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La poésie est un art de l’hospitalité qui, à sa manière, doit faire oublier la violence du monde et la brutalité des états : entretien avec Bruno Doucey


              Bruno Doucey, éditeur, écrivain, poète, m’a accueillie à la Fontaine O Livres, rue de la Fontaine- au-Roi,

dans le onzième arrondissement de Paris.

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Je voulais comprendre ce qui faisait courir cet acharné des mots avec qui Christian Poslaniec réalise des anthologies de poésie qui sont franchement superbes.

Je voulais savoir ce qui pouvait motiver un homme à se consacrer aux textes comme ça : en écrire, en lire, en éditer, en rassembler.

Éditeur indépendant depuis plus d’un an et déjà riche de onze trésors, celui qu’une fée semble avoir condamné à servir les livres coûte que coûte est le fier capitaine d’un bateau qui affronte les lames de front.

Entretien avec Bruno Doucey, en la présence de Christian Poslaniec, dans l’entourage de très beaux livres.

Réjane : Dans le blog Rick Bass, nous avons à cœur de présenter le travail de créateurs dont nous trouvons l’activité remarquable. Les toutes jeunes éditions Bruno Doucey, que vous avez créées en mars 2010, après avoir dirigé six ans les éditions Seghers, nous plaisent beaucoup, ce pour trois raisons : elles nous permettent de découvrir des textes impressionnants, elles s’attachent à la réalisations de livres beaux à l’œil, elles sont indépendantes.

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A ces trois raisons, il faut en ajouter une quatrième : les éditions Bruno Doucey ont permis à un auteur, Christian Poslaniec, dont nous suivons et apprécions le travail, d’être co-auteur avec vous d’un très beau livre, publié récemment : Outremer, trois océans en poésieAussi, pour clore mon introduction et avant de vous laisser la parole, un mot me vient-il. Merci. De même qu’une question s’impose à moi :

Votre travail aux éditions Pierre Seghers, qui a été remarquable (vous avez en effet réussi à publier ou rééditer plus de cent ouvrages de 2003 à 2009), de toute évidence se poursuit avec cette maison d’édition : Outremer est le dixième ouvrage des éditions Bruno Doucey, tandis qu’un onzième livre : Par la fontaine de ma bouche, de Maram al-Ashri, vient de paraître.

Comment avez-vous fait pour passer d’une grande maison d’édition (Robert Laffont), rattachée à un groupe (Editis), à une maison indépendante, qui, à un an, tient debout sur ses deux jambes ?

Bruno Doucey : On a fait pour moi puisqu’on m’a gentiment fait prendre la porte. C’est la première chose que je dois dire. Lorsque j’ai pris la direction des éditions Seghers en 2002/2003, on me disait :

On ne vous demande pas de nous faire gagner de l’ argent, on sait que c’est impossible, mais vous n’avez pas le droit d’en faire perdre. Et si vous avez une gestion équilibrée d’année en année, vous pourrez reconduire votre activité éditoriale avec une relative indépendance.

Pendant toute cette période où j’ai dirigé les éditions Seghers, le groupe Éditis est passé de mains en mains. Il a été vendu par Jean-Marie Messier à Lagardère. Lagardère l’a vendu au baron Seillière (accessoirement marchand de canons). Et puis le baron Seillière, du groupe Wendel, a revendu tout le groupe Éditis, qui a été mis en vente sur le marché européen. On a failli être racheté par le groupe de Berlusconi et finalement, on a été racheté par le groupe catalan Planèta.

La donne a donc considérablement changé au fil des années. On a fini par me dire :

Il n’est plus question d’être à zéro en fin d’année. Il faut dégager dix points, douze points quinze points, dix-huit points comme vos camarades. Si vous n’y arrivez pas, vous disparaitrez. Vous avez le choix entre vous démettre de vos fonctions (vous renoncez à votre salaire et éventuellement continuez bénévolement à diriger Seghers), ou vous soumettre à un licenciement économique (et nous fermerons cette marque).

Pendant trois ans, j’ai été en résistance, proposant toutes sortes de solutions, jusqu’à  celle de racheter et de reconstituer avec la famille Seghers une petite société qui reprendrait le flambeau de cette maison magnifique.

On a balayé une à une toutes mes propositions et au bout du compte, ça s’est terminé par un licenciement économique et une mise en sommeil des éditions Seghers.

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Voilà comment les choses se sont déroulées.

Devant cette situation, au cours de l’automne 2009 (mon licenciement date de novembre 2009), j’ai décidé de créer une maison d’édition totalement indépendante, c’est à dire libre de ses choix et de sa politique éditoriale, qui me permettrait de poursuivre mes engagements en direction de la poésie contemporaine. C’est une petite société, avec une salariée, autour de laquelle est née spontanément une association des amis des Éditions, la Presque île, qui rassemble maintenant cent cinquante membres.

La filiation avec Pierre Seghers est forte.

Elle s’exprime parce que les valeurs littéraires de Pierre Seghers : défendre une poésie  lyrique et militante, me vont comme un gant. Les éditions Pierre Seghers sont nées pendant la seconde guerre mondiale d’un combat contre l’occupant, contre le nazisme et la collaboration. Je considère que toutes les grandes poésies du monde sont  marquées par le double sceau d’une forme d’engagement et de lyrisme, et je me sens de ce point de vue là l’héritier d’Éluard, d’Aragon, de Neruda, de Lorca.

Le deuxième axe de cette filiation est que cette petite maison que nous avons créée se veut une maison d’accueil des poésies du monde. D’emblée, nous l’avons tournée vers l’accueil des poètes étrangers, issus en particulier de pays non-francophones et qui font le choix, pour des raisons politiques ou personnelles, de la langue française. Ils viennent d’Irak, des États-Unis, du Canada, de Haïti, de tous les territoires d’Outremer, de Syrie, (de Suisse et du Danemark pour les parutions prochaines).

La poésie est un art de l’hospitalité qui, à sa manière, doit faire oublier la violence du monde et la brutalité des états.

La manière, par exemple, dont les poètes des territoires d’Outremer, qui sont des territoires issus pour la plupart de la violence, des rapports de domination, des rapports de l’esclavage, de la traite des Noirs, illustrent et défendent la langue française est une magnifique preuve de réconciliation, une façon de faire quelque chose de cette tectonique des peuples et de ces lignes de faille qui scindent l’humanité.

Les poètes ont des choses à dire sur le monde d’aujourd’hui. Prenons un seul exemple très simple : voilà plus d’une génération que les poètes en appellent au réveil des peuples arabes. Ce réveil, cet embrasement, ce printemps des peuples arabes est une surprise pour tout le monde sauf pour les poètes et ceux qui lisent la poésie arabe.

Réjane : Les poètes sont des visionnaires ?

Bruno Doucey : Je crois que la poésie est une force ou une énergie qui nous traverse, que nous sommes, ou ne sommes pas, en état de poésie, en état de recevoir le poème ou de le donner. L’émotion peut être autant dans la réception que dans l’émission, la production du texte poétique. On ne possède rien. De la poésie, nous ne sommes que l’usufruitier temporaire.

Réjane : Offrir la parole est essentiel à vos yeux ?

Bruno Doucey : La pire chose qui puisse arriver à un être humain est d’être privé de paroles. Tant que nous sommes sur cette terre doués de paroles, nous avons la possibilité de nous faire entendre, et surtout d’écouter, d’être en relation avec les autres.

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Les poètes sont souvent les premières victimes des dictatures.

Pour les poètes, la seconde guerre mondiale n’a pas commencé en 1939. Ils étaient déjà en guerre trois ans plus tôt en ayant perdu l’un des leurs, Federico Garcia Lorca, sauvagement assassiné par les franquistes.

C’est le moment où va naître dans le monde entier une espèce de solidarité des poètes. D’Antonio Machado à René Char, de Paul Eluard à Ilia Ehrenbourg en Russie, d’Aragon à Pablo Neruda… je pourrais continuer la liste de ceux qui se sont à ce moment-là unis pour dire non au fascisme.

Pour moi, c’est un moment fondateur du XXème siècle, un moment clé, un moment de bascule qui est très important, que je considère comme la naissance du monde contemporain.

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Réjane : Votre maison a publié deux anthologies de poésie qui accueillent des poèmes rares que seuls, de véritables  explorateurs de textes peuvent réunir et rassembler. Avec Christian Poslaniec, qui a réalisé avec vous Outremer, vous n’en êtes pas à un coup d’essai….

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Bruno Doucey : Nous avons réalisé avec Christian plusieurs anthologies aux éditions Pierre Seghers : Duos D’amour, Je est un autre, En rires.

J’étais tantôt co-auteur, tantôt seulement éditeur. Nous sommes avec Christian depuis des années dans ce dialogue autour de la poésie, avec ce même désir d’une part de faire découvrir ou redécouvrir des grands textes littéraires, et d’autre part de faire en sorte que la poésie soit offerte au plus grand nombre.

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Réjane : Les ouvrages qui en résultent présentent les textes poétiques sous une forme ludique donnant vraiment envie d’entrer dans le jeu du langage.

Je tiens à citer en particulier l’ouvrage Duos d’amour, qui avec beaucoup d’audace, de l’humour, mais aussi un véritable ressenti des textes, parvient à mettre en duo poétique  non seulement des textes dont les auteurs étaient amoureux dans la vie, comme Hélène et René Guy Cadou, mais aussi des textes d’hommes et de femmes poètes qui ne se sont jamais rencontrés comme, par exemple, Paul Verlaine et Jocelyne Curtil.

En rires est également une anthologie qui présente les poèmes sous une forme inventive puisque les textes sont associés à des couleurs.

Bruno Doucey : À chaque fois, on a cherché à trouver une forme singulière, originale, qui permette ce pas de côté. La poésie permet un changement permanent  du point de vue. C’est ce que nous avons fait  avec Outremer qui accueille le lecteur par une carte avec la France non pas au cœur du monde mais un peu sur le côté.

Réjane : Dans l’anthologie Outremer comme dans certains de vos ouvrages, apparaît un lien entre la poésie et les sciences. L’histoire, la géographie vont côte à côte avec la poésie.

Bruno Doucey : Je pense que ça relève de cette même idée que la poésie ne doit pas rester cantonnée. On n’écrit pas de la poésie simplement pour le lectorat de poésie. Je ne veux pas dire qu’il ne m’intéresse pas. Mais ce n’est pas pour mes amis poètes que j’écris. C’est pour tous les autres. Quand je fais circuler un manuscrit par exemple et qu’un ami plombier, une amie expert comptable, un copain chef décorateur me disent : Ah, ça c’est formidable ! ça a deux fois plus de valeur que si c’est un ami écrivain ou éditeur qui me le dit. Je l’écoute deux fois plus parce que je me dis ce livre va pouvoir rejoindre un large public.

Je refuse que la poésie soit réservée à une élite. Les enseignants, même malgré eux, jouent souvent un rôle dans tout cela en devenant peu à peu, sous l’impulsion du législateur, des techniciens de l’écriture poétique. Il m’est même arrivé de dire des médecins légistes de l’écriture poétique. Très habiles pour décomposer le texte, en faire l’analyse, le décortiquer, bref, en faire l’anatomie, et puis en même temps parfois incapables d’en faire sentir la vibration. Je me suis rendu compte de ça lorsque j’étais moi-même enseignant, quand j’ai réalisé que je cessais de faire étudier les poètes que j’aimais. Je ne voulais plus toucher à ce que j’aimais parce que j’avais l’impression de l’endommager.

S’agissant de la poésie je crois qu’il faut la déscolariser. Il faut la remettre dans la vie.


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Réjane : Vous devez apprécier les actions de Jean-Pierre Siméon et de tous les acteurs du Printemps des poètes ?

Bruno Doucey : Bien sûr. J’apprécie. Je soutiens. Je salue ce retour de la poésie dans la vie quotidienne des gens. Cette année, Le Printemps des poètes a été beaucoup plus fort. Le vent de la poésie souffle sur la voile de l’indignation, du désir de rencontre, parfois  de la colère, et cette année, c’était vraiment perceptible.

Réjane : Pas seulement dans les grandes villes ?

Bruno Doucey : Non. À Foncine-Le-Haut, village de  huit cents habitants, j’ai participé à une soirée lecture avec quatre-vingts personnes. Voilà. C’est formidable !

Réjane : Je vous propose en seconde partie que nous nous intéressions, à travers deux de vos réalisations, un récit, et un poème, à Bruno Doucey l’écrivain, qui, du reste, n’est jamais bien loin derrière l’éditeur, tout lecteur ouvrant un livre Seghers ou un ouvrage  Doucey pouvant apprécier l’écrivain. Les livres que vous publiez, que vous défendez, que vous portez, dont les textes ne sont pas de vous donc, s’ouvrent en effet sur des textes de votre plume, des préfaces, qui sont à elles seules de petits chefs d’œuvre, et qui, à elles seules, pourraient faire l’objet d’un ouvrage.

Votre activité d’écrivain se révèle aussi, bien entendu, dans vos livres. Ceux-ci sont nombreux, variés. Ils s’adressent tantôt à un lectorat d’adultes, tantôt à un lectorat d’adolescents. Ils sont des récits, des essais, des poèmes, et on les trouve édités dans plusieurs maisons. Si vos propres productions ne sont pas, ou peu, éditées par vous-même, il est frappant de voir combien vos productions personnelles sont en résonance avec les publications de vos maisons.

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Tandis que la maison Doucey publie dans son premier livre le poème Conviction, du poète irakien Salah Al Hamdani (voir aussi son blog), que la dictature de Saddam Husein a contraint à l’exil ( Le balayeur du désert, éditions Bruno Doucey, 2010)…

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… l’écrivain Bruno Doucey publie en 2008 aux éditions Actes Sud Junior un récit (Victor Jara-non à la dictature) honorant la mémoire du chanteur et guitariste chilien, Victor Jara, qui a été une des premières victimes de la dictature chilienne.

Vous aviez douze ans à la mort du chanteur, treize ans quand une chanson a relaté les circonstances de cette mort. Voyez-vous à quelle chanson je fais allusion ? A-t-elle joué un rôle dans votre choix d’écrire ce livre ?

Bruno Doucey : La chanson Lettre à Kissinger de Julos Beaucarne. Je la connais par coeur :

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 Je veux te raconter, Kissinger,

L’histoire d’un de mes amis

Son nom ne te dira rien

Il était chanteur au Chili….

 

J’ai même été en relation avec Julos Beaucarne il y a quelques années parce que je l’ai reconduite dans plusieurs anthologies.

 

Réjane : La chanson apparaît en 1974 sur l’album Chandeleur septante cinq. Votre livre en revanche est récent ?

Bruno Doucey : Il est récent oui,  il a deux ans et demi. C’est un des premiers livres de la collection Ceux qui ont dit non. Je suis très attaché à ce livre et j’ai beaucoup de chance parce qu’il a été traduit dans plusieurs langues : en portugais, en catalan, en coréen. Ce livre qui circule beaucoup m’a procuré et me procure encore énormément d’émotion.

La question que je me suis posée (ce que j’ai raconté c’est la mort de Victor Jara  dans le stade de Santiago) : Mais comment peut-on raconter l’horreur (c’est l’horreur absolue), l’enfermement dans le stade, la mise à mort des prisonniers politiques, en rendant le texte possible, supportable et beau, même pour un adolescent ?

Et la seule réponse que j’ai à cette question c’est la poésie. Sa poésie, ses chansons, son théâtre, mais aussi la poésie de Pablo Neruda sont présents dans le livre et apportent, j’espère, une respiration qui rend cet enfermement supportable.

 

Réjane : Victor Jara venait du peuple ?

Bruno Doucey : Tout à fait. Il était fils de campesinos, de petits paysans qui n’avaient rien, qui ne possédaient même pas la terre qu’ils exploitaient, et son père ne savait ni lire ni écrire.

Sa mère était d’origine mapuche, indienne du sud, et elle a transmis à son fils le patrimoine musical des indiens, l’art de jouer de la guitare, de chanter. Ses parents sont morts alors qu’il était encore fort jeune et très vite, il est devenu la grande voix de la chanson chilienne. On le sait moins mais il était aussi directeur de théâtre, metteur en scène, acteur.

À un moment donné, il fait un choix radical pour la chanson, de manière à pouvoir mettre sa voix et son talent directement au service du pays.

Son engagement aux côtés de Salvadore Allende fait de lui la cible des putschistes du coup d’état du 11 septembre 1973 et une des premières victimes de la dictature d’Augusto Pinochet au Chili.

C’est un destin qui rappelle étrangement celui de Lorca, si ce n’est que Victor Jara était beaucoup plus engagé sur le plan politique que Lorca…

 

Réjane : …le poète Federico Garcia Lorca, à qui vous rendez hommage en 2010 et 2011  à travers plusieurs ouvrages. Vous relatez sa vie dans le récit : Federico Garcia Lorca-non au franquisme, de la collection Ceux qui ont dit non, chez Actes Sud Junior (2010) et vous lui composez un poème : Oratorio pour Federico Garcia Lorca, qui fait l’objet de deux publications :

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Oratorio pour Federico Garcia Lorca,  le cinquième ouvrage des éditions Bruno Doucey, est glissé dans le coffret des quatre premières publications de l’éditeur…

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et il est signé à deux dans un livre d’art (Éditions La Margeride) comprenant une œuvre originale de l’artiste Robert Lobet.

Votre texte me semble se référer à des moments historiques très précis de la vie de Federico Garcia Lorca…

Bruno Doucey : Précis et imprécis à la fois. Lorsqu’il est dans sa cellule, je n’ai fait qu’imaginer la manière dont il convoque les personnages de son théâtre : Irma, cette petite silhouette qui arrive comme ça, qui se glisse par la chatière d’une autre solitude, Marianna, qui est  son premier personnage au théâtre.

Il y a un personnage dont je n’ai pas parlé c’est Bernarda.

Les autres personnages féminins : Zita, Yerma, je les trouve formidables. Mais cette femme veuve (personnage de la pièce La maison de Bernarda  Alba que Lorca a écrite juste avant sa mort) qui punit ses propres filles, qui les prive de liberté, d’amour, qui  les condamne à la détention, à la claustration, m’inspire de l’horreur.

C’est la seule pièce de Lorca que j’ai occultée parce qu’elle me gênait. Et il m’arrive quelque chose de très drôle : le chorégraphe suédois Mats Ek monte un ballet à l’opéra Garnier (La maison de Bernarda, avril 2011) d’après cette œuvre, et on vient de me demander de faire un texte de présentation pour le catalogue de l’opéra. Le spectacle est somptueux. J’ai vu un DVD des répétitions, c’est magnifique. Mais je n’ai pas encore commencé à écrire ce texte, que je dois rendre lundi…

Réjane : Il va nous être bien difficile de vous quitter Bruno Doucey. Nous pourrions en effet vous demander de nous parler du désert  ̶  Le livre des Déserts, que vous avez publié en 2006  (Éditions Robert Laffont) et qui présente des itinéraires scientifiques, nous intrigue en effet beaucoup, et L’aventurier du désert, l’itinéraire de Jules Jacques, de publication récente (Élytis 2010), tout autant. Vous pourriez nous relater votre intérêt pour Théodore Monod, qui fait l’objet d’un livre que vous avez écrit en 2010 : Théodore Monod, un savant sous les étoiles ( Éditions Á Dos D’Âne). Vous pourriez, j’en suis certaine, nous captiver, en évoquant avec nous les nouvelles de La cité de sables (Éditions Rhubarbe 2007). Et puis, vous pourriez nous parler de vos poèmes : Poèmes au secret (Le nouvel Athanor, 2006), La neuvaine d’amour (L’Amandier, 2010)… Mais il serait indécent d’abuser plus de votre temps, et vous nous avez, du reste, beaucoup gâtés.

Pour clore, donc, cette interview d’une grande richesse, ouvrant sur des perspectives de lectures multiples plus captivantes les unes que les autres, vous proposé-je que nous nous quittions chaleureusement, à l’aune d’un texte que j’ai choisi pour les lecteurs et  dont vous pourriez nous offrir la lecture,  un poème : Haïti, 2010, que vous avez écrit en hommage à Georges Anglade et à son épouse, morts à Port-au-Prince le 12 Janvier 2010…

Bruno Doucey : Le tremblement de terre a eu lieu le 12 janvier et j’ai écrit le poème le 13 janvier.. Je partais en Haïti, où se préparait la seconde édition à Port-au-Prince du festival Étonnants voyageurs. J’ai beaucoup d’amis en Haïti. Mon gendre est haïtien. Ma petite fille est haïtienne. Et j’étais bouleversé. Donc j’ai écrit ce texte. Je n’imaginais pas du tout qu’il allait circuler ainsi.

Réjane : C’est un texte que vous laissez libre de droit ?

Bruno Doucey : Oui, je le laisse complétement libre. Il a été repris dans plusieurs publications.

Réjane : Sous la forme numérique ?

Bruno Doucey : Oui. Et il a été publié dans plusieurs anthologies aux Antilles.

Parfois je me dis, vous savez,  la poésie, ça devrait toujours être comme ça.

Je ressens profondément le fait que les textes ne nous appartiennent pas. Je ressens ça aussi de plus en plus pour le monde dans lequel on vit. Le sentiment de possession ne m’est pas étranger mais de plus en plus, je trouve que ceux qui ont raison ce sont les indiens, les indiens d’Amérique, qui considèrent que la terre ne nous appartient pas. Qu’elle est juste prêtée comme ça de générations en générations aux hommes. Nous ne sommes que de passage.

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C’est pourquoi j’aime beaucoup le poème de Max Jeanne que nous avons choisi dans l’anthologie Outremer qui montre l’absurdité de ce désir de possession tricentenaire.

Et puis nous construisons. Nous avons construit, nous construisons, des maisons des châteaux qui sont faits pour défier le temps.

Alors que notre vie est si brève.

C’est étrange.

Bruno Doucey lit à voix haute ce poème que nous sommes nombreux à aimer :
Vous pouvez l’écouter en cliquant sur ce lien 


HAÏTI, 2010

Je pars pour un voyage que nous ne ferons pas

Dans l’entrée ma valise humait le vent du large
En elle bien rangés linge, cadeaux et livres
Écoutaient sagement les pulsations du cœur
Qui partait vous rejoindre
Et vous nous attendiez
Comme la nappe sans un pli attend la fête
Où tinteront les verres de nos aînés rieurs

Mais la terre a tremblé
La terre s’est ouverte, des cisailles d’acier
Ont libéré le tigre qui dormait sous la roche
Son grognement de fauve a réveillé vos peurs
En soixante secondes le temps s’est effondré

Dans le fracas de l’ombre
Sa ruée de malheurs
Vos maisons dévastées

En soixante secondes
Sa huée de douleurs
Vos proches démembrés

La terre qui vous mange comme on mange la terre

Sous nos yeux sidérés des femmes et des enfants
Implorent le secours
Anéanti
On meurt à Port-au-Prince et l’on pleure à Paris

Port-au-Prince, treize janvier de l’an de casse
Deux mille dix
Pétionville, Cité-Soleil, Champ-de-Mars où les tap-taps sont détruits
Delmas, nuit d’effroi, dans l’entre chien et loup
Des morts et de la vie
Quand les ondes s’emparent de la transe vaudou

Votre île sous le vent promise à la déroute

Dans la baie de Jacmel où lézarde la route
D’une amitié conquise sur les terres arables
La maison du poète dévale à grand fracas
La pente du désastre

Et je suis là, valise en main
De l’autre côté de la mer, dans l’incendie des dépêches
Parti pour un voyage que je ne ferai pas

Sous la toile, d’autres que moi fouillent déjà
Les décombres de l’info
Émmelie, où êtes-vous, Gary et Marinio ?

Longues heures d’angoisse
Tellurique
Des gravats du silence nous retirons des noms
– Lolo, James et Dany, Kettly, Lyonel et Frank –
Comme des nourrissons soudain sauvés des eaux
Quand tant d’autres se noient aux portes de la terre

Mais nous sommes si loin

Dans le Bas-Peu de Choses de l’entraide
Par les rues dévastées de la compassion
Désarmés, incertains
Inaptes à soulager vos peines
Nous supplions les dieux de vous garder en vie

Nous implorons le vautour du malheur
D’interrompre son vol de colline en colline

Notre mère, bogue terrestre, viens reprendre l’enfant
Jeté sans retenue sur le parvis du monde
Concède-lui le temps de la douceur humaine
Le temps de l’eau, du pain et des fruits pour chacun

Mère terrestre, toi qui connais la lente érosion des jours par la nuit
Ne nous bouscule pas

Laisse nous rêver des séismes de la tendresse
Et fais monter le chant de mansuétude
Au plus haut de l’échelle trémière

Pour que naisse l’espoir de ton ventre meurtri.

Bruno Doucey

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Le poète est grave et appliqué, impliqué aussi. Il lit. La ville tute tute au dehors. C’est le mois de mars.

Le printemps est aux poètes.

Inutile de vous conseiller de voler sur le stand des éditions Bruno Doucey place Saint-Sulpice, dans le sixième arrondissement de Paris  fin mai où se tiendra le 29ème Marché de la poésie (dédicaces stand 514, avec Christian Poslaniec et Bruno Doucey le 29 mai de 14h30 à 15h30).

Inutile de vous conseiller de vous précipiter dans une librairie le 27 mai pour découvrir les deux nouveaux recueils de  la maison : Dans l’écorchure des nuits de Jack Küpfer et : Ma mor est morte de Paul de Brancion.

Et puis si par hasard vous avez l’occasion de feuilleter, ou d’acquérir, le livre d’art Sur un chemin kanak, Éditions La Margeride, où sept poèmes de l’écrivain vont main dans la main  avec des gravures de Robert Lobet , inutile de vous le dire : vous avez beaucoup de chance !

Réjane

 

Vous avez dit « Anthologies » ? Rencontre avec Christian Poslaniec

* Le jardin

* Interview à l’étang

* Chez l’écrivain : son bureau

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Christian Poslaniec, à qui l’univers du conte est familier, vit au cœur d’une nature de conte de fée

Un auteur a besoin de calme pour travailler, de sentiers pour se dégourdir les jambes, et, si possible, s’ il est passionné de pêche, d’étangs pour aller taquiner le goujon.
En acquérant, en 1990, une ancienne ferme au nord-ouest du Mans, dans la Sarthe, l’écrivain et fervent pêcheur Christian Poslaniec savait ce qu’il faisait.
A une heure de train de la capitale, la région d’adoption de ce Parisien reconverti répond idéalement au besoin de nature et de tranquillité d’un professionnel de l’écriture très demandé.

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Interview au bord de l’étang

Réjane : Christian Poslaniec, les poèmes que vous écrivez font l’objet de recueils que vous avez publiés tout au long de votre parcours. Ce parcours, qui a débuté en 1973 avec Les oiseaux étranglés, édité chez Chambelland, se poursuit, puisqu’au mois de novembre 2008, vos lecteurs ont eu la chance de découvrir un nouveau recueil de poèmes : Comme une pivoine .
En observant votre bibliographie, on remarque quelque chose. On remarque que votre chemin poétique est ponctué d’un autre type de livres appelés ANTHOLOGIES.
Vous avez publié une anthologie de poésie en 1975 : Le coffret d’Aladin,
en 1981, vous publiez  Poèmes vitraux ,
en 1985,  Poètes contemporains ,
en 1993, Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie .
Enfin, au mois de février 2009, arrive dans les bacs : En rires , une superbe anthologie de poésie publiée aux éditions Seghers.
En comptant cette publication, et en additionnant :
– les œuvres que j’ai citées,
– celles que je n’ai pas citées,
je le constate : vous voici pour la treizième fois papa d’une anthologie de poésie.

Christian Poslaniec, racontez-nous : qu’est-ce qui motive un poète à être l’auteur de livres dont les poèmes ne sont pas de lui ?

C P : Le plaisir. Je ne pense pas qu’on puisse séparer ses productions des autres. On écrit parce qu’on lit, quelque part. C’est intimement lié. Je ne connais pas d’écrivains qui ne soient pas de grands lecteurs. Je ne connais pas de poètes qui ne connaissent pas par cœur tous les autres poètes. Enfin, j’exagère en disant ça, mais c’est quelque chose de ce genre.

Pour ma première anthologie,  Le coffret d’Aladin, ça partait d’un constat pédagogique de l’époque. J’étais prof à l’école normale, de français, et de pédagogie, et je n’arrivais pas à trouver, pour aider les étudiants, des poèmes pour les enfants que je trouve… des poèmes. Il y avait des tas de cucutries, il y avait des tas de choses, qui étaient calquées sur des comptines (les comptines traditionnelles, je suis pour, mais les trucs fabriqués exprès pour ça, je ne suis pas aussi pour). Si bien que j’en suis arrivé à chercher, parmi les recueils qui ne sont pas pour les enfants, des poèmes que les enfants puissent lire. Et alors je m’étais fait une anthologie comme ça (ça a pris un an), une anthologie de textes connus mais pas publiés pour les enfants. Et il se trouve que lors d’une négociation avec un éditeur, je lui ai parlé de ça. Il m’a dit que ça l’intéressait, si bien que ça a été ma première publication (à L’école des loisirs) en poésie. Elle a d’ailleurs eu un gros succès. On parle même de la rééditer. Je l’ai relue, ça tient toujours la route. Ça n’a pas vieilli forcément, parce que c’est des poèmes du fonds je dirais, même s’ils ne sont pas connus du grand public.

Ensuite, faire des anthologies, je dirais que ça s’entremêle avec lire de la poésie pour soi, lire des poèmes à des enfants quand on travaille avec eux en classe, quand on fait des interventions, inventer de la poésie avec eux, faire sa propre poésie. Tout ça c’est tellement intimement lié que bon, je n’ai jamais fait véritablement la différence. La seule différence que je fais c’est que je ne mêle pas mes poèmes à mes anthologies, la plupart du temps. C’est arrivé une fois mais d’une façon générale, j’estime qu’on ne peut pas être juge et partie.

R : En rires, votre nouvelle publication, est une anthologie présentant des poèmes du rire. Vous êtes-vous amusé à la composer ?

C P : Énormément. Mais il faut dire qu’en fait, c’était la troisième anthologie que je faisais en relation avec Le Printemps des poètes. La première s’appelait Duos d’amour. Le thème était l’amour, il y a deux ans. Celle d’après s’appelait :  Je est un autre, en fonction du thème, et là, le thème du Printemps des poètes c’était « En rires ». Ce n’est pas le titre que j’avais donné au départ à l’anthologie. Dans mon idée, c’était : Les sept rires de l’arc en ciel, mais c’est évidemment un peu plus puéril que En rires avec un rire au pluriel. Et alors ce qui est drôle, c’est que j’avais dit : « Ce qui marcherait actuellement (étant donné que la poésie est de nouveau lue, il y a de nouveaux lecteurs de poésie), ça serait quelque chose qui serait drôle ». Et du coup, j’avais commencé à composer une anthologie du rire avant de savoir que ce serait le thème du Printemps des poètes. Donc je me suis bien amusé à la faire, effectivement. Après, je l’ai un peu modifiée en fonction des demandes et des discussions qu’on pouvait avoir, mais c’est vrai que c’est très drôle.

Et ce qui est encore plus drôle, c’est de la faire découvrir. On a déjà fait ça trois ou quatre fois dans différents lieux. On fait ça à deux voix. Là, on l’a fait Samedi dernier par exemple à Paris, dans un restaurant qui s’appelle l’Apostrophe, dans le treizième, près de la place d’Italie. Il y avait une dizaine de tables avec des convives, et ils ont vraiment ri aux éclats. On leur a fait un florilège simplement de ce qu’il y avait dans l’anthologie. Rien que de lire les poèmes, c’est un vrai plaisir. J’ai autant de plaisir à les faire découvrir qu’à les découvrir moi-même.

R : Votre prochaine anthologie pourrait être une anthologie de poèmes de femme ?

C P : Oui.

R : Ça ne vous dérange pas l’idée de sélectionner des poèmes de femmes particulièrement ?

C P : Parce que ce sont des femmes ? Parce que vous trouvez qu’elles sont moins bonnes poètes, c’est ça  ?

R : Non mais justement, est-ce que ce n’est pas une sorte de discrimination positive de trier des poèmes de femmes exclusivement pour un recueil ?

C P : Moi, je trouve que c’est de la justice sociale, ce qui est tout à fait différent, à l’échelle historique.

Je vais revenir sur l’anthologie. Il y a très longtemps que je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup de mal à trouver des poèmes de femmes contemporaines, donc j’ai fait une anthologie, il y a trente ans de ça, qui s’appelait : Poèmes de femmes du temps présent (pour la Bibliothèque du Travail du Second degré, dans le mouvement Freinet).

J’étais content de trouver des poèmes de femmes contemporaines, c’est à dire vivantes, alors qu’on est toujours en train de chercher des poèmes de poètes morts.

Ensuite, j’ai publié l’anthologie Duos d’amour. Le titre provient du fait que j’ai mis en regard de chaque poème d’homme un poème de femme, et je les ai fait dialoguer. Voilà, ça, c’est la norme. Ça devrait être la norme. Sauf que, j’ai lu quelques petites centaines d’anthologies : les femmes sont représentées à dix pour cent à tout casser. Je ne trouve pas ça bien. Alors du coup, ça ne me gêne pas de rechercher une anthologie avec uniquement des poèmes de femmes. Je trouve que c’est une façon de rétablir la justice par rapport à toutes ces anthologies qui les ont ignorées. Forcément, il faut les chercher. On ne les trouve pas dans les autres anthologies.

J’ai quelques milliers de recueils que les poètes eux-mêmes m’ont envoyés au fur et à mesure depuis quarante ans. Donc quand je fais une anthologie, je commence par tout relire, tout ce que j’ai chez moi. Et je découvre à chaque fois des beaux poèmes. J’ai en particulier pas mal de poèmes de femmes, de recueils de poèmes, qui sont totalement inconnues. En revanche, puisque tout à l’heure vous avez parlé de l’anthologie En rires, eh bien, j’ai eu un mal fou à trouver quelques poètes femmes rigolotes. Ça a été une gageure. Pour une fois, il n’y a pas plus de dix pour cent de poèmes de femmes dans cette anthologie.

R : Y a-t-il des points communs (de motivation, de démarche, de savoir-faire ou autre…) entre composer une anthologie de poésie et écrire un recueil de poèmes ?

C P : Je ne crois pas.

R : Ce n’est pas du tout la même démarche ?

C P : Non, ce n’est pas la même démarche, mais en revanche, c’est la même durée : dans les deux cas, ça me prend un an à peu près. Ce qui est long dans une anthologie, c’est de trouver l’or dans la gangue, c’est à dire lire mille poèmes pour en trouver un. Un qui corresponde à une idée encore assez vague du projet final parce que, si on s’enferme au début, si on fait des catégories trop strictes, des choses comme ça, c’est fini. Ça va être une anthologie qui marche au pas, mais qui ne sera pas ouverte. En revanche, dans un recueil de poèmes, ça démarre d’envies. Alors pour moi, c’est des envies diverses, en fonction de mes rencontres, en fonction de bribes que je peux écrire sur mon petit carnet, de ce que je mets dans mon frigidaire à poèmes : quelques phrases, quelques vers, une image etc…

Chaque bribe correspond à un bout de vécu, à une émotion, à du ressenti, à une transformation d’émotions en mots. Et ensuite, quand je commence à travailler dessus pour faire un recueil, la difficulté, c’est de trouver une cohérence. La cohérence, elle passe par moi, elle existe par moi, mais ça ne fait pas forcément un recueil cohérent à lire pour quelqu’un d’autre. Or, je veux que les surprises de mes lecteurs soient à plusieurs niveaux, que ce ne soit pas seulement : « Ah ! J’aime bien ce poème, j’aime bien cette image ,  etc. ». Je veux qu’à un moment donné, ils se rendent compte que c’est un recueil, et que ce n’est pas une collection.
Alors ça ce sont des démarches totalement différentes.

R : Lorsque vous écrivez des poèmes, vous le faites en tenant compte du recueil en cours de réalisation ?

C P : C’est à dire que je ne publie plus de recueils spontanés depuis fort longtemps, donc j’attends une demande. Mon dernier recueil Comme une pivoine, était une demande d’une éditrice, une éditrice qui publiait une collection de poésie que j’appréciais beaucoup qui s’appelait Lo Païs d’enfance, qui est ensuite allée travailler Au Rocher avant de se faire jeter.

A un moment donné, j’avais effectivement un recueil de poèmes sous le coude pour enfants, que j’avais réunis par de fausses leçons (Leçon de coloriage, Leçon de vie, Leçon d’amour etc.) qui s’appelle Le chat de mon école marque toujours midi. Bon, ce recueil est paru. Le Rocher l’a épuisé, mais il ne l’a pas réédité.

Du coup, quand cette éditrice est allée chez un autre éditeur pour créer une collection, elle m’a demandé si j’avais un autre recueil, et comme j’avais quelque chose en train, là, j’ai mis les bouchées doubles, ça m’a intéressé. Mais je n’aurais pas publié ce recueil pour enfants si je n’avais pas eu une demande de quelqu’un en qui j’ai confiance.

R : Qu’est-ce qu’il y a selon vous d’intéressant pour le lecteur à ce qu’il découvre des poèmes dans le cadre d’une anthologie plutôt que dans le recueil d’un seul auteur ?

C P : D’abord, ce n’est pas le même projet effectivement. C’est à dire que le texte dans une anthologie n’a plus le même sens que le texte dans un recueil (un recueil normal : il existe des poètes qui publient tout à la suite, comme ça vient, et ils y arrivent, ce qui m’a toujours stupéfié). Ce n’est pas le même projet parce que dans une anthologie le texte a un autre sens que celui qu’il avait dans le recueil, automatiquement. Il a le sens que je lui donne, davantage, que le sens que lui donnait le poète, donc quelque part, j’ai trahi un peu le poète mais en même temps, je montre que son poème a d’autres facettes et qu’il peut être lu autrement. Et de ce point de vue là, je fais faire des économies de temps à quelqu’un qui ne connaitrait pas l’ensemble de la poésie et qui n’a pas besoin de lire tout ce que j’ai lu pour trouver ces perles, et qui lui va avoir en quelque sorte du plaisir qui est bien rassemblé. Je crois que c’est ça la lecture d’anthologie. C’est la garantie de trouver son plaisir à partir d’un thème qu’on apprécie.

J’ai fait plusieurs anthologies de nouvelles par exemple, à L’école des loisirs, et là, c’était un projet didactique en même temps : non seulement les gamins ne connaissaient pas le genre nouvelle, mais ils ne connaissaient pas les auteurs que j’avais envie de leur faire découvrir.

Alors j’ai commencé par trois anthologies de Maupassant. Après c’est devenu à la mode, on s’est rendu compte que Maupassant pouvait être lu par des gens assez jeunes. Pas tout, mais une bonne partie. Un des recueils s’appelait Histoires douces amères, qui était une façon de Maupassant de voir le monde. Le troisième recueil était les textes les plus classiques : on y trouve « La ficelle », des choses comme ça.

Après, j’ai publié des anthologies selon les genres que je voulais faire découvrir. J’ai une anthologie de textes policiers appartenant au sous-genre Crimes parfaits (ça s’appelle comme ça d’ailleurs). J’en ai une de science fiction, en me référant aux Étranges visiteurs, c’est le titre. Une du genre fantastique, une qui se trouve à la limite des choses qu’on n’arrive pas à classer. De même que j’ai fait des anthologies de textes du moyen-âge, pour faire connaître les fabliaux, après les avoir traduits, à des gens qui ne savent plus ce que sont les fabliaux, et que ça fait rire quand ils se trouvent face à ça. Donc, dans tous ces cas-là, il y a une intention didactique, et il y a une notion de partage, partage de la culture. Ça me paraît très important, le partage de la culture.

R : Votre nouvelle anthologie de poésie, En rires, est donc arrivée dans les bacs, comme je le disais tout à l’heure, au début du mois de mars. Cette œuvre possède une forme qui d’emblée, annonce la couleur : l’humour, c’est quelque chose de nuancé, le langage, c’est encore plus fin que ce que l’on croyait. Il me semble que En rires, en réunissant dans son écrin des textes de toutes les époques, et en leur distinguant des nuances d’humour, tout en présentant l’intérêt d’une anthologie, le dépasse.
Comment êtes-vous arrivé à ce résultat d’un livre qui, en plus de proposer des textes superbes, éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage ?

C P : Oups !

R : Êtes-vous d’accord avec ce que j’avance (que cette œuvre éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage) ?

C P : Je pense oui, parce que prendre conscience des nuances de l’humour, c’est une façon de prendre conscience effectivement des nuances du langage. L’humour, c’est un ton.

Admettons que nous soyons à la pêche par exemple. Si je vous dis : « J’attrape plein de poissons », ce n’est pas la même chose que si je vous dis : « J’attrape plein de poisson ! », ou si je vous dis : « J’attrape plein de poissons… ». Voilà trois nuances de langage qui sont fondées uniquement sur des intonèmes, sur le ton, et qui ont un sens différent.

Et c’est pareil pour l’humour. D’une certaine façon, l’humour donne ses clés en même temps que son ton. De là à transformer le ton en couleur, ça m’est venu à cause de plusieurs facteurs bien sûr. On dit toujours : l’humour noir. Mais l’humour noir s’oppose forcément à une toute autre forme d’humour.

Il y a un recueil d’un poète qui s’appelle  L’humour blanc. Alors je me suis demandé ce que c’est que l’humour blanc. Alors du coup, j’ai commencé à chercher qu’est-ce que ça pourrait être comme forme d’humour, et ça n’a pas été facile. L’humour noir par exemple, on ne l’a jamais défini. J’ai relu toute l’anthologie L’humour noir d’André Breton, où j’ai d’ailleurs trouvé peu de textes qui n’aient pas vieilli, j’en ai trouvé trois quatre seulement. Mais ça ne dit pas ce que c’est que l’humour noir.

Alors, quand je repense à « L’humour, c’est la politesse du désespoir. », je me dis, tiens, il y a peut-être quelque chose. Mais ce n’est pas exactement ça. C’est plus grinçant sans aller jusque là. Alors finalement, j’ai fini par définir une forme d’humour noir, c’est pour ça que toutes les parties sont sous-titrées.

Alors, je me suis posé après la même question sur l’humour rose, l’humour bleu, l’humour blanc, l’humour jaune. Ça existe l’humour jaune. Il y a un recueil aussi. Donc j’ai relu Les amours jaunes de Tristan Corbière. C’est pour ça que j’appelais ça : Les sept rires de l’arc en ciel au départ. Parce que ce sont des couleurs qui appartiennent à un même ensemble, qui est l’ensemble de l’humour, et les nuances, c’est les nuances de ton. Au départ je suis parti avec treize ou quatorze couleurs, pour voir, parce que je ne voulais pas limiter, c’est toujours la même chose, et j’avais même une non-couleur : l’humour transparent, l’humour où on ne sait pas si c’est de l’humour : « Est-ce qu’il plaisante, est-ce que c’est déclaratif ou humoristique ? ». Et puis j’ai éliminé certaines couleurs tout en éliminant des poèmes. J’ai cinquante poèmes.

Au départ, je devais avoir cent cinquante poèmes pour ma première sélection. Et puis, c’est en jouant sur les nuances que je me suis aperçu que petit à petit, j’ai vraiment réussi à définir les humours voisins. L’humour rouge par exemple, ça ne s’est pas imposé à moi comme l’humour de la colère au début. Ça pouvait être l’humour de l’amour comme en Chine, par exemple. Pour Bruno Doucey, c’était l’humour de la colère. Donc c’est comme ça que se sont construites les nuances, petit à petit.

Et après, le grand plaisir, ça a été d’apparier, quand j’ai réussi à trouver des parentés entre les poètes successifs. Alors là, c’est un vrai plaisir ! Par exemple, le fameux texte du « Hareng saur » (sec, sec, sec), de Charles Cros, j’ai réussi à l’apparier à un autre poème, surréaliste celui-là, de Jacques Baron, dont le titre est « Harengs saurs et poissons rouges » . Il y a forcément une parenté entre les deux. Alors je ne sais pas si c’est une réponse à l’autre ou quoi, mais ça m’intéresse de les rassembler et de les lire à la suite.

Il y a un poème sur Dieu d’Alain Bosquet, comme si Dieu était le résultat d’une élection. J’ai trouvé un autre texte, de Jean Rousselot sur Dieu, où on dit qu’on l’attend toujours, on se demande quand est-ce qu’il va arriver etc.
Quand on les lit à la suite, ça modifie les choses. Beaucoup de textes comme ça sont reliés. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie l’éditeur, que je fasse ce travail-là. Ce qui demande de partir vers un très vaste choix de poèmes. Ça demande aussi des renoncements parce que quand on fait ça, on renonce à certains textes qu’on adore, mais qui sont tous seuls quelque part. On pourrait faire l’anthologie des textes qui sont tous seuls, des textes qui ne s’accordent avec rien d’autre.

R : J’avais un peu dans l’idée, tout à l’heure, en vous posant la question des éventuels points communs entre écrire un recueil de poèmes et composer une anthologie, qu’il était possible d’associer les deux démarches, écrire un poème étant utiliser les mots, composer une anthologie étant « écrire », mais avec les poèmes déjà faits ?

C P : C’est ça. Mais même si l’opération a quelque chose d’apparemment similaire, ce sont quand même des opérations différentes. C’est comme quand on dit : associer des lettres, ensuite associer des sons pour faire des mots, associer des mots pour faire des phrases, etc. Sauf que c’est jamais au même niveau que ça se situe. C’est bien un processus d’association dans tous les cas, mais c’est la seule similitude qu’on puisse trouver.

Il y a des similitudes, parce qu’on fonctionne de la même façon en fait, nécessairement, moi du moins, mais ce n’est pas pour ça que les opérations sont similaires.

Je dis parfois que l’écriture c’est le contraire de la lecture, et non pas la même chose, et je l’ai déjà démontré dans des approches théoriques. Je pense que c’est l’inverse, qu’on construit exactement l’inverse de la réception. Les francophones en particulier unissent les deux sous un même concept, qui a un nom spécial d’ailleurs, la « littéracie », et je ne suis pas d’accord.

R : Est-ce un plus d’être poète soi-même lorsque l’on est auteur d’anthologies ?

C P : Je ne pense pas. L’inverse oui.

R : C’est à dire que c’est un plus d’être auteur d’anthologies lorsque l’on est poète ?

C P : Oui, parce que sinon, on écrirait toujours la même chose. J’ai lu d’excellentes anthologies, faites par des gens qui ne sont pas poètes. Pour être un bon anthologiste, il faut être un bon lecteur. Ça ne veut pas dire qu’on est poète. Pas besoin d’être poète pour être un bon lecteur.

R : Tandis qu’être auteur d’anthologies, cela apporte au poète ?

C P : Écrire des poèmes, c’est écrire quelque chose qu’on veut nouveau par rapport à ce qui existe déjà. Alors le problème dans cette phrase, c’est connaître ce qui existe déjà. Être anthologiste, c’est la garantie d’avoir lu énormément de choses.

R : Êtes-vous un lecteur friand d’anthologies de poésies ?

C P : Non. Je préfère lire des recueils. Je crois que je ne lis jamais une anthologie de bout en bout. J’utilise les anthologies pour chercher des choses. J’aime bien une anthologie bien classée, où je me retrouve. Parfois, je cherche des textes particuliers et j’ai du mal à les trouver dans les anthologies. Heureusement, j’ai celles de Pierre Seghers.

R : Vous les cherchez pour faire une anthologie ou pour d’autres raisons ?

C P : Pour diverses raisons. Parfois, je cherche un poème par exemple, ou même un simple vers. Je cherche dans des anthologies. Parfois je ne trouve rien. Il y a des textes que je cherche pendant des années comme ça, sans les retrouver. Et puis un jour, je tombe dessus. Mais ça peut être pour le boulot.

Par exemple suite à une animation qu’on a fait dans la Sarthe dans un village, avec lâcher de ballons poétiques, etc., il y a une formatrice avec qui j’ai déjà travaillé, que j’ai eue comme élève d’ailleurs à une époque, qui m’a demandé de faire une approche de la poésie dans l’endroit où elle enseigne. Alors je commence à réfléchir à son thème. Ça veut dire que l’originalité que je peux trouver par rapport à d’autres intervenants, c’est de lui faire une sorte de petit anthologie qui puisse être utilisée dans ses classes, ce que j’ai fait d’ailleurs l’an dernier pour le niveau d’enfants de quatre cinq ans. Ce n’est pas de la tarte !

Alors là je suis content d’avoir des anthologies, alors soit qui me permettent de trouver des nouveaux textes lorsque j’ai suffisamment ciblé ce que je cherche, soit de retrouver plus fréquemment des textes que je connais. Par exemple, il me passe par la tête là une comptine chinoise qui commence par : « Toung toung toung fait le tambour rouge ». Je sais où trouver ce texte. Mais ce n’est pas forcément simple. Parfois je ne me souviens plus du titre ni de l’auteur, juste une ambiance, juste un mot, une image. Alors bon, avec internet, des qu’on a un vers entier, crac, on a sa réponse. Ça m’a bien aidé. Mais bon il n’y a pas tout sur internet. Et puis bon, il faut avoir internet !

R : Sans dévoiler précisément comment étaient disposés les textes de En rires
Lorsque vous écrivez un recueil de poèmes, vous l’élaborez selon un système (chaque poème de Comme une pivoine correspond à un demi-proverbe, Le chat de mon école marque toujours midi se décline en leçons, etc.
Vos romans eux-mêmes, je pense en particulier aux œuvres que vous avez publiées à l’école des loisirs : Le treizième chat noir, Le douzième poisson rouge, La onzième souris verte, sont liés entre eux par un double système : les couleurs/les animaux familiers.
Être écrivain, être poète, est-ce être intuitif, est-ce rêver ?
Ou est-ce être bâtisseur, être cartésien ?
, j’ai évoqué tout à l’heure sa forme, qui lui est unique.

C P : Être rêveur, ça ne me plait pas. Je ne suis pas rêveur. Être écrivain, c’est vivre dans un double univers. Comme dans les récits fantastiques, par exemple, Le Horla de Maupassant. Dans Le Horla, il y a un être à l’intérieur de lui, il n’y a que lui qui y croit. Le docteur Marrande aussi à un moment donné. Mais être écrivain c’est vivre assez fréquemment dans ces deux façons d’être. Ce qui veut dire que quand on est en état de gésine, on perçoit, dans son environnement, des choses que les autres ne voient pas forcément. On les perçoit parce que leur agencement particulier nous amuse, nous émeut. Ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un reflet dans l’eau. Ça peut être la façon dont un arbre s’incline toujours avec le vent comme s’il saluait quelqu’un. Ça peut être un mot, le pétillement des feuilles de peuplier dans le vent, ça fait « Pshitt ! ». Ça peut être des tas de choses. C’est toujours des émotions et ça se relie à un projet.

Si j’ai un projet de poésie, même lointain, je vais piquer des trucs qui seront des visions poétiques, c’est à dire des façons de voir le monde. Je vous avais envoyé, je crois, une fois quelques textes, c’était sur des ados, leur façon de marcher. J’ai remarqué il y a quelques jours une femme, elle devait avoir entre vingt et trente ans, et dans ma tête, je l’ai surnommée la sautilleuse. Elle était avec son mec, elle lui tournait autour. Elle avait un sourire joyeux et elle sautillait. Vraiment, elle sautillait, un peu comme une gamine quand elle est contente de voir quelqu’un elle saute sur place. Le sautillement a l’air de représenter quelque chose pour les gamines, pour les filles, alors qu’on ne faisait pas ça de la même façon avant, et qu’on ne fera sans doute pas ça de la même façon après. Rien que cette thématique de la sautillante, je me suis dit que je pourrais faire un recueil là dessus, un recueil pour adultes qui serait juste des descriptions de jeunes filles, oui, plutôt de jeunes filles parce que les garçons se déplacent autrement. Alors pourquoi j’ai remarqué ça ?

Le vrai mystère c’est ça. Pourquoi à un moment donné il y a des trucs que je peux remarquer ? Alors ça peut être une couleur. Ça peut être quelque chose qui m’intrigue : les herbes complètement immobiles sauf une qui se balance, comme si il y avait un mystère. Comme si la vie proposait constamment un mystère.

Bon alors voilà, ça c’est l’input : la réalité qui envoie ses messages et en fait une réception interne un peu particulière. Et puis, à un moment donné je dirais, il y a blackout. C’est à dire que la réalité, on ne la voit plus. Ce qui se construit c’est à l’intérieur. On vit dans un autre monde. C’est là que je dis qu’on peut frôler la folie, en arriver à confondre ce qu’on construit, ses personnages de papier ou ses atmosphères, avec la réalité. Ça arrive.

Ça m’arrive par exemple, en revenant sur certains trucs, de ne plus savoir si cette scène que j’ai décrite dans un livre c’est une scène que j’ai vécue ou c’est une scène que j’ai inventée. Voilà un bel effet de folie. Heureusement c’est rare, et puis je peux le vérifier. Bon, ça veut dire qu’on vit ce monde intérieur aussi intensément que la réalité, ce qui explique aussi pourquoi certains peuvent se consoler avec l’art, parce qu’ils vivent l’art comme des tranches de vie quoi. Et puis à un moment donné, ça ressort. Ça ressort et là ça se confond à une autre réalité, qui est la réalité bien rangée des choses, la réalité sociale. « Est-ce que je peux dire ça? Est-ce que ce sera accepté socialement ?  Est-ce un propos trop mièvre ? » : des critères de réception de la société.

Si je prends mon pied à écrire une épopée par exemple aujourd’hui, je ne suis pas sur que quand je prendrai du recul, j’accepte qu’elle ne soit pas publiée, parce que personne ne publierait une épopée aujourd’hui. Bon voilà, c’est un petit peu ce type de fonctionnement, qui ressortirait à deux façons de vivre intensément les choses, mais avec deux programmes différents dans la tête.

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Photos : Bertrand Bracquard, Martine Bracquard

En rires de Christian Poslaniec, fait l’objet de lectures en duo avec Bruno Doucey , directeur depuis 2003 des éditions Seghers, à qui l’on doit la publication d’ouvrages essentiels : recueils, anthologies, essais, ayant trait à la poésie.

.R : En rires est un livre qui va à la rencontre des lecteurs puisque régulièrement depuis sa publication vous le présentez à des publics. Vous accompagnez votre présentation par une lecture en duo avec votre éditeur, Bruno Doucey.
Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’une de ces lectures, et qu’on aimerait bien savoir comment elle est organisée, quels sont les textes que vous lisez, on peut avoir envie que vous nous décriviez cette présentation. Est-ce une chose possible ?

C P : Naturellement non, puisque chaque présentation est différente. Au début, on avait juste cinq/dix minutes. Donc on s’était choisi quelques textes, qu’on pouvait lire à tour de rôle, ou ensemble pour certains qui se répondaient justement. On avait fait ça assez vite et les gens nous ont demandé après : « Vous avez dû passer des heures à faire cette sélection ? ».

Mais non, le recueil s’y prête donc ce n’est pas très difficile. Et puis pour la suite, quand on intervient pendant une heure, il est évident que ça ne peut pas être la même chose, donc on garde une petite trame, mais la trame de présentation des sept couleurs, ça suffit pour n’importe quelle présentation.

La dernière fois on a commencé par dire les petites piques intermédiaires (parce que ça fait rire les gens sans arrêt quoi, du début à la fin), et après on est revenu au début et à l’humour noir pour dire quelques textes qui nous plaisaient (mais bon, ça a été beaucoup plus spontané), et puis certains de nos textes qu’on a dit aussi à un autre moment. On a fait venir des poètes qui étaient dans la salle pour qu’ils lisent leurs poèmes. Bon, voilà, c’était un petit peu à la bonne franquette comme ça.

R : Chaque présentation a été différente alors…

C P : Et elle sera différente encore la prochaine fois si on le refait.

R : Y a-t-il un poème que vous préférez dans En rires ?

C P : C’est une question qu’on me pose pratiquement tout le temps, pour tout. Est-ce qu’il y a un de mes textes que je préfère ? Est-ce qu’il y a une musique que je préfère ? Et je ne suis jamais capable de répondre. Ça me semble une question réductrice, horriblement réductrice. Je veux dire, on ne peut pas n’aimer qu’un poème, si on choisit cinquante poèmes dans une anthologie.

Alors je ne dis pas qu’on les aime tous pareil, il y en a que je préfère à d’autres, il y en a que j’aime moins. Mais il y en plus de la moitié que j’aime pareil. C’est pareil pour n’importe quelle anthologie. Sinon je ne la fais pas quoi.

Quand je la relis la dernière fois, avant de l’envoyer à l’éditeur, alors qu’elle a déjà changé dix fois, que les textes ont parfois changé de place, il y en a qui sont arrivés, d’autres qui sont partis, etc. Quand je la lis et que ça me fait chaud au cœur, je suis content. Et là, ça veut dire qu’il y en a plein, des textes qui fonctionnent. Alors s’il y en a deux ou trois qu’on aime moins, mais qui sont bien à leur place, c’est pas grave.

Puis, il y a des textes qu’on aime lire, il y en a d’autres qu’on aime lire à haute voix, d’autres, on aime bien qu’ils soient là, mais on serait incapables de les dire. J’en ai un ou deux comme ça. Il y en a d’autres, on en a marre de les dire : « Il l’emparouille et l’endosque contre terre » (« Le grand combat », Henri Michaux).
J’adore ce texte de Michaux, mais je n’ai plus envie de le dire. Je l’ai dit tant de fois, que j’aime bien l’entendre dire par quelqu’un d’autre, mais :
« Quoi qu’a dit ?  A dit rin. » (« La môme néant », Jean Tardieu) on ne s’en lasse pas. On l’a dit sur tous les tons.

R :  « A quoi qu’a pense ? »

C P : « A pense à rin. »

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A écouter : « Vous avez dit « Anthologies » ?
Une interview au chant des oiseaux, extraît…

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L’entretien, auquel participèrent tous les oiseaux de l’étang, se déroula au rythme silencieux des poissons, qui, curieux de la parole de l’écrivain, ne manquèrent pas de se presser à sa ligne.

Des carpes s’invitèrent, puis, elles furent rejointes par un gardon.

Enfin, juste au moment où Christian Poslaniec achevait une dernière phrase, un petit poisson vint se faire prendre. Celui-ci, visiblement joyeux, à en juger ses frétillements, à l’idée de quitter son étang pour l’aquarium du poète, était un goujon !

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L’écrivain a aménagé dans sa maison plusieurs bibliothèques

Si Christian Poslaniec compte l’ordinateur comme indispensable à son activité, son travail n’en demeure pas moins indissociable des œuvres d’autrui, qu’il possède en grand nombre, et qui se répartissent en trois bibliothèques. On trouve dans sa maison une pièce consacrée aux romans policiers, le grenier accueille ses archives, tandis que les œuvres de littérature générale, de littérature jeunesse, les ouvrages de référence, les usuels, les encyclopédies, les documentaires, les œuvres de bandes dessinées, celles de sciences fiction, les romans fantastiques lui sont directement accessibles de sa pièce de labeur : un impressionnant bureau aux trois pans de mur tapissés d’ouvrages.

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Pour quand la bande dessinée ?

Christian Poslaniec a publié une centaine de livres : albums pour la jeunesse, romans policiers, recueils de poésie, anthologies, essais, traductions, adaptations.
Dans l’armoire magique, où sont rassemblées ses publications, pour l’instant seule la bande dessinée n’est pas représentée. Mais qui peut dire si un tel ouvrage ne viendra pas un jour grossir les rangs d’une œuvre vouée à une écriture sans frontières qui décidément, nous enchante !

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Merci

Remerciements à Christian Poslaniec, généreux en hospitalité autant qu’en parole.
Merci à Bertrand Bracquard et à Martine Bracquard, à qui nous empruntons deux belles photos.
Merci aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes et aux étangs de la Sarthe.
Merci au soleil, qui a éclairé mes clichés.
Merci enfin au petit goujon, qui a bien voulu se faire taquiner à l’étang.

Réjane

(Toutes les photos sauf celles indiquées sont de Réjane)

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A découvrir : d’autres billets avec ou sur Christian Poslaniec

* « En rires », un livre de poèmes : des nuances dans la nuance sur la palette de l’humour… publié le 22 février 2009…

* “Internet, c’est de l’écriture ” : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse publié le 3 novembre 2008

* La littérature au singulier, c’est fini tout ça ! publié le 23 mai 2008