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« Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des… »

« Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des forêts, duvet frissonant des prés, chair nue des sols retournés, la campagne toscane l’entoure de ses panoramas charmants. » Telle est la première phrase « ambigüe » du nouveau roman policier de Serge Quadruppani (Editions du Masque) que je viens de recevoir et lire grâce à l’opération Masse critique du site Babelio… site qui je vous le rappelle, souhaite que nous connections nos bibliothèques et que nous partageons  nos lectures.

Je dois vous dire que je suis bien embêté pour vous chroniquer ce livre : parce que si je commence à vous parler un peu de l’intrigue, cela risque de vous gâcher votre lecture. A cause de la chute… implacable… c’est un polar… mais bien ancré dans son époque… du coup, on oublie que c’est un polar alors je vous dis, juste un truc comme cela : ça cause de la crise financière (mais pas seulement, c’est plutôt touffu) et plutôt allègre, jamais ennuyeux, drôle,  très rythmé (sans ressembler à ces films blockbusters américains où les personnages passent leur temps à se poursuivre à pied, à vélo, en voiture ou tout autre outil pour se poursuivre !). Bref, c’est frais : c’est plutôt un bon bouquin (c’est pas péjoratif dans ma bouche), bien écrit. Mais qu’est-ce que cela veut dire bien écrit ? Pour tenter de le comprendre, je vous recommande de lire  : Vous avez dit « littérature » de Christian Poslaniec, paru chez Hachette éducation en l’an 2002 où l’auteur s’amuse malicieusement à nous proposer des textes « littéraires » et à nous demander si on trouve cela bien écrit, si c’est de la littérature. Evidemment, il donne les titres et les auteurs quand on s’est bien trompé… Autre chose, vous savez, je ne fais plus aucun effort dans mes lectures, dégagé des conventions qui font que selon notre milieu, notre profession, il faut avoir lu tel ou tel livre.  S’il me tombe des mains le livre, je ne le ramasse plus. Ce n’est d’ailleurs pas parce que c’est un mauvais livre. Ce n’était peut-être pas le moment de le lire ou bien il ne convenait pas à ce moment là. Bon, il peut aussi être mauvais 😉

Le nouveau livre de Serge Quadruppani n’est pas tombé ! Cela fait penser parfois à un certain cinéma italien politique ou au film Mille Milliards de dollars avec, vous vous rappelez, Patrick Dewaere qui incarnait un journaliste sans peur et sans reproche, tout occupé à prouver des malversations déjà financières et qui réussissait à la fin, au péril de sa vie, à publier dans un journal Médiapartien, son enquête.

Par ailleurs, je vous conseille d’aller jeter un oeil sur les blogs de Serge Quadruppani comme ces Contrées magnifiques  ou encore celui qui porte son nom où l’on retrouve cette plume alerte évoquée plus haut et ce côté dénonciateur et bien informé qui fait plaisir car non consensuel !

Vous pouvez le commander ici. Ou aller le chercher en bibliothèque. Ce livre offert par Babelio et les éditions du Masque ira rejoindre les rayons de la nouvelle bibliothèque de Tourrettes dans le Var qui ouvrira ses portes début 2011…

Bonne lecture

Silence

La littérature au singulier, c’est fini tout ça !

Donnez un texte de Colette à une prof de français pour voir. En général, sa réaction est la suivante : les yeux tout d’abord, ils sortent des orbites. Les mains, elles tremblent. Quant à ses cheveux, ils se dressent sur sa tête. Oui, parce que la prof de français, Colette, elle adore, alors normal, elle réagit ! En même temps que son corps s’exprime, surgissent de sa bouche frémissante immanquablement ces cinq mots :

« Ce texte est très littéraire ! »

Voilà, le verdict est posé. Quand Madame la prof de français vibre à l’ingéniosité, la vivacité, la perspicacité du verbe, on a affaire à un texte littéraire.

Et quand Madame la professeur de français ne vibre pas, à quel genre de texte a-t-on affaire ?

Et bien, ça dépend, et toute la question est là.

Lorsqu’en 2002, Christian Poslaniec, didacticien et auteur jeunesse, publie son ouvrage « Vous avez dit littérature ? » (Hachette Education), et qu’il tente de situer la littérature dite « Jeunesse » dans le grand ensemble « Littérature », il nous montre une foule de choses, et elles sont plus passionnantes les unes que les autres.

Il nous montre par exemple, qu’aucun critère ne permet d’affirmer qu’un texte est littéraire, et que tel autre ne l’est pas. Ce qui signifie que quand Madame la professeur de français affirme du texte de Colette qu’il est très littéraire, elle fait preuve d’ignorance.

Il faudrait pourtant qu’elle le sache : Christian Poslaniec, démonstration à l’appui, le prouve. Le principe de « littérarité » d’un texte n’est pas interne à celui-ci. (Lire sur ce principe : ici et )

Voilà qui bouleverse quelque peu les certitudes. Mais alors, mais alors, et nos grands classiques ? Et le génial Jean Echenoz, et… Marguerite Duras, et… Françoise Sagan, et… Albert Cohen ? et… et…

Ben oui, mais non. Non non non, cent fois non. Le concept de littérarité est un fantôme. Il n’existe pas. Enfin si, il existe, mais pas dans l’absolu. Surtout pas dans l’absolu.

Il existe à un moment, à un endroit, pour un lecteur donné. Voir le billet précédent sur une phrase de Borges de mon colocataire de ce carnet numérique.

En effet, à chaque fois qu’un lecteur prend plaisir à lire une oeuvre, qu’il est étonné par elle, et qu’elle le transforme, alors, pour ce lecteur-là, à ce moment là, l’oeuvre est littéraire.

Mais revenons à notre vibrionnante prof de français. Colette la fait vibrer très bien. Mais Colette réussit-elle, dans l’absolu, à faire vibrer tous les lecteurs possibles et imaginables ? Sans doute non. Parfois, on est encore trop jeune pour vibrer à Colette. Parfois, on ne possède pas tous les codes nous permettant de vibrer à Colette. Peut-on vibrer de la même manière à vingt ans ou à quarante sur le roman d’Albert Cohen : Belle du seigneur ?

Mais d’autres textes nous font vibrer, à la lecture desquels notre prof de français ne vibre pas systématiquement.

Vous me suivez?

Tout jugement de valeur autre que le jugement personnel ne peut que se référer à la norme sociale.

En bon curieux, Christian Poslaniec ne s’en laisse pas conter. A la suite des explorateurs du fait littéraire que sont Italo Calvino, Umberto Ecco, Julia Kristeva, il part à son tour à l’aventure, et voyez-vous, il nous apprend qu’il nous faut maintenant changer de point de vue.

La littérature au singulier, c’est fini tout ça !

Beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, le fait littéraire n’en est que bougrement plus intéressant !

Interactions écrivain, livre, lecteur, dialogue des textes les uns avec les autres, mise en rapport avec la notion de société, c’est véritablement un système qu’observe minutieusement Christian Poslaniec. Oui, la littérature au singulier, c’est bien fini. Que Madame la professeur de français le sache : depuis quelques décennies, on est passé de la littérature une à la littérature pluriel.

Nous en tirons un grand bénéfice. Celui de mieux comprendre, de moins simplifier, de plus relativiser.

Réjane