de la dimension de tes tableaux. Ils sont de taille importante, mais peuvent aussi être assez petits. J’imagine qu’avant même d’entreprendre la mise en œuvre de ta création, tu sais déjà quel format choisir pour ton tableau ?

A quoi tient ton choix du format ?

M M : Alors, je déteste faire des petits formats. Mais vraiment, ça me fait mal au cœur, et je ne le fais uniquement que pour vivre, parce que je suis peintre et je n’ai pas d’autres moyens de gagner ma vie. C’est une souffrance, mais je le fais.

R : Est-ce que c’est quand même en rapport au sujet ?

M M : Non, non. Après, j’essaie de faire au mieux quand je fais des petits formats, mais ça ne me concerne pas. C’est uniquement alimentaire, et plus c’est grand, plus ça me plaît. Mon désir chaque fois c’est de faire une grande œuvre.

R : Et ça, ça a évolué au fil du temps ?

M M : Non, c’est depuis toujours. Oui, j’ai toujours aimé les grands formats, et je suis malheureuse dans les petits formats. Mais les galeries n’arrivent pas à tourner avec les grands formats, les peintres non plus, donc, c’est la seule façon de pouvoir continuer de peindre. Et merci à tous ces gens qui m’en achètent. Les gens sont très heureux, ça amène aussi du bonheur aux gens, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ne pourraient pas s’acheter un grand tableau, et ils sont vraiment contents d’avoir un petit tableau, donc, c’est peut-être un réconfort.

R : L’écrivain Christian Poslaniec, qui a donné en Octobre dernier le premier entretien de ce blog, dit qu’il écrit pour laisser des traces de ce que la vie a de sidérant.

Tu peins la joie

l’amour, le plaisir, l’injustice,

la tristesse

Tu peins la nature

les arbres

Tu peins la femme les oiseaux

Tu peins la liberté, le bonheur

Tu peins la nuit

Tu peins le malheur

Tu peins le temps

Tu peins la solitude

Est-ce que tu peins car la vie te sidère ?

M M : La vie me sidère, ça c’est sûr.

Mais est-ce que je peins pour ça ? Sûrement pas, je peins car c’est impossible de faire autrement, c’est comme ça. C’est depuis le début de ma vie que je suis amenée à peindre. J’ai commencé toute petite, à deux ans, peut-être à un an et demi, je ne sais pas. Toute petite, et je n’ai jamais arrêté. C’est une force qui est en moi qui n’est même pas analysable. C’est tellement gigantesque que c’est même complexe à gérer parce que c’est vrai que ça m’oblige à beaucoup de choix. Ça m’oblige à des choix de travail, à une concentration, à beaucoup de choses.

Mais la vie me sidère malgré ça. C’est sidérant cette vie, éblouissant. Et c’est aussi tragique, c’est mélangé, c’est vraiment étonnant.

Mais peindre, non, ça ne s’explique pas. Je pense qu’il y a des gens qui naissent avec des envies plus fortes que tout. Une évidence. Qu’ils sont faits pour ça. Mais moi, ça s’est imposé totalement et à neuf ans, je disais sans faille : je serai peintre et puis c’est tout. Et puis petit à petit, j’ai compris que ça pouvait être aussi un métier,  parce que j’en vis,  mais au départ c’était une évidence :  je serai peintre.

C’est d’ailleurs pratique pour les parents car ils n’ont pas à s’inquiéter, l’enfant est sûr de lui.

C’est vrai que je n’ai jamais eu de doute. C’est aussi un avantage. Il y a des peintres qui doutent, qui hésitent, qui sont parfois mal. Je n’ai jamais eu aucun doute.

R : Jamais ?

M M : Jamais, jamais. C’est comme si j’avançais sur un chemin totalement sûre de moi.

R : Sans souffrance ?

M M : Non. Ce qui est douloureux, c’est le manque de temps. C’est vrai que j’ai des peintures qui sont très longues à faire. Quand je vois des amis peintres qui arrivent à faire une grande toile en une journée, ça me sidère. Moi, c’est deux mois de travail.

R : Deux mois ?

M M : Oui, parfois. C’est vrai que c’est long, quand on passe des heures et des heures sur la même peinture. Donc ce qui est douloureux est toujours un manque de temps. Il faut faire des choix et il y a des tableaux qui ne se font pas par manque de temps.

R : On ne peut pas parler de toi sans faire venir le mot Rencontre.

Tu t’es toujours intéressée aux autres. Tu leur as toujours écrit.

Enfant, tu prenais ta plus belle plume pour écrire aux peintres que tu admirais.

Je crois que tu l’as fait ça, souvent non ?

M M : Oui, aux peintres et aux écrivains surtout. Parce que j’étais dans un milieu, à cause de mes parents, très littéraire. Donc, il y avait beaucoup d’écrivains qui gravitaient autour de nous. Je leur écrivais quand j’aimais bien leurs livres pour leur dire que ça me plaisait. J’ai pratiquement toujours eu des réponses parce que quand un enfant écrit à un adulte, l’adulte est touché. Je me souviens que le premier, j’aimais beaucoup ses livres, c’était Gilbert Cesbron.

J’ai eu des parents qui m’ont toujours poussée à agir. J’ai eu beaucoup de chance car je suis née dans une famille…bien.

R : Ta maman architecte…

M M : Elle est peintre au départ et elle a fait beaucoup d’architecture par la suite. Et mon père était éditeur et écrivain. Ils ont eu la sagesse de s’émerveiller et d’aimer leurs enfants, et de les pousser à faire. Chaque fois qu’on faisait quelque chose, ils étaient très heureux et un enfant, il n’y a que comme ça qu’il avance.

Ils admiraient systématiquement, sans jamais critiquer la moindre création. Alors, c’est la confiance absolue pour un enfant.

R : Comme ta maman était peintre, elle aurait pu être un peu directive…

M M : Non, non. Au contraire. Quand des gens nous gardaient, elle les mettait en condition. Elle leur disait : vous ne leur dites rien, ils font ce qu’ils veulent. Vous leur donnez le matériel et c’est tout.

Mais très étrangement, elle m’a aussi donné des cours d’eau forte et de fusain à six, sept ans. C’est un âge où en principe, on n’apprend pas ça. Elle m’a appris la valeur des ombres, des choses inattendues.

R : Depuis plusieurs années, tu édites l’extraordinaire petite revue Regard qui vient de publier son cent deuxième numéro. La peinture, tu dis l’avoir apprise par les rencontres que tu as faites. Pourtant, tu dis te sentir parfois étrangère dans une assemblée, et le plus clair de ton temps de travail s’effectue dans la solitude.

Comment parviens-tu à équilibre ton besoin de solitude et ton bonheur de l’autre ?

M M : La peinture, je ne l’ai pas du tout apprise par les rencontres. La peinture, c’est uniquement en moi-même et par ma perception des choses que ça s’est installé. Par contre, les rencontres sont extrêmement importantes pour des tas d’autres choses. Mais la peinture, c’est vraiment quelque chose de solitaire. Ça ne s’apprend pas à la limite. Je n’ai pas l’impression d’avoir appris à peindre. J’ai l’impression d’avoir puisé en moi dés le départ quelque chose et d’avoir laissé la possibilité d’exprimer mes émotions. Je dis. Je sors de moi ce trouble de l’émotion, cette réflexion. Mais je n’ai jamais appris. Je donne. J’enlève un peu de ce que j’ai en moi que je mets dans ma peinture.

R : Et cette idée du rapport entre ton besoin de solitude et ton bonheur de l’autre, il n’y a pas de souci, ça s’équilibre naturellement ?

M M : Non, parce qu’il y a des moments plus durs que d’autres où je dois, en faisant un peu de la peine aux autres, leur demander d’être seule. Je n’aime pas faire de la peine alors ça m’ennuie toujours un peu quand quelqu’un m’invite à manger, de dire : c’est pas possible, je travaille.

Ce besoin de solitude oblige à des choix, ou à des privations. C’est vrai que je vais très très peu au cinéma, que je ne vais pas à des soirées (sauf exception car il en faut quand même), mais je m’impose un rythme de travail vraiment rigoureux.

Mais c’est comme un athlète. C’est exactement la même chose. Il n’arrivera pas à gravir ce qu’il veut gravir s’il n’a pas son entrainement ou s’il n’a pas travaillé. Je crois qu’on ne peut pas peindre profondément en le faisant comme ça, une fois de temps en temps. C’est vraiment une vie consacrée à ça.

Mais bon, je m’autorise quand même des plaisirs.

R : Tu n’es pas quelqu’un d’isolé ?

M M : Non, non, pas du tout. Je suis aussi quelqu’un qui fait énormément de choses en peu de temps.

R : Tu es efficace ?

M M : Oui.

R : Pour les choses matérielles tu veux dire ?

M M : Pour tout. J’essaie de tout équilibrer pour ne pas perdre de temps, et que ce soit bien aussi, pour laisser beaucoup de place à la peinture.

R : Il doit te falloir beaucoup d’énergie ?

M M : Oui, ça j’en ai. Je n’ai jamais eu de problème de baisse d’énergie. Il y a une puissance en moi qui sidère un peu mes proches.

R : Tu fais plein de choses. Tu peins des tableaux. Tu édites la revue Regard. Tu publies des livres avec tes amis écrivains. Il y a sûrement encore beaucoup de choses ?

M M : Il y a surtout la musique.

R : La musique aussi. Donc tu joues tous les jours ?

M M : Je joue environ une à deux heures de piano par jour, ce qui est important quand même pour quelqu’un qui ne fait ça que pour son plaisir. Ça, c’est nécessaire. C’est un peu comme les enfants à l’école qui ont besoin de la récréation. Le travail est sans arrêt coupé par des moments au piano, plusieurs fois dans la journée. Ca varie entre quatre ou cinq fois par jour.

R : Tu joues des pièces que tu connais déjà ou tu en travailles régulièrement de nouvelles ?

M M : J’apprends constamment de nouveaux morceaux. Il y en a tellement. J’ai mes préférés que je rejoue sans fin aussi. Et le préféré de tous c’est Jean Sébastien Bach. Il passe avant tout le monde.

R : Il y a une pièce de Bach que tu préfères ou c’est Bach en général ?

M M : Tout ce qui me tombe sous la main m’intéresse. J’adore les Préludes et Fugues,j’adore les Suites. Il y en a tellement. Il a tellement écrit.

R : Est-ce qu’on pourrait faire un parallèle entre composer une musique et composer un tableau ?

M M : Je ne sais pas. Moi, je ne suis pas compositeur, alors je ne sais pas du tout. Je pense que Bach atteint parfois le sacré, le sublime, une émotion qui dépasse le travail des notes sur le papier. Le peintre y arrive parfois.

Je trouve que la composition musicale serait plus proche de l’écriture parce qu’il y a des règles de composition qu’on n’a pas en peinture. On est plus libre en peinture. On fait pratiquement ce qu’on veut. Alors que dans l’écriture, on ne peut pas mettre les mots n’importe comment. Si on veut faire un travail logique, on ne peut pas faire n’importe quoi en écriture. Et en musique non plus. Donc, ce serait peut-être plus proche. En peinture, on a une liberté vraiment très très grande.

R : Ma question se terminait de la façon suivante, mais tu y as déjà répondu.

Tu travailles sans cesse ? Je pense que c’est oui ?

M M : Oui.

R : Je crois savoir que ta situation économique n’est pas parfaitement idéale, ou bonne. Qu’il te faut te questionner sur comment gagner de l’argent? On en a parlé en évoquant tes petits formats tout à l’heure. J’aimerais qu’on puisse parler de ça car je trouve choquant qu’une artiste qui donne tout son temps pour offrir à ses semblables des œuvres qui les touchent, qui leur parlent, qui les transforment, puisse se trouver dans le besoin. C’est le cas ?

M M : C’est une situation qui est totalement instable. Donc il peut y avoir un mois où ça va, et les trois mois suivants, c’est la catastrophe. Oui, c’est vrai que ce n’est pas facile, mais je préfère ma liberté et peindre que de faire un métier que je n’aimerais pas faire.

R : Mais tu y arrives toujours ?

M M : Quand je n’y arrive pas j’ai des amis qui m’aident. Il y a des gens qui pensent que mon activité de peintre est importante, et ils m’aident.

R : Tu n’es jamais dans l’inquiétude totale ?

M M : Si, il y a des moments où c’est vraiment dur. Mais à la limite du précipice, il y a toujours quelqu’un qui vient me tirer par la main. C’est très étonnant ça.

Je crois que ce qui me rend un peu triste, mais peut-être un jour ça changera, c’est de ne pas avoir un grand atelier chez moi. On me prête un atelier, qui est très grand, et c’est merveilleux, mais j’adorerais avoir un grand atelier à moi.

Dans cette maison où on est, c’est des petites pièces. C’est une maison de location donc j’envahis l’espace comme je peux. Je pense que c’est quelque chose qui me manque. Mais qui n’est pas grave puisque je travaille quand même.

R : Serais-tu d’accord pour parler de ton tableau sur la Shoah ?

M M : Oui.

R : L’an dernier, tu avais entrepris cette œuvre. Il me semble avoir entendu une interview où tu disais : je vais commencer un tableau sur la Shoah. Et il y a quelques années, ça je l’ai lu sur une revue, tu disais que tu ne parvenais pas à aborder tous les sujets, et que notamment, le sujet de la Shoah, à cette époque en tous cas, te semblait être un sujet trop grave pour que tu l’abordes dans ta peinture.

Comment, finalement, as-tu franchi le pas ? Est-ce que tu as continué à travailler sur ce tableau ? Qu’est-il advenu de ce projet ?

M M : Ce sujet me travaille depuis vingt ans au moins. Un jour, j’ai fait un tableau qui s’appelle Le livre raté, qui est un tableau sur un sujet personnel. Ce tableau m’a fait comprendre visuellement le corps en détresse. C’est très étrange. Et du coup, j’ai senti comment j’allais construire ce tableau sur la Shoah. C’est allé très vite. J’ai ensuite acheté énormément de livres, et j’ai essayé de peindre au mieux entre ce que je sens et ce que c’était. Ce tableau a duré assez longtemps, six mois, et m’a rendu malade de chagrin. Ça a été un des tableaux les plus durs à faire, et puis voilà, j’ai réussi à le faire.

R : Il a déjà été exposé ?

M M : Oui, il a été présenté à une exposition dans l’église Saint Louis à Bar Le Duc.

Et ça m’a causé un problème d’ailleurs, parce que je me suis aperçue que quand j’amène cette œuvre (qui fait six mètres de long), je ne peux pas me permettre d’amener des tableaux par exemple érotiques dans la même exposition. Il y a une sorte de respect dans l’espace exposition. Il n’ a été montré pour l’instant qu’une fois. J’ai construit cette exposition en le mettant en position centrale et en l’accompagnant de tableaux uniquement sur des pensées et des arbres.

R : Tu as adapté toute l’exposition à ce tableau ?

M M : Oui, et je sens qu’on ne peut pas faire autrement.

R : Ce qui veut dire qu’il ne sera peut-être pas souvent exposé ?

M M : Non, d’autant que j’ai eu un problème technique. C’est à dire que les planches ont gondolé. Donc je les ai mises sur une planche très très dure et du coup, il est très lourd.

R : Est-ce qu’une œuvre comme ça ne pourrait pas être acquise par des associations qui ont vocation de mémoire, comme la maison d’Izieu ?

M M : On m’a proposé de le mettre à Paris mais je ne suis pas d’accord, car ce serait enfermer ce tableau dans un lieu où il y a déjà tout pour réfléchir.

Donc je trouve que ce serait plus intéressant qu’il arrive comme ça dans un centre d’art, ou dans une église ou dans un lieu culturel où les gens ne s’y attendent pas. Je pense que c’est plus intéressant pour ce tableau qu’il voyage ailleurs.

R : Donc cette peinture a bien été réalisée, mais elle t’a rendue malade de tristesse.

M M : Oui, ma galeriste m’a dit Marie, il faut vous arrêter, vous êtes en train de vous rendre trop malheureuse. Mais c’était impossible d’arrêter. Étrangement, les photos m’ont encore plus bouleversée que les textes des gens qui ont vécu ça ou qui étaient présents. Quand on observe des photos, c’est un choc encore plus gigantesque. C’était une de mes peintures la plus dure à faire.

R : Tu adresses toujours aux personnes qui sont abonnées à la revue Regard des petits mots qui sont des appels à contempler la nature, à avoir des projets, à être heureux, à aimer, à rencontrer, mais aussi à créer. Dans ces petits mots qui accompagnent la revue, tu nous dis que tu considères créatifs les gestes simples de partage. Est-ce que créer, c’est partager ?

M M : Ça dépend. Oui et non.

R : Tu es une des premières artistes que j’ai entendu dire que broder quelque chose, faire un gâteau, toutes ces petites choses de la vie, c’est déjà de la création.

M M : Oui, bien sûr. Tout ça, on partage. Mais par contre dans mon propre travail de peintre, quand je travaille, je ne partage pas, pas du tout. Sauf si je fais un tableau pour un ami pour son anniversaire, ou alors si je fais un courrier car j’écris beaucoup de lettres, mais ça, c’est autre chose. C’est une création qui est pour les autres. Mais dans les peintures, les tableaux, il n’y a pas de partage.

Mais j’aime la création, j’aime la vie. J’aime la vie partout. Je suis une boulimique de la création. C’est pour ça que j’ai énormément d’amis peintres et créateurs. Et puis, j’aime que les gens autour de moi osent créer et soient heureux de tous ces actes.

R : Oui, j’avais vu une fois, tu avais envoyé un petit mot qui accompagnait la revue Regard consacrée à quelqu’un, Jacques Lefebvre, qui confectionne des gâteaux. Et tu disais qu’il n’y avait pas de frontière entre créer des gâteaux et être artiste. Et je crois que c’était à partir de là que tu avais parlé des personnes qui brodent, de toutes ces personnes qui font des choses dans leur vie, des choses simples, des personnes qui ne se disent pas artistes, mais qui créent.

M M : Je trouve que c’est de très belles valeurs de faire des choses avec ses mains. Ses mains et son cœur. C’est rassurant par rapport à l’humanité. C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans cœur et sans don de soi. J’adore voir des gens qui font des choses. Pas seulement dans la création artistique. J’adore voir mon voisin quand il fait son jardin. J’aime que les gens fassent de vraies choses. »

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Quelques photos avant de conclure…

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La maison de Marie est décorée d’étoiles

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Marie travaille dans trois endroits différents. Elle peint ses grands tableaux l’après-midi dans un local qui lui est prêté, et a aménagé deux petites pièces du rez-de-chaussée de sa maison en ateliers.

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« Les arbres dans la forêt » (détail)

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Marie Morel vient de terminer un tableau : « Les arbres dans la forêt », qui est un grand tableau, fabuleux, que j’ai hâte de voir exposé.

Peut-être le sera-t-il à la prochaine grande exposition des oeuvres de Marie, qui aura lieu à partir de début septembre 2009 à la Halle Saint Pierre à Paris et se terminera en février 2010 ?

« Les Fantasmes secrets de la nuit », autre grand tableau fabuleux, y sera-t-il aussi ?

En attendant le mois de septembre pour le savoir, il est possible de retrouver cette œuvre en livre, grâce aux éditions Chalut-Mots, qui ont décidé de consacrer une collection à la peinture de Marie.

Nous voici comblés !

Réjane

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Pour info : Réjane est conteuse et propose un nouveau spectacle autour des Mille et une nuits. Toutes les informations sont disponibles sur le blog : le livre qui est magique.

Merci

Silence

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Voici le texte du poème de Réjane :

Lions-nous

On l’mang’ra pas le monde

on l’mang’ra pas

ni à la chantilly

ni au vin blanc

on l’mang’ra pas en cassolette

on l’f'ra pas craquer dans nos dents

.

on l’chang’ra pas le monde

on l’chang’ra pas

les malades s’ront fatigués

les robustes auront la santé

les faibles s’ront couchés

les lions s’ront sur deux pieds

.

on l’rêv’ra grand le monde

on l’rêv’ra grand

plus grand que notre coeur

et celui du voisin

plus que notre quartier

et la ville d’à côté

.

on l’retap’ra le monde

on l’retap’ra

on l’bouch’ra au papier

on l’r'prendra au pisé

on l’colmatra au cerisier

on lui f’ra un masque d’beauté

.

on l’mang’ra pas le monde

on l’mang’ra pas

ni à la chantilly

ni au vin blanc

on l’mang’ra pas en cassolette

on l’f'ra pas craquer sous nos dents

.

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Réjane, ce matin samedi 3 Janvier 2009

Permettez moi une digression…

Ce qui est bien quand un auteur obtient un prix littéraire d’importance, c’est sa présence médiatique continue, dans le ou les mois qui suivent l’attribution de la médaille.  Cela ne va pas sans quelques malentendus…

Beaucoup de monde trouve aujourd’hui l’œuvre de Le Clezio extraordinaire , maintenant qu’elle est labellisée avec le cordon rouge du Nobel. Je ne citerai pas les papiers des pigistes de journaux qui donnent dans  la formule creuse, ceux qui veulent qu’il soit français, anglais ou de Nice.

Pardonnez-moi mon mauvais esprit, mais je ne suis pas certain que ces copistes qui l’encensent aujourd’hui l’ont réellement lu…

Il est, de mon humble avis, une des figures du sage à l’image d’un Jean Malaurie ; une des figures du rebelle (qui est synonyme de sage) si je veux parler médiatique.. davantage rebelle par exemple que l’image épinalesque du Che que l’on nous ressert régulièrement…

Les sages ou les rebelles, on ne les écoute malheureusement que peu, ou l’on en retient qu’une gangue superficielle : l’écrivain voyageur, l’aventurier…

Pourtant, avec ces deux auteurs, on est avec deux humains qui proposent un éveil à leurs frères humains… Ils parlent, parlent…

Rien d’autre, rien d’autre pour moi que le langage. C’est le seul problème, ou plutôt, la seule réalité. Tout s’y retrouve, tout y est accordé. Je vis dans ma langue, c’est elle qui me construit. Les mots sont des accomplissements, non pas des instruments. Au fond, il n’existe pas pour moi vraiment de souci de communiquer. Je ne veux pas me servir de débris étrangers, à moi donnés, pour échanger avec les autres ? Qu’ai-je à leur dire ? Pourquoi leur dirai-je quelque chose ? Tout cela n’est que duperie.” (JMG Le Clézio : L’extase matérielle, Gallimard (Idées), p. 35)

Ou encore :

Pour dire d’un homme , qu’il est civilisé, on dit souvent “cultivé”. Pourquoi ? Qu’est-ce que cette culture ? Souvent, trop souvent, cela veut dire que cet homme sait le grec ou le latin, qu’il est capable de réciter des vers par cœur, qu’il est capable de réciter des vers par cœur, qu’il connait les noms des peintres hollandais et des musiciens allemands. La culture sert alors à briller dans un monde où la futilité est de mise. Cette culture n’est que l’envers d’une ignorance. Cultivé pour celui-ci, inculte pour celui-là. Étant relative, la culture est un phénomène infini ; elle ne peut jamais être accomplie. Qu’est-il donc, cet homme cultivé que l’on veut nous donner pour modèle ?

Trop souvent aussi, on réduit cette notion de culture au seul fait des arts. Pourquoi serait-ce là la culture ? Dans cette vie, tout est important. Plutôt que de dire d’un homme qu’il est cultivé,  je voudrais qu’on me dise : c’est un homme. Et je suis tenté à demander :

Combien de femmes a -t-il aimées . Préfère-t-il les femmes rousses ou les femmes brunes ? Que mange-t-il au repas de midi ? Quelles maladies…” (La suite dans JMG Le Clézio : L’extase matérielle, Gallimard (Idées), p. 42-43)

Colette Fellous réalise depuis plusieurs années une émission dominicale qui se nomme : Carnet nomade. JMG Le Clézio est l’hôte de cette émission pendant trois dimanches.

Vous pouvez écouter la voix de ce sage en vous rendant sur le site de France Culture. Dépêchez-vous pour écouter le podcast de la première émission qui a eu lieu dimanche 28 décembre, il est disponible jusqu’au dimanche 4 janvier. Viendra ensuite la seconde émission…

mathias

[Photo : Mathias Barba] “Nature in the city”

Silence

Discours de J.M.G Le Clezio pour le Nobel de littérature 2008

Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.

Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire – je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude – je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III – peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.

Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir – donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt – peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée – dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.

Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.

Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter (La Dictature du Chagrin). Ce n’était par hasard que je me replongeais dans la lecture de ce livre caustique et amer. Je devais me rendre en Suède pour y recevoir le prix que l’association des amis de Dagerman m’avait donné l’été passé, afin de rendre visite aux lieux de l’enfance de cet écrivain. J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme. À la clairvoyance avec laquelle il juge son époque troublée de l’après-guerre, pour lui le temps de la maturité, pour moi celui de mon enfance. Une phrase en particulier m’a arrêté, et m’a semblée s’adresser à moi dans cet instant précis – alors que je venais de publier un roman intitulé Ritournelle de la Faim. Cette phrase, ou plutôt ce passage, le voici : « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l’écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. » (L’écrivain et la conscience)

Cette « forêt de paradoxes », comme l’a nommé Stig Dagerman, c’est justement le domaine de l’écriture, le lieu dont l’artiste ne doit pas chercher à s’échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre. Ce n’est pas toujours un séjour agréable. Lui qui se croyait à l’abri, elle qui se confiait à sa page comme à une amie intime et indulgente, les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. Il leur faut choisir leur camp, prendre des distances. Cicéron, Rabelais, Condorcet, Rousseau, Madame de Staël, ou bien plus récemment Soljenitsyne ou Hwang Seok-yong, Abdelatif Laâbi ou Milan Kundera ont eu à prendre la route de l’exil. Pour moi qui ai toujours connu – sauf durant la brève période de la guerre – la possibilité de mouvement, l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté.

Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite happy few ? Imaginons une situation extrême, terrifiante – celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables – les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve – je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une commun- ication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega.

Le paradoxe ne date pas d’hier. François Rabelais, le plus grand écrivain de langue française, partit jadis en guerre contre le pédantisme des gens de la Sorbonne en jetant à leur face les mots saisis dans la langue populaire. Parlait-il pour ceux qui ont faim ? Débordements, ivresses, ripailles. Il mettait en mots l’extraordinaire appétit de ceux qui se nourrissaient de la maigreur des paysans et des ouvriers, pour le temps d’une mascarade, d’un monde à l’envers. Le paradoxe de la révolution, comme l’épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l’écrivain. S’il y a une vertu indispensable à sa plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l’artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d’un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s’échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L’humour, parfois, qui n’est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l’injustice les abandonne.

Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur.

Témoin, il arrive que l’artiste le soit : Dante dans La Divina Commedia, Shakespeare dans The Tempest – et Césaire dans la magnifique reprise de cette pièce, appelée Une Tempête, dans laquelle Caliban, à cheval sur un baril de poudre, menace d’emmener avec lui dans la mort ses maîtres détestés. Témoin, il l’est parfois de façon irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertões, ou comme Primo Levi. L’absurde du monde est dans Der Prozess (ou dans les films de Chaplin), son imperfection dans La Naissance du jour de Colette, sa fantasmagorie dans la chanson irlandaise que Joyce a mise en scène dans Finnegans Wake. Sa beauté brille d’un éclat irrésistible dans The Snow Leopard de Peter Matthiessen ou dans A Sand County Almanach d’Aldo Leopold. Sa méchanceté dans Sanctuary de William Faulkner, ou dans Première neige de Lao She. Sa fragilité d’enfance dans Ormen (Le Serpent) de Dagerman.

L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire. Tolstoï nous fait voir le malheur que l’armée napoléonienne inflige à la Russie, et pourtant rien n’est changé dans le cours de l’histoire. Mme de Duras écrit Ourika, Harriet Beecher Stowe Uncle Tom’s Cabin, mais ce sont les peuples esclaves qui changent leur propre destin, qui se révoltent et fondent contre l’injustice les résistances marronnes, au Brésil, en Guyane, aux Antilles, et la première république noire en Haïti.

Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l’écrivain de chercher des issues ? N’est-il pas dans la position du garde champêtre dans la pièce du Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui voudrait empêcher un tremblement de terre ? Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?

La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. Enfant, il était cet être fragile, inquiet, réceptif excessivement, cette fille que décrit Colette, qui ne peut que regarder ses parents se déchirer, ses grands yeux noirs agrandis par une sorte d’atttention douloureuse. La solitude est aimante aux écrivains, c’est dans sa compagnie qu’ils trouvent l’essence du bonheur. C’est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe derisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d’une petite musique obsédante. L’écrivain est l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. Il voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué – c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle.

Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature – c’est là que je voulais en venir – n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.

Il y a deux raisons à cette nécessité :
D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes – du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur epoque.

Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde – capable de dire la science ou d’inventer les mythes.

Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.

L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux – le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.

Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’ecriture.

Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.

La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants – en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut – et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs – est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites minoritaires – très majoritaires en nombre parfois – permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.

Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois – je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature – Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.

Je dois à la forêt une de mes plus grandes émotions littéraires de mon âge adulte. Cela se passe il y a une trentaine d’années, dans une région d’Amérique centrale appelée El Tapón de Darien, le Bouchon, parce que c’est là que s’interrompait alors (et je crois savoir que depuis la situation n’a pas changé) la route Panaméricaine qui devait relier les deux Amériques, de l’Alaska à la pointe de la Terre de Feu. L’isthme de Panama, dans cette partie, est couvert d’une forêt de pluie extrêmement dense, dans laquelle il n’est possible de voyager qu’en remontant le cours des fleuves en pirogue. Cette forêt est habitée par une population amérindienne, divisée en deux groupes, les Emberas et les Waunanas, tous deux appartenant à la famille linguistique Ge-Pano-Karib. Etant venu là par hasard, je me suis trouvé fasciné par ce peuple au point d’y faire plusieurs séjours assez longs, pendant environ trois ans. Pendant tout ce temps, je n’ai rien fait d’autre que d’aller à l’aventure, de maison en maison – car ce peuple refusait alors de se grouper en villages – et d’apprendre à vivre selon un rythme entièrement différent de ce que j’avais connu jusque là. Comme toutes les vraies forêts, cette forêt était particulièrement hostile. Il fallait faire l’inventaire de tous les dangers, et aussi de tous les moyens de survie qu’elle comportait. Je dois dire que dans l’ensemble, les Emberas ont été très patients avec moi. Ma maladresse les faisait rire, et je crois que dans une certaine mesure, je leur ai rendu en distraction un peu de ce qu’ils m’ont appris en sagesse. Je n’écrivais pas beaucoup. La forêt n’est pas un milieu idéal pour cela. L’humidité détrempe le papier, la chaleur dessèche les crayons à bille. Rien de ce qui marche à l’électricité ne dure très longtemps. J’arrivais là avec la conviction que l’écriture était un privilège, et qu’il me resterait toujours pour résister à tous les problèmes de l’existence. Une protection, en quelque sorte, une espèce de vitre virtuelle que je pouvais remonter à ma guise pour m’abriter des intempéries.

Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aigüe, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants – on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien – et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction – la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour – j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes – l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poésie en action, le théâtre antique, en meme temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.

Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l’harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer. Ce quelque chose qui vibre dans la poésie de Jallal Eddine Roumi, par exemple, ou dans l’architecture visionnaire d’Emanuel Swedenborg. Le frisson que l’on éprouve à lire les plus beaux textes de l’humanité, tel le discours que le chef Stealth des Indiens Lumni adressait à la fin du dix-neuvième siècle au Président des Etats-Unis, afin de lui faire don de la terre : « Peut-être sommes nous frères… »

Quelque chose de simple, de vrai, qui n’existe que dans le langage. Une allure, une ruse parfois, une danse grinçante, ou bien de grandes plages de silence. La langue de la moquerie, les interjections, les malédictions, et tout de suite après, la langue du paradis.

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge – à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui – ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya (River of fire). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de maloyas, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.

À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au cœur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.

Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.

J.M.G. Le Clézio , Bretagne, 4 novembre 2008
Copyright: Nobel Foundation.

Et ce texte pour se souvenir. Il l’avait écrit pour répondre à un question du journal Libération en 1985 : pourquoi écrivez-vous ?

Silence

Réjane, ma “co-blogueuse”, inaugure la nouvelle rubrique de ce blog intitulée originalement : RENCONTRES. Pour cette première, nous accueillons l’auteur et chercheur Christian Poslaniec.

Christian Poslaniec est un grand lecteur. Un dévoreur de livres. Un mangeur d’armoires entières de romans, à qui un instituteur compréhensif confiait les clés du meuble qui contenait les polars. L’enfant lecteur est devenu le jardinier de la littérature que l’on connaît. Un jardinier qui ne rechigne devant aucun ouvrage.

Tour à tour défricheur d’idées (« Vous avez dit littérature ? », Hachette Education, 2002), semeur de poèmes (« Le chat de mon école marque toujours midi », Lo Paîs, 2002), toujours désireux de faire plus, de faire mieux, il répond présent autant que nécessaire.

Ici, il faut créer un organisme pour promouvoir la lecture des jeunes ? PROMOLEJ naîtra en 1986.

Là, il faut retracer l’histoire de la littérature de jeunesse ?

« Des livres pour enfants à la littérature de jeunesse » (Découverte Gallimard, 2008) trouve depuis quelques jours sa place dans les bacs.

C’est qu’à force d’expériences, celui qui a commencé à écrire des poèmes pour enrichir ses cours de français, est devenu un spécialiste de la littérature de jeunesse.

Je l’ai rencontré. Ça s’est passé à Lyon l’avant dernier jour d’octobre.


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R : Ce que vous faites depuis plusieurs années est infiniment varié.

Pour avoir une idée assez juste de ce à quoi vous employez votre vie, on pourrait imaginer un arbre avec des branches. Il y aurait la branche enseignant, la branche chercheur, la branche écrivain, celle de directeur de collections ou encore celle d’auteur d’anthologies… Chaque branche serait pourvue de ramifications. Si je prends au hasard l’une d’elle, la branche auteur, je découvre qu’elle se dédouble. Si je poursuis en m’intéressant à la branche auteur pour la jeunesse, force est de le constater : cette branche se divise elle-même en plusieurs parties. Et c’est la même chose pour chacune des branches de cet arbre.

A partir de quel moment avez-vous commencé à être le jardinier de ce vieil arbre éternellement jeune qu’est la littérature?

C.P. : C’est très joli comme image, comme trope. Moi je dis que j’ai une seule casquette avec plusieurs visières, ce qui est moins poétique. En revanche, j’ai pas mal travaillé sur l’arbre en poésie à une époque parce qu’il fonctionne avec les quatre éléments. Il y a d’abord les racines dans la terre. Il se nourrit  d’eau, d’air et de soleil, donc de feu, et donc on a vraiment les quatre éléments. Avec le bois des arbres, on fait le navire. Le navire qui est voué à être poussé par le vent, à naviguer sur l’eau, à être dirigé par les étoiles et le soleil, et à partir d’une terre, à en trouver une autre : « Terre ! Terre ! »

Voilà, alors c’est intéressant que vous disiez ça, je pense que c’est assez juste de dire que tout est rattaché effectivement au tronc. Je ne divague pas, je ne vais pas de trucs en trucs complètement différents. Il y a quelque chose de cohérent dans mes diverses activités et pourtant, ça trouble des gens. Quand on me fait intervenir comme formateur en tant que spécialiste de la lecture, on n’imagine pas que je sois auteur de romans policiers pour adultes (voir bibliographie), alors oui, je trouve que votre comparaison est bienvenue.

Je pense que ça s’est construit un petit peu tout seul, en plus, j’ai un jardin et je jardine effectivement, c’est un rythme. Je crois qu’à chaque fois que j’ai attaqué quelque chose de nouveau, il y avait deux orientations. Par exemple, quand j’ai commencé à publier pour les enfants (je n’ai jamais eu l’intention d’écrire pour les enfants … j’écrivais pour les adultes), c’est parce que j’étais prof à l’Ecole normale et que je ne disposais pas des textes de poésie que je souhaitais pour les enfants. Donc j’avais déjà une double intention qui était littéraire et pédagogique.

Le premier truc que j’ai publié pour les enfants c’est une anthologie de poésie qui s’appelle « Le coffret d’Aladin » (Ecole des loisirs, 1975, épuisé). Donc à partir de là, à chaque fois que j’ai entamé quelque chose c’était cohérent avec ce que je faisais déjà. Les premiers textes de poésie que j’ai publiés aux éditions d’Utovie étaient extrêmement provocants.

On les trouve dans quel recueil ?

« Poèmes en clé de scie pour les enfants en cage » (Utovie, 1976).

Le milieu scolaire, que vous connaissez bien, se glisse dans vos œuvres.
« Le chat de mon école marque toujours midi » (Lo païs, 2002)
est un recueil de poèmes organisé en leçons. Votre roman « Le douzième poisson rouge» (Ecole des loisirs, 1997, rééd. 2007) est divisé en chapitres qui sont des additions. Peut-on dire que l’école est pour vous une source d’inspiration ?

Alors la réponse est non. L’école n’est pas une source d’inspiration. C’est un lieu social parmi d’autres. C’est un lieu social que j’ai beaucoup fréquenté en tant qu’enseignant et que je fréquente encore. Il ne se passe pas de mois sans que j’aille dans une école, dans une classe travailler avec des gamins. La dernière fois que j’y suis allé je suis même allé travailler avec des gamins de quatre ans. On a fait de la poésie justement. Mais bon ce n’est pas une source d’inspiration privilégiée. Il se trouve que le recueil de poèmes que vous citez a démarré par un poème que j’avais appelé avec un jeu de mots « Leçon de champ », et que le titre «Le chat de mon école marque toujours midi» s’est imposé un jour, sans que je sache pourquoi (ce qui m’intéressait, c’était le chat, pas l’école). Et puis c’était midi, chacun voit midi à sa porte, enfin tout un tas de trucs de ce genre, et du coup, j’ai systématisé, parce que ça me paraissait amusant. Mais ce n’est pas l’école, c’est les mots !

Le recueil suivant qui est paru l’an dernier fonctionne sur un système aussi qui n’a rien à voir avec l’école puisque chacun des poèmes s’intitule par un demi proverbe. Donc les gens complètent dans leur tête quand ils lisent leur poème. J’ai lu un article là dessus il n’y a pas longtemps dans le dernier numéro d’inter CDI, une très bonne critique de ce bouquin de poésie que j’ai bien appréciée.

Quel est le titre de ce recueil?

C’est aux éditions du Jasmin, et le titre c’est : « Comme une pivoine » Comme une pivoine, qui est donc un demi proverbe aussi. Et qui pour moi est une leçon de vie parce que il y a toute une histoire derrière. Quand je suis arrivé dans la maison que j’habite maintenant depuis 1990, j’ai trouvé des pivoines rouges au fond de ce qu’est devenu mon jardin. Je me dis : elles sont belles ces pivoines ! Puis je me dis, tiens, je vais planter des pivoines. Donc j’ai acheté des pivoines que j’ai plantées qui n’ont pas pris. En revanche celle du fond du jardin là-bas, elles s’obstinaient à repousser rouges. Alors je les ai déterrées, j’ai pris les, vous savez comment c’est les racines de pivoines ? C’est des sortes de globules, et j’ai répandu ça partout dans mon jardin, et maintenant, à la saison des pivoines, j’ai des pivoines rouges partout, donc quand je dis « Comme une pivoine », c’est vraiment lié à mon installation ici et à des choses de vie que je ne vous raconterais pas…

Quand à l’exemple que vous citez du roman « Le douzième poisson rouge », alors là c’est une autre histoire ! J’ai écrit d’abord dans cette série noire « Le treizième chat noir » (Ecole des loisirs, 1992, rééd. 1993), qui n’a pratiquement rien à voir avec l’école, et puis l’année suivante, il y a une classe, l’école la plus proche de chez moi, à quatre cinq kilomètres, dont l’institutrice m’a demandé d’intervenir. C’était une classe à trois niveaux, un CE2/CM1/CM2. Et le projet c’était d’écrire un roman policier ensemble. Ce qu’on a fait. Ils ont écrit un roman policier qui s’appelait : « Dans la gueule de l’arbre ». Ils ont fait une édition artisanale, ils l’ont vendu au salon du livre et ça a tellement bien marché qu’ils en ont refait un tirage. C’est la première fois que je voyais ça. Et quand j’ai discuté avec eux ils m’ont demandé : tu vas reprendre nos idées là pour faire un livre ? Non, ça il n’en est pas question mais je vous promets d’écrire un roman policier qui se passera là. C’est comme ça que j’ai écrit « Le douzième poisson rouge » qui raconte une histoire vraie où presque tout existe… Sainte Sabine… alors bien sûr les poissons rouges ça n’existe pas… mais la promenade en forêt, le livre que les gamins écrivent… Il y a beaucoup de choses et d’ailleurs c’est celui qui s’est le moins bien vendu de cette série-là. Trop proche de l’école justement !
Voilà. Bon sinon je vous dis l’école…c’est un décor parmi d’autres !

Derrière cette question je me demandais, comme vos parents étaient des immigrés…

Oui, juifs polonais

dont la langue maternelle n’était pas le français. Donc je me suis dit peut-être l’école vous a apporté…

Un supplément d’âme ?

Oui, voilà, qu’est-ce que vous diriez à ça ?

Je dirais que j’ai eu la chance de prendre l’ascenseur social grâce à un certain nombre d’instituteurs et de professeurs que j’ai pu avoir, qui ont décidé pour moi, à juste titre parce que je n’étais pas en mesure de décider. C’est pour ça que j’ai pris les échelons, jusqu’à l’université, mais, c’était pas un but initial pour moi, et, la grande victoire, pour ma mère en tous cas, c’était que je devienne professeur de français. Devenir professeur de français en ayant des parents qui ne parlent pas bien le français, voilà la grande victoire de ma mère. Mais au delà, l’écrivain, tout ça, ça c’était autre chose, ça, c’était lié à la passion d’écrire.

L’essai « Vous avez dit « littérature ? » » que vous avez publié en 2002, met à bas bon nombre de représentations que tout un chacun peut se faire sur la littérature. Ce vers quoi vous amenez votre lecteur dans cet ouvrage n’est pas rien, puisque vous lui démontrez par A plus B que la littérature n’existe pas seule mais qu’elle est à considérer plurielle.

Si l’on poursuit le raisonnement jusqu’au bout, on pourrait alors dire qu’un roman  de la collection Harlequin, pour peu qu’il étonne un lecteur, n’est pas moins littéraire que « Le Petit Prince ? »

Absolument, peut-être davantage !

Je fais une petite digression mais, voilà, lorsqu’on parle de ça aux gens, et ça m’est arrivé, on se heurte à des réactions virulentes, violentes parfois, de refus. Ce n’est pas admis, pas compris, il y a un blocage par rapport à ça.

Et alors, quels sont leurs critères ?

Justement leurs critères sont de dire qu’il y a des œuvres qui sont littéraires, parce qu’elles sont belles, parce qu’elles sont bien écrites…

Vous avez vu le jeu qu’il y a dans le bouquin, il faut le faire faire. J’ai expérimenté ça en 1986 la première fois. J’ai lu vingt extraits en disant : c’est de la littérature ou ce n’est pas de la littérature ? La théorie qu’il y a derrière, c’est que, personne n’est foutu de le définir, le critère de littérature !

Donc au vingtième siècle, il y a un mec qui avance la théorie que ce qui rend littéraire un livre, c’est la littérarité.

C’est le linguiste Roman Jakobson qui balance ça en 1926, 1930. L’embêtant c’est que tout le monde après s’est frappé les flancs pour essayer de trouver des exemples de littérarité. Personne n’a jamais rien trouvé et pour cause, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible parce que la façon dont on se représentait la lecture était fausse. On se représentait la lecture selon les principes de la lecture religieuse : ou bien le lecteur doit trouver dans le texte ce qui est dit, et le mettre à jour, ou bien le lecteur doit travailler un peu plus le texte, pour trouver ce qui est caché dedans. Et cette méthode-là, qui considère que le texte doit révéler tout ce que son auteur a voulu dire, était transportée telle quelle dans l’école.

Or, on s’est aperçu, c’est Jauss le premier qui l’a fait dans les années 1970, que quand on lisait un texte du siècle passé, il n’avait pas le même sens qu’un siècle avant, et ce qui avait varié, eh bien, ce n’est pas le texte, c’est le lecteur. Donc le sens du texte varie en fonction du lecteur. C’est un historien, il a vraiment développé ça dans sa théorie.

Il y en a un autre qui est passé derrière qui s’appelle Iser. Il a été succédé par plein d’autres. C’est la théorie de la réception : si le sens d’un texte dépend à moitié du texte et à moitié du lecteur, il est évident qu’on est forcés de considérer les choses autrement.

Alors si le lecteur est un gamin de sept ans qui pour la première fois voit des comparaisons dans un livre et que ça l’épate, eh bien pour lui, ce livre est un chef d’œuvre qui vaut de la littérature, ça veut dire qu’un livre n’est littéraire que hic et nunc (ici et maintenant) pour une personne et que la personne d’à côté peut très bien ne pas considérer ça comme littéraire.
Alors les gens qui disent oui mais la littérature on la reconnaît, je les piège avec ce jeu car dans leur tête quelque part, la littérature c’est du style ! C’est une aberration puisque les grands auteurs, pour prendre Camus par exemple, sa marque de fabrique, c’est justement de ne pas être écrit, au sens fioriture du terme.

Jean-Pierre Siméon, que vous appréciez, dit que la littérature sert à partager avec les autres ce qui nous dépasse : notre complexité. Je peux peut-être vous demander, tout simplement, mais au fait, Christian Poslaniec, à quoi sert-elle, cette littérature à laquelle vous vous consacrez autant ?

J’aime beaucoup la citation que vous faites de Siméon qui parle de complexité, parce que c’est effectivement l’enjeu maintenant pour absolument tout. Ça ne veut pas dire que les choses étaient moins complexes avant, ça veut dire qu’on n’avait pas découvert encore qu’elles étaient complexes, donc on se contentait souvent de répondre de manière simpliste, chose dont on ne peut plus se contenter maintenant parce que ça ne rend pas compte de la réalité, la réalité est forcément complexe, problématique et complexe.

Comment faire pour faire percevoir un petit bout de cette complexité à des gens qui ne sont pas habitués à percevoir cette complexité ? Donc voilà, on est là. La complexité, les seuls qui s’en occupent vraiment dans notre civilisation c’est les chercheurs qui essaient d’éliminer un certain nombre de facteurs, de cerner les autres et de s’apercevoir que la complexité est polymorphe.

J’ai donné dans un de mes bouquins l’exemple de la circulation automobile en France. Quand on a voulu diminuer le nombre d’accidents, on aurait pu chercher le raisonnement simpliste du genre : si les gens conduisent mal c’est qu’ils ont mal appris le code. Mais en réalité, ça a été traité de manière plus vaste, plus pragmatique, par différentes personnes, par différentes astuces, qui vont s’attaquer successivement à la vitesse, à l’ébriété au volant, au fait de se servir de son téléphone, à la coke au volant, aux véhicules en mauvais état et à chaque fois on aura une réponse différente, depuis le radar jusqu’au contrôle tous les deux ans, on trouvera des réponses différentes permettant de traiter chacun des petits éléments de la complexité. Et au total effectivement le nombre de morts a diminué. Personne ne pourrait dire c’est parce qu’on a fait ça. Non, c’est parce qu’on a fait ça, ça, ça, ça, ça. La complexité c’est ça.

Alors quand vous citez Jean-Pierre Siméon, je crois que le sens de ce qu’il dit c’est que les poètes inventent une façon de rendre compte d’une partie de la complexité.

Par exemple, une des façons de fonctionner dans l’écriture des poèmes, c’est de réunir en une seule  expression, des réalités qui à priori sont très distinctes, ou on croit qu’elles sont très distinctes. Par exemple, j’ai en face de moi une horloge, si je dis : l’horloge gourmande, puisqu’on est dans un restaurant, l’horloge gourmande à priori ça veut rien dire, mais ça fait image. Alors gourmande en quoi? Gourmande en temps. Elle retarde ou elle avance. Les questions qu’on se pose sont des éléments de la complexité, donc, rien qu’avec une image littéraire comme ça, je fais fonctionner la boîte crânienne, ce qu’il y a dedans, de façon à ce que les gens voient la complexité de la réalité entre ces deux réalités que sont l’horloge mécanique et ce qu’on appelle la gourmandise. Et elle même est complexe.

Alors si j’en reviens maintenant plus précisément à votre question, savoir à quoi ça sert tout ça, à quoi ça sert la littérature?

Alors c’est une question à laquelle je réponds assez fréquemment, la dernière fois que j’y ai répondu la semaine dernière, c’était : la littérature ça rend intelligent.

J’ai reçu d’un universitaire un petit mot de remerciement pour un des bouquins que je lui avais envoyé. Bon c’était un montage photo où on voyait un gamin avec plein de macaronis dégoulinant de sa tête, et en commentaire c’était : enfant, qu’on a pas élevé dans la littérature !

Alors c’est très drôle, ça aussi, voilà, un élément de la complexité. Et en fait c’est ça…  ça rejoint une de mes préoccupations, les gens pensent avoir des informations, par exemple en regardant la télé. Ce ne sont pas des informations qu’ils ont, ce sont des commentaires idéologiques sur quelque chose dont on ne sait pas si ça existe ou pas.

Alors l’avantage de la littérature, c’est qu’au lieu de vous bombarder de petits faits comme ça, comme le fait le journal télé par exemple, elle vous offre quelque chose en temps libre. C’est à dire que la lecture est la seule activité de loisir qui vous laisse le temps, ou plus exactement qui laisse au lecteur le sentiment de maîtriser le temps.

Quand on regarde un film, on est tout le temps bousculé par l’image suivante, par la scène suivante, et on n’a jamais le temps de tricoter dans sa tête sa tapisserie culturelle, alors que dans un bouquin, parfois on lève le nez de son livre, et puis parfois pendant trois quart d’heure, on rêve à autre chose, on est en train de retricoter plein de trucs. Et ce qu’on tricote, c’est ce qu’on va chercher dans sa tête, des éléments isolés, et on les relie à l’autre élément isolé, et petit à petit ça fait une connaissance. Et c’est ça une connaissance, cet espèce d’enchaînement complexe entre des choses qu’on a perçues différemment.

Alors il n’y a que la lecture qui permette de le faire parce qu’on peut lire une page en trois secondes, on peut revenir en arrière, on peut rester sur un mot, une phrase deux heures, on peut commencer par la fin si on a peur. On peut tout faire, et ce tout faire ça se traduit par le fait qu’on fait une lecture horizontale en même temps qu’une lecture verticale. Une lecture verticale, c’est à travers son tronc cérébral, à travers son cerveau, donc on construit les choses comme ça. Quand je dis : ça rend intelligent, c’est au sens propre. Ça a un effet neurobiologique. Donc voilà, ça sert à ça la littérature ! Après, on peut convoquer l’art, l’esthétique et tout ce qu’on veut, ce sont des moyens, mais le truc fondamental, c’est ça !

Cet échange qui se déroule entre nous fera l’objet d’une publication numérique sur un blog. L’Internet, permettant ainsi à un bibliothécaire et une conteuse d’aborder, afin de les partager, des sujets qui leur sont chers, offre un espace de liberté sans équivalent. Comment accueillez-vous les Nouvelles Techniques de l’Information et de la Communication ?   Peuvent-elles, selon vous, promouvoir la lecture ? Sont-elles un plus relativement à l’écriture ?

D’abord, c’est l’expression nouvelles technologies qui m’agace un peu, parce que je ne vois pas ce qu’il y a de nouveau. Si on inventait un truc pour communiquer en faisant rougir les oreilles ou en leur faisant prendre des couleurs différentes, des formes différentes je dirais OK c’est des nouvelles technologies. Mais ça je le dis souvent aux ados. Derrière absolument toutes les techniques audiovisuelles et informatiques, il y a de l’écrit. En radio il y un conducteur. Au cinéma il y a un scénario. A la télé c’est pareil, il y a un conducteur, un scénario tout ce qu’on voudra. Tout ça c’est de l’écrit mis en image, en sons. Ce qui pourrait être nouveau c’est l’internet initial, cette espèce d’utopie d’une communication interplanétaire où tout le monde pourrait communiquer avec tout le monde.

Bon on en a vu les limites puisque quatre vingts pour cent des gens qui consultent Internet c’est pour aller sur des sites pornos, ce que je n’ai jamais fait parce que ce n’est pas intéressant, mais s’ils le font c’est que ça répond à un besoin. Mais aller parler de choses nouvelles alors qu’avant c’était fait par des brochures secrètes, des photos, des films. Dés les premiers films, il y a eu des films pornos. Alors qu’est-ce qu’il reste de cette liberté initiale d’internet, je me pose la question ?

La liberté, c’est aussi la liberté pour tous les fascistes de mettre des choses absolument horribles sur internet qui n’est pas contrôlé.

Quand je fais de la recherche sur Internet, je tombe sur des tas de contradictions parce que les informations ne sont pas vérifiées, donc il faut d’abord vérifier la crédibilité de ceux qui font le site pour pouvoir avoir une idée de la crédibilité de l’information qu’il diffuse. Pour moi, tout ça c’est pénible. C’est pénible parce que les mêmes informations existent généralement dans les livres et elles ont été contrôlées par l’éditeur. Donc, du point de vue de la crédibilité, je trouve que ce n’est pas forcément un progrès. Le progrès, c’est de pouvoir avoir un début d’information sur pratiquement tout. Ma bibliothèque personnelle est considérable, mais il n’y a pas tout. Et la plus grande bibliothèque du monde ne peut pas livrer toutes les informations qu’on peut trouver sur Internet et qu’on n’aurait pas trouvées tout seul bien entendu.

L’autre truc, vis à vis de l’écriture : Internet c’est de l’écriture. Les parents dont les ados passent des heures sur Internet oublient qu’en fait ils écrivent.
Bon moi, j’en suis là, c’est à dire que c’est une technique dont je m’empare comme d’autres, mais ça ne fait pas basculer.

On propose aujourd’hui, dans de nombreux lieux publics, des lectures à voix haute. Les spectacles de contes sont à la mode. Au Canada, on pratique des performances poétiques. Quel regard portez-vous sur ces différentes façons, rattachées à l’oralité, de transmettre les œuvres écrites ?

D’abord, ce n’est pas forcément de la transmission d’œuvres écrites. Les contes se transmettent souvent d’oral à oral. On a publié avec un groupe un bouquin sur les contes qui s’appelle « Guide pour enseigner le conte à l’école primaire » (Retz, 2008), il y a quelques mois, et ce dont on se rend compte c’est que l’une des caractéristiques littéraires du conte par rapport aux autres œuvres littéraires, c’est en quelque sorte de dire à ceux qui l’entendent : vous pouvez me reprendre, et me mettre à votre sauce, ça fait partie du jeu.

Ce qui va complètement à l’encontre des grands auteurs. On est vraiment dans un cheminement d’oral à oral dans ce cas là. Ce qui n’empêche que parallèlement, il y a toute une tradition du conte à l’écrit. Le petit chaperon rouge existait oralement bien avant Perrault, il n’empêche que c’est Perrault qui l’a fixé dans un premier temps, et que ceux qui ont redit le conte qui l’ont transformé ensuite se référaient à Perrault.

On n’a pas encore mesuré la place de l’écrit dans la construction du conte. Il y a des contes qui apparemment ont existé à l’écrit avant d’exister à l’oral. On a retrouvé ça pour un conte italien, « Les trois coffrets », qu’en fait, on a retrouvé à Rome par écrit et qui s’est transformé ensuite. Et certains disent que « les contes des Mille et une nuits » ont été écrits avant d’être oralisés. Donc c’est beaucoup plus complexe là encore qu’on le caricature très souvent.

Alors ensuite, qu’est-ce que ça peut être que cette « oralisation » ? Les contes la plupart du temps, c’est du spectacle. J’ai rien contre le spectacle tant qu’on appelle ça du spectacle. Quand on dit c’est la même chose de lire ou d’entendre lire, là je dis non. Ce n’est pas vrai. Ça fonctionne d’une façon totalement différente, ce n’est même pas les mêmes zones du cerveau qui fonctionnent et on ne se l’approprie pas de la même manière.

A chaque fois qu’on propose une « oralisation » quelconque, on oblige les gens à suivre un rythme. Ce qui me gêne un peu c’est ça. Du coup, les gens n’ont plus la liberté de fabriquer cette tapisserie. Voilà, ça peut être très beau, ça peut orienter vers la lecture, quand c’est bien fait, et que ça débouche ensuite sur l’envie du public de lire un bouquin, là, c’est réussi, parce que là c’est une animation lecture. C’est une accroche, c’est une façon de séduire. Ça se fait beaucoup en Allemagne, par exemple.

En Allemagne, on fait venir les auteurs dans les salons du livre et on leur demande de lire leurs œuvres. Ils se relisent mal mais ce n’est pas grave, parce que les gens sont séduits, parce qu’il y a une sorte de magie quand l’auteur lit. En France, on ne le fait pas.

En France il y a des comédiens, par exemple, ma fille qui est comédienne professionnelle, fait une série d’interventions, où elle dit des textes sur des thématiques particulières (qu’elle a appris par cœur, qui sont des textes écrits), pour les faire connaître. C’est encore quelque chose de tout à fait différent, et si elle sort le bouquin à la fin, les gens se précipitent dessus, parce qu’ils ont l’impression que c’est de l’oral, alors que c’est de l’écrit, donc ils découvrent ce lien. Donc, il y a toute une mystique autour de ça qui n’est pas justifiée parce qu’il y a des cas très différents les uns des autres.

L’album pour la jeunesse est un genre à part, dans lequel l’image est plus qu’une illustration puisque le plus souvent, elle « parle » tout autant que le texte. Peut-on dire qu’un lecteur qui parcourt un album « lit » des images?

Oui. La caractéristique principale de l’album, c’est que les images sont narratives, elles ne sont pas décoratives, elles ne sont pas «illustratives». Elles sont narratives donc, ça veut dire qu’il y a un narrateur imagé, et que le texte bien sûr est narratif, sinon, il n’y en aurait pas de texte.

Donc tout le charme de l’album, c’est comment vont s’entendre ces deux narrateurs pour raconter la même histoire ? Alors, de temps en temps, ils sont en contradiction. Je cite souvent l’album qui s’appelle « Mon chat le plus bête du monde » (de Gilles Bachelet, Seuil jeunesse, 2004). Le narrateur du texte raconte les problèmes de son chat. Il a vraiment des gros problèmes avec son chat et le narrateur imagier pendant ce temps là représente un éléphant. Un l’éléphant qui se comporte comme un chat, il se gratte derrière l’oreille, il se casse la gueule. Alors là, on a conflit entre les deux narrateurs, et c’est ça qui fait l’humour.

Il y a des narrations au contraire où les deux narrateurs sont d’accord, où il y en a un qui donne des précisons que l’autre ne donne pas. Par exemple, il est plus facile de dire : une immense forêt, que de la représenter par une image. Et pour présenter un personnage habillé d’une façon rigolote, il est plus facile de le représenter à l’image que de le décrire dans un texte.

Donc voyez, il y a quelque chose qui se passe entre l’image et le texte et qui fait que ça crée encore un truc très complexe. Voilà , alors il y a cette forme, l’album, qui fonctionne richement et avec complexité.

La bande dessinée, qui a les mêmes origines, s’est spécialisée dans le fait que c’est d’abord l’image qui raconte. Les textes ont été enfermés dans des phylactères. Le texte narratif se réduit à quelques petits mots. Il gère les choses qui sont plus faciles à gérer qu’en dessin. Alors, bien évidemment, il y a toujours des transgressions.

Christian Poslaniec, la littérature jeunesse propose aujourd’hui des œuvres étonnantes et libres qui n’ont rien à envier à leur aînée, mais qui plus est, peuvent aller jusqu’à lui voler la vedette aux yeux d’un lectorat adulte.
Le roman policier, qui a longtemps été déconsidéré, ou, tout au moins, non reconnu comme littéraire, a acquis ses lettres de noblesse.
Le roman érotique connaît un parcours prometteur similaire.
Vous êtes un amoureux de la langue française heureux ?

Oui. Encore que je me pose des questions parce que lorsque j’ai dû conclure le livre que vous avez amené là, que vous présentiez, sur l’histoire de la littérature de jeunesse, à la fin, je me suis évidemment posé des questions sur : quel avenir pour la littérature de jeunesse ?

Le premier avenir que je vois c’est un peu ce que vous suggérez c’est que la frontière avec la littérature adulte va s’amenuiser de plus en plus. Comme je suis plus attentif à ça, je m’aperçois qu’il y a trente pour cent des gens qui empruntent des livres pour la jeunesse pour eux, alors qu’avant il n’y en avait que quelques uns qui s’y risquaient. Tout ça c’est bien, ça me plaît parce que dans d’autres pays, il n’y a pas cette culture, mais en même temps, du coup je m’inquiète un peu.

Je me dis que ça va peut-être faire disparaître certaines audaces, que peut-être ça va la faire rentrer dans le rang alors, je ne sais pas, j’ai des inquiétudes. Là, la littérature jeunesse est au maximum de ventes, elle est vraiment au top, alors est-ce qu’elle va se casser la gueule et pourquoi, parce que du coup, comme elle est au top, tous les éditeurs qui n’avaient pas encore créé un secteur jeunesse, comme ils ne savent pas faire, si ils ont le choix entre deux trucs, ils vont prendre machin, qui a déjà réalisé une série télévisée. Bon, et ça, c’est pas de la littérature, ça ne pourra jamais l’être. C’est un produit. Ça se vend, et si ça plaît, les parents l’achètent parce que c’est ça que les gamins réclament.

Je connais tous les éditeurs ou presque, c’était pas vraiment ça leur objectif, la plupart des éditeurs jeunesse sont des amoureux de l’art, de l’image, des livres, de la littérature.

Parmi vos œuvres, y en a-t-il une que vous préférez ?

La réponse est brève : non. Non, parce que pour ça, il faudrait que je me relise, et je ne me relis pas. Une fois que c’est publié et qu’il y a un public (c’est pas moi le public ! ), ça lui appartient, c’est logique avec ma conception de la littérature. Ça lui plaît ou ça ne lui plaît pas, je m’en fous complètement. Des fois, il y en a qui tiennent absolument à me faire part de leur ressenti, alors des adultes ou des enfants, j’en ai rien à faire, c’est fait c’est fait. Parfois, je relis un bouquin lorsqu’il est question de le rééditer. Alors souvent c’est non. Des fois c’est : ah, je le réécrirais bien. Ça m’arrive, je réécris un bouquin, je le republie. Ça s’est passé d’ailleurs avec : « Vous avez dit «littérature» ? » qui est issu d’un livre publié en 1992, qui s’appelait « De la lecture à la littérature » (Sorbier, 1992, épuisé). Il avait déjà cette approche là. J’ai changé les exemples, j’ai changé le titre. J’étais encore un peu pédago quand j’ai écris la première version, je ne l’étais plus, mais du côté de la littérature quand j’ai écrit le deuxième. Voilà, et puis le truc courant, n’importe qui dirait ça, c’est que le bouquin qui m’intéresse vraiment, c’est celui que je suis en train d’écrire.

Quel livre est en train d’écrire Christian Poslaniec est la question qu’au moment de retranscrire les propos de l’écrivain, je me pose. Un roman policier ? Un essai ?  Un ouvrage de recherche ? Une chose est sûre : nous lui devons un bon nombre de publications récentes, et toutes présentent un intérêt. Mais pour ma part, j’ai bien envie de me plonger, et le plus rapidement sera le mieux, le nez dans son recueil de poèmes « Comme une pivoine ».

C’est que je dois vérifier ce sur quoi nous nous sommes trouvés d’accord hors micro. A savoir qu’un poème est un poème, et donc que son recueil, si il s’adresse aux enfants, il leur faudra en partager la lecture avec moi !

Tous mes remerciements à Christian Poslaniec pour sa conversation : patiente, documentée et passionnante.

Réjane

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La bibliographie complète de Christian Poslaniec est ici.

A découvrir :

Vous avez dit “Anthologies” ?
Rencontre avec Christian Poslaniec

Interview de l’écrivain chez lui (publiée le 17 Juin 2009)

Diaporamas : le jardin ; interview au bord de l’étang ; lecture en duo avec Bruno Doucey, son éditeur ; le bureau de l’écrivain ; l’armoire magique + un extraît sonore au chant des oiseaux

Le juif errant

Le Juif errant est là

Posé dans ma bibliothèque

La porte s’ouvre…

Un coup de vent

Il fout le camp

Hommage à Marc Chagall


Silence

A. loves B.

Une tête de chien sur le sol.

A. n’aimait pas les gens mais il adorait son chien. Il était le seul « être » qui ne l’avait jamais déçu, jamais trahi. Son premier chien, il l’avait recueilli sur le front pendant une de ses guerres mondiales qui transformèrent le monde. Et A.

Au retour des combats, son chien l’attendait, frétillait de la queue, sautait vers lui… Mais A., s’il tolérait ces marques de joie, reprenait vite son allant naturel : ASSIS ! Cela suffisait et le chien se mettait tout de suite en position. Les yeux transis de respect, de peur ou d’amour.

Une capsule de cyanure vide.

B. se trouvait à une place de choix dans la chaîne des êtres. Celle au sommet de la pyramide. Son maître, A., l’avait investi d’une puissance qu’aucun de ces homuncules rampants humains n’auraient mérité.

Une tache de sang. Deux corps brûlent. L’arrivée des ours.

A. ne mangeait jamais de viandes, en avait horreur. Son cuisinier lui préparait moult plats végétariens. Il ne pouvait pas concevoir de voir des cadavres d’animaux servir de nourriture.

Il n’aimait pas les cadavres. A. était trop sensible.

Des fumées. Des amas de corps décharnés.

A. aimait son chien B.

Silence

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A. est un personnage historique qui a malheureusement existé.

B. était son chien

La polémique tue la lumière.

Connaissance de l’autre et non voyeurisme. La compréhension ne peut naitre que de joies et de douleurs communes. La culture n’est en effet que le reflet de la vie… Encore faut-il la vivre. Saisir une civilisation en termes de destin est à ce prix. Il est urgent de réveiller le nomade que chacun porte en soi. C’est le devoir de l’historien, de l’ethnologue, du philosophe, d’en finir avec le temps des colloques, de sortir de ses musées et de ses bibliothèques pour aider l’homme à se découvrir un autre lui-même dans ces “vrais” voyages que sous-tend son imaginaire.”

(Jean Malaurie, 1990)

“Etre heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir”

in Ritournelle de la faim / Jean-Marie Gustave Le Clézio. – Gallimard, 2008

Une phrase à méditer…

A suivre…

Silence

“Le franchissement de la frontière à l’intérieur du cimetière (accès vers la France) est soumis aux prescriptions douanières en vigueur. Les visiteurs doivent notamment être en possession de documents d’identité valables, et ne pas transporter de marchandises susceptibles de faire l’objet d’une déclaration de douane.”

C’est une inscription règlementaire à l’abord d’un cimetière. Fichtre!

Vous voulez savoir où, quand et comment, nous l’avons découverte ?

Cela tombe bien : voici retracée, en mots et en images, l’histoire de cette aventure.

Belle excursion !

” Quand on est en vacances dans une vallée distante de Genève de quelques kilomètres, et qu’on sait qu’un grand amoureux de la langue française, l’écrivain juif Albert Cohen, repose dans le cimetière israélite de Veyrier, petite ville suisse jouxtant Genève, un jour, on se lève tôt, et on entreprend le trajet.

Avant de partir, on s’était procurés un plan de Genève, et on l’avait déplié sur la table.

On avait vu Genève, ses rues, ses routes, ses parcs, ses avenues, et un peu en contrebas à l’Est, la petite ville qu’on cherchait : Veyrier.

***

On s’était aussi renseignés sur le cimetière israélite de Veyrier, et on en avait appris deux choses :

qu’il se trouvait sur le territoire français, à Etrembières, en Haute-Savoie ;

et que durant la seconde guerre mondiale, pendant l’occupation, des juifs, cherchant à trouver refuge en Suisse, avaient réussi à fuir la France en passant la frontière par le cimetière.

***

Ça nous avait plu, car on trouvait que ça allait bien avec Albert Cohen, d’être un défunt à la fois Suisse, Juif et Français. Ça nous donnait l’impression que, tout “raide, muet et impliable” que la mort l’avait laissé, là où il reposait, il était exactement à sa place.

Alors, quand on avait vu sur le plan de Genève Veyrier, et son petit cimetière placé de l’autre côté de la frontière, en France, on avait souri.

Il pleuvait.

Mais le trajet, que nous découvrions, avait été splendide, et notre cœur battait : nous avions rendez-vous!

Une petite route discrète nous indiquait le cimetière.

Une fois garés et descendus de voiture, nous avons été saisis par la beauté du lieu.

Nous ne nous attendions à rien de tout ça, et nous sommes restés un moment sans parler, à regarder.

Le mont Salève, semblant veiller sur le cimetière comme un gros chat.

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Le long bâtiment de l’Oratoire

L’entrée

En levant les yeux

Le cimetière

La tombe d’Albert Cohen (1895-1981), écrivain.

Son épouse Bella Cohen (1919-2002) repose à ses côtés.

La sépulture symbolique des martyres juifs

Puis, il a fallu partir, quitter le petit cimetière de Veyrier.

Les cailloux déposés sur la tombe de l’écrivain nous avaient bien intrigués,

et on s’est promis de chercher à en connaitre la signification.

Un dernier regard sur le  mont Salève nous a fait penser  à “Mangeclous”.

Aux oncles Saltiel, Michaël, Salomon, Mattathias

s’improvisant montagnards sur les hauteurs de Genève.

Avant de reprendre la voiture et de poursuivre notre excursion,

au moment de refermer doucement derrière nous la jolie porte,

on s’est dit en nous-même :

Au revoir, cher Albert Cohen, et à bientôt dans vos écrits, vos mots, votre patrie.

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Rejane N.

Avec la complicité d’une photographe : Louison N.

et une mise en forme de Silence

Le désir d’oublier “son” identité culturelle est une ouverture au monde“. C’est ce qu’écrit Henri-Pierre Jeudy, sociologue au CNRS au sein de son Laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales dans la page rebonds de Libération vendredi 15 août 2008.

A force de considérer que chaque communauté a un droit de reconnaissance de sa “propre” culture, l’identité culturelle devient une pancarte qui circonscrit le territoire de l’autre pour empêcher le risque de contamination des cultures.”

Du coup, l’antropophagie culturelle est frappée d’anachronisme. Elle correspond à une époque oubliée où la curiosité pour l’autre pouvait être à l’origine du dialogue entre les cultures.

La curiosité pour l’autre ?

Le communautarisme versus l’universalisme ?

Pour lire cet article intéressant, cliquez ici.

Silence

Ce matin, je recevais de ma co-blogueuse (conteuse de son état) la question suivante :

.

L’écriture est-elle une activité de puissance, de pouvoir ?

.

Elle poursuivait :

Que sont les écrivains, sinon des êtres qui, ne parvenant pas à exprimer leur vigueur de vivre dans les activités humaines autres que l’écriture, parviennent, par la puissance du verbe, à faire éclater une force de bucheron, de maçon, une puissance d’Hercule?

Pourquoi, lorsque j’ai réussi à produire un écrit lisible, une chose, aussi petite soit-elle, qui est parvenue à son but : faire mouche, je me sens pleine et satisfaite ?

N’est-ce pas parce qu’enfin, extraite de mon insignifiance, je me sens soudain – mais est-ce ridicule ? – importante, aux yeux de mes semblables ?

.

Alors je me suis souvenu d’un hors-série du quotidien Libération, paru en mars 1985, qui avaient posé la question à 400 écrivains : Pourquoi écrivez-vous ?

Je me souvenais de certaines réponses qui allaient du je ne sais pas (Peter Handke) à des réponses très détaillées, souvent admirables ou prophétiques (celle de Marguerite Duras  prédisant que l’activité d’écrivain cesserait en 2027). Mais de ces 400 réponses, j’en ai toujours gardé une en mémoire, différente, celle de J.M.G. Le Clézio :

Je vais vous dire, je vais tout vous expliquer. Donc, j’avais dix-douze ans, j’habitais cette maison sur le port, un peu napolitaine, complètement décrépie avec des draps qui séchaient à toutes les fenêtres de la cour, les chats à demi-sauvages qui se battaient sur les terrasses, et bien sûr les escadrilles de pigeons. En ce temps là je ne savais pas ce que c’était qu’un écrivain, je n’en avais pas la moindre idée, je ne me doutais pas qu’il y avait un écrivain nommé Jean Lorrain qui avait habité dans la même maison, autrefois. Je me souviens de cette maison surtout à la belle saison, en été et au commencement du printemps, parce qu’on laissait les fenêtres ouvertes et qu’on entendait le bruit des martinets et les roucoulements des pigeons. Mais il y avait un bruit spécialement qui me faisait quelque chose. Je ne peux pas vraiment dire pourquoi ça m’inquiétait, mais aujourd’hui encore quand j’y pense ça me fait frissonner et ça me met dans cet état de sorte de mélancolie et d’impatience qui précède le moment où je sais que je vais devoir m’asseoir n’importe où, là où je suis, prendre un cahier et un crayon à bille et commencer à écrire. Ce bruit, c’était les voix des jeunes gens qui s’appelaient dans la cour, qui criaient leurs noms. Il y avait des garçons qui venaient siffler, et d’autres mettaient la tête à la fenêtre, et ils disaient : ” Tu cales ? ” Et ceux d’en haut : ” Où vous allez ? ” Ils allaient je ne sais plus où, à la plage, ou à la foire, ou simplement au coin de la rue pour discuter, ou attendre les filles qui sortaient de l’école Ségurane, ça n’a plus aucune importance. Mais quand j’entendais ces sifflements, et les noms qui résonnaient dans la cour, j’imaginais une autre vie que la mienne, j’imaginais les bains dans l’eau de mer froide, le soleil, l’odeur des cheveux des filles, la musique des dancings, l’aventure, la nuit. Jamais je n’ai entendu siffler mon nom dans la cour, jamais je n’ai entendu siffler pour moi. J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris.

J.M.G Le Clézio

Réjane 13 août 2008 Silence

Message au journal Libération : vous seriez très inspiré de rééditer ce hors-série et peut-être de reposer la question à 400 nouveaux écrivains ?

” Goethe pensait :

Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d’amour, ce qu’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté

C’est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire ; il n’y a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les effigies : il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques bronzes injustes et trop insolents. Mais c’est là une besogne crépusculaire ; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand nous l’appellerons, ce sera pour qu’elle participe à une fête de gloire. “

[Remy de Gourmont : préface à son IIème livre des masques. - Mercure de France, 1917]

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