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Histoires de chutes : 2 livres insulaires, Sukkwan Island de David Vann et Choir d’Eric Chevillard

Le hasard des publications et de mes lectures m’a fait lire simultanément deux nouveautés récentes :

il y a un livre où un père et son fils partent sur une ile inhabitée au fin fond de l’Alaska : Sukkwan Island ;

il y en a un autre où tous les habitants n’ont qu’un désir, un rêve : quitter l’île.. qui s’appelle Choir... titre éponyme du second livre.

Dans le premier, on ne sait pas bien entre les deux héros (un père et son fils) qui est l’adulte et qui est l’enfant.

Dans les deux livres, les personnages sont prisonniers de l’île et surtout de celles qu’ils ont dans leurs têtes…

jusqu’à choir…

Dans les deux cas, il m’est absolument impossible de résumer mieux les histoires de ces livres au risque de tout dévoiler pour le premier ou de tout recopier pour le second. Je vous conseille fortement la lecture de ces deux livres. Leurs chutes sont assez inattendues… si j’essaie de tirer un peu vers l’ironie ces deux lectures malaises…

L’une, vous surprend au moment où vous ne vous y attendiez pas ; l’autre est une explosion poétique où il faut d’abord capter le rythme des phrases, des mots et des sons au risque de laisser choir le livre…

Pourtant, les deux livres ont ce point commun de décrire des îles prisons révélant celles contenues dans les têtes des héros.

Sukkwan Island de David Vann est un premier roman, publié dans la collection « nature writing » de l’éditeur Gallmeister qui a publié, entre autres, l’excellent Le Livre de Yaak de Rick Bass. C’est ce livre qui m’a conduit à créer mon second blog : Rick Bass et les nature writers… Cette collection « nature writing », sous-titrée : la littérature de la nature et des grands espaces , est un prétexte pour découvrir les rapports qui existent entre culture et nature ou l’inverse…

Choir d’Eric Chevillard est publié aux éditions de Minuit. Si vous ne connaissez pas encore le travail d’Eric Chevillard, je vous conseille les notules presque quotidiennes qu’il fait paraître sur le blog l’auto-fictif.

Silence

(alias Franck Queyraud)

.

Addenda : j’ai écrit cette critique il y a exactement un mois aujourd’hui, nous sommes le 5 mars et je continue par être marqué par le coup de théâtre du livre de David Vann… et je ne sais pas si vraiment c’est un souvenir  agréable de lecture… Je ne sais plus quand je rencontre ce type de livre si nous assistons à de la virtuosité ou si cette virtuosité est construite pour donner ce sentiment de virtuosité.  Je ne sais pas si vous me suivez… J’attendrais de lire autre chose de cet auteur avant de me prononcer… n’empêche, un mois après, subsiste un malaise…

Alors, peut-être, je préfère retomber (pour ne pas dire choir) dans la prose rêveuse de Chevillard :

 » Mais nous avons pris le goût d’attendre. Nous nous sommes installés dans l’attente. Il faut croire que nous nous y plaisons. Nous avons arrangé joliment ce séjour, non ? Nous extrayons le sucre de toute chose. Nous faisons mine de bouillir d’impatience et de rage dans les bulles irisées de nos bains de lavande. Nous endormons nos sens en les ravissant de musiques et mets raffinés. Toutes nos antennes vibrent dans des brises de parfums artificiels. Souhaitons-nous vraiment nous trouver d’un coup transportés dans le ciel ?

Aspirons-nous à moins de stabilité encore ? Si nous finissons par décoller, nous lâcherons la poudreuse pour le nuage, il n’est pas certain que notre pas y gagne en assurance. Dans les tempêtes du cosmos, ne regretterons-nous pas notre marécage ? » (pp. 102-103… Choir. – Ed. de Minuit, 2009)

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Cette critique du livre Sukkwan Island de David Vann est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs. A découvrir absolument !

Merci à l’éditeur pour l’envoi de ce livre et merci aux ours de Babelio !

Une autre critique de ce livre choc est commenté aussi par une autre lectrice, membre de Babelio, sur son blog Ma tasse de thé.

Critiques et infos sur Babelio.com

Sur la piste de Rick Bass, Mingarelli…

Un pas de côté

L’écrivain américain Rick Bass aime la nature. Il écrit avec elle, et se bat pour elle (« Le livre de Yaak », Gallmeister, 2007). Il aime les animaux, tous les animaux. La vie sauvage, celle qui peuple les espaces encore préservés du Montana où il a élu domicile, il l’observe, la décrit, la rencontre, s’en émerveille. Comme il s’émerveille de son chien d’ailleurs, en témoigne son ouvrage Colter (Christian Bourgois, 2001). « Un chien comme Colter aiguise  la joie que nous donne chaque nouvelle saison, et souvent il semble immobiliser le temps, l’intensifie. Et quand il n’est plus là, c’est comme si le monde disparaissait. »

La nature, l’amour des animaux, quels curieux terrains d’inspiration ?

La nature, l’amour des animaux, un livre sur un chien.

Le froid, la neige.

Le vent, le bruit que fait le vent.

Rick Bass, l’écrivain du Montana, amoureux de la nature, fidèle à son chien, auteur de douze merveilleux livres, fait un pas de côté.

La neige est toujours aussi blanche, mais le peintre a changé.

Mingarelli est le peintre

Dans « La dernière neige » (Seuil 2000), Mingarelli dessine une petite chienne qu’un gosse emmène se perdre dans la neige. Lui aussi aime les chiens, la nature. Lui aussi s’émerveille du saut gracieux d’une biche, des allers et venus des oiseaux qui nichent, de voir trembler les feuilles des aulnes.

Hubert Mingarelli, qui réside depuis plusieurs années dans un hameau de montagne de l’Isère, est écrivain. En dix huit ans, il a publié quinze livres.Tous sont de grands mystères.

Période jeunesse

On dit : « Une rivière verte est silencieuse » (Seuil 1999) est son premier roman. Ce n’est pas juste. Il a en effet écrit six livres avant.

Les premiers Mingarelli, classés « jeunesse », sont de ces livres que l’on n’oublie pas.

« Le bruit du vent » (Gallimard 1991), « La lumière volée » (Gallimard 1993), sont des livres pour les grands, autant qu’ils sont de grands livres.

Choc

L’oeuvre de Mingarelli est un choc. D’où vient-elle? Où va -t-elle? On ne le sait pas vraiment, comme on éprouve des difficultés à dire ce que vraiment, il s’y passe. L’oeil est important. C’est en effet par le regard qu’on va à la rencontre des personnages secrets de ses livres. Nous ne saurons jamais grand chose d’eux.

De quelle famille viennent-ils? Que font-ils dans la vie? Quels sont leurs goûts? A quoi se destinent-ils?

Dans aucun de ses livres, Hubert Mingarelli ne s’est essayé à situer quoi que ce soit.

Sa patte à lui, c’est l’ indéfini, l’intemporel.

Quand on sait que les premiers travaux que l’écrivain proposait à la presse étaient… des illustrations, on se dit que peut-être, Mingarelli dessine, plus qu’il n’écrit.

Un homme debout

Mingarelli, qui décidément, ne fait rien comme les autres, décline, dans ses livres, invariablement toujours le même personnage.

Parfois, il est un gosse qui se cache dans un cimetière (« La lumière volée »).

Parfois, c’est un marin qui marche avec un pote (« Hommes sans mère », Seuil 2004).

Dans « Quatre soldats », il est le russe Bénia.

Dans un autre livre, il s’appelle Eladio (« Le voyage d’Eladio, Seuil 2005). Sa vie est dure, très dure.

Dans « Une rivière verte et silencieuse », il a besoin d’argent, l’électricité coupée. Mais c’est toujours un type au grand coeur. Qui contemple ses semblables comme on regarde bouger les oiseaux, ou passer les nuages dans le ciel. Un type qui a choisi l’amitié, l’amour du monde et de la vie. Un homme debout, malgré tout.

Mingarelli lui-même

Il est bien difficile d’évoquer le travail de l’écrivain isérois sans s’attarder quelques secondes sur l’homme lui-même.

Tandis que là, maintenant, j’évoque Hubert Mingarelli, je me dis qu’il est sans doute, lui dont la tâche d’auteur est devenu, au fil des années, un métier à temps plein, en train d’écrire. De vivre cette vie à part qu’il affectionne, avec ses compagnons de route : des hommes qui comme lui, préfèrent les gestes aux discours. 

Réjane

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En savoir plus sur Hubert Mingarelli :

Une vidéo d’Hubert Mingarelli le site du Matricule des Anges

Un billet intéressant sur le blog les filles du Loir

Petit traité de philosophie naturelle de Kathleen Dean Moore aux éditions Gallmeister

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Lu cette nuit d’une traite, ce Petit traité de philosophie naturelle par Kathleen Dean Moore, écrivain, philosophe et naturaliste américaine, ouvrage paru aux si passionnantes éditions Gallmeister.

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Le titre original est le sous-titre de la version française, Holdfast, désignant une sorte de racine, située à l’extrémité de certaines algues et plantes simples, qui leur permet de s’ancrer dans le sol.

Comme le prologue est totalement en phase avec l’idée principale de ce carnet numérique (retrouver le lien entre nature et culture, relier ce qui semble distinct) le voici :

 » Dans l’océan vert aux reflets chatoyants qui borde la côte de l’Oregon, de grandes algues se tendent vers la rive à chaque marée montante et retournent vers la haute mer en tourbillonnant dès que l’eau redescend. Elles effectuent ces mouvements sans jamais relâcher leur emprise sur le sol océanique. Ce qui maintient chaque laminaire en place est une espèce de crampon, poignée de tentacules rugueux qui adhèrent à la roche grâce à une sorte de colle produite par la réaction de l’eau salée à la lumière du soleil. Lien invisible et suffisamment fort pour les faire tenir contre vents et marées, à l’exception des pires rafales d’hiver, ce crampon est une structure dont les biologistes n’ont pas réussi à percer tous les mystères. Quant aux philosophes, ils n’ont même pas essayé.

Dans nos espaces bleutés de lumière halogène nous vivons pour la plupart à l’ère des séparations : va-et-vient au tournant du siècle, étreintes sur fond d’aéroport, détecteurs à rayons X, solitude, petits mots près du téléphone. Les enfants croissent et s’impatientent. Les grands-parents croissent en sagesse, puis oublient le nom de leurs enfants. Mon métier m’entraîne d’une région à l’autre : Ohio, Oregon, Minnesota, Oregon, Alaska, Arizona, Colombie-Britannique, Oregon encore. Partout où je vais, je croise des gens venus d’ailleurs. Tous, nous laissons tant de choses en arrière. Les déjeuners du dimanche. Les accueillantes vérandas. Les infimes certitudes. Savoir quand planter des tomates, où acheter de la ficelle, comment affronter un décès. Ces lieux secrets et sûrs qui ont un sens pour nous : un chemin usé par nos pas au bord de la rivière, un bosquet de roses trémières auquel s’attachent le pollen et l’essaim d’abeilles.

Nous autres, professeurs, établissons des distinctions au lieu d’étudier des connexions. Dans leurs blancs laboratoires , les biologistes oublient sans difficulté qu’ils sont par nature des philosophes. Les philosophes, quant à eux, extirpent une idée de son contexte comme ils arracheraient un ver de terre à son trou pour le laisser pendre et sécher au soleil. A fermer nos portes à clef dès la nuit tombée, à sceller nos fenêtres pour nous protéger des orages, nous oublions des années durant que les humains sont partie prenante du monde naturel. Au mieux, il nous arrive parfois de nous en souvenir lorsque, vaguement nostalgiques, nous nous prenons à rêver d’un endroit où nous sentir « chez nous ». Assise sur un rocher blanchi de guano, tandis que j’observe la houle instable, je songe de nouveau à ces racines. A quoi pouvons-nous encore nous accrocher dans la confusion des marées ? Quelles sont ces connexions qui nous maintiennent en place ? Comment renouer avec la Nature un lien qui éveille en nous un sentiment intense de vie et de sécurité, ici, au bord de l’eau ?« 

(Prologue. – Petit traité de philosophie naturelle : holdfast / Kathleen Dean Moore ; Trad. Camille Fort-Cantoni. – Paris : Gallmeister, 2006. – 186 p. – (Collection nature writing) ).

Réjane N., une fidèle lectrice de ce carnet numérique me fait penser à la notion de clinamen, notion de la physique et philosophie épicurienne. Le clinamen, c’est  » faire se rencontrer de manière positive et originale ce qui d’ordinaire ne se rencontre pas« .

Ce clinamen, c’est l’objet du livre de Kathleen Dean Moore : relier des moments, des lieux, des personnes … en se déplaçant, en changeant de perspective… pour voir autrement… Un très beau livre…

Silence