Archives du mot-clé jean cau

Sincérité de celui qui regarde le feu: une lecture de « Proust, le chat et moi » de Jean Cau (La petite vermillon, 2009)

Sincérité…

« Un enfant avait donc deux vies. Celle qui le collait à la terre, celle qui l’en arrachait. Il était désadapté. Une fêlure, en lui. Comment la réparer pour que le vase tienne ? En la bouchant avec des mots.« 

L’enfant veut écrire. Ou du moins, en a l’intuition.

« Au départ, une curiosité vers d’autres vies, d’autres lieux, d’autres êtres et elle est châtiée par le fouet du réel. »

L’enfant est de milieu modeste. La littérature est une planète extra-terrestre pour ses parents. L’enfant rêve et découvre les mots dans les livres. Les parents ne sont pas contre le désir d’apprendre de l’enfant. Mais pour l’enfant, son envie d’écrire restera toujours un vice, une chose non avouable à ses parents qui eux, ont eu, eux, un vrai et laborieux travail.

« Il m’est arrivé de comparer la littérature à la tauromachie, elle-même comparée au « Cante hondo » (au Chant profond) du flamenco. Dans ces deux derniers arts, il existe un mot, intraduisible en français : le « duende ». Et qu’est-ce que c’est, en espagnol, le « duende » ? Nul ne le sait et nul ne peut le définir. Un matador torée et tout ce qu’il réalise est parfait, merveilleusement en règle avec les canons de l’école. Il écrit le toro et la langue est pure, la grammaire infiniment respectée, le vocabulaire divers, la phrase souveraine. […] Brusquement, un miracle s’est produit, l’homme paraît avoir envoûté le toro auquel il donne des passes de rêve. […] voici le duende. Il l’a. Il le possède et en est possédé. Il torée intérieur. Hors du monde. Il torée pour soi. Il n’y a plus de public, plus d’arène, plus de désir de trophées. Rien qu’une ivresse que l’homme et le fauve partagent et dont nous ne sommes que les voyeurs. »

La Grâce, tel serait le terme qui effleurerait le plus le sens de duende. Tel serait pour Jean Cau, l’art de l’écrivain : d’abord, écrire pour soi, avec sincérité, loin des contraintes du milieu et de ses mirages glorieux, pour trouver sa voix et le ton approprié.

« Autrefois, dans les villages, on plantait l’ancêtre, comme une momie, devant le feu, juste au bord de la plaque noire. Il se taisait. Il regardait le bois brûler et se transformer en cette cendre qu’il serait à son tour, demain, et le feu lui racontait sa vie, avec ses étincelles, ses giclées de sève hors des bûches trop vertes, ses crépitements, ses écroulements, ses fumées – et puis ses cendres. »

Dans un premier texte troublant et sensible : L’enfance de l’art, l’auteur revient ainsi sur son enfance, sa vie, sa peur de la mort et son désir d’écrire.  Le second texte qui donne le titre au volume : « Proust, le chat et moi » est une déploration très négative sur la fin du roman avec l’annonce de  la fin de la civilisation occidentale. Rien que cela !

Retiré à la campagne, désabusé par son époque et la littérature de son temps (l’ouvrage est paru la première fois en 1984), l’auteur a un chat qui ressemble tellement à Marcel Proust qu’il l’a nommé… Marcel Proust ! Et ne cesse de l’interroger dès le matin : « Proust, que dois-je écrire ? Après toi, Marcel, que peut-on écrire ?« 

La principale obsession de l’auteur est donnée dès le début  : « les temps sont venus où l’art ne triomphera plus de la mort« . L’auteur déplore la fin du roman dont La Recherche lui semble être le sommet, puis la fin de la civilisation occidentale. Le ton de l’ouvrage est caustique voire carrément « ronchon », parfois très actuel en créant des correspondances, presque trente ans après son écriture :

« Dès que j’entends le mot espoir, je soupçonne la sottise. Comment, de gorges qui se serrent et d’où ne devrait jaillir que le hurlement, peuvent donc sortir les roucoulements tièdes de l’espoir ?« 

« Il n’empêche, Proust, que les romanciers, impavides, continuent de tricoter leurs histoires où un homme de cinquante ans se demande s’il peut encore copuler, où une femme sur le retour tombe amoureuse d’un adolescent qui est le meilleur ami de son fils, où une fille de seize ans brûle de coucher avec son papa, où un voyou déclare que la prison n’est pas le Ritz et que ça n’est pas juste… Ils continuent d’écrire pareilles histoires (on pourrait en aligner des centaines sur des milliers de pages), relayés par les Intellectuels qui sodomisent des mouches à coups d’essais illisibles et elle est, finalement, adorable cette inconscience, cette volonté de tricoter des mots et d’essayer de voler à la masse et à la statistique (exemple : vingt-six pour cent des pères désirent leur fille, cinquante et un pour cent ne la désirent pas, treize pour cent ne savent pas) une histoire « faite à la main ».« 

Mais trop de relents nauséabonds et désagréables rendent finalement la lecture insupportable comme « Dans le même temps en Asies, Afriques, Arabies, naissent des millions de petites choses jaunes, noires ou basanées... », nous rappelant que l’auteur a écrit dans la revue Elements dite par euphémisme de La nouvelle droite !

Silence

***

Ceci est une lecture de :

Proust, le chat et moi précédé de L’enfance de l’art / Jean Cau. – Paris : La table Ronde, 2009. – (Collection de poche La Petite Vermillon ; 317). – 978-2-7103-3109-4. (Première parution en 1984)

 

Je remercie La Table Ronde pour l’envoi gracieux de ce livre. Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

Silence