Archives mensuelles : juillet 2009

Il faut cultiver sa naïveté…

Il faut cultiver sa naïveté… ne pas être naïf, certes non…

Cette idée qui m’est chère, cette manière digne de Diogène, qui est peut-être aussi une méthode pour appliquer le célèbre Nuire à la bêtise de Nietzsche, est évoquée ici :

« Mais il m’est arrivé aussi de penser, avec le temps, que l’excès de scrupules et la flagellation de soi-même pouvaient n’être, dans certaines circonstances, que du temps perdu et des forces gaspillées ; qu’il valait mieux, dans ces circonstances, assumer sa naïveté et aller de l’avant. C’est ce que je fais ici, sans plus de détours, à visage découvert ; ce visage apparaîtrait-il au bout du compte celui d’un fameux niais. »

[Philippe Jaccottet. – Le bol du pélerin. – Dogana, Genève (Suisse), 2001]

 

bol du pélerin

Merci à Liber-libri pour ce signalement…

Un bel article de Florence Trocmé sur cet essai…

Silence

« Lorsque l’enfant était enfant… » de Peter Handke pour le film Les Ailes du désir de Wim Wenders

« Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises , exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.  »

PETER HANDKE.

Ce texte est l’introduction aux magnifiques images du film de Wim Wenders :  » Les Ailes du désir « …

les_ailes_du_desir

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Autre grand film de Wim Wenders, sortie l’année suivante : Jusqu’au bout du monde, moins connu, mais passionnant…

Film d’actualité aujourd’hui : 1ère partie rapide où le personnage principal, sorte de Phileas Fogg, moderne fait le tour de la planète pour engranger des images pour sa mère aveugle… Seconde partie, plus introspective, plus lente, chez les aborigènes, les peintres des rêves : où le père, inventeur, construit une machine pour montrer les images à la mère. La machine, devenue amie, devient enfer quant elle sert à voir ses propres rêves conduisant les personnages à une instropection narcissique donc mortelle…

Une bande son magnifique… vous conseille…

Film d’actualité aujourd’hui ? Nous, aujourd’hui, avec nos écrans et nos portables, toujours connectés aux gens que nous connaissons, ayant peur du vide et de l’inconnu : simplement dire bonjour ou faire ami avec quelqu’un que nous ne connaissons pas. De la science-fiction aujourd’hui !

La vie dangereuse ! Ce n’est pas moi qui le dit, mais mon catalyseur d’écriture, celui qui m’a ouvert aux livres : Blaise Cendrars et sa main coupée

Cessons…

Pourquoi ce film n’est pas plus vu ? Un mystère pour moi…

jusqu'au bout du monde

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Ceci étant dit, je suis un fan depuis sa sortie des Ailes du désir. Le voyant pour la troisième fois, la semaine de sa sortie, savourant à l’avance, les répliques, l’histoire d’amour magique, le sourire de Bruno Ganz, les vrais dessins de l’ange Peter Falk, voilà que pénètre dans la salle de cinéma un groupe bruyant (des militaires en permission !) attiré sans doute par le titre

Ils sortirent vite ! Ouf !

Silence

Jack Kerouac chercha « le beat de ses ancêtres bretons »

Un point commun et le même paradoxe relient l’écrivain de la beat génération Jack Kerouac et Robert Crumb, le dessinateur de bandes dessinées « underground » : avoir été une icône de leur époque (ce qui n’est certes pas donné à tous le monde) et paradoxalement, se sentir à mille lieues de pensée de cette étiquette étouffante .

Je connaissais mal la vie de Jack Kerouac, avais lu jadis Sur la route… , j’avoue m’être un peu ennuyé à la lecture de chef-d’œuvre reconnu, ennuyé parce que l’époque de ma lecture – les années 80 – n’était plus la même que celle des années 50-60 qui avait mis le feu aux tempes et aux temps, livre qui avait été une boussole pour plein de jeunes gens et jeunes filles fuyant une certaine conception de société (de consommation… tiens tiens… une vieille connaissance).

J’avais aussi lu un peu de poésie de Kérouac (Mexico City blues), pas très convaincu de ces écritures dites automatiques ou sous influence de substances prohibées ou encore alterné mes lectures par celles de Allen Ginsberg, l’ami amant de Kerouac, ou de William Burroughs et de son déjanté festin nu. Bref, j’avais en tête une image finalement assez négative de ce mouvement littéraire et inspirateur d’un mouvement de rébellion sociale.

La lecture de la biographie Jack Kerouac : un breton d’Amérique, parue aux éditions Le Télégramme en 2009 renouvelle en profondeur l’image de cet écrivain et de ce mouvement de contre-culture.  Le pari des auteurs est réussi.

kerouac

A partir de la quête des ancêtres de Kerouac par Jack Kerouac, Patricia Dagier et Hervé Quéméner déroulent deux histoires en parallèle. Celle de Jack Kerouac, sportif contrarié de haut niveau, abandonnant tout du jour au lendemain pour l’écriture et une vie de bohème, brulant sa vie à la manière d’un autre grand Jack de la littérature américaine : London. L’autre histoire est celle d’Urbain-François Le Bihan qui s’ingénia sa vie durant à changer de patronyme tout en embrouillant les pistes de sa vie « troublante et sulfureuse ». De Le Bihan à Kérouac, la parti pris du livre est de suivre les rameaux des ascendances et descendances des deux bonhommes et comment petit à petit, le patronyme Le Bihan se transforma en Kérouac ! Un rêve ou un casse-tête de généalogistes !

Difficile de résumer et finalement, ce ne serait pas très intéressant de  me lancer dans cette gageure au risque de vous dévoiler tout le charme  de ce bouquin. Car celui-ci, à la manière d’une enquête policière, vous tient en haleine jusqu’au bout, par une alternance de brefs chapitres. Parce que l’histoire ne s’arrête pas à la mort aux Amérique du Sieur Le Bihan mais se poursuit jusqu’au vingtième siècle avec les descendants recherchant le trésor de l’ancêtre. Ce n’est pas du Stevenson, mais ça se rapproche de l »Ile au trésor, en déclenchant tout ce que la nature humaine peut avoir de matérialiste, dans le mauvais sens du terme.

Quant à Kérouac, il a comme on dit « une gueule« . Il m’apparait plutôt dorénavant avec le profil d’un Jack London, d’un Kessel ou d’un Hemingway, brûlant sa vie de toute part avant de se brûler les ailes. Trop grandes pour lui, comme ses deux idoles de jeunesse : Baudelaire et Rimbaud.

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Bonnes lectures

Silence (alias Mangeclous pour Babelio)

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En savoir plus :

Pour entendre le français de Kérouac, voici une vidéo hilarante parmi d’autres que l’on trouve facilement sur les sentiers du Web

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Un autre article sur Jack Kerouac

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Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

 

« Il faut mettre la ville à la campagne », un poème de Christian Poslaniec

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dans les villes, y’a des bagnoles

qui s’bousculent et qui s’torgnolent,

et y’a des arbres mourants

qui n’ont pas assez d’bon vent.

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à la campagne y’a des vaches

qui fleurissent chaque été ;

et des rivières de lait

où pouss’nt des bouquets d’girafes.

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et puis des champs d’sucettes

mêlées de coq’licots,

et puis des esquimos

dans les muguets-clochettes.

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mais dans les villes, y’a des bagnoles,

y’a des agents et des écoles,

et puis des enfants-sardines

enfermés dans la cuisine.

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Christian Poslaniec.

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Ce poème est extrait d’un recueil de Christian Poslaniec, illustré par Marie Fougère : Poèmes en clé de scie pour les enfants en cage. Il est paru une première fois aux éditions d’Utovie en 1976 puis de nouveau en 1980. Ce recueil de poèmes à colorier a été, nous dit-on, en dernière page, enregistré sur deux 33 tours 17 cm « Attention aux grenouilles » et « La mitraillette à fleurs », édités par « L’oiseau musicien » diffusés par le « Chant du monde » (13 F chaque) et disponibles aussi chez l’auteur quelque part dans le 72.

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poslaniec poemes en clé de scie

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La photo qui illustre ce poème est de Réjane, la co-blogueuse de ce blog.

Elle a déjà rencontré deux fois l’auteur de ce poème : la dernière interview se trouve ici, ensuite il suffit de suivre le fil… et c’est tout de suite l’aventure…

Silence.

Le Corps humain pour les nuls : un livre qui a de l’esprit

Qu’est-ce qui possède onze systèmes, composés d’organes, faits de tissus, constitués de cellules, faites d’atomes ?
Qu’est-ce qui est étudié anatomiquement, physiologiquement, pathologiquement ?
Qu’est-ce qui a des fonctions vitales, des besoins vitaux, un système de régulation, et qui se compose de cent mille milliards de cellules ?
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Le Corps humain pour les nuls, écrit par un passionné, le Docteur Gepner, annonce, dès les premières pages, la couleur :
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« Vous avez encore le droit (mais pas forcément le devoir) d’être nul en cuisine, en informatique, en piano ou en chinois ! Mais, et ceci est un ordre, il vous est strictement interdit de le rester pour le fonctionnement de votre corps… »
corps humain nuls
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Mais le corps humain a beau être notre bel organisme, le voyage corporel qu’à travers son livre, le Docteur Gepner nous propose, n’est pas simple.
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Avant que le lecteur ne s’abreuve de connaissances et ne se délecte de citations tour à tour scientifiques, humoristiques ou poétiques, il lui faudra passer par la case ATOME, et donc entreprendre le voyage à destination de l’infiniment petit. En effet, s’intéresser aux plus petites unités de matière est un passage obligé vers la compréhension de notre corps.
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Lire Le Corps humain pour les nuls revient donc, en premier lieu, à se plonger corps et bien dans la chimie.
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Cette tâche vous répugne un peu ? Vous n’avez pas spécialement envie d’entendre tout de suite parler de liaisons covalentes, de réactions de synthèse et de monosaccharides ?
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Tournez les pages et réjouissez-vous. Quoiqu’en dise le Dr Gepner, il est possible d’aborder Le Corps humain pour les nuls autrement qu’en suivant à la lettre ses prescriptions.
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Se précipiter sur les citations accompagnant les titres des chapitres, où les voix de Woody Allen, Francis Blanche, Théophile Gautier, Jules Renard, Albert Einstein, etc… me paraît être bien pour entrer dans ce livre qui, s’il nécessite d’être curieux, avec ses vingt cinq chapitres et ses six cents pages de savoir, demande aussi une bonne dose de courage.
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Le Corps humain pour les nuls
Dr Patrick Gepner
Editions First, 2009
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Réjane

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Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin », un inédit de Michèle Hien, auteur de La Délouicha

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin.

Retirer les sandales, pieds dans l’herbe. En fin de saison, l ‘humidité se dépose dès qu’il fait nuit. On se coule dans un duvet légèrement mouillé, mais tiède à l’intérieur. Lire un peu. Quelques bêtes attirées par la lampe. Parfois une araignée traverse l’oreiller. Eteindre. Regarder la nuit, avoir la sensation de continuer à vivre en se laissant dormir.

J’ouvre les yeux, je constate que les étoiles ont changé de place. Si la rumeur de la ville se fait entendre davantage, si le froid devient plus vif, c’est que le matin approche. Je rentre dans ma tanière.

Le soleil n’est pas encore sur le jardin, mais il éclaire les collines en face, et sans mes lunettes je ne vois qu’une verdure déjà mûre, nuancée de jaune, et, çà et là des façades blanches ou ocres vivement éclairées. Je respire les odeurs fraîches. Je glisse ma main sur l’herbe trempée. Assise, je suis à l’égal de ce qui m’entoure, un frémissement, une boule de vie.« 

Michèle Hien. – 2008

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Merci pour ce texte, Michèle ! Silence.

Retrouvez la rencontre Michèle Hien avec Réjane :

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

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Michèle Hien n’a pas toujours habité l’agglomération lyonnaise, mais elle a eu des coups de cœur pour cette ville qu’elle a découverte à vingt ans en descendant du Mans, sa ville natale, vers le sud.

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De la colline de Fourvière, une des collines dominant Lyon, on voit que Rillieux-La-Pape, où habite Michèle Hien, est sous l’orage.

« Je n’aurais pas besoin d’arroser mon jardin ce soir », me dit en riant l’écrivain en me montrant sa ville.

La pluie s’est arrêtée. Nous nous relaxons avant de prendre le chemin du retour. Il s’en sera passé des choses, durant cette extraordinaire journée où Michèle Hien, auteure de La Délouicha, et moi, nous sommes retrouvées le matin à la gare de Perrache.

Dans combien de traboules sommes-nous entrées ?

Combien de marches avons-nous gravies ?

Les portes de la cathédrale Saint-Jean grandes ouvertes nous ont happées dans le lieu du culte un instant : le soleil était des nôtres depuis le matin, et il fut délicieux de le contempler soudain dans l’ombre, à travers les vitraux irisés qui le filtraient.

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C’est Michèle qui avait eu l’idée des jardins de Fourvière pour l’interview où, une volée de marche plus loin, un banc nous attendait.

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Réjane : Michèle Hien, vous êtes à la fois peintre et écrivain. Peintre, car depuis l’enfance, vous dessinez et peignez, et écrivain, car vous êtes l’auteure d’une œuvre remarquable, La Délouicha, qui a obtenu à l’automne 2006 le premier prix du roman de la ville d’Ambronay, et dont le Magazine Littéraire dit :

« Le récit frappe par sa limpidité et magnifie un singulier chemin de soi. »

Est-ce que vous pourriez nous dire comment s’articulent vos deux vocations, plus précisément peut-être :

Que trouvez-vous dans la peinture que l’écriture ne vous donne pas ?

En quoi l’écriture s’impose-t-elle à une personne qui, très jeune, a été fascinée par un mode d’expression sans parole ?

Michèle Hien : Je ne me définis pas  comme peintre, ni comme écrivain, parce que  je donne à ces termes une importance que je ne m’accorde pas, qui ne me correspond pas. Les écrivains m’ont toujours impressionnée. Pour l’instant, je suis quelqu’un qui écrit, et je suis également quelqu’un qui peint, encore que depuis que j’écris davantage, j’ai un peu cessé de peindre, mais j’ai l’intention de m’y remettre.

Je pense que les deux modes d’expression m’ont été un besoin, dès l’enfance. Dès l’enfance, j’ai éprouvé le besoin des couleurs et de la lumière. J’observais les arbres, les fleurs, avec la question qui s’imposait à moi : comment garder cela ? Comment le reproduire ? Comment faire passer cet émerveillement ?

Cette question m’a suivie et  j’ai essayé, plus ou moins toute seule, de trouver des moyens de faire passer cet émerveillement avec mes pinceaux, avec mes couleurs.

Pour l’écriture, les livres m’ont intéressée dès que j’ai su lire. J’ai été une lectrice assidue, mais en même temps, une lectrice très simple. Je n’avais pas énormément de livres à ma disposition, donc j’ai découvert assez tardivement la littérature, et avec une âme  de midinette : j’étais intéressée par les histoires, par les personnages.

Peu à peu, je me suis aperçue que ce qui me travaillait, c’était ce qui dans un livre faisait écho à mes propres sensations, mes propres émotions. Quand je retrouvais dans un personnage quelque chose que j’avais moi-même ressenti, il y avait là un moment formidable de joie extrême qui faisait que ce livre avait un prix pour moi. Parfois, j’ai des livres auxquels je me suis attachée simplement pour quelques phrases. Quelques phrases d’un bonheur absolu parce que d’un seul coup, il y avait résonance.

Je pense que c’est ce qui relie peut-être ce goût pour l’écriture et pour la peinture : c’est le moment où d’un seul coup  on trouve avec la touche juste la lumière attendue, et le moment où on trouve avec la phrase juste l’adhésion à l’instant, l’expression précise d’une sensation, d’une émotion.

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Devant La Fresque des Lyonnais, hommage aux lyonnais(es) d’hier et d’aujourd’hui : Bertrand Tavernier, Frédéric Dard, Bernard Pivot, côtoyant Louise Labé, Juliette Récamier, Antoine de Saint-Exupéry, les frères Lumière, L’abbé Pierre, Joseph-Marie Jacquard… ils sont tous là, les illustres artistes, inventeurs, scientifiques, explorateurs de la cité des Gaules.

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R : Vous dites vous même, concernant votre parcours de peintre, qu’il s’est poursuivi au fur et à mesure de rencontres, à commencer par la rencontre avec un voisin peintre qui était sourd-muet.

Avez-vous eu, côté écriture cette fois, des rencontres décisives ?

M H : Pour l’écriture, je me suis mise à écrire à l’âge de quinze ans grâce au Journal d’Anne Franck, que j’avais lu. Cette jeune fille m’avait révélé des choses de moi-même que je vivais mais que je n’avais pas encore énoncées en moi-même, auxquelles je n’avais pas encore donné de nom.

Ainsi, j’ai découvert qu’en  fait, on pouvait écrire, non pas des histoires inventées mais des choses qui venaient de soi, et que ces choses permettaient de se connaître soi-même. Ce livre a été déterminant. Après cela, j’ai décidé d’écrire mon journal, et je n’ai jamais cessé.

Donc ça, ça a vraiment été mon entrée en écriture. Grâce au Journal d’Anne Franck.

Après, il y a beaucoup de lectures qui ont été importantes pour moi, des écrivains que j’ai suivis, que j’ai aimés. Mais j’entendais parfois des personnes répondant à des interviews qui disaient :

« Ce livre a changé ma vie, ce livre a été à la base d’une découverte fondamentale pour moi. »

Et j’avais beau réfléchir je ne trouvais pas cela en moi. Il n’y avait pas un livre particulier que je voulais garder comme livre de chevet, qui soit le livre définitif qui aurait changé ma vie.

Il a fallu que j’attende  un certain nombre d’années pour enfin rencontrer ce livre. C’est un livre de Charles Juliet, sur lequel je suis tombée par hasard parce que c’était au programme du bac et que j’avais un élève qui étudiait ce livre. C’est un livre dont le titre est Lambeaux. Dès les premières lignes, dès les premières pages, il m’a frappée. La netteté, la clarté, l’absence de distance par rapport à la réalité. J’étais dans la réalité, qui était en même temps la réalité visuelle, concrète, et la réalité interne. Et cette réalité, exprimée avec une grande sobriété, une grande simplicité, était d’autant plus frappante qu’elle était simple.

Ce livre a vraiment changé ma vie parce qu’après j’ai lu toute l’œuvre de Charles Juliet, et précisément son journal, et que ce journal m’a permis d’évoluer énormément, de comprendre tout ce qui faisait barrage en moi, tout ce qui faisait blocage, tout ce dans quoi je m’enfermais, qui m’empêchait d’évoluer.

Et je peux dire « Voilà, j’ai une œuvre de chevet, c’est l’œuvre de Charles Juliet ».

R : Avant même qu’elle soit pour vous œuvre de chevet, vous saviez qu’il écrivait son journal aussi ?

M H : Pas du tout.

R : Donc, c’est une coïncidence. Il se trouve que vous écriviez votre journal et que lui est un grand diariste (auteur de journal intime – Larousse 2009).  Et vous l’écrivez depuis cette période sans interruption ? Depuis l’âge de quinze ans ?

M H : Sans interruption oui. Il y a eu une époque où, mère de famille, j’avais l’impression d’être un peu arrêtée dans ma recherche, dans mon avancée, d’avoir échoué dans cette envie d’écrire et peindre. Cela se ressentait dans mon journal qui n’était plus un journal d’idées, qui n’exprimait plus rien, qui n’avançait plus, mais qui racontait un petit peu ce qui se passait. Je me suis lassée de raconter. Parler des enfants, c’était très bien, mais il fallait aussi nourrir mon écriture d’idées  et ça, je ne le faisais pas. J’ai décidé d’arrêter. Je n’ai pas pu. Mais j’ai ralenti. Et ce ralentissement m’a obligée à l’écrire sous une autre forme, sous une forme plus synthétique.

Donc je suis repartie sur de nouvelles bases. Voilà, à cette époque-là j’ai moins écrit, mais je n’ai jamais complètement arrêté.

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« Retour aux sources… » devant l’entreprise d’imprimerie Gutenberg XXIième siècle, peinte au rez de chaussée de la fresque de la Bibliothèque de la Cité, oeuvre monumentale de 400 m2 célébrant la littérature.

Les Editions Lyonnaises d’Art et D’Histoire ont publié un livre qui retrace l’aventure de cette fresque réalisée par les artistes du collectif lyonnais LA CITE DE LA CREATION.

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R : On peut dire sans se tromper je crois que vos tableaux montrent des regards contemplatifs sur le monde. A contrario, votre récit, La Délouicha, qui se noue autour d’une drame d’une vie : le drame de la non parole, montre une auteure révoltée, dont les mots frappent sans concession.

Vivez-vous l’écriture comme une activité par laquelle, comme poussée dans vos retranchements, vous dites non à la bêtise, à l’injustice, à la paresse morale ?

M H : Quand on a envie d’écrire, il y a forcément toute cette révolte et ce refus, à la base de la pensée, de l’élan. Il me semble qu’on ne peut pas avoir envie d’écrire sans avoir eu envie également de réagir contre l’injustice, contre la bêtise, contre la frivolité. Voilà. Mais après cela, l’écriture n’est pas non plus un tract. Ce n’est pas un papier qu’on va lancer en disant : « Regardez comment on doit penser, regardez comment on doit se révolter. » Je n’aime pas l’écriture qui désigne quelque chose en disant : « Voilà comment vous devez penser. »

Il me semble que le fait de dire ce qui est, la simple description de la réalité, permet de prendre conscience de cette réalité, et libres aux lecteurs de s’indigner, ou de ne pas s’indigner.

Le lecteur est libre. Si le livre donne la réalité, c’est au lecteur de se faire sa propre opinion et de se dire voilà, c’est révoltant, c’est indigne, c’est pathétique, c’est dommage.

J’ai du mal avec la littérature choc. Il me semble qu’au contraire, plus on avance dans la neutralité, plus le message a des chances d’être fort et percutant.

R : La Délouicha est une petite personne habitée par la rage de vivre. Elle est intelligente, sensible, et parvient au miracle de s’en sortir, d’acquérir une indépendance, d’atteindre la dignité.

Il a été dit de votre récit qu’il « magnifie un singulier chemin de soi ».

Je lui trouve pour ma part une dimension universelle à votre Délouicha.

Une dimension universelle en tant qu’héroïne bravant l’adversité, mais pas seulement : en tant qu’être exclu de la parole, comme peuvent l’être toutes les personnes, hommes, femmes, enfants, à qui la parole n’est pas donnée.

Avez-vous écrit votre récit en ayant l’idée de toutes ces personnes que la Délouicha peut représenter ?

M H : Non, j’ai écrit mon récit en voulant ne pas trahir cette histoire qui m’avait été donnée. Cette personne que j’avais rencontrée m’avait raconté sa vie pendant de longues semaines, une fois par semaine. Je prenais des notes. Elle me racontait ce qu’elle avait vécu. On pleurait, on riait ensemble.

Et ma seule idée à l’époque, c’était de ne pas trahir ce qu’elle m’avait apporté.

J’ai écrit une première version qui retraçait exactement sa vie (il fallait que je remette dans l’ordre bien sûr tous les évènements qu’elle m’avait donnés, et ça, c’était assez difficile parce que les souvenirs lui venaient dans le désordre : je remettais dans un ordre chronologique tout ce qu’elle m’avait donné).

Ce que j’écrivais était un témoignage.

Après, j’ai repris cette histoire-là, j’ai essayé de l’arranger un petit peu, mais c’était encore assez proche du témoignage.

Et puis j’ai mis ça dans un tiroir, j’ai laissé reposer, et puis au bout d’un an ou deux, j’ai ressorti cette histoire.  En la relisant, je me suis aperçue que certains passages me touchaient plus que d’autres. Et c’était simplement parce que l’écriture en était plus sobre, que j’avais pris une certaine distance, qu’il y avait une douceur. J’adhérais moins au personnage, mais en même temps, peut-être que je m’étais glissée également dedans. Je me suis aperçue qu’il fallait que je reprenne cette histoire, de cette façon là, en choisissant des passages.

Je ne voulais pas tout raconter, mais il fallait par exemple faire une ellipse de vingt ans pour montrer ce que cette femme  était devenue au bout de vingt ans en France, tout en faisant des retours en arrière permettant de savoir ce qui s’était passé durant ces vingt années.

C’est vrai que je n’ai pas pensé en écrivant à d’autres personnes. J’ai toujours essayé d’être le plus vrai possible par rapport à cette personne. Et ma grande peur c’était l’idée que quand je lui lirai ce livre, elle ne soit pas satisfaite, qu’elle se sente trahie, qu’elle me dise : « Non non, ce n’est pas ça, je n’ai pas ressenti ça, je n’ai pas vécu ça. »

Ma plus grande récompense a été qu’elle a réagi à chacune des pages que je lui lisais (je voyais qu’elle revivait son passé), et qu’à la fin, elle m’a dit : « Eh bien, tu étais dans ma tête ! ». Donc c’était ça.

Mais c’est vrai que je me suis aperçue qu’il fallait que j’écarte tout ce qui était anecdotique, tout ce qui avait trait à sa seule propre petite histoire, et que je montre à travers elle, que j’écrive à travers elle, des sentiments, des sensations, que moi, je pouvais comprendre, que moi j’avais vécus (même si heureusement je n’ai pas connu les douleurs qu’elle a connues), que je pouvais imaginer.

Et à travers ça, écrivant, je ressentais ce qu’elle avait vécu, et je pleurais en écrivant parce que à ce moment-là, je vivais ce qu’elle avait ressenti. Je crois que c’est à travers cette fusion à ce moment-là qu’on parvient peut-être à l’universel.

R : Il y a ce qu’on peut appeler sans hésitation un instant de grâce dans La Délouicha, un chapitre de quelques pages que vous avez intitulé d’ailleurs : « Un petit miracle ».

Pour évoquer cet instant sans le trahir, je ne vois rien de mieux, Michèle, que vous nous le lisiez,

Si je vous tends le livre à la bonne page, êtes-vous d’accord pour offrir ce cadeau aux lecteurs de notre site ?

M H : Avec plaisir.

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A écouter :

Interview dans les jardins de Fourvière

extrait : « Un petit miracle »

[Note : le fichier (6’31) est à télécharger pour l’écoute]

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La Délouicha, Michèle Hien

Michèle chausse ses lunettes et commence à lire, sur le livre que je lui confie, l’extrait que je convoite d’entendre, qui se trouve à la page 89 de son ouvrage La Délouicha.  Le récit prend vie autour de notre banc sur  lequel des promeneurs, en passant, jettent un œil intrigué.

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Un petit miracle

« Il a l’air découragé. Tout le monde parle de guérison, et que ce sera long, mais y croit-il encore ? Qui y croit ? Elle aimerait bien y croire, elle, ce serait plus facile pour elle, moins désespérant. Pourtant, quand il lui dit que pendant sa convalescence il l’emmènera en voyage sur la Côte d’Azur, qu’elle verra Nice, Menton, les pins d’Alep, la mer bleue sur fond de montagnes rouges et d’horizons mauves, elle y croit, et ce sera merveilleux.

Raconte-moi le bled, raconte-moi ton enfance.

C’est l’hiver. Les journées s’étirent lentement. Jamais le ciel n’a été aussi gris. On a l’impression que le temps n’avance plus. Elle a épuisé toutes les histoires qui ne parlent pas d’elle, ou si peu. Alors oui, elle va raconter. Elle est impatiente maintenant qu’elle est décidée. Elle a réfléchi la nuit dernière. Et pourquoi pas ? Plus rien maintenant ne distrait l’architecte de sa souffrance. La musique ne lui suffit plus, les livres l’ennuient. Mais quand elle parle il ne bouge plus, il ne pense plus à réclamer, le verre d’eau, l’oreiller, le rideau, il écoute, et son regard ne se détourne pas d’elle, jamais on ne l’a regardée aussi longtemps, aussi sérieusement. Son père peut-être.

Elle raconte les serpents dans la maison, l’âne, les chèvres qu’elle devait garder, les femmes et leurs bavardages, la guerre, la peur, la neige, le père disparu, la maison du juge, l’abandon, le travail, les coups, la Kabylie, le mariage.

Elle raconte tout, jour après jour, dans le désordre, comme ça lui vient, et jamais elle n’était allée aussi loin, jamais les souvenirs n’avaient été aussi frais, elle pleure, elle rit, elle se regarde et se demande comment elle a pu traverser tout ça.

L’architecte écoute avec attention. Il demande des détails. Elle suit son regard, perdu, indigné, effrayé surtout. Sa grande bouche semble marquée de tous les désespoirs.

Elle raconte enfin comment son père est mort.

Il y a deux ans. Elle a reçu un télégramme. Le père était à l’hôpital. Elle ne l’avait pas revu depuis sept longues années, depuis qu’à moitié aveugle il avait passé quelques mois chez eux, effrayé par les colères du mari, la protégeant de ses bras, la consolant de sa voix douce. Il n’y avait plus de flamme dans son regard, mais elle y trouvait la paix. Les enfants l’adoraient et voulaient rester auprès de lui au lieu d’aller à l’école. Il était reparti, le nomade, et elle s’était sentie très seule.

Quand elle est arrivée à l’hôpital, il était paralysé, comme absent. Toute une semaine elle est restée à lui tenir la main, à parler, à lui demander un signe, une pression des doigts, un grognement, un rien. Sans résultat.

Et puis la sonde a coulé. Il fallait changer son pyjama. Elle s’est faufilée entre le lit et le mur, et pour le soulever a pris l’autre main. La pression qu’elle a reçue l’a bouleversée. Il était encore là ! Pourquoi n’avait-elle pas trouvé plus tôt cette main vivante ? Elle a parlé, parlé, posé des questions, et la main répondait. Elle pleurait Mais le père était fatigué, il fallait le laisser.

Le lendemain matin il était mort.

L’architecte se tait longtemps. Si elle se laissait aller, elle poserait sa tête sur le drap, entre le flanc amaigri et le long bras fin, et elle finirait de pleurer son père, et les sept journées qui lui manqueront toujours.

Mais non. Jamais. Elle cherche quelque chose de drôle, elle raconte l’âne qu’elle essayait de monter et qui l’envoyait par terre chaque fois, malgré son obstination, et ses bagarres avec les garçons. Pour être comme les hommes. Libre. Elle rit en parlant de sa rage de gamine. L’architecte rit aussi.

Il aime rire. Elle, elle a un rire énorme, qui s’entend de loin. Elle aime les situations cocasses. Elle rit aux larmes, à s’en faire mal au ventre. Avec les vieilles dames déjà elle s’est aperçue qu’elle pouvait faire le clown. Elle trouve le mot qu’il faut, au bon moment, elle voit un visage s’éclairer. Quelque chose se passe, un petit miracle, les gens rient et c’est grâce à elle. Un merveilleux pouvoir. Elle a l’impression de toucher le point faible des autres, de découvrir leur fragilité, elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. Mais elle sait que cela fait du bien et elle se sent soudain forte et heureuse. Faire rire et pleurer de rire, c’est ce qu’elle connaît de meilleur.

Ils s’amusent beaucoup ensemble. L’arrivée de la chaise roulante a d’abord été une triste journée. Il acceptait mal de n’être plus assez fort pour traverser tout seul l’appartement. Ils ont transformé ces déplacements en parties de rigolade. Elle n’est pas adroite pour viser les portes, certaines sont trop étroites, il faut faire des calculs pour engager les roues, s’avancer en crabe, il lui suggère des solutions qu’elle comprend mal, et soudain, le comique de la situation leur saute aux yeux et le vieil homme les trouve dans le couloir écroulés de rire, incapable d’expliquer les causes de leur hilarité. Il les regarde de son air indulgent, mais il ne comprend pas, tout cela n’a rien de drôle à son avis, il se garde bien de le dire.« 

R : Merci Michèle. Est-ce un moment particulier de lire son propre texte ?

M H : Particulier, je ne sais pas parce que j’aime bien de toute façon lire à haute voix. J’ai commencé assez tôt à lire à une époque où ma mère avait mal aux yeux. Je lui lisais des livres entiers, et j’ai pris goût à la lecture à haute voix. C’est vrai que c’est très curieux de redécouvrir son propre texte en le lisant. Mais le plaisir est le même que celui que j’éprouve à lire un autre texte. C’est le plaisir de la lecture à haute voix en fait, qui apparaît là.

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Notre promenade dans les rues du Vieux Lyon nous conduit au coeur de la ville secrète où les cours et traboules, à l’architecture renaissance, sont vraiment très très belles.

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R : Je vais vous citer une phrase que vous allez reconnaître facilement et qui va m’amener à une prochaine question :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance.

Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés.

Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge. »

Voici des mots que l’on trouve dans le récit intitulé  Lambeaux de Charles Juliet, mais qu’on trouve également en ouverture de votre propre récit, La Délouicha.

Nous avons parlé tout à l’heure de votre rencontre décisive avec l’œuvre de Charles Juliet. J’ai envie de vous demander :

Vous souvenez-vous de votre lecture de Lambeaux ?

Y a-t-il un moment dans ce livre qui vous a particulièrement frappée ? Émue ? Révoltée ? Attendrie ?

M H : Dans Lambeaux, je pense que toutes les pages m’ont véritablement frappée, c’est un ensemble. Je me souviens avoir été bouleversée à la fin de la première partie quand on découvre que cette femme est morte de faim à l’hôpital psychiatrique.

Mais par ailleurs, il y a énormément de pages qui m’ont émue, notamment celles dans la deuxième partie dont j’ai tiré les phrases que vous avez citées.

Ces phrases montrent donc l’adulte Charles Juliet désirant parler de ses deux mères : celle qui l’a élevé, et celle qu’il n’a pas connu. Les deux étant des femmes très simples et n’ayant pas eu droit à la parole, n’ayant pas eu le pouvoir de la parole. Cela m’a bouleversée parce que je pense qu’effectivement, beaucoup de choses passent par la parole. Et si on ne sait pas qu’on a ce pouvoir là, si on ne sait pas en user, si on néglige aussi la parole, si on pense que ce n’est pas important, on passe à côté de beaucoup de choses. Et on passe à côté de beaucoup de choses qui sont possibles pour soi-même avec les autres.

Tout notre être passe en fait par la compréhension de nous-même à travers les mots qu’on s’accorde à se dire. Et cette parole, elle est d’abord une parole qu’on a avec soi-même.

La Délouicha, la personne donc qui a inspiré ce livre, est une personne qui aime parler, et qui s’est toujours accordée le droit de s’exprimer à elle-même, de se dire, et qui s’est sauvée par la parole, c’est à dire que elle aurait pu, enfant, devenir folle. Abandonnée par ses parents, esclave dans une famille où on ne lui parlait jamais. Elle aurait pu devenir une imbécile, une sotte enfin une demi-folle. Ça n’a pas été le cas parce qu’elle a sans arrêt prêté attention aux paroles des autres, écouté ce qui se disait. Et elle a gardé pour elle cette vérité en elle-même.

« Voilà ce que je suis, voilà où j’en suis, voilà ce qu’on m’a fait » : elle s’est parlée et certainement que c’est une façon de se sauver.

R : Est-ce qu’on peut dire en cela que La Délouicha est un livre d’espoir ?

M H : Ah oui, oui oui je pense que c’est un livre d’espoir. On le voit bien à travers  son  évolution. L’époque où elle apprend le français en travaillant est une façon pour elle de retrouver de l’espoir, de rencontrer des personnes, d’avoir une certaine estime de soi. La façon aussi dont elle aborde la connaissance des mots, de leurs sens. La façon dont elle dit que c’est une grande joie pour elle justement de posséder les mots. Elle a l’impression que c’est une richesse. Cela montre que même si la situation reste délicate, reste difficile, elle a ce pouvoir de communiquer avec les autres, ce pouvoir de se dire à elle-même, le pouvoir de raconter qui font qu’elle n’est jamais complètement perdue. Je crois qu’on est perdu si on n’a pas les mots, donc dans ce cas-là, on est perdu, on se laisse aller au désespoir, au sacrifice de soi-même. Si on ne sait pas dire, on frappe.

R : La Délouicha, quand elle trouve du travail,  va faire des ménages chez des personnes âgées ou malades, qui, en général, ont un beau langage et qui lui apprennent de nouveaux termes de vocabulaire, qui lui apprennent une certaine élégance de comportement.

Pour autant, c’est une activité difficile, faire le ménage, ce n’est pas forcément gratifiant, et elle, du fait du langage, elle est contente de pouvoir effectuer cette activité.

M H : Oui, effectivement. Alors ce n’était pas dans toutes les familles pareil, elle n’a pas toujours été reçue avec tact, mais c’est vrai qu’il y avait quand même généralement chez ces personnes une certaine élégance, un certain savoir vivre, une qualité aussi de calme, qu’elle ne retrouvait pas chez elle. Et elle observait cela, et elle ne l’observait pas seulement de l’extérieur, elle s’en imprégnait. Elle apprenait une façon de parler. Elle aimait bien qu’on lui dise après qu’elle parlait avec distinction. Elle voyait qu’on pouvait servir un petit déjeuner sur un plateau, enfin, ça, ça lui plaisait, et elle a beaucoup appris justement chez ces familles aisées, souvent aristocratiques, de la grande bourgeoisie lyonnaise.

R : D’ailleurs, il y a une partie, j’ai bien envie de la lire, qui me semble dire tout ça. En quelques mots, qui font mouche tout de suite :

« En pensant à ces vieilles dames qui l’attendaient et l’appelaient leur rayon de soleil. Ses grands-mères en quelque sorte. Leur langage était plus beau que celui de la rue. Il y avait toujours des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle se les faisait répéter, elle essayait de comprendre leur sens, leur usage. A la maison elle les enseignait aux enfants. Tous les jours, elle apprenait. Un dictionnaire ouvert. Elle s’en émerveillait. Les mots lui donnaient le sentiment d’exister, d’être vraie. Elle avait enfin la parole. Cette parole dont elle avait été privée dans son enfance. Seul son père lui parlait. Les autres ne s’adressaient à elle que pour l’insulter. Ou lui donner des ordres. Si elle avait survécu chez le juge, si elle n’était pas devenue folle ou complètement abrutie, c’est qu’elle n’avait pas cessé de se parler, de se raconter des histoires, de dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le coeur, se cachant souvent pour qu’on n’entende pas ses murmures. Cette habitude, elle l’avait gardée. On lui avait pris sa liberté, mais jamais sa pensée n’avait été captive. » (p. 120)

M H : Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça en fait.

R : Cet extrait est exactement le condensé de notre propos de maintenant en fait…

M H : Oui, tout à fait. Mais j’avais oublié que j’avais écrit ça.

R : Je vais vous citer une phrase, que vous allez sans doute reconnaître, et qui va amener à la question suivante :

« L’appartement semble transformé depuis cette naissance. Une douceur toute neuve l’habite, on ne fait plus de courants d’air, on n’entend plus claquer les portes. On parle bas, on se sourit… » (p. 139)

Lorsque vous avez écrit ces dernières phrases de La Délouicha, vous n’étiez pas encore grand-mère, mais vous avez eu trois enfants.

Avez-vous beaucoup aimé, et la regrettez-vous, cette période de votre vie durant laquelle vos enfants grandissaient à vos côtés ?

M H : Ah là là, je vais avoir la gorge serrée si je parle de ça.

R : C’est un peu vous là, cet amour maternel de La Délouicha qui accueille le bébé de sa fille avec, on le voit bien, le souvenir de ses petits. Il y a de très belles citations que j’ai relevées sur ses petits. Elle les embrasse dans le cou, ils sentent bon, il y a leur odeur du matin.

M H : Il est certain qu’elle est comme ça mais je me suis mise aussi dedans évidemment, et  j’avais la gorge serrée quand j’écrivais ces lignes parce que c’était  à  une époque où mes enfants étaient en train de quitter la maison les uns après les autres, et c’est une période difficile. Je crois qu’on ne se remet jamais de voir partir sa couvée.

Il y a toujours quelque chose qui fait que l’évocation de ces moments de plénitude, quand les enfants sont là et qu’ils rentrent le soir, c’est comme un membre qu’on a enlevé, c’est comme un membre qu’on a retiré, il manque quelque chose.

Donc c’est vrai que c’est une partie du livre que je ne peux pas relire ou évoquer sans être très émue.

R : Donc c’est aussi quelque chose qui vous rapproche, vous l’auteur de ce livre, de cette personne, La Délouicha, peut-être aussi de beaucoup de mères, de pratiquement toutes les mères ?

M H : Oui, je pense. Oui bien sûr. Oui, c’est ce qu’on a en commun. Et c’est vrai que c’est un cycle qu’on n’évoque pas toujours. On sait bien qu’on élève  les enfants pour ne pas les garder, on les voit évoluer, on se dit bon, voilà, ils vont partir, mais il y a toujours un moment où quand ça arrive, on se croyait prête et on s’aperçoit qu’on ne l’est pas tout à fait, que c’est une chose à laquelle il faut s’habituer.

R : Alors là aussi j’ai une très belle phrase  sur ce thème là, je ne résiste pas au plaisir de la retrouver et de la lire parce que je la trouve très forte par rapport à ça :

« Elle avait conscience alors que cela ne durerait pas. Elle ne se doutait pas que cela durerait si peu. » (p. 130)

M H : Là, c’est vrai que je parlais pour moi. Mais bien sûr qu’elle aussi, elle avait ce côté mère folle de ses enfants, très maternelle, ce qui est formidable chez elle puisque c’est une femme qui n’avait reçu aucun amour maternel, qui n’avait pas été embrassée, pas cajolée,  plutôt maltraitée. Parfois on reproduit ce qu’on a vécu, or elle, on peut  considérer son témoignage comme un témoignage de résilience. Elle a souffert mais elle n’a pas voulu transmettre cette souffrance à ses enfants. Elle, les a aimés, cajolés, embrassés.

R : Avec ses qualités mais avec ses faiblesses aussi. Elle n’est pas coléreuse, mais impulsive.

M H : Ah oui,  elle est très impulsive.

R : « Tigresse. Mère tellement mère depuis tant d’années. » (p. 112)

C’est vraiment la mère avec les aléas du quotidien. On peut souligner aussi son rôle d’autorité, parce qu’elle a une autorité terrible. Elle fait régulièrement la morale à ses enfants. Elle leur dit il faut travailler à l’école, il ne faut pas toucher à la drogue, il faut être poli. Et quand son fils vole un peu d’argent à la maison, elle l’emmène chez les gendarmes. On a vraiment l’impression que c’est par l’autorité de cette mère que ses enfants ont réussi à s’en sortir.

M H : Oui, elle était intransigeante, et cette histoire d’emmener son fils chez les gendarmes et de leur demander de le tenir en détention une heure ou deux, ça, ça m’avait bien fait rire.

R : Nous allons nous quitter tout à l’heure aux alentours de 17 heures afin que vous soyez rentrée pour retrouver un de vos élèves à qui vous donnez des cours de français. Est-ce important pour vous ce travail vous donnant à transmettre le bonheur de la langue ?

M H : Ah oui, c’est très important. Je crois que j’ai toujours eu le goût de la transmission, de la pédagogie. J’aime bien expliquer, j’aime bien trouver des petits trucs pour faire comprendre.

Depuis quelques années, je donne des cours particuliers à domicile et ça me permet d’avoir une relation individuelle avec chaque élève et donc de lui apporter une compréhension adaptée juste à son niveau, à ce qu’il attend. Ça me permet surtout aussi de rattraper souvent ce qui manque dans les cours de français, c’est à dire l’enthousiasme. On considère maintenant souvent l’enseignement du français comme l’acquisition d’une technique et non pas l’approche du sens. Or, pour moi, la littérature c’est d’abord l’approche du sens. Après, savoir ce qui se passe sous le capot de la voiture, c’est moins intéressant que de juste savoir la conduire. Si on sait déjà bouger à travers un texte et comprendre ce qu’il dit, c’est beaucoup plus important que de savoir comment ça a été fait. Quand on mange dans un restaurant, on ne va pas dans la cuisine voir comment ça a été fait. Et ça c’est un petit peu la tendance actuelle de l’enseignement. Donc il me semble qu’il y a là quelque chose à transmettre, et j’ai vraiment du plaisir à voir que les élèves d’un seul coup sentent arriver l’idée, le sens, que ça leur parle, qu’il y a écho. Et quand je vois leurs yeux briller, que certains trépignent sur leur chaise, je suis vraiment comblée de joie, c’est un très beau moment.

R : Alors vous avez vos petits trucs ? Comment faites-vous s’il y a un enfant qui est un peu fâché avec le français ? Est-ce que vous parvenez à l’aider ?

M H : Je ne dis pas que je réussis à cent pour cent, mais je cherche. Je cherche jusqu’à ce que je trouve le moment où d’un seul coup, il porte une attention aux textes qu’il n’a pas porté jusqu’à présent.

Ce qui est dommage, c’est que souvent, on propose aux élèves des textes qui sont très éloignés de leurs préoccupations. Je ne dis pas qu’il faut prendre des textes contemporains, ça n’a rien à voir, parce que si on étudie certains textes, de Pascal ou de Montaigne, ou de Rousseau, il y a des idées, des émotions qui peuvent nous frapper. C’est vraiment toujours contemporain. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours ces textes- là qu’on propose.

R : Ce sont plutôt des textes justement contemporains ?

M H : Ce sont souvent des textes qui sont plus dans ce que je réfutais tout à l’heure, la critique :

«  Regardez comme la société marche mal, regardez comme cette société-là était injuste.»

Pour moi, la littérature n’est pas critique, elle est plutôt adhésion. Elle est adhésion à la vie. Et si on adhère, eh bien forcément, il y a des choses qu’on refuse. L’adhésion impose des choix.

Mais maintenant il y a une tendance à dire voilà, ce texte c’est un refus, c’est une critique, et l’unanimité dans la critique me paraît tellement négatif, tellement dommageable pour des élèves qui ont besoin d’admirer, qui ont besoin d’aimer, qui ont besoin de s’identifier, et qui ne retrouvent ça nulle part dans ce qu’on leur propose à lire.

R : Parfois, vous enrichissez le programme ?

M H : Oui, j’essaie de leur lire des textes en plus, de dire :

« Voilà tu vois ça d’accord, on l’étudie, mais la littérature c’est aussi ça. »

Évidemment, on travaille sur les textes du programme, surtout quand on prépare le bac, mais il est toujours possible quand même de montrer tout ce qui a été écrit dans un siècle et de dire voilà, il y a ça, et voilà ça, ça parle, et voilà comment ça parle.

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Michèle, qui créait des saynètes de marionnettes pour faire plaisir à son jeune frère, fabriquait des personnages et leur donnait vie par le biais d’histoires, comme le faisait Laurent Mourguet ( 1769/1844), le papa de Guignol.

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R : Nous avons parlé de votre activité de peintre, de celle d’écrivain, de celle d’enseignante.

Parvenez-vous, malgré un emploi du temps qu’on imagine aisément bien chargé, à consacrer du temps à la lecture ?

M H : Je ne peux pas me passer de lecture. C’est indispensable. C’est une nourriture quotidienne. Il n’est pas nécessaire d’y passer beaucoup de temps mais j’ai besoin de mes trois repas de lecture par jour. Bon, il arrive que je ne puisse pas lire la journée et que je ne lise que le soir, mais je ne peux pas imaginer une vie sans lecture. J’aurais une impression de vide, de désert. J’ai besoin de me nourrir des mots des autres.

Alors depuis quelques années, je suis devenue plus exigeante. C’est à dire que je me nourris moins de romans qu’auparavant. Avant, j’avais vraiment un goût pour le roman, l’histoire, l’attachement à des personnages.

Bien sûr que j’ai beaucoup aimé les romans russes, les romans de Stendhal. J’ai lu beaucoup Giono. Et c’est vrai que depuis quelques années, et peut-être après avoir écrit La Délouicha, j’ai eu besoin de lectures plus nourries, davantage nourries par la réalité. Donc des lectures de journaux intimes, des lectures de correspondances, des lectures d’autobiographies : des écritures qui se nourrissent de la réalité vécue. Et là, c’est vrai que d’un seul coup, j’ai découvert des choses merveilleuses. Il y a L’histoire de ma vie, de George Sand. Il y a sa correspondance avec Flaubert qui est magnifique. Il y a le Journal de Etty Hillesum, qui est d’une richesse incroyable,  parce que tout ce qu’on peut vivre comme vie intérieure a été découvert et vécu par cette jeune femme, dans un laps de temps de deux années avant qu’elle soit envoyée en camp de concentration, et donc mise à mort par les nazis. Mais elle a tout connu et tout exploré, et tout exploré dans l’acceptation, c’est à dire que c’est d’une hauteur de vue, c’est merveilleux

R : Avez-vous remarqué Michèle que en citant des œuvres qui se rapprochent de la réalité, vous avez cité des auteurs femme : George Sand, Etty Hillesum. Est-ce que la femme serait plus proche de ça, de la réalité intime ?

M H : J’ai lu récemment l’autobiographie, ça s’appelle Lettre au Greco de Nikos Kazantzakis, donc c’était un homme, et qui raconte sa vie, qui la revoit. Il ne la raconte pas en détail mais il montre comment sa vie a été guidée par un appel à toujours se transcender, à toujours aller vers le haut, à être meilleur, à chercher, à trouver l’idée qui lui permettra de comprendre le monde.

J’aime beaucoup par exemple aussi Tchékhov. Mais Tchékhov a une sensibilité qui peut-être se rapproche aussi de la sensibilité féminine. Dans ses nouvelles, dans ses pièces, il y a quelque chose qui me bouleverse.

Je viens de découvrir le livre d’une femme qui s’appelait Olive Schreiner, et le titre du livre unique qu’elle a écrit c’est L’histoire d’une femme africaine. Ce livre a été écrit à la fin du XIXième siècle en Afrique du Sud. Olive Schreiner était donc une fille du bush, et elle a écrit ça à vingt cinq vingt six ans. C’est un livre qui ne ressemble à rien d’autre et qui m’a vraiment enthousiasmée. Il donne à lire tous les questionnements que l’on peut avoir lorsqu’on est enfant par rapport aux adultes : toutes les vérités qu’on nous assène et que l’on met à distance, qu’on essaie de comprendre, toute les émotions qu’on peut avoir. C’est raconté d’une manière un peu simple et naïve, et on ne dirait pas que ça a été écrit au XIXième siècle. Ça pourrait avoir été écrit hier, c’est très surprenant. Et c’est un roman, ce sont des personnages.

R :  Cette personne a écrit ce roman et par la suite, elle a arrêté d’écrire ?

M H : Après elle a écrit encore un peu. Il y a un de ses manuscrits qui a été perdu, et puis un autre qui a été publié mais qui a eu moins de succès. Ça a été vraiment une autodidacte qui a tout créé d’elle-même. On peut dire que c’est un livre sorti du silence parce que tout ce qu’elle a trouvé à dire, elle l’a sorti de sa propre parole. Elle l’a fouillé, réfléchi, mais elle ne tient ça de personne d’autre. Et c’est d’une violence, d’une beauté, d’une force extraordinaire.

R : Alors vous nous le conseillez ?

M H : Ah oui, je le conseille.

R : La Délouicha retrace la vie d’une amie à vous, originaire d’Algérie, qui a beaucoup souffert d’être illettrée. Vous m’aviez confié avoir entrepris le récit de la vie d’un ami, d’origine étrangère, qui lui, connaît des problèmes d’identité.

N’avez-vous pas le sentiment, en relevant le défi de permettre à vos amis l’expression de leur vie, d’avoir trouvé exactement où était votre voix d’écriture ?

M H : Je ne sais toujours pas ce qu’est ma voix. Et j’ai l’impression que c’est à commencer, que ce que j’ai à dire est encore à venir également.

Ensuite, les livres qu’on écrits ne sont pas forcément des choix rationnels, des choix volontaires. Ce qui m’a amené à La Délouicha, ça a été cette rencontre, cette conversation qu’on a eue. Par ailleurs moi j’écrivais des petits romans, et je pensais davantage à faire aboutir mes romans plutôt que ce récit, et c’est ce récit qui, par sa puissance, par sa force, s’est imposé à moi.

La rencontre avec cet ami d’origine palestinienne c’est pareil, c’est son histoire qui s’est imposée à moi et peu à peu, c’est l’idée également de la rencontre que j’ai voulu explorer dans le récit que j’ai entrepris là : comment on peut aborder le mystère de l’autre. C’est à dire qu’on rencontre une personne, alors ça va durer un quart d’heure, ça va durer deux heures, on peut la revoir, on peut correspondre, on peut devenir ami. Mais qu’est-ce que cette personne représente ? Dans quelle circonstance on la voit, qu’est-ce qu’on apprend sur elle ?

C’est par ce biais là que j’ai voulu aborder ce récit : il y a l’histoire de cet homme, de sa famille, il y a tout ce qu’il me raconte, mais il y a également les circonstances autour de la rencontre, il y a les rues de Berlin qu’on parcourt ensemble, il y a les rues de Lyon. Il y a ce que je vois à ce moment là.

En même temps, également, je voulais faire apparaître mes réactions à ce qu’il disait. La connaissance, c’est sans cesse ce va et vient entre deux personnes, et ce va et vient, il est constitué de choses qui viennent par la parole, mais également par les gestes, par les regards échangés, par la qualité de présence qu’on a, par l’attention qu’on porte à l’autre.

Ça vient aussi parfois des malentendus qu’il peut y avoir, des méprises. Comme j’échange avec cet homme en anglais, que mon anglais n’est pas parfait, il peut y avoir des moments où j’ai du mal à comprendre ce qu’il veut me dire. Donc l’approche elle est… On tâtonne, et ce tâtonnement, j’aime bien montrer ça en fait. C’est plutôt cette aventure que j’ai envie de montrer, c’est ce tâtonnement vers l’autre, ce qu’on en retire, ce que ça nous apporte, et donc c’est une sorte de road movie de la rencontre.

R : Alors Michèle, on a hâte de lire cet ouvrage, hâte qu’il soit publié. On suivra l’affaire de près.

M H : Merci.

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Michèle s’est promenée dans Lyon avec l’ami dont elle recueille l’histoire pas plus tard que la veille. Depuis qu’elle a fait sa connaissance, elle a beaucoup progressé en anglais, qui est la langue utilisée pour leurs échanges. On a hâte de vivre cette nouvelle rencontre, de découvrir cet ami dont on sait juste qu’il est étranger, et qu’il choisit avec soin ses cartes postales…

Alors, à très bientôt Michèle, et au plaisir de retrouver votre plume, car sachez-le, nous vous attendons !

Réjane

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D’autres chemins vers Michèle Hien :

* Lire le roman de Michèle Hien : La Délouicha

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* VOIR Les peintures de Michèle Hien.

* Sur le site Le choix des libraires : où l’on entend aussi la voix de Michèle Hien.

* Sur le site « Zone littéraire »