Archives mensuelles : janvier 2008

La lettre à Ménécée d’Epicure

Epicure à Ménécée,

Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que, vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l’égard du passé. Le premier pour que jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l’égard de l’avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir.

Ces conceptions, dont je t’ai constamment entretenu, garde-les en tête. Ne les perds pas de vue quand tu agis, en connaissant clairement qu’elles sont les principes de base du bien vivre.

D’abord, tenant le dieu pour un vivant immortel et bienheureux, selon la notion du dieu communément pressentie, ne lui attribue rien d’étranger à son immortalité ni rien d’incompatible avec sa béatitude. Crédite-le, en revanche, de tout ce qui est susceptible de lui conserver, avec l’immortalité, cette béatitude. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d’eux. Mais tels que la foule les imagine communément, ils n’existent pas : les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu’ils imaginent. N’est pas impie qui refuse des dieux populaires, mais qui, sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. De là l’idée que les plus grands dommages sont amenés par les dieux ainsi que les bienfaits. En fait, c’est en totale affinité avec ses propres vertus que l’on accueille ceux qui sont semblables à soi-même, considérant comme étranger tout ce qui n’est pas tel que soi.

Accoutume-toi à penser que pour nous la mort n’est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité.

Il s’ensuit qu’il n’y a rien d’effrayant dans le fait de vivre, pour qui est authentiquement conscient qu’il n’existe rien d’effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre. Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu’il souffrira en mourant, mais parce qu’il souffre à l’idée qu’elle approche. Ce dont l’existence ne gêne point, c’est vraiment pour rien qu’on souffre de l’attendre ! Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes plus ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n’est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grands des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie.

Le sage, lui ne craint pas le fait de n’être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l’estomac, sans qu’il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu’il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n’est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité qu’il butine ? Celui qui incite d’un côté le jeune à bien vivre, de l’autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l’agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice. Plus stupide encore celui qui dit beau de n’être pas né, ou « sitôt né, de franchir les portes de l’Hadès ».

S’il est persuadé de ce qu’il dit, que ne quitte-t-il la vie sur-le-champ ? Il en a l’immédiate possibilité, pour peu qu’il le veuille vraiment. S’il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée.

Souvenons-nous d’ailleurs que l’avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l’attendre comme devant exister, et de n’en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.

Il est également à considérer que certains d’entre les désirs sont naturels, d’autres vains, et que si certains des désirs naturels sont nécessaires, d’autres ne sont seulement que naturels. Parmi les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d’autres à la tranquillité durable du corps, d’autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à la sérénité de l’âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C’est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d’éviter la souffrance et l’angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant plus à courir comme après l’objet d’un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien, de l’âme et du corps serait comblé. C’est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non-présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.

Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C’est lui que nous avons reconnu comme bien premier et congénital. C’est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C’est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d’après son impact sur notre sensibilité.

Justement parce qu’il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n’importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu’ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu’un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement. C’est à travers la confrontation et l’analyse des avantages et désavantages qu’il convient de se décider à ce propos. A certains moments, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.

Ainsi, nous considérons l’autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu’on trouve d’autant plus d’agréments à l’abondance qu’on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l’est pas tout ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu’un ordinaire fastueux, sitôt éradiquée toute la douleur du manque : pain et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu’en manque on les porte à sa bouche. L’accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l’être humain au dynamisme dans les activités nécessaires à la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l’occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l’inquiétude.

Quand nous parlons du plaisir comme d’un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente – comme se l’imaginent certaines personnes peu au courant et réticentes à nos propos, ou victimes d’une fausse interprétation – mais d’en arriver au stade où l’on ne souffre pas du corps et ou l’on n’est pas perturbé de l’âme. Car ni les beuveries, ni les festins continuels, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ni la délectation des poissons et de tout ce que peut porter une table fastueuse ne sont à la source de la vie heureuse : c’est ce qui fait la différence avec le raisonnement sobre, lucide, recherchant minutieusement les motifs sur lesquels fonder tout choix et tout rejet, et chassant les croyances à la faveur desquelles la plus grande confusion s’empare de l’âme.

Au principe de tout cela, comme plus grand bien : la prudence. Or donc, la prudence, d’où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu’on ne saurait vivre agréablement sans prudence , sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.

D’après toi, quel homme surpasse en force celui qui sur les dieux nourrit des convictions conformes à leurs lois ? Qui face à la mort est désormais sans crainte ? Qui a percé à jour le but de la nature, en discernant à la fois comme il est aisé d’obtenir et d’atteindre le « summum » des biens, et comme celui des maux est bref en durée ou en intensité ; s’amusant de ce que certains mettent en scène comme la maîtresse de tous les évènements – les uns advenant certes par nécessité, mais d’autres par hasard, d’autres encore par notre initiative –, parce qu’il voit bien que la nécessité n’a de comptes à rendre à personne, que le hasard est versatile, mais que ce qui vient par notre initiative est sans maître, et que c’est chose naturelle si le blâme et son contraire la suivent de près (en ce sens, mieux vaudrait consentir à souscrire au mythe concernant les dieux, que de s’asservir aux lois du destin des physiciens naturalistes : la première option laisse entrevoir un espoir, par des prières, de fléchir les dieux en les honorant, tandis que l’autre affiche une nécessité inflexible). Qui témoigne, disais-je, de plus de force que l’homme qui ne prend le hasard ni pour un dieu, comme le fait la masse des gens (un dieu ne fait rien de désordonné), ni pour une cause fluctuante (il ne présume pas que le bien ou le mal, artisans de la vie bienheureuse, sont distribués aux hommes par le hasard, mais pense que, pourtant, c’est le hasard qui nourrit les principes de grands biens ou de grands maux) ; l’homme convaincu qu’il est meilleur d’être dépourvu de chance particulière tout en raisonnant bien que d’être chanceux en déraisonnant ; l’idéal étant évidemment, en ce qui concerne nos actions, que ce qu’on a jugé « bien » soit entériné par le hasard.

A ces questions, et à toutes celles qui s’y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et jamais tu ne seras troublé ni dans la veille ni dans tes rêves, mais tu vivras comme un dieu parmi les humains. Car il n’a rien de commun avec un animal mortel, l’homme vivant parmi des biens immortels. »
Epicure
(Traduction anonyme sur le site de Jean-Jacques Delfour de l’Académie de Toulouse)

« Trappeur est si vieux et si fatigué… » (Rick Bass, les mythes des ours. – in Le ciel, les étoiles, le monde sauvage )

« Trappeur est si vieux et si fatigué qu’en août il reste simplement assis au soleil devant son chalet, la tête baissée, en essayant de ne pas perdre un gramme de ce bienfait. Après cette dernière semaine de chaleur, chaque journée sera plus fraîche que la précédente. Il est assis, les bras allongés au soleil pour essayer de tout emmagasiner, pour tenter d’absorber le maximum de vitamine D.« 

(Extrait p. 13 – Les mythes des ours in Le ciel, les étoiles, le monde sauvage / Rick Bass ; Brice Matthieussent, Trad. – Christian Bourgois éditeur, 1999. – (10/18 ; Domaine étranger, n° 3440))

« Seul est mien le pays de mon âme » (Marc Chagall)

Il y a cet enchevêtrement presque inextricable de tous ces univers gigantesques qui produisent des étincelles. Où n’en produisent pas. C’est selon. C’est cela qu’on appelle le malheur. Le nom moderne : absence de communication. Cela parait nouveau mais depuis des millénaires humains, c’est ainsi. Tous ces mondes solitaires s’entrechoquent presque sans jamais se toucher. Seul est mien le pays de mon âme. Quand ils se touchent, c’est cela qu’on appelle le bonheur. Celui-là, on l’aime encore moins que le malheur. On l’espère tellement qu’il nous fait peur. Ce fracassement d’êtres ressemble aux fracassements stellaires, aux interpénétrations des galaxies. Sur la photo prise à l’observatoire, on distingue très bien cette éternité de lumières. Grâce. Pourtant, si on avait le pouvoir de se déplacer avec un engin spatial instantanément, on ne rencontrerait que du vide, le plus souvent… Et ce serait la nuit notre plus fidèle compagne. Pesanteur. Du vide. Il faudrait changer notre point de vue.

La campagne environnante et ses petits oiseaux nous aideraient à prendre de la hauteur, à résoudre nos malheurs, notre malaise. Mais, de chemins cosmiques voisins, il est si peu question. Notre bucolique campagne se réduit à peau de chagrin. Nos montagnes s’aplanissent. Et pourtant, que d’observations nous restent-ils à faire ? Ouvrir les yeux, garder la paupière le plus longtemps ouverte : s’élever vers la lumière pour abandonner notre petite vision géocentrique. S’arracher à la pesanteur pour atteindre la grâce. Rien de mystique. Au contraire, éteindre les fausses lumières que nous avons créées à notre image et dont nous entretenons la flamme. Rejoindre notre vraie place. Concevoir réellement l’infini et la beauté de toute chose. Et leur pendant : le vide et l’horreur. S’émerveiller et comprendre pour jouir… Accepter l’incertitude… L’ouverture au monde se fait par la fêlure. La fuite est un trop plein.

Silence

J’aime les nuages… les merveilleux nuages !

« J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !« 

(Charles Baudelaire, l’étranger in Petits poèmes en prose, 1862)

Des stratocumulus au-dessus de la Méditerranée un jour de novembre 2007.
(Photo : Nathalie Martin)

Trois occasions de lever les yeux au ciel :

un merveilleux roman : la théorie des nuages de Stéphane Audeguy (Gallimard, 2005) où vous retrouverez le pharmacien anglais Luke Howard, un des premiers à avoir décrits et nommés ces objets volants non identifiés à l’époque (autour de 1802) ;

Le guide du chasseur de nuages de Gavin Pretor-Pinney (Trad. Judith Coppel-Grozdanovitch. – Lattès, 2007), une publication officielle de l’association citée ci-dessous ;

Pour voir d’autres images et rencontrer d’autres fondus de nuages , rejoignez le site de la Cloud Appreciation Society

Et leur manifeste du chasseur de nuages en anglais et traduit ci-dessous par Judith Coppel-Grozdanovitch :

Nous pensons que les nuages sont injustement dénigrés et que la vie serait incomparablement plus pauvre s’ils n’existaient pas.

Nous croyons que les nuages sont des poèmes de la Nature, les plus équitables parmi ses bienfaits car chacun peut les observer à loisir.

Nous nous engageons à combattre sans relâche le diktat du « ciel bleu » chaque fois que nous les rencontrerons, car la vie serait d’un ennui sans nom si nous étions condamnés à la monotonie d’un éternel ciel sans nuage.

Nous nous efforcerons de rappeler aux gens que les nuages expriment les humeurs de l’atmosphère et qu’à ce titre, comme les expressions humaines, ils sont sujets à interprétations.

Nous pensons que les nuages parlent aux rêveurs et que l’âme s’enrichit à les contempler. En vérité, ceux qui s’abandonnent aux évocations suscitées par leurs formes feront l’économie d’une psychanalyse.

Et nous déclarons donc à qui veut l’entendre :

« lève les yeux, émerveille-toi de l’éphémère beauté, et vis ta vis la tête dans les nuages« 

Alors, vous signez ?

Silence

Membre n° 11735 de la Cloud Appreciation Society

« Dans l’univers, ce qui est chaud brille. Ce qui ne brille pas absorbe la lumière. » (Michel Cassé, astrophysicien)

« Dans l’univers, ce qui est chaud brille. Ce qui ne brille pas absorbe la lumière. » Ce sont les mots de l’astrophysicien Michel Cassé. C’est une belle parabole sur l’ignorance et la connaissance. Sur l’apparence aussi et les modes de vie. Il dit aussi que la matière ordinaire et banale, celle des pierres et des arbres, des fleurs et des torrents, du vin et des papillons, du sang et des larmes, mérite d’être qualifiée de précieuse, lumineuse et céleste car elle est rare, photosensible et vient du ciel.

Silence

Changer de position…

Les milliards de poissons des océans du globe n’imaginent pas un autre univers que l’univers liquide. Ils n’imaginent pas les étendues terrestres, les vallons, les plaines, les montagnes. La luxurieuse nature. L’été, l’hiver, le printemps et l’automne. Les quatre saisons. La musique. Pour le poisson, comme pour l’homme, il reste des univers entiers à découvrir. Il suffit d’ouvrir les yeux… Toute connaissance est une vision (J. P. Vernant).

Silence

Nous sommes des pauses…

Nous tombons du silence. La pause est essentielle. Nul endroit sur terre où le silence ne règne. Il y a toujours un cri, une balle, un froissement. Nous sommes des pauses dans le vide interstellaire, sur la portée du rien, dans l’oubli du bruit, du son, de la parole. Meurtres, tortures, viols. Il suffira d’attendre un peu pour entendre que tout cela n’a pas existé. L’oubli est ce vide, d’avant notre existence, d’après nos éructations. Nous venons du silence. Le rire fait partie de la beauté, et la beauté… de la vie. Force positive, seule preuve de notre existence. L’oubli est le retour vers la non-vie, attirance négative. Comme le pendule, nous alternons vers l’un ou l’autre. Il faudrait couper le fil du pendule pour tomber avec fracas sur la terre. Se relever et rire de cette mauvaise mais bénéfique chute. Nous sommes des pauses. A nous de transformer cette plume en note. La mélodie sera tienne.
Silence

La contemplation est une autre forme de l’aventure…

La contemplation n’a rien de mystique. Elle est l’état d’enregistrement des impressions, elle prépare les éléments de la réflexion future. Elle est ce moment où l’on reçoit comme au premier jour le vent frais de la nouveauté. Elle est ressourcement.

La contemplation est une autre forme de l’aventure. Elle nous oblige à voir le monde avec un œil neuf. Impressions neuves de l’explorateur. Elle rend l’aventure inépuisable. Souvent, en écoutant de la musique, je suis touché à un autre endroit. Renouvellement des sensations. On se demande alors pourquoi ne pas avoir été ému par cet air là, que l’on a déjà écouté une bonne centaine de fois. Renouveau, nouvelle naissance. Cycle. Notre cerveau a besoin de fraicheur.

Silence

Le langage

Si l’être est en chemin vers le langage, si le langage est la maison, la maison de l’être, le bout du voyage, alors la quête de l’être est le langage. Le langage ne préexistait pas à l’être. Préexistait l’instinct. Le langage est une invention humaine, est un passeport pour le voyage : moyen et but en même temps. L’être est en chemin vers la guérison ultime, vers la communication totale, vers une utopie idéale. Le langage doit l’aider à prendre conscience de ce chemin. Ainsi tel le roi qui écoute mille et une nuits, mille et un milliers de mots provenant de la bouche dorée de Shéhérazade – toujours cette attirance pour les lumières – et qui ne la tuant plus, guérit. Le langage comme déclencheur du bonheur. Catalyseur de la bonne heure – encore le temps – la bonne heure la dernière que l’on voudrait vivre sans chaines, avec légèreté. Le langage est cette quête de la légèreté, ce détachement du temps, cet accès à la non-pesanteur, cet envol vers un plaisir des sens, le retour du désir, la fin de la dépression, une victoire sur l’instinct, un victoire du cerveau sur son environnement, l’être détaché enfin du temps.

Le sens de la vie appartient assurément au monde sensible, mais pas seulement. Le bien et le mal aussi. Nous ne pouvons abstraire ni l’un ni l’autre au profit d’une destinée qui nous dépasse. Le sens de la vie est notre sens moral, quand il n’est pas sens dessus dessous. Nous le construisons, il nous ressemble, il va vers ce que nous devenons. Multiple, il ne peut être qu’un perpétuel questionnement. Il est sables mouvants, notre enlisement moral, notre isolement sensible. Solitude. Le sens de la communauté est-il le sens positif ; la solitude, le sens rétrograde ? La vérité, le vrai et le faux, le bon grain de l’ivraie. Nous séparons, nous catégorisons au lieu de parsemer, comme le semeur, notre jardin.

L’envol vers un plaisir des sens est le passage d’une nouvelle porte. Resteront devant cette porte, toute les divinités, croyances et autres ensorcellements du monde. En passant le pas de cette porte, l’émerveillement de la légèreté, un monde sans tabou. Ce n’est pas une nouvelle image du paradis, non encore perdu puisque pas encore trouvé. Il s’agit d’étreindre notre environnement, par tous les pores de notre peau, par tous les récepteurs que sont nos mains, bouche, yeux, oreilles ou nez. Le goût et ses douleurs appartiennent à chacun. Notre corps est plein d’empreintes qui nous gouvernent. Imprégnons-nous. Il suffit d’imaginer. C’est notre spécificité, notre bien commun. Je suis un cerveau qui pense au corps, à cette chair où se crée et lutine ma pensée. Simplement, comment ne pas être simplement émerveillé par cette machine là… Cette machine là qui parle d’elle, qui a la conscience de parler de soi. Etrange… simplement étrange… Eblouissement… Il suffit d’imaginer, de laisser la pensée dériver, voyager, couler de source. Il ne s’agit plus de créer des dieux ou de tomber, dans tous ces ésotérismes de circonstances : il faut trouver le vrai langage du cœur, laisser voguer notre imaginaire. Pour nous découvrir. Le semeur aura un joli sourire et un éclat de rire près du cœur. L’ouverture au monde se fait par la fêlure. La fuite est un trop plein.

Silence

Le souffle

Nous sommes du même monde. Nous respirons le même air, buvons la même eau, mais nos appartenances à des idéologies, des dogmes, des croyances nous éloignent. Nous fuyons la lumière, préférons les ténèbres. Combat, violence, viol. Plutôt que l’étreinte, la caresse, le plaisir. Nous croyons que cela est le mal. Nous passons de l’ascèse inutile à la passion suicide. Ascèse et passion : deux pôles extrêmes.

            Et pourtant, il ne s’agit pas de vivre continuellement dans la modération. Nous pouvons trouver un équilibre qui surmontera : et tabous, et malaises, et craintes et vide. Le vide est  notre point faible, notre talon d’Achille.

Il faut ouvrir les yeux : la Terre est notre Jardin des Délices. A preuve du contraire, il n’y en a pas d’autres… Reste l’imaginaire pour nous évader. 

            Nous voudrions planer mais nos chaines nous maintiennent au sol, dans la glaise. Nous voudrions nous échapper comme Icare, et vivre les quelques heures intenses de l’éphémère …

Mais la folie inonde notre âme, notre corps, contamine nos actes. Nous sommes du même monde, des hommes, une race de tueurs.

Silence

« La vie est belle : les surprises de l’évolution » de Stephen Jay Gould

Ceci dans la lecture de « la vie est belle : les surprises de l’évolution » de Stephen Jay Gould (Trad. Marcel Blanc. – Seuil, 1991) , paléontologiste et géologue, mort au début du XXIème siècle :

« Mais, comme l’a remarqué Freud, notre rapport à la science ne peut être que paradoxal, puisque nous devons payer un prix presque intolérable pour chacun de nos progrès dans la connaissance et le pouvoir sur ce monde – un coût psychologique lié à notre détrônement progressif du centre des choses, et à notre marginalisation croissante dans un univers indifférent. C’est ainsi que la physique et l’astronomie ont relégué notre monde dans un coin du cosmos, tandis que la biologie a fait passer notre statut de simulacre de Dieu à celui d’un singe nu marchant debout.

La géologie, ma discipline, a contribué à cette redéfinition cosmique, en apportant elle aussi des éléments de bouleversement – les données les plus renversantes de la géologie, en quelque sorte. Au tournant du XXème siècle, on s’est rendu compte que la Terre existait depuis des millions d’années et que l’espèce humaine n’avait occupé que la dernière milli microseconde géologique de cette histoire – le dernier centimètre du kilomètre cosmique, ou la dernière seconde de l’année géologique, selon les métaphores pédagogiques les plus courantes.

Il nous est difficile d’admettre tout ce qu’impliquent cette nouvelle et bouleversante vision du monde. Si l’humanité n’est apparue qu’hier, en tant que petit rameau d’une branche au sein d’un arbre florissant, alors la vie ne peut en aucune façon avoir eu pour sens de préparer notre venue. Nous ne sommes peut-être qu’un rajout imprévu, une sorte d’accident cosmique, une babiole sur l’arbre de Noël de l’évolution. »

Je vous encourage à courir chez votre libraire ou vote bibliothèque la plus proche pour découvrir ce livre. Au début, accrochez-vous, SJG décrit la méthode employée (c’est un livre de scientifique) ensuite c’est une merveille ! C’est alors un livre de philosophie…

Silence

bibliographie-pour-stephen-jay-gould.doc

La fêlure par Charles Juliet

« C’est par la fêlure

Que dedans et dehors

Mêlent leurs eaux« 

in Ce pays du silence / Charles Juliet (Pol, 1992)

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Invitation à aller plus loin : les éditions Pol ont mis quelques extraits de ce livre en ligne ici.

« Ce live reprend trois recueils autrefois publiés aux éditions Fata Morgana et aujourd’hui épuisés.
Poèmes d’amour, Quête de l’authentique, Recherche de la vérité : ces textes sont tous animés d’un même mouvement qui tend l’être tout entier vers un accomplissement parfois entrevu, parfois inimaginable. Espoir et ferveur : en mots simples, martelés sur des rythmes puissants, c’est un itinéraire fait d’exigence et de pureté qui se dessine, s’amplifie, et emporte. »


Octobre 1992
160 pages, 21,34 €
ISBN : 2-86744-323-7


« Mes chiens ont du flair » (Rick Bass, Le livre de Yaak)

« Mes chiens ont du flair et tendent à considérer que la majeure partie de ces bois leur appartient – comme les humains qui confondent aimer et posséder -, et ils reniflent et examinent toute odeur inconnue. »

(Extrait p. 65 – Le Livre de Yaak / Rick Bass ; Camille Fort-Cantoni, Trad. – Gallmeister, 2007)

Silence

« Deux forces régnent sur l’univers : lumière et pesanteur » (Simone Weil)

« Deux forces règnent sur l’univers : lumière et pesanteur.

Pesanteur. – D’une manière générale, ce qu’on attend des autres est déterminé par les effets de la pesanteur en nous ; ce qu’on en reçoit est déterminé par les effets de la pesanteur en eux. Parfois cela coïncide (par hasard), souvent non.« 

(Extrait p. 1 – La pesanteur et la grâce/ Simone Weil. – Librairie Plon, 1948)

« Naguère, j’étais un scientifique… » (Rick Bass, le livre de Yaak)

« Naguère, j’étais un scientifique – un géologue. Aujourd’hui, je me surprends à méditer sur ce tournant, cette tangente qui m’a éloigné du chemin de la science pour me faire prendre le chemin de l’art. L’un comme l’autre s’intéressent aux choses enfouies ou invisibles. La différence tient au fait qu’avec l’art on ne les nomme pas. On se contente de les poursuivre, puis on les laisse fuir. »

(Extrait p. 79 – Le Livre de Yaak / Rick Bass ; Camille Fort-Cantoni, Trad. – Gallmeister, 2007)

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