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Qu’ont en commun la chaine franco-allemande Arte, le magazine Mondomix, les radios France Culture, France musique(s), TSF ou FIP, les éditions Frémeaux associés et leur librairie sonore… avec Michel Jaffrenou et Henri Gougaud, auteurs du livre « Jusqu’à Tombouctou » publié par les éditions d’Arte et celles du Point d’exclamation ?

Ils sont tous des militants actifs et convaincus de la promotion d’une diversité culturelle en actes plutôt que de paroles. Diversité culturelle : expression grandiloquente, à la mode, que l’on emploie partout à tort et à travers, dans les discours, mais dont on voit finalement si peu la réalisation concrète… En ces temps de menaces sur les politiques culturelles, tous ces acteurs cités plus haut, créent des micros résistances au conformisme consensuel ambiant.

Ainsi ce carnet de voyages dessiné, collé, écrit de Michel Jaffrennou : Jusqu’à Tombouctou, avec des textes du conteur Henri Gougaud. Ce carnet n’est qu’un élément d’un projet plus vaste : la réalisation d’un film autour de trois musiciens africains :

« Les trois grands artistes maliens, Habib Koité, Afel Bocoum, et le groupe de femmes Tamasheks Tartit, ont décidé de créer le groupe « Desert Blues », pour chanter l’union du Mali, dans la diversité de tous ses peuples. La réunion sur une même scène de 3 artistes issus d’ethnies différentes - Bambara, Songhai et Tamashek - représente un véritable symbole au Mali, un pays où les sècheresses provoquent des affrontements civils.

Pour créer un univers visuel qui rende compte de leur parole, de leur imaginaire, de leur humour, l’artiste et réalisateur Michel Jaffrennou (voir son interview) est allé à leur rencontre, de Bamako à Tombouctou, dans le pays mandingue, sur les rives du fleuve Niger… Dans ses carnets de voyages il a dessiné le soleil, le sable, le fleuve, des djinns et des génies… Il a ramené la lumière et la magie du Mali pour devenir leur « griot » des pixels, pour concevoir des images qui s’entrelacent avec la musique et se métamorphosent pour nous faire voyager dans la poésie musicale de Desert Blues. »

Le livre “Jusqu’à Tombouctou” est donc un des éléments (avec le film, le DVD, le spectacle) de ce travail qui a duré pendant plus de deux ans. Il réunit les dessins et les réflexions de l’auteur auquel il associe des contes africains de Henri Gougaud.

Marc Bénaïche, le responsable de Mondomix écrit ailleurs dans l’éditorial du magazine de mars 2008 :

Notre société est tellement obsédée par l’individualisme que nous sommes devenus une société de narcisses qui s’abiment dans la contemplation de leurs propres images, et qui atteint profondément la gouvernance même de notre société. Force est de constater que le narcisse supporte mal l’intérêt général, il y voit une entrave à son bien être et à sa sublimation. Le narcisse aime critiquer les initiatives collectives et solidaires qui par définition sont “mal gérées” et “dispendieuses”. Le narcisse veut liquider ces initiatives car elles le renvoient à son propre égoïsme. Aujourd’hui, une profonde remise en cause de notre système social et culturel est en cours. Et même si tout le monde est d’accord pour que l’État soit plus efficace, moins coûteux et mieux géré, pourquoi tuer des initiatives généreuses et si peu chères ?”

Ce livre n’est pas un livre de narcisse mais il illustre à merveille ce proverbe africain cité dans l’éditorial de Mondomix :

« Si tu veux aller vite, marche seul

et si tu veux aller loin, marche avec d’autres ! »

jusqu’à Tombouctou… par exemple…

Silence

Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio.

Quand l’écrivain Albert Cohen (1895-1981) nous entraîne, entre l’île de Céphalonie en Grèce, la Ville de Marseille en France, et celle de Genève en Suisse, dans son épopée en quatre volumes (Solal, 1930; Mangeclous, 1938; Belle du Seigneur,1968; Les Valeureux, 1969), il est un grand, très grand conteur.

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Il fait dire à ses rocambolesques personnages des choses impossibles, de même qu’il leur fait asséner de profondes vérités. Ça se moque, et c’est… poésie pure. Et c’est déchirant, et c’est délirant…souvent.

En lisant Le “Mangeclous”, l’extraordinaire et succulent Mangeclous, qu’ Albert Cohen a écrit dans une période où il n’allait pas bien, je tombe sur un extrait qui, ni plus ni moins, me sidère. Je poursuis l’histoire, et je reviens sur cet extrait.

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Salomon, l’oncle Salomon, plus exactement le petit Salomon, le plus naïf des cinq oncles de Solal, les Valeureux, comme Albert Cohen les appelle, et bien Salomon, non, je ne rêve pas…gambade dans la nature !

La nature lui fait fête, et elle finit, à la nuit tombée, par lui être hostile.

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En 1869, Alphonse Daudet (1840-1897), un autre talentueux conteur, qui avait acheté en 1864, au plein cœur de Provence, un moulin à vent et à farine, publie : “Les lettres de mon Moulin“. Du moulin, situé à Fontvieille, près de Arles, vont partir plusieurs lettres. La quatrième de ces lettres a pour titre : La chèvre de Monsieur Seguin.

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La chèvre de Monsieur Seguin !

mais c’est bien sûr…

Quand le “petit Salomon” gambade dans la nature, la petite chèvre n’est pas loin.

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Mesdames et Messieurs, attachez vos ceintures je vous prie, en avant toute pour :

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Une partie de liberté avec petit Salomon, extraît de Mangeclous, 1938 par Albert Cohen.

et

Une partie de liberté avec Blanquette, extraît de La chèvre de Monsieur Seguin, in Les lettres de mon Moulin, 1869 par Alphonse Daudet.

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Une partie de liberté avec petit Salomon

“Fils de mon coeur, petit Salomon, jeunesse du monde, naïveté et confiance, bonne bonté, rédemption des monstres aux râteliers de canons, aux narines soufflant l’ ypérite, et de tous les mannequins qui ont oublié d’être hommes. Salomon, petit prophète des temps bienheureux où les hommes seront tous pareils à toi. Salomon, petit mais vrai sauveur, il n’y a que moi qui t’estime et te respecte. Et tu es un trop vrai grand humain pour le savoir, ô escargot, ô microbe, ô grande âme. Laisse-les sourire et se moquer de toi et va gambader, petit, tout petit immortel. Va, mon agneau, mon mignon messie chéri.

L’ardent soleil sécha bientôt Salomon sauvé des eaux qui reprit sa course à travers la forêt embaumée. Une centaine de petits oiseaux l’entouraient, tous pépiants, car ils trouvaient excellentes les algues dont il était orné et les picoraient sans peur. Lorsqu’il s’arrêtait, ceux qui le connaissaient bien se juchaient sur sa tête pour se décontracter les pattelettes et se délasser avec insolence. Lorsqu’il se remettait à gambader, ils s’enfuyaient dans un grand froulis de soie et ils allaient se poser, petites boules innocentes, sur de hautes et fines ramures balancées.

Il s’amusa longtemps à chanter, à sauter et à baguenauder, environné par une multitude de petits amis voletants et aussi gais que lui. Parfois, il tournait comme un toton et disait des louanges à Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ses manches déchirées volaient tant de côté et d’autre qu’elles semblaient des ailes.

Les heures passaient. Les insectes craquaient, criquetaient, menaçaient et Salomon, ivre de drachmes, de coruscation et de voyages, ne songeait qu’à danser et à chanter et à crier la nouvelle devise des Valeureux.

- Vive la France !

Si bien que lorsque la nuit fut tombée, il se trouva perdu dans une sombre forêt où des chouettes commençaient à faire semblant de ricaner. Se bouchant les oreilles, une intense frayeur dans le dos tout mouillé, il chercha longtemps sa voie, chantant la Marseillaise pour se donner du courage.”

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[Mangeclous, 1938, Albert Cohen. - Gallimard, Folio n° 1170, page 113 et suivante]

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Une partie de liberté avec Blanquette

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse ! Plus de corde, plus de pieu…rien qui l’empêchait de gambader, de brouter à sa guise…

C’est là qu’il y avait de l’herbe, jusque par dessus les cornes, mon cher !…Et quelle herbe ! Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes…C’était bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !… De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !…

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes…Puis, tout à coup elle se redressait d’un bond sur ses pattes. Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin, là-haut, en bas, partout… On aurait dit qu’il y avait dix chèvres de M.Seguin dans la montagne.

C’est qu’elle n’avait peur de rien la Blanquette. Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil… Une fois s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise aux dents, elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.

- Que c’est petit ! dit-elle. Comment ai-je pu tenir là-dedans ?

Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde…

En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent très galants… Il paraît même, (ceci doit rester entre nous, Gringoire) qu’un jeune chamois à pelage noir eut la bonne fortune de plaire à Blanquette. Les deux amoureux s’égarèrent parmi les bois une heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu’ils dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette : c’était le soir…

- Déjà ! dit la petite chèvre. Et elle s’arrêta fort étonnée.

En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste…Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses aîles en passant. Elle tressaillit… puis ce fut un hurlement dans la montagne :

- Hou ! Hou !

Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M Seguin qui tentait un dernier effort.

- Hou! Hou ! faisait le loup.

- Reviens ! Reviens ! criait la trompe.

Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant, elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.

La trompe ne sonnait plus…

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient…C’était le loup.”

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[Extrait de La Chèvre de Monsieur Seguin, Les Lettres de mon Moulin, 1869, Alphonse Daudet]

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Réjane.
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Pour information :
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La prochaine journée de l’atelier Albert Cohen aura lieu le samedi 31 mai 2008 à Paris IV Sorbonne (Amphi Guizot). Elle aura pour thème : Cohen et l’animal. Voir le programme ici.
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Sur le site de la Bibliothèque électronique de Lisieux, on trouve beaucoup de textes tombés dans le domaine public comme ceux de Daudet ou encore sur  Gallica 2, le site de la Bibliothèque Nationale de France.

Diogène représente la figure philosophique la plus connue de la philosophie cynique.

Le site Cynismes - DioGène : regards obliques d’un chien errant propose en plus de 130 leçons une présentation originale, soft et décalée de ce philosophe : chaque extrait que l’on suppose tiré du recueil de Diogène Laërce (Vies et doctrines des philosophes illustres) est accompagné d’un morceau de musique qui met en valeur les propos ou actes de ce drôle de bonhomme :

“Alors qu’il prenait le soleil sur une colline de Corinthe, Alexandre survint qui lui dit:
- Demande moi ce que tu veux.
Et lui de dire:
- Cesse de me faire de l’ombre”.

Silence

Hier, je suis allée visiter les œuvres que Marie Morel, peintre, expose depuis Vendredi 18 avril et jusqu’au 16 Juin 2008 au Musée Faure à Aix les bains (73).

Marie, c’est une rencontre. Une histoire belle comme un poème. Voir ses œuvres en vrai. Depuis le mois d’octobre 2007, date à laquelle j’avais eu l’occasion d’échanger quelques mots avec l’artiste, j’en rêvais. J’avais pu voir un petit échantillon de son travail.

J’avais lu et dévoré des yeux des ouvrages qui lui étaient consacrés, mais c’était tout. Enfin non. J’avais aussi écrit à Marie Morel, et elle m’avait répondue. Nous devions nous rencontrer au mois de Novembre, puis, cela ne s’est pas fait. Les fêtes de fin d’année sont arrivées là-dessus, et nous avons reporté à 2008.

Je ne verrai finalement Marie qu’au mois de Juin. En effet, l’artiste, qui a accepté de me consacrer un entretien pour ce blog, est débordée de travail, et elle ne sera pas disponible avant.

Mais l’exposition, qui a lieu au Musée Faure à Aix les Bains, c’est maintenant ! Et elle se termine le 16 Juin 2008.

Me recueillir devant les tableaux de Marie. Penser. Réfléchir. Rêver.

C’est ça que j’ai fait au Musée Faure hier. J’ai pris des notes aussi. Beaucoup. Car, et il faut le savoir, Marie accompagne souvent ses tableaux de mots. Pour moi, ces mots, ils sont des poèmes. Mais jugez plutôt :

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Emerger de l’espace

et peut-être s’envoler

dans les sensations

comme la plume qui

caresse mes mots

mots de ci

mots de là

mots d’amour

et de désir

mots tout au fond de moi

mots des limbes

du mystère

(Tableau L’espace intérieur, 1,34m/1,74; 2004)

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Dans les tableaux de Marie, les mots, et c’est visible, se sentent bien. Mais comment ne pourraient-il pas se sentir bien, dans les tableaux de Marie ? Si justes, si vrais, si beaux.

Le premier que j’ai vu :

L’arbre est en fleur, est immense. Et il est extraordinaire. Plein d’oiseaux, de mots d’amour, plein de bonheur.

Le dernier : Pensées. M’a laissée triste. Me donne envie de réconforter l’artiste. De lui dire si, l’amour, toujours revient.

Entre l’un et l’autre, Tu es mon amour explose.

Les fantasmes secrets de la nuit est comme éclairé à la bougie du désir.

L’espace intérieur, mon âme y est entrée. Et le tableau lui a parlé. Il lui a dit :

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et à chaque souffle de la vie

oser la conscience de dire

oser peindre

oser être

au plus secret

au plus près de l’essentiel

au coeur de l’espace

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L’ exposition des tableaux de Marie Morel :

au Musée Faure, 10 boulevard des Côtes, 73 100 Aix-les-Bains, Tél. : 04 79 61 06 57

Exposition ouverte jusqu’au 16 Juin 2008.

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Ne la ratez pas !

Réjane.

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En savoir plus : pour découvrir le travail de Marie Morel et son univers…

Un livre magnifique : Marie Morel peintre : entretien avec Charles Juliet . - Créteil : YMNA, 2004. -ISBN 2-9521735-0-8. Le monsieur qui a fait le livre se nomme Eni looka et il se définit comme un alchimiste multimédia. Il est fabuleusement talentueux aussi…

En réponse au commentaire d’un précédent billet sur la douceur, le bonheur, la jubilation, François Paradis réclamait (gentiment) un billet autour de la nonchalance, l’indolence, une certaine paresse et le chemin des écoliers

Or, cher François, voici qu’aujourd’hui, en relisant ce cher Nietzsche, je tombe dans les troisièmes considérations inactuelles, sur le texte suivant qu’il consacre à Schopenhauer éducateur, écrit en 1874. Répondant partiellement à votre interrogation et ouvrant d’autres pistes de compréhension sur notre époque, il est donc pour vous :

Ce voyageur, qui avait vu beaucoup de pays et de peuples, et visité plusieurs continents, et à qui l’on demandait quelle qualité il avait retrouvée chez tous les hommes, répondait que c’était leur penchant à la paresse. Certaines gens penseront qu’il eût pu répondre avec plus de justesse : ils sont tous craintifs. Ils se cachent derrière leurs mœurs et leurs opinions. Au fond, tout homme sait fort bien qu’il n’est sur la terre qu’une seule fois, en un exemplaire unique, et qu’aucun hasard, si singulier qu’il soit, ne réunira pour la seconde fois quelquechose d’aussi multiple et d’aussi curieusement mêlé que l’unité qu’il constitue. Il le sait, mais il s’en cache, comme s’il avait mauvaise conscience. Pourquoi ? Par crainte du voisin, qui exige la convention et s’en enveloppe lui-même. Mais qu’est-ce qui force l’individu à craindre le voisin, à penser, à agir selon le mode du troupeau, et à ne pas être content de lui-même ? La pudeur peut-être chez certains, mais ils sont rares. Chez le plus grand nombre, c’est le goût des aises, la nonchalance, bref ce penchant à la paresse dont parle le voyageur. Il a raison : les hommes sont encore plus paresseux que craintifs, et ce qu’ils craignent le plus ce sont les embarras que leur occasionneraient la sincérité et la loyauté absolues. Les artistes seuls détestent cette attitude relâchée, faite de convention et d’opinions empruntées, et ils dévoilent le secret, la mauvaise conscience de chacun, en affirmant que tout homme est unique. Ils osent nous montrer l’homme tel qu’en lui-même et lui seul, jusque dans ses mouvements musculaires ; et mieux encore que, dans la stricte conséquence de son individualité, il est beau et digne d’être contemplé, qu’il est nouveau et incroyable comme toute oeuvre de la nature, et nullement ennuyeux. Quand le grand penseur méprise les hommes, il méprise leur paresse, car c’est à cause d’elle qu’ils ressemblent à une marchandise fabriquée, qu’ils paraissent indifférents, indignes qu’on les fréquente et qu’on les éduque. L’homme qui ne veut pas faire partie de la masse n’a qu’à cesser de se montrer complaisant envers lui-même ; qu’il obéisse à sa conscience qui lui dit : ” Sois toi-meme ! Tout ce que tu fais maintenant, tout ce que tu penses et tout ce que tu désires, ce n’est pas toi qui le fais, le penses et le désires.” [...]

Si l’on dit à juste titre du paresseux qu’il tue le temps, il faut veiller sérieusement à ce qu’une époque qui place son salut dans l’opinion publique, c’est-à-dire dans la paresse privée, soit véritablement une fois mise à mort ; je veux dire par là qu’elle doit être rayée de l’histoire de la délivrance véritable de la vie. Combien devra être la répugnance des générations futures, lorqu’elles auront à considérer l’héritage de cette période au cours de laquelle ce ne furent pas des hommes vivants qui gouvernèrent, mais des apparences d’hommes accordés à l’opinion publique.”

(Schopenhauer éducateur (1874) in Considérations Inactuelles III / Nietzsche. - Trad. de l’allemand par Henri Albert. - Robert Laffont, 1993. - pp. 287-28 8)

Inactuelles ces considérations ?

Silence

Citant Nietzche, souvent, j’ai tenu à répéter que la philosophie n’avait qu’une intention : celle de “Nuire à la bêtise“. Intention plus ambitieuse, en un sens, que le simple projet de “chercher la vérité”.

En effet, à force de viser la vérité, on finit par atteindre quelque chose qui y ressemble et qu’on se met à vouloir imposer à tous.

Mais la vérité n’est qu’un chat retombé sur ses pattes : petite performance comparée à la nécessité d’inventer des issues, aller voir ailleurs. De se confronter à l’énigme. De se colleter au pire.

(La vie courante / Pierre Péju. - Maurice Nadeau, 1996. - p. 21) (Existe aussi en Folio)

Si vous n’avez pas encore lu ce merveilleux livre de Pierre Péju, courrez vite chez votre libraire ou dans votre bibliothèque municipale la plus proche. Pierre Péju parle de petites choses… très essentielles…

Silence

“Blaise : [...] L’intelligence, dans la nature, ce n’était qu’une pauvre petite lueur qui devait nous guider dans l’accomplissement des actes quotidiens. Et nous sommes comme serait un homme qui porte une lampe dans un souterrain à la recherche d’un trésor. Soudain, la lampe fume, ou flamboie, ou ronfle, ou crépite. Alors, il s’arrête, il s’assied par terre, il fait monter ou descendre la mèche, il règle des éclairages. Et ce travail l’intéresse tant qu’il a oublié le trésor, qu’il finit par croire que le bonheur c’est de perfectionner une lampe et de faire danser des ombres sur le mur. Et il se contente de ces pauvres joies de lampiste, jusqu’au jour où il voit soudain que sa vie s’est passée à ce jeu puéril… Alors, il veut se lever, il tend les mains vers le trésor… Trop tard ! La mort déjà le tient à la gorge. L’intelligence, c’est la lampe. Le trésor, ce sont les joies de la vie.”

(« Jazz » (1926), dans Œuvres complètes I : Théâtre / Marcel Pagnol. - Ed. de Fallois, 1995. - acte II, scène 8, p. 225)

On trouve chez Albert Cohen le même type d’idée. Mais les deux compères étaient amis…

Silence

En ces temps commémoratifs, comme on entend beaucoup de bêtises sur les malheurs ou les bienfaits de Mai 68 (Il suffit simplement de comparer les droits de l’époque actuelle avec l’époque d’avant 70 pour en tirer un bilan… positif…malgré tout), je vous propose la définition de Révolution selon le père de Marcel Pagnol… qui m’a toujours bien plu :

Mon père expliquait à ma mère que, dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau.
« Alors, dit-elle, tu veux recommencer la révolution ?
Ce n’est pas une révolution qu’il faut faire. Révolution, c’est un mot mal choisi, parce que ça veut dire un tour complet. Par conséquent, ceux qui sont en haut descendent jusqu’en bas, mais ensuite ils remontent à leur place primitive… et tout recommence. Ces murs injustes n’ont pas été faits sous l’Ancien Régime : non seulement notre République les tolère, mais c’est elle qui les a construits ! »
J’adorais ces conférences politico-sociales de mon père, que j’interprétais à ma façon, et je me demandais pourquoi le président de la République n’avait jamais pensé à l’appeler, tout au moins pendant les vacances, car il eût fait en trois semaines le bonheur de l’humanité.

(La Gloire de mon père /Marcel Pagnol. - éd. Livre de poche, 1967. -  p. 135)

Ca n’a rien à voir mais Marcel Pagnol était un grand ami d’Albert Cohen… Deux écrivains que nous devrions relire intensément… Pourquoi Albert Cohen est si mal connu ? Mystère… Je suis constamment surpris qu’il n’existe pas une grande biographie de Cohen qui montrerait son travail de diplomate et ses engagements…

Silence

A Naples, dans les années cinquante, c’est le Napolitain la langue.

L’Italien, que les enfant apprennent à l’école, lisent facilement et écrivent, reste, dans la bouche de nombreux adultes qui n’ont pas apprise cette langue, une langue du Dimanche.

Erri De Luca parle de ça dans son roman Montedidio (Gallimard, 2002 pour la traduction française), que des enfants peuvent voir leur père déchiffrer avec beaucoup de difficulté le journal.

L’enfant de Montedidio a treize ans. Alors lui, ce qui est drôle, est qu’il parle Napolitain, mais qu’il écrit en Italien.

Il a quitté l’école et maintenant, il travaille.

Les faits de sa nouvelle vie, il les écrit sur un rouleau de papier. Il écrit son journal en somme.

“Le rouleau tourne et je vois déjà écrites les choses passées, qui s’enroulent aussitôt.”

A un moment, il est confronté à un problème.

C’est après que Don Rafaniello, qui travaille avec lui, soit passé des larmes au rire.

“Tandis que j’écris sur le rouleau, je ne me rappelle plus comment on dit en Italien : il a éclaté en larmes ou bien les larmes ont éclaté.”

Il sait quelque temps après. Quand le deuil s’abat. Sur son père. Sur la menuiserie qu’on ferme. A l’hôpital où la maman n’est plus.

“Alors, les larmes éclatent, maintenant, je sais que ça se dit comme ça en Italien, parce qu’elles sortent et se détachent des yeux avec une explosion de l’intérieur, un coup qui les pousse.”

Réjane

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Pour en savoir plus,

perdez-vous sur le site indispensable consacré à Erri de Luca

Amour de ma mère. Jamais plus je n’aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c’est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d’une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c’est à dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d’être méchants, pour qu’on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu’on les aime…

(in Le Livre de ma mère / Albert Cohen. - Gallimard, 1954)

“Au risque de n’avoir plus à déguster, dans un avenir proche, qu’une littérature “fast-food”, il me paraît urgent de résister aux pouvoirs grandissants des gestionnaires de la culture. Le livre est un tel enjeu qu’il exige d’autres critères de valeur que sa seule vitesse de rotation. Et je crois même que son irremplaçable richesse tient à ses lenteurs, à ses pesanteurs.

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Ce sont ces contraintes qui font du livre cette liberté qui dure. Oui, il faut un autre temps pour le livre : un temps pour l’écrivain face à son oeuvre, pour l’artisan face aux papiers, aux encres, le temps aussi pour le bibliothécaire en ses choix, le libraire en son commerce, comme pour le lecteur en son plaisir. Le temps, sans doute, que mûrissent les rencontres, que s’accomplissent les imprévisibles métamorphoses. Le temps du lent émerveillement.

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Celui de l’urgence d’aimer.”

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Recopié d’une carte postale éditée par Jean François Manier, Cheyne éditeur, 43400 Chambon-sur-Lignon

Pourquoi notre monde n’écoute jamais ses sages ?

Le monde est. Le monde est et les hommes haïssent le monde. La Vie est et les hommes haïssent la vie. Pas tous les hommes.

Existe la gravitation. La loi qui la définit a été découverte par les hommes. Par un homme qui a compris la cause qui a permis à la pomme de tomber.

Le Livre parle d’une pomme originale qui provient de l’arbre de la connaissance. Là est le problème de l’homme : la connaissance. Et son utilisation ensuite…

Ce ne sont que des histoires de pommes, alors ? Presque.

L’homme s’est placé sous le pommier et a cru qu’il était au centre du monde. Il continue à croire qu’il est sur le trône.

 

Le monde est et l’homme passe.

Pourquoi notre monde n’écoute jamais ses sages ?

Dans un très court livre, Jean Malaurie, l’immense aventurier, explorateur, contemplatif et éditeur Jean Malaurie, évoque de nouveau tout ce qui menace notre monde.

terre-mere.jpg

” Nous sommes des veilleurs de nuit face à une mondialisation sauvage, à un développement désordonné. Si nous n’y prenons garde, ce sera un développement dévastateur. La Terre souffre. Notre Terre Mère ne souffre que trop. Elle se vengera. Et déjà les signes sont annoncés. “

L’homme hait et le monde passe. Il ne regarde que ce qui se trouve devant lui. Le présent est la seule chose qui existe dans le monde.

Passé et futur ne sont que dans le cerveau des hommes. Et ne leur servent que rarement.

Dans Acide-Arc-en-ciel d’ Erri de Luca, il y a cette phrase :

« Qu’est-il arrivé au monde pour se retrouver à un point tel qu’aucun acte direct ne l’aide, mais que seuls les sacrifices le réconfortent ? »

On n’écoute pas des hommes comme Jean Malaurie, mais on est ému devant l’assassinat de Diane Fossey pendant le temps que dure le succès éditorial d’un livre ou le passage en salle d’un film. Cela nous réconforte de rencontrer une Diane Fossey… Et puis, le temps passe… et les gorilles vont disparaitre…

Il faudrait écouter nos sages. Il faudrait écouter Jean Malaurie et Diane Fossey.

Silence

Merci à ceux qui m’ont supporté“. Telle est la phrase en exergue au premier livre de bande dessinée d’Emmanuel Olivier : Journée lunaire publié par les récentes éditions L’Altiplano. Tel pourrait être aussi le dilemme de Thomas, le personnage dépressif de cette bande dessinée placée sous les auspices de l’astre sélène , qui ne supporte plus sa vie, les autres, la société…

 

journee-lunaire.jpg

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On a tous connu une journée comme celle vécut par Thomas, le héros perdu de cette histoire. Journée sans lumière, journée sans âme. Journée noire et blanche comme le trait et les dessins de l’auteur. Ambiances sombres et quotidien désolant où l’on n’a plus envie de rien. Parfois, au détour du vol, de deux mouches, les pensées de l’auteur semblent se mélanger avec les propos du personnage. Thomas ne sait plus où il en est, proche de la folie, est persuadé que ses cauchemars se réalisent dans la vraie vie. Thomas vivra une journée explosive, libératrice pour atteindre la catharsis qui le libèrera de son quotidien, pour transformer ses cauchemars en rêve, retrouver une certaine sérénité, un autre rythme.

Graphiquement, sur ce premier travail publié, la force de l’histoire permet de faire passer les proportions parfois approximatives des personnages. On privilégiera les cadrages et cette utilisation judicieuse du noir et blanc pour les mises en situation grâce à une multiplication de traits incisifs pour créer du dynamisme.

D’après sa notice bibliographique, Emmanuel Olivier est né en 1983. “Après quelques tâtonnements, il s’est lancé pleinement dans la bande dessinée lors de ses études aux Beaux-Arts d’Épinal. Actuellement en quête d’un emploi, mais guère convaincu par la démarche, aussi commune soit-elle, il se demande, lui aussi, s’il a encore le droit de croire en ses rêves.”

Un jeune auteur à encourager…

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Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio.

Silence.

Pour le fêter, 5 poèmes de Jean-Pierre Siméon,

directeur artistique du “Printemps des poètes
et
… poète.
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Je sais
que nos enfants
les enfants de nos enfants
et leurs enfants encore
.
nous demanderont raison
du feu des ombres de la couleur
du désespoir que nous faisons
.
je sais
qu’un jour
un homme jettera ses mains
sur son visage
et cherchera dans la mémoire des hommes
.
les premiers gestes du malheur
.
je sais
qu’une petite fille
neuve et nue
comme l’herbe d’avril
se lèvera dans l’air noir
et redira pour lui
le long poème du monde
dont nous sommes chacun
la douceur et la rime
.
…………………………………………………………………………………………………………………….
J’ouvre la porte
il y a le rideau de la lumière
l’odeur des jasmin
.
et ce visage
qui me fait face
comme un soleil
.
voilà la forme de ma joie
ma joie et ma douleur
sont celles de tous les hommes
.

nul jamais n’est étranger
nul n’est étranger à la terre
……………………………………………………………………………………………………………………
Pour elle
le silence a son geste le plus clair
et la nuit ses branches les plus douces
.
elle a les faveurs
simples du jour
comme le fruit du matin
.
la rivière et la chance de l’été
l’exigence du secret
tout ce qui est bon pour nous, ses amis
son regard le promet
.
son sourire rajeunit le monde
…………………………………………………………………………………………………………………..
J’avais ouvert à deux battants
.
je jouais par terre dans la chambre
avec mes rêves
comme un enfant
j’attendais tout de la lumière
.
le rien de l’air, cela me suffisait
.
et soudain la volée des cailloux
la vie la nuit les autres
chacun avait jeté sa pierre
.
j’ai ramassé
ces pierres une à une
.
et je les ai regardées jusqu’au soir
sans comprendre
…………………………………………………………………………………………………………………..
Avançons
nous n’avons rien perdu
de ce qui nous fait grandir
.
ni l’énigme du cœur
ni la bonté des arbres
ni le vin de la colère
ni la chance
d’être ensemble
.
avançons encore
.
le feu mange l’ombre
mais pas l’oiseau
qui la précède
.
Extraits du recueil :
Un homme sans manteau / Jean-Pierre Siméon. - éditions Cheyne, 1996.
(Collection Poèmes pour grandir)
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A noter que l’éditeur Cheyne organise tous les ans de merveilleuses lectures buissonnières et de traverse au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire : Les Lectures sous l’arbre.
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Extraits choisis et soulignés par Réjane.
Photos du pays de Réjane (Pays de Gex et rivière La Valserine)

Mon pays des fleuves cachés” est mon pays. Celui de l’enfance. Celui de mon grand-père Laurent décédé il y a un an.

J’ai rejoint chaque été, et la rejoins encore, cette région secrète, inconnue des touristes, où le grand-père est né, où il a grandi.

Le bruit, ici, n’est pas comme ailleurs. L’odeur sent bon. Les routes sont amusantes, amusées, quand elles essaient d’épouser les contours du relief.
Il y a des souvenirs de carrioles qui dévalent les pentes, de genoux écorchés, de bassins d’orties, dans cette nature là. Il y a du Jura, dans ce coin de l’Ain qui fait de l’œil à la Suisse.
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Mon pays des fleuves cachés” est le pays où le Rhône commence. On le voit depuis la montagne aller tranquillement dans la plaine.
Autrefois, avant la construction du barrage de Génissiat, on le perdait à l’endroit dit “Les pertes du Rhône.” Ma mère se souvient y être allée enfant.
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Mon pays des fleuves cachés” est aussi le pays d’enfance du poète Jean Tardieu (1903, 1995), de même que le titre du poème qu’il consacre à ce phénomène.

Le Rhône ne disparait plus aujourd’hui “en enfer”. Mais il a une petite soeur, une rivière de montagne, la Valserine, qu’on perd à un endroit dit : “Les pertes de la Valserine”.

Je vais régulièrement visiter ce lieu lunaire où l’eau court dans le secret de la terre.

A l’instar du poète, je vois dans cette fantaisie de la nature un aspect phare de notre accroche au monde.

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Mon pays des fleuves cachés

Simandre-sur Suran ! Lalleyriat !” criait l’employé du train entre Nantua et Bellegarde. Et du fer de son marteau, il frappait sur les roues, dans l’air odorant et glacé.

D’autres noms de mon pays me reviennent, avec leur sonorité acide, qui rafraichit la mémoire…

Demain comme hier, je veux aller, le cœur battant, respirer ma jeunesse dans le fort parfum des sifflantes, sauvages prés, torrents sinueux, scieries de sapins, près de ce lieu profond où, célébrant ses mystères, le Rhône autrefois disparaissait, cheval fantôme, sous les pierres tombales de son lit. Mais rajeuni, sacré par la nuit de ses gouffres, il surgissait plus loin, piaffant au soleil.

Maintenant que son libre galop et ce front courroucé se sont brisés contre un mur de ciment et que son sang jusqu’à Genève dégagé s’est répandu au hasard dans la plaine, sa sœur, la Valserine, Perséphone fidèle, continue à descendre aux enfers pour renaitre écumante.

Toute ma vie est marquée par l’image de ces fleuves cachés ou perdus au pied des montagnes. Comme eux, l’aspect des choses, pour moi, plonge et se joue entre la présence et l’absence.

Tout ce que je touche a sa moitié de pierre et sa moitié d’écume.

Jean Tardieu
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Réjane
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En savoir plus sur Jean Tardieu ;

J’ai lu le journal d’ Etty Hillesum, une vie bouleversée (Seuil, 1985), il y a un an.

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Ce journal, écrit par une jeune femme juive à Amsterdam, retrace deux années intenses de sa vie.

Quand elle commence à l’écrire, en 1941, Etty a vingt sept ans.

En Septembre 1943, elle quitte avec ses parents le camp de transit de Westerbork pour Auschwitz. Elle meurt là bas en Novembre 1943.

On ne sait pas si elle a écrit à Auschwitz. On ne possède rien sur son internement dans ce camp.

En revanche, le document que l’on possède, paru aux Pays Bas en 1981, est le témoignage sensible et moral d’une femme qui sait que l’humanité a commis l’irréparable.

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Comment vivre quand son peuple part mourir dans les camps ?
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Comment vivre quand on sait que l’on va mourir ?
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Lire le journal d’Etty Hillesum, c’est voir une jeune femme :
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Choisir l’amour et rejeter la haine
15 Mars 1941, 9 heures et demi du matin.
[...] rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. Si j’en venais à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite.”
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Réfléchir chaque jour sur sa place dans le monde
Mardi 25 Mars, 9 heures du soir.
“Pourtant, il faut garder le contact avec le monde réel, le monde actuel, tacher d’y définir sa place, on n’a pas le droit de vivre avec les seules valeurs éternelles (…). Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure, pas plus que l’inverse, voilà une tâche exaltante.”
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Vivre grâce à la poésie de Rainer Maria Rilke
Mardi 7 Juillet 1943, après-midi.
“J’aimerais avoir lu tout Rilke avant que sonne l’heure de me séparer de tous mes livres [...]“

Au fur et à mesure que l’on parcourt les pages serrées du journal d’Etty Hillesum, on comprend. Etty a choisi d’aimer, d’être heureuse, de vivre. On comprend : Etty, dans ses allers retours entre la vie de l’écriture et l’écriture de la vie, réussit. Elle devient invincible.

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Vendredi 3 Juillet 1942, 9 heures et demi du soir.
“[...] Bon, on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l’accepte. Je le sais maintenant. Je n’imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancœur s’ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les Juifs. Mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de de sens, oui, pleine de de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société.
La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant. Je l’accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux (pour mon propre usage, sans pouvoir encore l’expliquer à d’autres) la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l’expliquer; mais si cela ne m’est pas donné, eh bien un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie où il sera rompu, et c’est pourquoi je dois vivre cette vie jusqu’à mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles, de sorte que mon successeur n’ait pas à recommencer à zéro et rencontre moins de difficultés. N’est-ce pas une façon de travailler pour la postérité ?”

Réjane
Pour la deuxième année consécutive, Guy Besse et Alain Margot jouent au théâtre.


Cette année, marionnettistes dans “Issé“, un opéra baroque qui sera donné en Mai prochain au théâtre de Bourg en Bresse (Ain), Alain et Guy étaient l’an dernier récitants dans Dis-moi pourquoi dans le secret tu soupires et tu pleures” version 2, une polyphonie théâtrale, musicale, et visuelle d’après l’Odyssée d’Ulysse et des paroles d’habitants (conception et mise en scène Géraldine Bénichou).

Nous vivons tous une Odyssée. L’exil, l’incompréhension, la séparation, l’isolement, le mépris, l’abandon, qui d’entre nous n’est pas un héros de l’existence?

L’Odyssée d’Alain est le résumé de sa vie depuis sa rencontre avec Guy.

L’Odyssée de Guy est la synthèse de son existence depuis qu’il a abordé Alain.

Le texte qu’ils ont écrit à l’occasion de cette aventure théâtrale, et qu’ils donnent sur les planches en cette fin de mois de Mars 2007, est un dialogue, le seul duo du spectacle.

D’autres participants viendront se raconter au public. Comme Guy et Alain, ils s’avanceront au bord de la scène. Ils tiendront leur texte à la main. Majestueux. Seuls dans leur peine.

Guy et Alain sont ensemble.Ils se sont avancés au bord de la scène. Ils ont leur texte à la main.

Alain, c’est lui qui commence.

Quand ils ont dit leur Odyssée, il n’est personne du public qui n’ait pas pleuré.

“Bourg-en-bresse. 1988.
Je suis dans un parc
Tout seul. En larmes.
Je n’ai plus rien, je ne sais pas où loger.
Une seule idée : me foutre sous un train.
Dans le vide, on pense à plonger
Et là, il y a des apôtres …..
J’étais sur un banc, à l’autre bout du parc
Quand je l’ai vu pleurer
Je lui ai fait signe de venir vers lui.
On se met à discuter
Je lui dis : j’ai plus rien
Et le Monsieur dit :
“Je m’appelle Guy”
A partir de ce jour,
On s’est plus quittés
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
Faire la mangave
Aller à la priante
Aux portes de l’église
Moi d’un côté
Moi de l’autre
Et après on mettait en commun
Le dimanche, jour de messe : la priante
La semaine, devant chez Guillot : la mangave.
Une fois, on s’est quittés trois mois, j’étais à Lyon
Moi, je m’ennuyais tout seul à Bourg
Alors Monsieur descend à Lyon pour me chercher
Je ne le trouve pas, je suis prêt à rentrer
A la gare de Perrache, Monsieur fait une crise d’épilepsie.
Les pompiers, l’hôpital Saint-Luc
et puis on m’envoie manger à la Rosière.
Moi, j’étais justement là, à la Rosière
L’apôtre, il m’a retrouvé, le jour de la Saint Guy.

C’est la seule fois qu’on s’est quittés.
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
Faire la mangave
Aller à la priante
Et se prendre une bonne murge
Une bonne murge
Un jour on s’est engeulés
non, on s’est pas engeulés, j’étais saoul
moi aussi j’étais saoul
Moi, je rentre à l’appart qu’on partageait
Moi, je reste couché, dans les chiottes de notre Dame
On m’a retrouvé là,
avec du sang partout
21 coups de couteau
Je me suis retrouvé à l’hôpital.
Moi, ce soir-là, je suis à l’appartement
Les flics entrent : perquisition
Ils m’emmènent au commissariat, ils m’interrogent :
“Dites-nous que c’est vous qui avez voulu le tuer,
et on en parle plus!”
Je dis :”quoi?”
Je ne comprenais rien.
21 coups de couteaux,
il y a eu des complications, j’ai failli être paralysé
Mais quand je suis rentré de l’hôpital : Alain, il était là.
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
on s’est jamais quittés.
on s’est jamais quittés.
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Guy Besse
Alain Margot
Introduction de Réjane.

Le regard

Tout ce qui a été dit, écrit, pensé, chanté, peint… ne dépend que d’une chose : le regard.

On pense : Que faire de nouveau qui n’a pas déjà été dit ?

Tout

Tout est toujours à refaire, redire, reformuler… Inventer de nouvelles images ou de nouvelles musiques…

Tout, dépend du regard,

de l’oeil,

de l’angle de vue…

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Silence

2 février 1982

L’idée qu’on se fait des choses nous empêche de les voir.

L’idée obture l’oeil.

 (Accueils : journal IV, 1982-1988 /Charles Juliet. - POL, 1994)

La douceur

La douceur est la qualité la moins partagée au monde. Elle est perçue comme une fragilité, pire une faiblesse. Elle serait une arme si justement elle n’était pas l’anti-arme par excellence. Isole celui qui la possède. Qui n’a plus d’autre choix que l’impasse de la carapace. Des années, il faut, pour s’en débarrasser, de la carapace. Et retrouver le chemin… La totalité lutte contre votre douceur. Celle-ci n’est qu’ individuelle, unique et ne rencontre que rarement une autre douceur, différente. Un frisson dans l’échine est sa marque de reconnaissance. La contemplation, son mode de compréhension. La contemplation est ce moment d’ouverture au monde. Une fêlure volontaire. Un début de tolérance, mais, ce mot est trop grand pour nous, humains, qui mourrons souvent de soif près de la fontaine.

Le bonheur

Le bonheur, celui-là, on dirait qu’il a une bonne tête d’images d’Epinal. Il est par essence multiple et indéfinissable. Courant dans le fleuve. Dissimulé et tombant dans la mer dès que l’on veut le canaliser.