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De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

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Michèle Hien n’a pas toujours habité l’agglomération lyonnaise, mais elle a eu des coups de cœur pour cette ville qu’elle a découverte à vingt ans en descendant du Mans, sa ville natale, vers le sud.

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De la colline de Fourvière, une des collines dominant Lyon, on voit que Rillieux-La-Pape, où habite Michèle Hien, est sous l’orage.

« Je n’aurais pas besoin d’arroser mon jardin ce soir », me dit en riant l’écrivain en me montrant sa ville.

La pluie s’est arrêtée. Nous nous relaxons avant de prendre le chemin du retour. Il s’en sera passé des choses, durant cette extraordinaire journée où Michèle Hien, auteure de La Délouicha, et moi, nous sommes retrouvées le matin à la gare de Perrache.

Dans combien de traboules sommes-nous entrées ?

Combien de marches avons-nous gravies ?

Les portes de la cathédrale Saint-Jean grandes ouvertes nous ont happées dans le lieu du culte un instant : le soleil était des nôtres depuis le matin, et il fut délicieux de le contempler soudain dans l’ombre, à travers les vitraux irisés qui le filtraient.

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C’est Michèle qui avait eu l’idée des jardins de Fourvière pour l’interview où, une volée de marche plus loin, un banc nous attendait.

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Réjane : Michèle Hien, vous êtes à la fois peintre et écrivain. Peintre, car depuis l’enfance, vous dessinez et peignez, et écrivain, car vous êtes l’auteure d’une œuvre remarquable, La Délouicha, qui a obtenu à l’automne 2006 le premier prix du roman de la ville d’Ambronay, et dont le Magazine Littéraire dit :

« Le récit frappe par sa limpidité et magnifie un singulier chemin de soi. »

Est-ce que vous pourriez nous dire comment s’articulent vos deux vocations, plus précisément peut-être :

Que trouvez-vous dans la peinture que l’écriture ne vous donne pas ?

En quoi l’écriture s’impose-t-elle à une personne qui, très jeune, a été fascinée par un mode d’expression sans parole ?

Michèle Hien : Je ne me définis pas  comme peintre, ni comme écrivain, parce que  je donne à ces termes une importance que je ne m’accorde pas, qui ne me correspond pas. Les écrivains m’ont toujours impressionnée. Pour l’instant, je suis quelqu’un qui écrit, et je suis également quelqu’un qui peint, encore que depuis que j’écris davantage, j’ai un peu cessé de peindre, mais j’ai l’intention de m’y remettre.

Je pense que les deux modes d’expression m’ont été un besoin, dès l’enfance. Dès l’enfance, j’ai éprouvé le besoin des couleurs et de la lumière. J’observais les arbres, les fleurs, avec la question qui s’imposait à moi : comment garder cela ? Comment le reproduire ? Comment faire passer cet émerveillement ?

Cette question m’a suivie et  j’ai essayé, plus ou moins toute seule, de trouver des moyens de faire passer cet émerveillement avec mes pinceaux, avec mes couleurs.

Pour l’écriture, les livres m’ont intéressée dès que j’ai su lire. J’ai été une lectrice assidue, mais en même temps, une lectrice très simple. Je n’avais pas énormément de livres à ma disposition, donc j’ai découvert assez tardivement la littérature, et avec une âme  de midinette : j’étais intéressée par les histoires, par les personnages.

Peu à peu, je me suis aperçue que ce qui me travaillait, c’était ce qui dans un livre faisait écho à mes propres sensations, mes propres émotions. Quand je retrouvais dans un personnage quelque chose que j’avais moi-même ressenti, il y avait là un moment formidable de joie extrême qui faisait que ce livre avait un prix pour moi. Parfois, j’ai des livres auxquels je me suis attachée simplement pour quelques phrases. Quelques phrases d’un bonheur absolu parce que d’un seul coup, il y avait résonance.

Je pense que c’est ce qui relie peut-être ce goût pour l’écriture et pour la peinture : c’est le moment où d’un seul coup  on trouve avec la touche juste la lumière attendue, et le moment où on trouve avec la phrase juste l’adhésion à l’instant, l’expression précise d’une sensation, d’une émotion.

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Devant La Fresque des Lyonnais, hommage aux lyonnais(es) d’hier et d’aujourd’hui : Bertrand Tavernier, Frédéric Dard, Bernard Pivot, côtoyant Louise Labé, Juliette Récamier, Antoine de Saint-Exupéry, les frères Lumière, L’abbé Pierre, Joseph-Marie Jacquard… ils sont tous là, les illustres artistes, inventeurs, scientifiques, explorateurs de la cité des Gaules.

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R : Vous dites vous même, concernant votre parcours de peintre, qu’il s’est poursuivi au fur et à mesure de rencontres, à commencer par la rencontre avec un voisin peintre qui était sourd-muet.

Avez-vous eu, côté écriture cette fois, des rencontres décisives ?

M H : Pour l’écriture, je me suis mise à écrire à l’âge de quinze ans grâce au Journal d’Anne Franck, que j’avais lu. Cette jeune fille m’avait révélé des choses de moi-même que je vivais mais que je n’avais pas encore énoncées en moi-même, auxquelles je n’avais pas encore donné de nom.

Ainsi, j’ai découvert qu’en  fait, on pouvait écrire, non pas des histoires inventées mais des choses qui venaient de soi, et que ces choses permettaient de se connaître soi-même. Ce livre a été déterminant. Après cela, j’ai décidé d’écrire mon journal, et je n’ai jamais cessé.

Donc ça, ça a vraiment été mon entrée en écriture. Grâce au Journal d’Anne Franck.

Après, il y a beaucoup de lectures qui ont été importantes pour moi, des écrivains que j’ai suivis, que j’ai aimés. Mais j’entendais parfois des personnes répondant à des interviews qui disaient :

« Ce livre a changé ma vie, ce livre a été à la base d’une découverte fondamentale pour moi. »

Et j’avais beau réfléchir je ne trouvais pas cela en moi. Il n’y avait pas un livre particulier que je voulais garder comme livre de chevet, qui soit le livre définitif qui aurait changé ma vie.

Il a fallu que j’attende  un certain nombre d’années pour enfin rencontrer ce livre. C’est un livre de Charles Juliet, sur lequel je suis tombée par hasard parce que c’était au programme du bac et que j’avais un élève qui étudiait ce livre. C’est un livre dont le titre est Lambeaux. Dès les premières lignes, dès les premières pages, il m’a frappée. La netteté, la clarté, l’absence de distance par rapport à la réalité. J’étais dans la réalité, qui était en même temps la réalité visuelle, concrète, et la réalité interne. Et cette réalité, exprimée avec une grande sobriété, une grande simplicité, était d’autant plus frappante qu’elle était simple.

Ce livre a vraiment changé ma vie parce qu’après j’ai lu toute l’œuvre de Charles Juliet, et précisément son journal, et que ce journal m’a permis d’évoluer énormément, de comprendre tout ce qui faisait barrage en moi, tout ce qui faisait blocage, tout ce dans quoi je m’enfermais, qui m’empêchait d’évoluer.

Et je peux dire « Voilà, j’ai une œuvre de chevet, c’est l’œuvre de Charles Juliet ».

R : Avant même qu’elle soit pour vous œuvre de chevet, vous saviez qu’il écrivait son journal aussi ?

M H : Pas du tout.

R : Donc, c’est une coïncidence. Il se trouve que vous écriviez votre journal et que lui est un grand diariste (auteur de journal intime – Larousse 2009).  Et vous l’écrivez depuis cette période sans interruption ? Depuis l’âge de quinze ans ?

M H : Sans interruption oui. Il y a eu une époque où, mère de famille, j’avais l’impression d’être un peu arrêtée dans ma recherche, dans mon avancée, d’avoir échoué dans cette envie d’écrire et peindre. Cela se ressentait dans mon journal qui n’était plus un journal d’idées, qui n’exprimait plus rien, qui n’avançait plus, mais qui racontait un petit peu ce qui se passait. Je me suis lassée de raconter. Parler des enfants, c’était très bien, mais il fallait aussi nourrir mon écriture d’idées  et ça, je ne le faisais pas. J’ai décidé d’arrêter. Je n’ai pas pu. Mais j’ai ralenti. Et ce ralentissement m’a obligée à l’écrire sous une autre forme, sous une forme plus synthétique.

Donc je suis repartie sur de nouvelles bases. Voilà, à cette époque-là j’ai moins écrit, mais je n’ai jamais complètement arrêté.

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« Retour aux sources… » devant l’entreprise d’imprimerie Gutenberg XXIième siècle, peinte au rez de chaussée de la fresque de la Bibliothèque de la Cité, oeuvre monumentale de 400 m2 célébrant la littérature.

Les Editions Lyonnaises d’Art et D’Histoire ont publié un livre qui retrace l’aventure de cette fresque réalisée par les artistes du collectif lyonnais LA CITE DE LA CREATION.

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R : On peut dire sans se tromper je crois que vos tableaux montrent des regards contemplatifs sur le monde. A contrario, votre récit, La Délouicha, qui se noue autour d’une drame d’une vie : le drame de la non parole, montre une auteure révoltée, dont les mots frappent sans concession.

Vivez-vous l’écriture comme une activité par laquelle, comme poussée dans vos retranchements, vous dites non à la bêtise, à l’injustice, à la paresse morale ?

M H : Quand on a envie d’écrire, il y a forcément toute cette révolte et ce refus, à la base de la pensée, de l’élan. Il me semble qu’on ne peut pas avoir envie d’écrire sans avoir eu envie également de réagir contre l’injustice, contre la bêtise, contre la frivolité. Voilà. Mais après cela, l’écriture n’est pas non plus un tract. Ce n’est pas un papier qu’on va lancer en disant : « Regardez comment on doit penser, regardez comment on doit se révolter. » Je n’aime pas l’écriture qui désigne quelque chose en disant : « Voilà comment vous devez penser. »

Il me semble que le fait de dire ce qui est, la simple description de la réalité, permet de prendre conscience de cette réalité, et libres aux lecteurs de s’indigner, ou de ne pas s’indigner.

Le lecteur est libre. Si le livre donne la réalité, c’est au lecteur de se faire sa propre opinion et de se dire voilà, c’est révoltant, c’est indigne, c’est pathétique, c’est dommage.

J’ai du mal avec la littérature choc. Il me semble qu’au contraire, plus on avance dans la neutralité, plus le message a des chances d’être fort et percutant.

R : La Délouicha est une petite personne habitée par la rage de vivre. Elle est intelligente, sensible, et parvient au miracle de s’en sortir, d’acquérir une indépendance, d’atteindre la dignité.

Il a été dit de votre récit qu’il « magnifie un singulier chemin de soi ».

Je lui trouve pour ma part une dimension universelle à votre Délouicha.

Une dimension universelle en tant qu’héroïne bravant l’adversité, mais pas seulement : en tant qu’être exclu de la parole, comme peuvent l’être toutes les personnes, hommes, femmes, enfants, à qui la parole n’est pas donnée.

Avez-vous écrit votre récit en ayant l’idée de toutes ces personnes que la Délouicha peut représenter ?

M H : Non, j’ai écrit mon récit en voulant ne pas trahir cette histoire qui m’avait été donnée. Cette personne que j’avais rencontrée m’avait raconté sa vie pendant de longues semaines, une fois par semaine. Je prenais des notes. Elle me racontait ce qu’elle avait vécu. On pleurait, on riait ensemble.

Et ma seule idée à l’époque, c’était de ne pas trahir ce qu’elle m’avait apporté.

J’ai écrit une première version qui retraçait exactement sa vie (il fallait que je remette dans l’ordre bien sûr tous les évènements qu’elle m’avait donnés, et ça, c’était assez difficile parce que les souvenirs lui venaient dans le désordre : je remettais dans un ordre chronologique tout ce qu’elle m’avait donné).

Ce que j’écrivais était un témoignage.

Après, j’ai repris cette histoire-là, j’ai essayé de l’arranger un petit peu, mais c’était encore assez proche du témoignage.

Et puis j’ai mis ça dans un tiroir, j’ai laissé reposer, et puis au bout d’un an ou deux, j’ai ressorti cette histoire.  En la relisant, je me suis aperçue que certains passages me touchaient plus que d’autres. Et c’était simplement parce que l’écriture en était plus sobre, que j’avais pris une certaine distance, qu’il y avait une douceur. J’adhérais moins au personnage, mais en même temps, peut-être que je m’étais glissée également dedans. Je me suis aperçue qu’il fallait que je reprenne cette histoire, de cette façon là, en choisissant des passages.

Je ne voulais pas tout raconter, mais il fallait par exemple faire une ellipse de vingt ans pour montrer ce que cette femme  était devenue au bout de vingt ans en France, tout en faisant des retours en arrière permettant de savoir ce qui s’était passé durant ces vingt années.

C’est vrai que je n’ai pas pensé en écrivant à d’autres personnes. J’ai toujours essayé d’être le plus vrai possible par rapport à cette personne. Et ma grande peur c’était l’idée que quand je lui lirai ce livre, elle ne soit pas satisfaite, qu’elle se sente trahie, qu’elle me dise : « Non non, ce n’est pas ça, je n’ai pas ressenti ça, je n’ai pas vécu ça. »

Ma plus grande récompense a été qu’elle a réagi à chacune des pages que je lui lisais (je voyais qu’elle revivait son passé), et qu’à la fin, elle m’a dit : « Eh bien, tu étais dans ma tête ! ». Donc c’était ça.

Mais c’est vrai que je me suis aperçue qu’il fallait que j’écarte tout ce qui était anecdotique, tout ce qui avait trait à sa seule propre petite histoire, et que je montre à travers elle, que j’écrive à travers elle, des sentiments, des sensations, que moi, je pouvais comprendre, que moi j’avais vécus (même si heureusement je n’ai pas connu les douleurs qu’elle a connues), que je pouvais imaginer.

Et à travers ça, écrivant, je ressentais ce qu’elle avait vécu, et je pleurais en écrivant parce que à ce moment-là, je vivais ce qu’elle avait ressenti. Je crois que c’est à travers cette fusion à ce moment-là qu’on parvient peut-être à l’universel.

R : Il y a ce qu’on peut appeler sans hésitation un instant de grâce dans La Délouicha, un chapitre de quelques pages que vous avez intitulé d’ailleurs : « Un petit miracle ».

Pour évoquer cet instant sans le trahir, je ne vois rien de mieux, Michèle, que vous nous le lisiez,

Si je vous tends le livre à la bonne page, êtes-vous d’accord pour offrir ce cadeau aux lecteurs de notre site ?

M H : Avec plaisir.

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A écouter :

Interview dans les jardins de Fourvière

extrait : « Un petit miracle »

[Note : le fichier (6’31) est à télécharger pour l’écoute]

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La Délouicha, Michèle Hien

Michèle chausse ses lunettes et commence à lire, sur le livre que je lui confie, l’extrait que je convoite d’entendre, qui se trouve à la page 89 de son ouvrage La Délouicha.  Le récit prend vie autour de notre banc sur  lequel des promeneurs, en passant, jettent un œil intrigué.

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Un petit miracle

« Il a l’air découragé. Tout le monde parle de guérison, et que ce sera long, mais y croit-il encore ? Qui y croit ? Elle aimerait bien y croire, elle, ce serait plus facile pour elle, moins désespérant. Pourtant, quand il lui dit que pendant sa convalescence il l’emmènera en voyage sur la Côte d’Azur, qu’elle verra Nice, Menton, les pins d’Alep, la mer bleue sur fond de montagnes rouges et d’horizons mauves, elle y croit, et ce sera merveilleux.

Raconte-moi le bled, raconte-moi ton enfance.

C’est l’hiver. Les journées s’étirent lentement. Jamais le ciel n’a été aussi gris. On a l’impression que le temps n’avance plus. Elle a épuisé toutes les histoires qui ne parlent pas d’elle, ou si peu. Alors oui, elle va raconter. Elle est impatiente maintenant qu’elle est décidée. Elle a réfléchi la nuit dernière. Et pourquoi pas ? Plus rien maintenant ne distrait l’architecte de sa souffrance. La musique ne lui suffit plus, les livres l’ennuient. Mais quand elle parle il ne bouge plus, il ne pense plus à réclamer, le verre d’eau, l’oreiller, le rideau, il écoute, et son regard ne se détourne pas d’elle, jamais on ne l’a regardée aussi longtemps, aussi sérieusement. Son père peut-être.

Elle raconte les serpents dans la maison, l’âne, les chèvres qu’elle devait garder, les femmes et leurs bavardages, la guerre, la peur, la neige, le père disparu, la maison du juge, l’abandon, le travail, les coups, la Kabylie, le mariage.

Elle raconte tout, jour après jour, dans le désordre, comme ça lui vient, et jamais elle n’était allée aussi loin, jamais les souvenirs n’avaient été aussi frais, elle pleure, elle rit, elle se regarde et se demande comment elle a pu traverser tout ça.

L’architecte écoute avec attention. Il demande des détails. Elle suit son regard, perdu, indigné, effrayé surtout. Sa grande bouche semble marquée de tous les désespoirs.

Elle raconte enfin comment son père est mort.

Il y a deux ans. Elle a reçu un télégramme. Le père était à l’hôpital. Elle ne l’avait pas revu depuis sept longues années, depuis qu’à moitié aveugle il avait passé quelques mois chez eux, effrayé par les colères du mari, la protégeant de ses bras, la consolant de sa voix douce. Il n’y avait plus de flamme dans son regard, mais elle y trouvait la paix. Les enfants l’adoraient et voulaient rester auprès de lui au lieu d’aller à l’école. Il était reparti, le nomade, et elle s’était sentie très seule.

Quand elle est arrivée à l’hôpital, il était paralysé, comme absent. Toute une semaine elle est restée à lui tenir la main, à parler, à lui demander un signe, une pression des doigts, un grognement, un rien. Sans résultat.

Et puis la sonde a coulé. Il fallait changer son pyjama. Elle s’est faufilée entre le lit et le mur, et pour le soulever a pris l’autre main. La pression qu’elle a reçue l’a bouleversée. Il était encore là ! Pourquoi n’avait-elle pas trouvé plus tôt cette main vivante ? Elle a parlé, parlé, posé des questions, et la main répondait. Elle pleurait Mais le père était fatigué, il fallait le laisser.

Le lendemain matin il était mort.

L’architecte se tait longtemps. Si elle se laissait aller, elle poserait sa tête sur le drap, entre le flanc amaigri et le long bras fin, et elle finirait de pleurer son père, et les sept journées qui lui manqueront toujours.

Mais non. Jamais. Elle cherche quelque chose de drôle, elle raconte l’âne qu’elle essayait de monter et qui l’envoyait par terre chaque fois, malgré son obstination, et ses bagarres avec les garçons. Pour être comme les hommes. Libre. Elle rit en parlant de sa rage de gamine. L’architecte rit aussi.

Il aime rire. Elle, elle a un rire énorme, qui s’entend de loin. Elle aime les situations cocasses. Elle rit aux larmes, à s’en faire mal au ventre. Avec les vieilles dames déjà elle s’est aperçue qu’elle pouvait faire le clown. Elle trouve le mot qu’il faut, au bon moment, elle voit un visage s’éclairer. Quelque chose se passe, un petit miracle, les gens rient et c’est grâce à elle. Un merveilleux pouvoir. Elle a l’impression de toucher le point faible des autres, de découvrir leur fragilité, elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. Mais elle sait que cela fait du bien et elle se sent soudain forte et heureuse. Faire rire et pleurer de rire, c’est ce qu’elle connaît de meilleur.

Ils s’amusent beaucoup ensemble. L’arrivée de la chaise roulante a d’abord été une triste journée. Il acceptait mal de n’être plus assez fort pour traverser tout seul l’appartement. Ils ont transformé ces déplacements en parties de rigolade. Elle n’est pas adroite pour viser les portes, certaines sont trop étroites, il faut faire des calculs pour engager les roues, s’avancer en crabe, il lui suggère des solutions qu’elle comprend mal, et soudain, le comique de la situation leur saute aux yeux et le vieil homme les trouve dans le couloir écroulés de rire, incapable d’expliquer les causes de leur hilarité. Il les regarde de son air indulgent, mais il ne comprend pas, tout cela n’a rien de drôle à son avis, il se garde bien de le dire.« 

R : Merci Michèle. Est-ce un moment particulier de lire son propre texte ?

M H : Particulier, je ne sais pas parce que j’aime bien de toute façon lire à haute voix. J’ai commencé assez tôt à lire à une époque où ma mère avait mal aux yeux. Je lui lisais des livres entiers, et j’ai pris goût à la lecture à haute voix. C’est vrai que c’est très curieux de redécouvrir son propre texte en le lisant. Mais le plaisir est le même que celui que j’éprouve à lire un autre texte. C’est le plaisir de la lecture à haute voix en fait, qui apparaît là.

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Notre promenade dans les rues du Vieux Lyon nous conduit au coeur de la ville secrète où les cours et traboules, à l’architecture renaissance, sont vraiment très très belles.

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R : Je vais vous citer une phrase que vous allez reconnaître facilement et qui va m’amener à une prochaine question :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance.

Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés.

Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge. »

Voici des mots que l’on trouve dans le récit intitulé  Lambeaux de Charles Juliet, mais qu’on trouve également en ouverture de votre propre récit, La Délouicha.

Nous avons parlé tout à l’heure de votre rencontre décisive avec l’œuvre de Charles Juliet. J’ai envie de vous demander :

Vous souvenez-vous de votre lecture de Lambeaux ?

Y a-t-il un moment dans ce livre qui vous a particulièrement frappée ? Émue ? Révoltée ? Attendrie ?

M H : Dans Lambeaux, je pense que toutes les pages m’ont véritablement frappée, c’est un ensemble. Je me souviens avoir été bouleversée à la fin de la première partie quand on découvre que cette femme est morte de faim à l’hôpital psychiatrique.

Mais par ailleurs, il y a énormément de pages qui m’ont émue, notamment celles dans la deuxième partie dont j’ai tiré les phrases que vous avez citées.

Ces phrases montrent donc l’adulte Charles Juliet désirant parler de ses deux mères : celle qui l’a élevé, et celle qu’il n’a pas connu. Les deux étant des femmes très simples et n’ayant pas eu droit à la parole, n’ayant pas eu le pouvoir de la parole. Cela m’a bouleversée parce que je pense qu’effectivement, beaucoup de choses passent par la parole. Et si on ne sait pas qu’on a ce pouvoir là, si on ne sait pas en user, si on néglige aussi la parole, si on pense que ce n’est pas important, on passe à côté de beaucoup de choses. Et on passe à côté de beaucoup de choses qui sont possibles pour soi-même avec les autres.

Tout notre être passe en fait par la compréhension de nous-même à travers les mots qu’on s’accorde à se dire. Et cette parole, elle est d’abord une parole qu’on a avec soi-même.

La Délouicha, la personne donc qui a inspiré ce livre, est une personne qui aime parler, et qui s’est toujours accordée le droit de s’exprimer à elle-même, de se dire, et qui s’est sauvée par la parole, c’est à dire que elle aurait pu, enfant, devenir folle. Abandonnée par ses parents, esclave dans une famille où on ne lui parlait jamais. Elle aurait pu devenir une imbécile, une sotte enfin une demi-folle. Ça n’a pas été le cas parce qu’elle a sans arrêt prêté attention aux paroles des autres, écouté ce qui se disait. Et elle a gardé pour elle cette vérité en elle-même.

« Voilà ce que je suis, voilà où j’en suis, voilà ce qu’on m’a fait » : elle s’est parlée et certainement que c’est une façon de se sauver.

R : Est-ce qu’on peut dire en cela que La Délouicha est un livre d’espoir ?

M H : Ah oui, oui oui je pense que c’est un livre d’espoir. On le voit bien à travers  son  évolution. L’époque où elle apprend le français en travaillant est une façon pour elle de retrouver de l’espoir, de rencontrer des personnes, d’avoir une certaine estime de soi. La façon aussi dont elle aborde la connaissance des mots, de leurs sens. La façon dont elle dit que c’est une grande joie pour elle justement de posséder les mots. Elle a l’impression que c’est une richesse. Cela montre que même si la situation reste délicate, reste difficile, elle a ce pouvoir de communiquer avec les autres, ce pouvoir de se dire à elle-même, le pouvoir de raconter qui font qu’elle n’est jamais complètement perdue. Je crois qu’on est perdu si on n’a pas les mots, donc dans ce cas-là, on est perdu, on se laisse aller au désespoir, au sacrifice de soi-même. Si on ne sait pas dire, on frappe.

R : La Délouicha, quand elle trouve du travail,  va faire des ménages chez des personnes âgées ou malades, qui, en général, ont un beau langage et qui lui apprennent de nouveaux termes de vocabulaire, qui lui apprennent une certaine élégance de comportement.

Pour autant, c’est une activité difficile, faire le ménage, ce n’est pas forcément gratifiant, et elle, du fait du langage, elle est contente de pouvoir effectuer cette activité.

M H : Oui, effectivement. Alors ce n’était pas dans toutes les familles pareil, elle n’a pas toujours été reçue avec tact, mais c’est vrai qu’il y avait quand même généralement chez ces personnes une certaine élégance, un certain savoir vivre, une qualité aussi de calme, qu’elle ne retrouvait pas chez elle. Et elle observait cela, et elle ne l’observait pas seulement de l’extérieur, elle s’en imprégnait. Elle apprenait une façon de parler. Elle aimait bien qu’on lui dise après qu’elle parlait avec distinction. Elle voyait qu’on pouvait servir un petit déjeuner sur un plateau, enfin, ça, ça lui plaisait, et elle a beaucoup appris justement chez ces familles aisées, souvent aristocratiques, de la grande bourgeoisie lyonnaise.

R : D’ailleurs, il y a une partie, j’ai bien envie de la lire, qui me semble dire tout ça. En quelques mots, qui font mouche tout de suite :

« En pensant à ces vieilles dames qui l’attendaient et l’appelaient leur rayon de soleil. Ses grands-mères en quelque sorte. Leur langage était plus beau que celui de la rue. Il y avait toujours des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle se les faisait répéter, elle essayait de comprendre leur sens, leur usage. A la maison elle les enseignait aux enfants. Tous les jours, elle apprenait. Un dictionnaire ouvert. Elle s’en émerveillait. Les mots lui donnaient le sentiment d’exister, d’être vraie. Elle avait enfin la parole. Cette parole dont elle avait été privée dans son enfance. Seul son père lui parlait. Les autres ne s’adressaient à elle que pour l’insulter. Ou lui donner des ordres. Si elle avait survécu chez le juge, si elle n’était pas devenue folle ou complètement abrutie, c’est qu’elle n’avait pas cessé de se parler, de se raconter des histoires, de dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le coeur, se cachant souvent pour qu’on n’entende pas ses murmures. Cette habitude, elle l’avait gardée. On lui avait pris sa liberté, mais jamais sa pensée n’avait été captive. » (p. 120)

M H : Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça en fait.

R : Cet extrait est exactement le condensé de notre propos de maintenant en fait…

M H : Oui, tout à fait. Mais j’avais oublié que j’avais écrit ça.

R : Je vais vous citer une phrase, que vous allez sans doute reconnaître, et qui va amener à la question suivante :

« L’appartement semble transformé depuis cette naissance. Une douceur toute neuve l’habite, on ne fait plus de courants d’air, on n’entend plus claquer les portes. On parle bas, on se sourit… » (p. 139)

Lorsque vous avez écrit ces dernières phrases de La Délouicha, vous n’étiez pas encore grand-mère, mais vous avez eu trois enfants.

Avez-vous beaucoup aimé, et la regrettez-vous, cette période de votre vie durant laquelle vos enfants grandissaient à vos côtés ?

M H : Ah là là, je vais avoir la gorge serrée si je parle de ça.

R : C’est un peu vous là, cet amour maternel de La Délouicha qui accueille le bébé de sa fille avec, on le voit bien, le souvenir de ses petits. Il y a de très belles citations que j’ai relevées sur ses petits. Elle les embrasse dans le cou, ils sentent bon, il y a leur odeur du matin.

M H : Il est certain qu’elle est comme ça mais je me suis mise aussi dedans évidemment, et  j’avais la gorge serrée quand j’écrivais ces lignes parce que c’était  à  une époque où mes enfants étaient en train de quitter la maison les uns après les autres, et c’est une période difficile. Je crois qu’on ne se remet jamais de voir partir sa couvée.

Il y a toujours quelque chose qui fait que l’évocation de ces moments de plénitude, quand les enfants sont là et qu’ils rentrent le soir, c’est comme un membre qu’on a enlevé, c’est comme un membre qu’on a retiré, il manque quelque chose.

Donc c’est vrai que c’est une partie du livre que je ne peux pas relire ou évoquer sans être très émue.

R : Donc c’est aussi quelque chose qui vous rapproche, vous l’auteur de ce livre, de cette personne, La Délouicha, peut-être aussi de beaucoup de mères, de pratiquement toutes les mères ?

M H : Oui, je pense. Oui bien sûr. Oui, c’est ce qu’on a en commun. Et c’est vrai que c’est un cycle qu’on n’évoque pas toujours. On sait bien qu’on élève  les enfants pour ne pas les garder, on les voit évoluer, on se dit bon, voilà, ils vont partir, mais il y a toujours un moment où quand ça arrive, on se croyait prête et on s’aperçoit qu’on ne l’est pas tout à fait, que c’est une chose à laquelle il faut s’habituer.

R : Alors là aussi j’ai une très belle phrase  sur ce thème là, je ne résiste pas au plaisir de la retrouver et de la lire parce que je la trouve très forte par rapport à ça :

« Elle avait conscience alors que cela ne durerait pas. Elle ne se doutait pas que cela durerait si peu. » (p. 130)

M H : Là, c’est vrai que je parlais pour moi. Mais bien sûr qu’elle aussi, elle avait ce côté mère folle de ses enfants, très maternelle, ce qui est formidable chez elle puisque c’est une femme qui n’avait reçu aucun amour maternel, qui n’avait pas été embrassée, pas cajolée,  plutôt maltraitée. Parfois on reproduit ce qu’on a vécu, or elle, on peut  considérer son témoignage comme un témoignage de résilience. Elle a souffert mais elle n’a pas voulu transmettre cette souffrance à ses enfants. Elle, les a aimés, cajolés, embrassés.

R : Avec ses qualités mais avec ses faiblesses aussi. Elle n’est pas coléreuse, mais impulsive.

M H : Ah oui,  elle est très impulsive.

R : « Tigresse. Mère tellement mère depuis tant d’années. » (p. 112)

C’est vraiment la mère avec les aléas du quotidien. On peut souligner aussi son rôle d’autorité, parce qu’elle a une autorité terrible. Elle fait régulièrement la morale à ses enfants. Elle leur dit il faut travailler à l’école, il ne faut pas toucher à la drogue, il faut être poli. Et quand son fils vole un peu d’argent à la maison, elle l’emmène chez les gendarmes. On a vraiment l’impression que c’est par l’autorité de cette mère que ses enfants ont réussi à s’en sortir.

M H : Oui, elle était intransigeante, et cette histoire d’emmener son fils chez les gendarmes et de leur demander de le tenir en détention une heure ou deux, ça, ça m’avait bien fait rire.

R : Nous allons nous quitter tout à l’heure aux alentours de 17 heures afin que vous soyez rentrée pour retrouver un de vos élèves à qui vous donnez des cours de français. Est-ce important pour vous ce travail vous donnant à transmettre le bonheur de la langue ?

M H : Ah oui, c’est très important. Je crois que j’ai toujours eu le goût de la transmission, de la pédagogie. J’aime bien expliquer, j’aime bien trouver des petits trucs pour faire comprendre.

Depuis quelques années, je donne des cours particuliers à domicile et ça me permet d’avoir une relation individuelle avec chaque élève et donc de lui apporter une compréhension adaptée juste à son niveau, à ce qu’il attend. Ça me permet surtout aussi de rattraper souvent ce qui manque dans les cours de français, c’est à dire l’enthousiasme. On considère maintenant souvent l’enseignement du français comme l’acquisition d’une technique et non pas l’approche du sens. Or, pour moi, la littérature c’est d’abord l’approche du sens. Après, savoir ce qui se passe sous le capot de la voiture, c’est moins intéressant que de juste savoir la conduire. Si on sait déjà bouger à travers un texte et comprendre ce qu’il dit, c’est beaucoup plus important que de savoir comment ça a été fait. Quand on mange dans un restaurant, on ne va pas dans la cuisine voir comment ça a été fait. Et ça c’est un petit peu la tendance actuelle de l’enseignement. Donc il me semble qu’il y a là quelque chose à transmettre, et j’ai vraiment du plaisir à voir que les élèves d’un seul coup sentent arriver l’idée, le sens, que ça leur parle, qu’il y a écho. Et quand je vois leurs yeux briller, que certains trépignent sur leur chaise, je suis vraiment comblée de joie, c’est un très beau moment.

R : Alors vous avez vos petits trucs ? Comment faites-vous s’il y a un enfant qui est un peu fâché avec le français ? Est-ce que vous parvenez à l’aider ?

M H : Je ne dis pas que je réussis à cent pour cent, mais je cherche. Je cherche jusqu’à ce que je trouve le moment où d’un seul coup, il porte une attention aux textes qu’il n’a pas porté jusqu’à présent.

Ce qui est dommage, c’est que souvent, on propose aux élèves des textes qui sont très éloignés de leurs préoccupations. Je ne dis pas qu’il faut prendre des textes contemporains, ça n’a rien à voir, parce que si on étudie certains textes, de Pascal ou de Montaigne, ou de Rousseau, il y a des idées, des émotions qui peuvent nous frapper. C’est vraiment toujours contemporain. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours ces textes- là qu’on propose.

R : Ce sont plutôt des textes justement contemporains ?

M H : Ce sont souvent des textes qui sont plus dans ce que je réfutais tout à l’heure, la critique :

«  Regardez comme la société marche mal, regardez comme cette société-là était injuste.»

Pour moi, la littérature n’est pas critique, elle est plutôt adhésion. Elle est adhésion à la vie. Et si on adhère, eh bien forcément, il y a des choses qu’on refuse. L’adhésion impose des choix.

Mais maintenant il y a une tendance à dire voilà, ce texte c’est un refus, c’est une critique, et l’unanimité dans la critique me paraît tellement négatif, tellement dommageable pour des élèves qui ont besoin d’admirer, qui ont besoin d’aimer, qui ont besoin de s’identifier, et qui ne retrouvent ça nulle part dans ce qu’on leur propose à lire.

R : Parfois, vous enrichissez le programme ?

M H : Oui, j’essaie de leur lire des textes en plus, de dire :

« Voilà tu vois ça d’accord, on l’étudie, mais la littérature c’est aussi ça. »

Évidemment, on travaille sur les textes du programme, surtout quand on prépare le bac, mais il est toujours possible quand même de montrer tout ce qui a été écrit dans un siècle et de dire voilà, il y a ça, et voilà ça, ça parle, et voilà comment ça parle.

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Michèle, qui créait des saynètes de marionnettes pour faire plaisir à son jeune frère, fabriquait des personnages et leur donnait vie par le biais d’histoires, comme le faisait Laurent Mourguet ( 1769/1844), le papa de Guignol.

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R : Nous avons parlé de votre activité de peintre, de celle d’écrivain, de celle d’enseignante.

Parvenez-vous, malgré un emploi du temps qu’on imagine aisément bien chargé, à consacrer du temps à la lecture ?

M H : Je ne peux pas me passer de lecture. C’est indispensable. C’est une nourriture quotidienne. Il n’est pas nécessaire d’y passer beaucoup de temps mais j’ai besoin de mes trois repas de lecture par jour. Bon, il arrive que je ne puisse pas lire la journée et que je ne lise que le soir, mais je ne peux pas imaginer une vie sans lecture. J’aurais une impression de vide, de désert. J’ai besoin de me nourrir des mots des autres.

Alors depuis quelques années, je suis devenue plus exigeante. C’est à dire que je me nourris moins de romans qu’auparavant. Avant, j’avais vraiment un goût pour le roman, l’histoire, l’attachement à des personnages.

Bien sûr que j’ai beaucoup aimé les romans russes, les romans de Stendhal. J’ai lu beaucoup Giono. Et c’est vrai que depuis quelques années, et peut-être après avoir écrit La Délouicha, j’ai eu besoin de lectures plus nourries, davantage nourries par la réalité. Donc des lectures de journaux intimes, des lectures de correspondances, des lectures d’autobiographies : des écritures qui se nourrissent de la réalité vécue. Et là, c’est vrai que d’un seul coup, j’ai découvert des choses merveilleuses. Il y a L’histoire de ma vie, de George Sand. Il y a sa correspondance avec Flaubert qui est magnifique. Il y a le Journal de Etty Hillesum, qui est d’une richesse incroyable,  parce que tout ce qu’on peut vivre comme vie intérieure a été découvert et vécu par cette jeune femme, dans un laps de temps de deux années avant qu’elle soit envoyée en camp de concentration, et donc mise à mort par les nazis. Mais elle a tout connu et tout exploré, et tout exploré dans l’acceptation, c’est à dire que c’est d’une hauteur de vue, c’est merveilleux

R : Avez-vous remarqué Michèle que en citant des œuvres qui se rapprochent de la réalité, vous avez cité des auteurs femme : George Sand, Etty Hillesum. Est-ce que la femme serait plus proche de ça, de la réalité intime ?

M H : J’ai lu récemment l’autobiographie, ça s’appelle Lettre au Greco de Nikos Kazantzakis, donc c’était un homme, et qui raconte sa vie, qui la revoit. Il ne la raconte pas en détail mais il montre comment sa vie a été guidée par un appel à toujours se transcender, à toujours aller vers le haut, à être meilleur, à chercher, à trouver l’idée qui lui permettra de comprendre le monde.

J’aime beaucoup par exemple aussi Tchékhov. Mais Tchékhov a une sensibilité qui peut-être se rapproche aussi de la sensibilité féminine. Dans ses nouvelles, dans ses pièces, il y a quelque chose qui me bouleverse.

Je viens de découvrir le livre d’une femme qui s’appelait Olive Schreiner, et le titre du livre unique qu’elle a écrit c’est L’histoire d’une femme africaine. Ce livre a été écrit à la fin du XIXième siècle en Afrique du Sud. Olive Schreiner était donc une fille du bush, et elle a écrit ça à vingt cinq vingt six ans. C’est un livre qui ne ressemble à rien d’autre et qui m’a vraiment enthousiasmée. Il donne à lire tous les questionnements que l’on peut avoir lorsqu’on est enfant par rapport aux adultes : toutes les vérités qu’on nous assène et que l’on met à distance, qu’on essaie de comprendre, toute les émotions qu’on peut avoir. C’est raconté d’une manière un peu simple et naïve, et on ne dirait pas que ça a été écrit au XIXième siècle. Ça pourrait avoir été écrit hier, c’est très surprenant. Et c’est un roman, ce sont des personnages.

R :  Cette personne a écrit ce roman et par la suite, elle a arrêté d’écrire ?

M H : Après elle a écrit encore un peu. Il y a un de ses manuscrits qui a été perdu, et puis un autre qui a été publié mais qui a eu moins de succès. Ça a été vraiment une autodidacte qui a tout créé d’elle-même. On peut dire que c’est un livre sorti du silence parce que tout ce qu’elle a trouvé à dire, elle l’a sorti de sa propre parole. Elle l’a fouillé, réfléchi, mais elle ne tient ça de personne d’autre. Et c’est d’une violence, d’une beauté, d’une force extraordinaire.

R : Alors vous nous le conseillez ?

M H : Ah oui, je le conseille.

R : La Délouicha retrace la vie d’une amie à vous, originaire d’Algérie, qui a beaucoup souffert d’être illettrée. Vous m’aviez confié avoir entrepris le récit de la vie d’un ami, d’origine étrangère, qui lui, connaît des problèmes d’identité.

N’avez-vous pas le sentiment, en relevant le défi de permettre à vos amis l’expression de leur vie, d’avoir trouvé exactement où était votre voix d’écriture ?

M H : Je ne sais toujours pas ce qu’est ma voix. Et j’ai l’impression que c’est à commencer, que ce que j’ai à dire est encore à venir également.

Ensuite, les livres qu’on écrits ne sont pas forcément des choix rationnels, des choix volontaires. Ce qui m’a amené à La Délouicha, ça a été cette rencontre, cette conversation qu’on a eue. Par ailleurs moi j’écrivais des petits romans, et je pensais davantage à faire aboutir mes romans plutôt que ce récit, et c’est ce récit qui, par sa puissance, par sa force, s’est imposé à moi.

La rencontre avec cet ami d’origine palestinienne c’est pareil, c’est son histoire qui s’est imposée à moi et peu à peu, c’est l’idée également de la rencontre que j’ai voulu explorer dans le récit que j’ai entrepris là : comment on peut aborder le mystère de l’autre. C’est à dire qu’on rencontre une personne, alors ça va durer un quart d’heure, ça va durer deux heures, on peut la revoir, on peut correspondre, on peut devenir ami. Mais qu’est-ce que cette personne représente ? Dans quelle circonstance on la voit, qu’est-ce qu’on apprend sur elle ?

C’est par ce biais là que j’ai voulu aborder ce récit : il y a l’histoire de cet homme, de sa famille, il y a tout ce qu’il me raconte, mais il y a également les circonstances autour de la rencontre, il y a les rues de Berlin qu’on parcourt ensemble, il y a les rues de Lyon. Il y a ce que je vois à ce moment là.

En même temps, également, je voulais faire apparaître mes réactions à ce qu’il disait. La connaissance, c’est sans cesse ce va et vient entre deux personnes, et ce va et vient, il est constitué de choses qui viennent par la parole, mais également par les gestes, par les regards échangés, par la qualité de présence qu’on a, par l’attention qu’on porte à l’autre.

Ça vient aussi parfois des malentendus qu’il peut y avoir, des méprises. Comme j’échange avec cet homme en anglais, que mon anglais n’est pas parfait, il peut y avoir des moments où j’ai du mal à comprendre ce qu’il veut me dire. Donc l’approche elle est… On tâtonne, et ce tâtonnement, j’aime bien montrer ça en fait. C’est plutôt cette aventure que j’ai envie de montrer, c’est ce tâtonnement vers l’autre, ce qu’on en retire, ce que ça nous apporte, et donc c’est une sorte de road movie de la rencontre.

R : Alors Michèle, on a hâte de lire cet ouvrage, hâte qu’il soit publié. On suivra l’affaire de près.

M H : Merci.

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Michèle s’est promenée dans Lyon avec l’ami dont elle recueille l’histoire pas plus tard que la veille. Depuis qu’elle a fait sa connaissance, elle a beaucoup progressé en anglais, qui est la langue utilisée pour leurs échanges. On a hâte de vivre cette nouvelle rencontre, de découvrir cet ami dont on sait juste qu’il est étranger, et qu’il choisit avec soin ses cartes postales…

Alors, à très bientôt Michèle, et au plaisir de retrouver votre plume, car sachez-le, nous vous attendons !

Réjane

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D’autres chemins vers Michèle Hien :

* Lire le roman de Michèle Hien : La Délouicha

delouicha

* VOIR Les peintures de Michèle Hien.

* Sur le site Le choix des libraires : où l’on entend aussi la voix de Michèle Hien.

* Sur le site « Zone littéraire »

Vous avez dit « Anthologies » ? Rencontre avec Christian Poslaniec

* Le jardin

* Interview à l’étang

* Chez l’écrivain : son bureau

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Christian Poslaniec, à qui l’univers du conte est familier, vit au cœur d’une nature de conte de fée

Un auteur a besoin de calme pour travailler, de sentiers pour se dégourdir les jambes, et, si possible, s’ il est passionné de pêche, d’étangs pour aller taquiner le goujon.
En acquérant, en 1990, une ancienne ferme au nord-ouest du Mans, dans la Sarthe, l’écrivain et fervent pêcheur Christian Poslaniec savait ce qu’il faisait.
A une heure de train de la capitale, la région d’adoption de ce Parisien reconverti répond idéalement au besoin de nature et de tranquillité d’un professionnel de l’écriture très demandé.

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Interview au bord de l’étang

Réjane : Christian Poslaniec, les poèmes que vous écrivez font l’objet de recueils que vous avez publiés tout au long de votre parcours. Ce parcours, qui a débuté en 1973 avec Les oiseaux étranglés, édité chez Chambelland, se poursuit, puisqu’au mois de novembre 2008, vos lecteurs ont eu la chance de découvrir un nouveau recueil de poèmes : Comme une pivoine .
En observant votre bibliographie, on remarque quelque chose. On remarque que votre chemin poétique est ponctué d’un autre type de livres appelés ANTHOLOGIES.
Vous avez publié une anthologie de poésie en 1975 : Le coffret d’Aladin,
en 1981, vous publiez  Poèmes vitraux ,
en 1985,  Poètes contemporains ,
en 1993, Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie .
Enfin, au mois de février 2009, arrive dans les bacs : En rires , une superbe anthologie de poésie publiée aux éditions Seghers.
En comptant cette publication, et en additionnant :
– les œuvres que j’ai citées,
– celles que je n’ai pas citées,
je le constate : vous voici pour la treizième fois papa d’une anthologie de poésie.

Christian Poslaniec, racontez-nous : qu’est-ce qui motive un poète à être l’auteur de livres dont les poèmes ne sont pas de lui ?

C P : Le plaisir. Je ne pense pas qu’on puisse séparer ses productions des autres. On écrit parce qu’on lit, quelque part. C’est intimement lié. Je ne connais pas d’écrivains qui ne soient pas de grands lecteurs. Je ne connais pas de poètes qui ne connaissent pas par cœur tous les autres poètes. Enfin, j’exagère en disant ça, mais c’est quelque chose de ce genre.

Pour ma première anthologie,  Le coffret d’Aladin, ça partait d’un constat pédagogique de l’époque. J’étais prof à l’école normale, de français, et de pédagogie, et je n’arrivais pas à trouver, pour aider les étudiants, des poèmes pour les enfants que je trouve… des poèmes. Il y avait des tas de cucutries, il y avait des tas de choses, qui étaient calquées sur des comptines (les comptines traditionnelles, je suis pour, mais les trucs fabriqués exprès pour ça, je ne suis pas aussi pour). Si bien que j’en suis arrivé à chercher, parmi les recueils qui ne sont pas pour les enfants, des poèmes que les enfants puissent lire. Et alors je m’étais fait une anthologie comme ça (ça a pris un an), une anthologie de textes connus mais pas publiés pour les enfants. Et il se trouve que lors d’une négociation avec un éditeur, je lui ai parlé de ça. Il m’a dit que ça l’intéressait, si bien que ça a été ma première publication (à L’école des loisirs) en poésie. Elle a d’ailleurs eu un gros succès. On parle même de la rééditer. Je l’ai relue, ça tient toujours la route. Ça n’a pas vieilli forcément, parce que c’est des poèmes du fonds je dirais, même s’ils ne sont pas connus du grand public.

Ensuite, faire des anthologies, je dirais que ça s’entremêle avec lire de la poésie pour soi, lire des poèmes à des enfants quand on travaille avec eux en classe, quand on fait des interventions, inventer de la poésie avec eux, faire sa propre poésie. Tout ça c’est tellement intimement lié que bon, je n’ai jamais fait véritablement la différence. La seule différence que je fais c’est que je ne mêle pas mes poèmes à mes anthologies, la plupart du temps. C’est arrivé une fois mais d’une façon générale, j’estime qu’on ne peut pas être juge et partie.

R : En rires, votre nouvelle publication, est une anthologie présentant des poèmes du rire. Vous êtes-vous amusé à la composer ?

C P : Énormément. Mais il faut dire qu’en fait, c’était la troisième anthologie que je faisais en relation avec Le Printemps des poètes. La première s’appelait Duos d’amour. Le thème était l’amour, il y a deux ans. Celle d’après s’appelait :  Je est un autre, en fonction du thème, et là, le thème du Printemps des poètes c’était « En rires ». Ce n’est pas le titre que j’avais donné au départ à l’anthologie. Dans mon idée, c’était : Les sept rires de l’arc en ciel, mais c’est évidemment un peu plus puéril que En rires avec un rire au pluriel. Et alors ce qui est drôle, c’est que j’avais dit : « Ce qui marcherait actuellement (étant donné que la poésie est de nouveau lue, il y a de nouveaux lecteurs de poésie), ça serait quelque chose qui serait drôle ». Et du coup, j’avais commencé à composer une anthologie du rire avant de savoir que ce serait le thème du Printemps des poètes. Donc je me suis bien amusé à la faire, effectivement. Après, je l’ai un peu modifiée en fonction des demandes et des discussions qu’on pouvait avoir, mais c’est vrai que c’est très drôle.

Et ce qui est encore plus drôle, c’est de la faire découvrir. On a déjà fait ça trois ou quatre fois dans différents lieux. On fait ça à deux voix. Là, on l’a fait Samedi dernier par exemple à Paris, dans un restaurant qui s’appelle l’Apostrophe, dans le treizième, près de la place d’Italie. Il y avait une dizaine de tables avec des convives, et ils ont vraiment ri aux éclats. On leur a fait un florilège simplement de ce qu’il y avait dans l’anthologie. Rien que de lire les poèmes, c’est un vrai plaisir. J’ai autant de plaisir à les faire découvrir qu’à les découvrir moi-même.

R : Votre prochaine anthologie pourrait être une anthologie de poèmes de femme ?

C P : Oui.

R : Ça ne vous dérange pas l’idée de sélectionner des poèmes de femmes particulièrement ?

C P : Parce que ce sont des femmes ? Parce que vous trouvez qu’elles sont moins bonnes poètes, c’est ça  ?

R : Non mais justement, est-ce que ce n’est pas une sorte de discrimination positive de trier des poèmes de femmes exclusivement pour un recueil ?

C P : Moi, je trouve que c’est de la justice sociale, ce qui est tout à fait différent, à l’échelle historique.

Je vais revenir sur l’anthologie. Il y a très longtemps que je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup de mal à trouver des poèmes de femmes contemporaines, donc j’ai fait une anthologie, il y a trente ans de ça, qui s’appelait : Poèmes de femmes du temps présent (pour la Bibliothèque du Travail du Second degré, dans le mouvement Freinet).

J’étais content de trouver des poèmes de femmes contemporaines, c’est à dire vivantes, alors qu’on est toujours en train de chercher des poèmes de poètes morts.

Ensuite, j’ai publié l’anthologie Duos d’amour. Le titre provient du fait que j’ai mis en regard de chaque poème d’homme un poème de femme, et je les ai fait dialoguer. Voilà, ça, c’est la norme. Ça devrait être la norme. Sauf que, j’ai lu quelques petites centaines d’anthologies : les femmes sont représentées à dix pour cent à tout casser. Je ne trouve pas ça bien. Alors du coup, ça ne me gêne pas de rechercher une anthologie avec uniquement des poèmes de femmes. Je trouve que c’est une façon de rétablir la justice par rapport à toutes ces anthologies qui les ont ignorées. Forcément, il faut les chercher. On ne les trouve pas dans les autres anthologies.

J’ai quelques milliers de recueils que les poètes eux-mêmes m’ont envoyés au fur et à mesure depuis quarante ans. Donc quand je fais une anthologie, je commence par tout relire, tout ce que j’ai chez moi. Et je découvre à chaque fois des beaux poèmes. J’ai en particulier pas mal de poèmes de femmes, de recueils de poèmes, qui sont totalement inconnues. En revanche, puisque tout à l’heure vous avez parlé de l’anthologie En rires, eh bien, j’ai eu un mal fou à trouver quelques poètes femmes rigolotes. Ça a été une gageure. Pour une fois, il n’y a pas plus de dix pour cent de poèmes de femmes dans cette anthologie.

R : Y a-t-il des points communs (de motivation, de démarche, de savoir-faire ou autre…) entre composer une anthologie de poésie et écrire un recueil de poèmes ?

C P : Je ne crois pas.

R : Ce n’est pas du tout la même démarche ?

C P : Non, ce n’est pas la même démarche, mais en revanche, c’est la même durée : dans les deux cas, ça me prend un an à peu près. Ce qui est long dans une anthologie, c’est de trouver l’or dans la gangue, c’est à dire lire mille poèmes pour en trouver un. Un qui corresponde à une idée encore assez vague du projet final parce que, si on s’enferme au début, si on fait des catégories trop strictes, des choses comme ça, c’est fini. Ça va être une anthologie qui marche au pas, mais qui ne sera pas ouverte. En revanche, dans un recueil de poèmes, ça démarre d’envies. Alors pour moi, c’est des envies diverses, en fonction de mes rencontres, en fonction de bribes que je peux écrire sur mon petit carnet, de ce que je mets dans mon frigidaire à poèmes : quelques phrases, quelques vers, une image etc…

Chaque bribe correspond à un bout de vécu, à une émotion, à du ressenti, à une transformation d’émotions en mots. Et ensuite, quand je commence à travailler dessus pour faire un recueil, la difficulté, c’est de trouver une cohérence. La cohérence, elle passe par moi, elle existe par moi, mais ça ne fait pas forcément un recueil cohérent à lire pour quelqu’un d’autre. Or, je veux que les surprises de mes lecteurs soient à plusieurs niveaux, que ce ne soit pas seulement : « Ah ! J’aime bien ce poème, j’aime bien cette image ,  etc. ». Je veux qu’à un moment donné, ils se rendent compte que c’est un recueil, et que ce n’est pas une collection.
Alors ça ce sont des démarches totalement différentes.

R : Lorsque vous écrivez des poèmes, vous le faites en tenant compte du recueil en cours de réalisation ?

C P : C’est à dire que je ne publie plus de recueils spontanés depuis fort longtemps, donc j’attends une demande. Mon dernier recueil Comme une pivoine, était une demande d’une éditrice, une éditrice qui publiait une collection de poésie que j’appréciais beaucoup qui s’appelait Lo Païs d’enfance, qui est ensuite allée travailler Au Rocher avant de se faire jeter.

A un moment donné, j’avais effectivement un recueil de poèmes sous le coude pour enfants, que j’avais réunis par de fausses leçons (Leçon de coloriage, Leçon de vie, Leçon d’amour etc.) qui s’appelle Le chat de mon école marque toujours midi. Bon, ce recueil est paru. Le Rocher l’a épuisé, mais il ne l’a pas réédité.

Du coup, quand cette éditrice est allée chez un autre éditeur pour créer une collection, elle m’a demandé si j’avais un autre recueil, et comme j’avais quelque chose en train, là, j’ai mis les bouchées doubles, ça m’a intéressé. Mais je n’aurais pas publié ce recueil pour enfants si je n’avais pas eu une demande de quelqu’un en qui j’ai confiance.

R : Qu’est-ce qu’il y a selon vous d’intéressant pour le lecteur à ce qu’il découvre des poèmes dans le cadre d’une anthologie plutôt que dans le recueil d’un seul auteur ?

C P : D’abord, ce n’est pas le même projet effectivement. C’est à dire que le texte dans une anthologie n’a plus le même sens que le texte dans un recueil (un recueil normal : il existe des poètes qui publient tout à la suite, comme ça vient, et ils y arrivent, ce qui m’a toujours stupéfié). Ce n’est pas le même projet parce que dans une anthologie le texte a un autre sens que celui qu’il avait dans le recueil, automatiquement. Il a le sens que je lui donne, davantage, que le sens que lui donnait le poète, donc quelque part, j’ai trahi un peu le poète mais en même temps, je montre que son poème a d’autres facettes et qu’il peut être lu autrement. Et de ce point de vue là, je fais faire des économies de temps à quelqu’un qui ne connaitrait pas l’ensemble de la poésie et qui n’a pas besoin de lire tout ce que j’ai lu pour trouver ces perles, et qui lui va avoir en quelque sorte du plaisir qui est bien rassemblé. Je crois que c’est ça la lecture d’anthologie. C’est la garantie de trouver son plaisir à partir d’un thème qu’on apprécie.

J’ai fait plusieurs anthologies de nouvelles par exemple, à L’école des loisirs, et là, c’était un projet didactique en même temps : non seulement les gamins ne connaissaient pas le genre nouvelle, mais ils ne connaissaient pas les auteurs que j’avais envie de leur faire découvrir.

Alors j’ai commencé par trois anthologies de Maupassant. Après c’est devenu à la mode, on s’est rendu compte que Maupassant pouvait être lu par des gens assez jeunes. Pas tout, mais une bonne partie. Un des recueils s’appelait Histoires douces amères, qui était une façon de Maupassant de voir le monde. Le troisième recueil était les textes les plus classiques : on y trouve « La ficelle », des choses comme ça.

Après, j’ai publié des anthologies selon les genres que je voulais faire découvrir. J’ai une anthologie de textes policiers appartenant au sous-genre Crimes parfaits (ça s’appelle comme ça d’ailleurs). J’en ai une de science fiction, en me référant aux Étranges visiteurs, c’est le titre. Une du genre fantastique, une qui se trouve à la limite des choses qu’on n’arrive pas à classer. De même que j’ai fait des anthologies de textes du moyen-âge, pour faire connaître les fabliaux, après les avoir traduits, à des gens qui ne savent plus ce que sont les fabliaux, et que ça fait rire quand ils se trouvent face à ça. Donc, dans tous ces cas-là, il y a une intention didactique, et il y a une notion de partage, partage de la culture. Ça me paraît très important, le partage de la culture.

R : Votre nouvelle anthologie de poésie, En rires, est donc arrivée dans les bacs, comme je le disais tout à l’heure, au début du mois de mars. Cette œuvre possède une forme qui d’emblée, annonce la couleur : l’humour, c’est quelque chose de nuancé, le langage, c’est encore plus fin que ce que l’on croyait. Il me semble que En rires, en réunissant dans son écrin des textes de toutes les époques, et en leur distinguant des nuances d’humour, tout en présentant l’intérêt d’une anthologie, le dépasse.
Comment êtes-vous arrivé à ce résultat d’un livre qui, en plus de proposer des textes superbes, éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage ?

C P : Oups !

R : Êtes-vous d’accord avec ce que j’avance (que cette œuvre éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage) ?

C P : Je pense oui, parce que prendre conscience des nuances de l’humour, c’est une façon de prendre conscience effectivement des nuances du langage. L’humour, c’est un ton.

Admettons que nous soyons à la pêche par exemple. Si je vous dis : « J’attrape plein de poissons », ce n’est pas la même chose que si je vous dis : « J’attrape plein de poisson ! », ou si je vous dis : « J’attrape plein de poissons… ». Voilà trois nuances de langage qui sont fondées uniquement sur des intonèmes, sur le ton, et qui ont un sens différent.

Et c’est pareil pour l’humour. D’une certaine façon, l’humour donne ses clés en même temps que son ton. De là à transformer le ton en couleur, ça m’est venu à cause de plusieurs facteurs bien sûr. On dit toujours : l’humour noir. Mais l’humour noir s’oppose forcément à une toute autre forme d’humour.

Il y a un recueil d’un poète qui s’appelle  L’humour blanc. Alors je me suis demandé ce que c’est que l’humour blanc. Alors du coup, j’ai commencé à chercher qu’est-ce que ça pourrait être comme forme d’humour, et ça n’a pas été facile. L’humour noir par exemple, on ne l’a jamais défini. J’ai relu toute l’anthologie L’humour noir d’André Breton, où j’ai d’ailleurs trouvé peu de textes qui n’aient pas vieilli, j’en ai trouvé trois quatre seulement. Mais ça ne dit pas ce que c’est que l’humour noir.

Alors, quand je repense à « L’humour, c’est la politesse du désespoir. », je me dis, tiens, il y a peut-être quelque chose. Mais ce n’est pas exactement ça. C’est plus grinçant sans aller jusque là. Alors finalement, j’ai fini par définir une forme d’humour noir, c’est pour ça que toutes les parties sont sous-titrées.

Alors, je me suis posé après la même question sur l’humour rose, l’humour bleu, l’humour blanc, l’humour jaune. Ça existe l’humour jaune. Il y a un recueil aussi. Donc j’ai relu Les amours jaunes de Tristan Corbière. C’est pour ça que j’appelais ça : Les sept rires de l’arc en ciel au départ. Parce que ce sont des couleurs qui appartiennent à un même ensemble, qui est l’ensemble de l’humour, et les nuances, c’est les nuances de ton. Au départ je suis parti avec treize ou quatorze couleurs, pour voir, parce que je ne voulais pas limiter, c’est toujours la même chose, et j’avais même une non-couleur : l’humour transparent, l’humour où on ne sait pas si c’est de l’humour : « Est-ce qu’il plaisante, est-ce que c’est déclaratif ou humoristique ? ». Et puis j’ai éliminé certaines couleurs tout en éliminant des poèmes. J’ai cinquante poèmes.

Au départ, je devais avoir cent cinquante poèmes pour ma première sélection. Et puis, c’est en jouant sur les nuances que je me suis aperçu que petit à petit, j’ai vraiment réussi à définir les humours voisins. L’humour rouge par exemple, ça ne s’est pas imposé à moi comme l’humour de la colère au début. Ça pouvait être l’humour de l’amour comme en Chine, par exemple. Pour Bruno Doucey, c’était l’humour de la colère. Donc c’est comme ça que se sont construites les nuances, petit à petit.

Et après, le grand plaisir, ça a été d’apparier, quand j’ai réussi à trouver des parentés entre les poètes successifs. Alors là, c’est un vrai plaisir ! Par exemple, le fameux texte du « Hareng saur » (sec, sec, sec), de Charles Cros, j’ai réussi à l’apparier à un autre poème, surréaliste celui-là, de Jacques Baron, dont le titre est « Harengs saurs et poissons rouges » . Il y a forcément une parenté entre les deux. Alors je ne sais pas si c’est une réponse à l’autre ou quoi, mais ça m’intéresse de les rassembler et de les lire à la suite.

Il y a un poème sur Dieu d’Alain Bosquet, comme si Dieu était le résultat d’une élection. J’ai trouvé un autre texte, de Jean Rousselot sur Dieu, où on dit qu’on l’attend toujours, on se demande quand est-ce qu’il va arriver etc.
Quand on les lit à la suite, ça modifie les choses. Beaucoup de textes comme ça sont reliés. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie l’éditeur, que je fasse ce travail-là. Ce qui demande de partir vers un très vaste choix de poèmes. Ça demande aussi des renoncements parce que quand on fait ça, on renonce à certains textes qu’on adore, mais qui sont tous seuls quelque part. On pourrait faire l’anthologie des textes qui sont tous seuls, des textes qui ne s’accordent avec rien d’autre.

R : J’avais un peu dans l’idée, tout à l’heure, en vous posant la question des éventuels points communs entre écrire un recueil de poèmes et composer une anthologie, qu’il était possible d’associer les deux démarches, écrire un poème étant utiliser les mots, composer une anthologie étant « écrire », mais avec les poèmes déjà faits ?

C P : C’est ça. Mais même si l’opération a quelque chose d’apparemment similaire, ce sont quand même des opérations différentes. C’est comme quand on dit : associer des lettres, ensuite associer des sons pour faire des mots, associer des mots pour faire des phrases, etc. Sauf que c’est jamais au même niveau que ça se situe. C’est bien un processus d’association dans tous les cas, mais c’est la seule similitude qu’on puisse trouver.

Il y a des similitudes, parce qu’on fonctionne de la même façon en fait, nécessairement, moi du moins, mais ce n’est pas pour ça que les opérations sont similaires.

Je dis parfois que l’écriture c’est le contraire de la lecture, et non pas la même chose, et je l’ai déjà démontré dans des approches théoriques. Je pense que c’est l’inverse, qu’on construit exactement l’inverse de la réception. Les francophones en particulier unissent les deux sous un même concept, qui a un nom spécial d’ailleurs, la « littéracie », et je ne suis pas d’accord.

R : Est-ce un plus d’être poète soi-même lorsque l’on est auteur d’anthologies ?

C P : Je ne pense pas. L’inverse oui.

R : C’est à dire que c’est un plus d’être auteur d’anthologies lorsque l’on est poète ?

C P : Oui, parce que sinon, on écrirait toujours la même chose. J’ai lu d’excellentes anthologies, faites par des gens qui ne sont pas poètes. Pour être un bon anthologiste, il faut être un bon lecteur. Ça ne veut pas dire qu’on est poète. Pas besoin d’être poète pour être un bon lecteur.

R : Tandis qu’être auteur d’anthologies, cela apporte au poète ?

C P : Écrire des poèmes, c’est écrire quelque chose qu’on veut nouveau par rapport à ce qui existe déjà. Alors le problème dans cette phrase, c’est connaître ce qui existe déjà. Être anthologiste, c’est la garantie d’avoir lu énormément de choses.

R : Êtes-vous un lecteur friand d’anthologies de poésies ?

C P : Non. Je préfère lire des recueils. Je crois que je ne lis jamais une anthologie de bout en bout. J’utilise les anthologies pour chercher des choses. J’aime bien une anthologie bien classée, où je me retrouve. Parfois, je cherche des textes particuliers et j’ai du mal à les trouver dans les anthologies. Heureusement, j’ai celles de Pierre Seghers.

R : Vous les cherchez pour faire une anthologie ou pour d’autres raisons ?

C P : Pour diverses raisons. Parfois, je cherche un poème par exemple, ou même un simple vers. Je cherche dans des anthologies. Parfois je ne trouve rien. Il y a des textes que je cherche pendant des années comme ça, sans les retrouver. Et puis un jour, je tombe dessus. Mais ça peut être pour le boulot.

Par exemple suite à une animation qu’on a fait dans la Sarthe dans un village, avec lâcher de ballons poétiques, etc., il y a une formatrice avec qui j’ai déjà travaillé, que j’ai eue comme élève d’ailleurs à une époque, qui m’a demandé de faire une approche de la poésie dans l’endroit où elle enseigne. Alors je commence à réfléchir à son thème. Ça veut dire que l’originalité que je peux trouver par rapport à d’autres intervenants, c’est de lui faire une sorte de petit anthologie qui puisse être utilisée dans ses classes, ce que j’ai fait d’ailleurs l’an dernier pour le niveau d’enfants de quatre cinq ans. Ce n’est pas de la tarte !

Alors là je suis content d’avoir des anthologies, alors soit qui me permettent de trouver des nouveaux textes lorsque j’ai suffisamment ciblé ce que je cherche, soit de retrouver plus fréquemment des textes que je connais. Par exemple, il me passe par la tête là une comptine chinoise qui commence par : « Toung toung toung fait le tambour rouge ». Je sais où trouver ce texte. Mais ce n’est pas forcément simple. Parfois je ne me souviens plus du titre ni de l’auteur, juste une ambiance, juste un mot, une image. Alors bon, avec internet, des qu’on a un vers entier, crac, on a sa réponse. Ça m’a bien aidé. Mais bon il n’y a pas tout sur internet. Et puis bon, il faut avoir internet !

R : Sans dévoiler précisément comment étaient disposés les textes de En rires
Lorsque vous écrivez un recueil de poèmes, vous l’élaborez selon un système (chaque poème de Comme une pivoine correspond à un demi-proverbe, Le chat de mon école marque toujours midi se décline en leçons, etc.
Vos romans eux-mêmes, je pense en particulier aux œuvres que vous avez publiées à l’école des loisirs : Le treizième chat noir, Le douzième poisson rouge, La onzième souris verte, sont liés entre eux par un double système : les couleurs/les animaux familiers.
Être écrivain, être poète, est-ce être intuitif, est-ce rêver ?
Ou est-ce être bâtisseur, être cartésien ?
, j’ai évoqué tout à l’heure sa forme, qui lui est unique.

C P : Être rêveur, ça ne me plait pas. Je ne suis pas rêveur. Être écrivain, c’est vivre dans un double univers. Comme dans les récits fantastiques, par exemple, Le Horla de Maupassant. Dans Le Horla, il y a un être à l’intérieur de lui, il n’y a que lui qui y croit. Le docteur Marrande aussi à un moment donné. Mais être écrivain c’est vivre assez fréquemment dans ces deux façons d’être. Ce qui veut dire que quand on est en état de gésine, on perçoit, dans son environnement, des choses que les autres ne voient pas forcément. On les perçoit parce que leur agencement particulier nous amuse, nous émeut. Ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un reflet dans l’eau. Ça peut être la façon dont un arbre s’incline toujours avec le vent comme s’il saluait quelqu’un. Ça peut être un mot, le pétillement des feuilles de peuplier dans le vent, ça fait « Pshitt ! ». Ça peut être des tas de choses. C’est toujours des émotions et ça se relie à un projet.

Si j’ai un projet de poésie, même lointain, je vais piquer des trucs qui seront des visions poétiques, c’est à dire des façons de voir le monde. Je vous avais envoyé, je crois, une fois quelques textes, c’était sur des ados, leur façon de marcher. J’ai remarqué il y a quelques jours une femme, elle devait avoir entre vingt et trente ans, et dans ma tête, je l’ai surnommée la sautilleuse. Elle était avec son mec, elle lui tournait autour. Elle avait un sourire joyeux et elle sautillait. Vraiment, elle sautillait, un peu comme une gamine quand elle est contente de voir quelqu’un elle saute sur place. Le sautillement a l’air de représenter quelque chose pour les gamines, pour les filles, alors qu’on ne faisait pas ça de la même façon avant, et qu’on ne fera sans doute pas ça de la même façon après. Rien que cette thématique de la sautillante, je me suis dit que je pourrais faire un recueil là dessus, un recueil pour adultes qui serait juste des descriptions de jeunes filles, oui, plutôt de jeunes filles parce que les garçons se déplacent autrement. Alors pourquoi j’ai remarqué ça ?

Le vrai mystère c’est ça. Pourquoi à un moment donné il y a des trucs que je peux remarquer ? Alors ça peut être une couleur. Ça peut être quelque chose qui m’intrigue : les herbes complètement immobiles sauf une qui se balance, comme si il y avait un mystère. Comme si la vie proposait constamment un mystère.

Bon alors voilà, ça c’est l’input : la réalité qui envoie ses messages et en fait une réception interne un peu particulière. Et puis, à un moment donné je dirais, il y a blackout. C’est à dire que la réalité, on ne la voit plus. Ce qui se construit c’est à l’intérieur. On vit dans un autre monde. C’est là que je dis qu’on peut frôler la folie, en arriver à confondre ce qu’on construit, ses personnages de papier ou ses atmosphères, avec la réalité. Ça arrive.

Ça m’arrive par exemple, en revenant sur certains trucs, de ne plus savoir si cette scène que j’ai décrite dans un livre c’est une scène que j’ai vécue ou c’est une scène que j’ai inventée. Voilà un bel effet de folie. Heureusement c’est rare, et puis je peux le vérifier. Bon, ça veut dire qu’on vit ce monde intérieur aussi intensément que la réalité, ce qui explique aussi pourquoi certains peuvent se consoler avec l’art, parce qu’ils vivent l’art comme des tranches de vie quoi. Et puis à un moment donné, ça ressort. Ça ressort et là ça se confond à une autre réalité, qui est la réalité bien rangée des choses, la réalité sociale. « Est-ce que je peux dire ça? Est-ce que ce sera accepté socialement ?  Est-ce un propos trop mièvre ? » : des critères de réception de la société.

Si je prends mon pied à écrire une épopée par exemple aujourd’hui, je ne suis pas sur que quand je prendrai du recul, j’accepte qu’elle ne soit pas publiée, parce que personne ne publierait une épopée aujourd’hui. Bon voilà, c’est un petit peu ce type de fonctionnement, qui ressortirait à deux façons de vivre intensément les choses, mais avec deux programmes différents dans la tête.

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Photos : Bertrand Bracquard, Martine Bracquard

En rires de Christian Poslaniec, fait l’objet de lectures en duo avec Bruno Doucey , directeur depuis 2003 des éditions Seghers, à qui l’on doit la publication d’ouvrages essentiels : recueils, anthologies, essais, ayant trait à la poésie.

.R : En rires est un livre qui va à la rencontre des lecteurs puisque régulièrement depuis sa publication vous le présentez à des publics. Vous accompagnez votre présentation par une lecture en duo avec votre éditeur, Bruno Doucey.
Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’une de ces lectures, et qu’on aimerait bien savoir comment elle est organisée, quels sont les textes que vous lisez, on peut avoir envie que vous nous décriviez cette présentation. Est-ce une chose possible ?

C P : Naturellement non, puisque chaque présentation est différente. Au début, on avait juste cinq/dix minutes. Donc on s’était choisi quelques textes, qu’on pouvait lire à tour de rôle, ou ensemble pour certains qui se répondaient justement. On avait fait ça assez vite et les gens nous ont demandé après : « Vous avez dû passer des heures à faire cette sélection ? ».

Mais non, le recueil s’y prête donc ce n’est pas très difficile. Et puis pour la suite, quand on intervient pendant une heure, il est évident que ça ne peut pas être la même chose, donc on garde une petite trame, mais la trame de présentation des sept couleurs, ça suffit pour n’importe quelle présentation.

La dernière fois on a commencé par dire les petites piques intermédiaires (parce que ça fait rire les gens sans arrêt quoi, du début à la fin), et après on est revenu au début et à l’humour noir pour dire quelques textes qui nous plaisaient (mais bon, ça a été beaucoup plus spontané), et puis certains de nos textes qu’on a dit aussi à un autre moment. On a fait venir des poètes qui étaient dans la salle pour qu’ils lisent leurs poèmes. Bon, voilà, c’était un petit peu à la bonne franquette comme ça.

R : Chaque présentation a été différente alors…

C P : Et elle sera différente encore la prochaine fois si on le refait.

R : Y a-t-il un poème que vous préférez dans En rires ?

C P : C’est une question qu’on me pose pratiquement tout le temps, pour tout. Est-ce qu’il y a un de mes textes que je préfère ? Est-ce qu’il y a une musique que je préfère ? Et je ne suis jamais capable de répondre. Ça me semble une question réductrice, horriblement réductrice. Je veux dire, on ne peut pas n’aimer qu’un poème, si on choisit cinquante poèmes dans une anthologie.

Alors je ne dis pas qu’on les aime tous pareil, il y en a que je préfère à d’autres, il y en a que j’aime moins. Mais il y en plus de la moitié que j’aime pareil. C’est pareil pour n’importe quelle anthologie. Sinon je ne la fais pas quoi.

Quand je la relis la dernière fois, avant de l’envoyer à l’éditeur, alors qu’elle a déjà changé dix fois, que les textes ont parfois changé de place, il y en a qui sont arrivés, d’autres qui sont partis, etc. Quand je la lis et que ça me fait chaud au cœur, je suis content. Et là, ça veut dire qu’il y en a plein, des textes qui fonctionnent. Alors s’il y en a deux ou trois qu’on aime moins, mais qui sont bien à leur place, c’est pas grave.

Puis, il y a des textes qu’on aime lire, il y en a d’autres qu’on aime lire à haute voix, d’autres, on aime bien qu’ils soient là, mais on serait incapables de les dire. J’en ai un ou deux comme ça. Il y en a d’autres, on en a marre de les dire : « Il l’emparouille et l’endosque contre terre » (« Le grand combat », Henri Michaux).
J’adore ce texte de Michaux, mais je n’ai plus envie de le dire. Je l’ai dit tant de fois, que j’aime bien l’entendre dire par quelqu’un d’autre, mais :
« Quoi qu’a dit ?  A dit rin. » (« La môme néant », Jean Tardieu) on ne s’en lasse pas. On l’a dit sur tous les tons.

R :  « A quoi qu’a pense ? »

C P : « A pense à rin. »

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A écouter : « Vous avez dit « Anthologies » ?
Une interview au chant des oiseaux, extraît…

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L’entretien, auquel participèrent tous les oiseaux de l’étang, se déroula au rythme silencieux des poissons, qui, curieux de la parole de l’écrivain, ne manquèrent pas de se presser à sa ligne.

Des carpes s’invitèrent, puis, elles furent rejointes par un gardon.

Enfin, juste au moment où Christian Poslaniec achevait une dernière phrase, un petit poisson vint se faire prendre. Celui-ci, visiblement joyeux, à en juger ses frétillements, à l’idée de quitter son étang pour l’aquarium du poète, était un goujon !

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L’écrivain a aménagé dans sa maison plusieurs bibliothèques

Si Christian Poslaniec compte l’ordinateur comme indispensable à son activité, son travail n’en demeure pas moins indissociable des œuvres d’autrui, qu’il possède en grand nombre, et qui se répartissent en trois bibliothèques. On trouve dans sa maison une pièce consacrée aux romans policiers, le grenier accueille ses archives, tandis que les œuvres de littérature générale, de littérature jeunesse, les ouvrages de référence, les usuels, les encyclopédies, les documentaires, les œuvres de bandes dessinées, celles de sciences fiction, les romans fantastiques lui sont directement accessibles de sa pièce de labeur : un impressionnant bureau aux trois pans de mur tapissés d’ouvrages.

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Pour quand la bande dessinée ?

Christian Poslaniec a publié une centaine de livres : albums pour la jeunesse, romans policiers, recueils de poésie, anthologies, essais, traductions, adaptations.
Dans l’armoire magique, où sont rassemblées ses publications, pour l’instant seule la bande dessinée n’est pas représentée. Mais qui peut dire si un tel ouvrage ne viendra pas un jour grossir les rangs d’une œuvre vouée à une écriture sans frontières qui décidément, nous enchante !

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Merci

Remerciements à Christian Poslaniec, généreux en hospitalité autant qu’en parole.
Merci à Bertrand Bracquard et à Martine Bracquard, à qui nous empruntons deux belles photos.
Merci aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes et aux étangs de la Sarthe.
Merci au soleil, qui a éclairé mes clichés.
Merci enfin au petit goujon, qui a bien voulu se faire taquiner à l’étang.

Réjane

(Toutes les photos sauf celles indiquées sont de Réjane)

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A découvrir : d’autres billets avec ou sur Christian Poslaniec

* « En rires », un livre de poèmes : des nuances dans la nuance sur la palette de l’humour… publié le 22 février 2009…

* “Internet, c’est de l’écriture ” : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse publié le 3 novembre 2008

* La littérature au singulier, c’est fini tout ça ! publié le 23 mai 2008