Archives mensuelles : février 2008

Avez-vous lu : « Le grand troupeau » de Jean Giono sur la guerre de 14-18 ?

Avez-vous lu : « Le grand troupeau » sur la guerre de 14-18 ?

Savez-vous que tandis que Giono vivait l’horreur au front, il écrivait à ses parents, pour ne pas les inquiéter, qu’il allait bien?

« Aux armées le 30 Mars 1917

Mes deux vieux chéris,
J’ai reçu de vos nouvelles hier au soir sur le cours de la Dépêche. Je suis heureux que votre rhume ait presque disparu. Ici le temps est épouvantable. Cela ne m’empêche pas de me porter merveilleusement. Nous avons un peu plus à bouffer et nous desserrons un peu la ceinture. J’espère aller vous voir dans le courant avril. Les lettres m’arrivent très bien maintenant. J’espère que vous ne vous faites pas de mauvais sang à mon sujet maintenant que vous savez où je suis. Je suis bien abrité, au chaud et peinard. Espérons que pendant Avril, le temps se mettra au beau et que les amandiers seront fleuris pour embaumer ma permission.
Grosse caresse de votre fiston qui vous aime par- dessus tout.
Jean « 
Jean Giono
Radio télégraphiste
140ième régiment d’infanterie (Paroles de Poilus, Lettres et carnets du front, 1914-1918)
Réjane

« Nous ne souffrons pas d’incommunication… » (Gilles Deleuze)

« Nous ne souffrons pas d’incommunication, mais au contraire de toutes les forces qui nous obligent à nous exprimer quand nous n’avons pas grand chose à dire. […] les forces de répression n’empêchent (plus) les gens de s’exprimer, elles les forcent à s’exprimer. […] créer n’est pas communiquer, c’est résister.« 

(Pourparlers / Gilles Deleuze. – Paris : Minuit, 1990)

Silence

« Tu Sais où il faut faire des inventions ? » (Jean Giono)

« Tu sais où il faut faire des inventions ? Dans l’appel, dans la voix, dans le son qui sort de ton coeur. […] la grande malédiction du Ciel pour nous ça a été de nous faire des coeurs à un seul exemplaire. Un pour chacun. Une fois partagé en deux, il te faut trouver ta moitié exacte. Sans quoi tu resteras seul toute ta vie. Et c’est ça le tragique. Tu ne t’imagines pas le nombre de ceux qui ont le coeur mal complété.

Tu veux que je te prédise ce qui arrivera, et le garçon le verra, s’il vit. Et bien, voilà, au grand moment de l’espoir, ce sera la faillite de la magie. Tes tapis volants, on les chargera de pommes de terre et de carottes. On se dira : « Comment, on n’est pas plus heureux ? » Vous n’êtes pas plus heureux parce que vous n’avez rien inventé de nouveau dans l’appel que vous faites autour de vous pour trouver l’autre moitié de votre coeur. Vous avez toujours votre petite voix du temps des cavernes. Bien plus petite. Et vous ne trouvez pas. Alors, on tuera son coeur, parce que ça sera trop difficile de vivre avec.« 

(Jean Le Bleu /Jean Giono. 1932)

Sur la piste de Rick Bass, Mingarelli…

Un pas de côté

L’écrivain américain Rick Bass aime la nature. Il écrit avec elle, et se bat pour elle (« Le livre de Yaak », Gallmeister, 2007). Il aime les animaux, tous les animaux. La vie sauvage, celle qui peuple les espaces encore préservés du Montana où il a élu domicile, il l’observe, la décrit, la rencontre, s’en émerveille. Comme il s’émerveille de son chien d’ailleurs, en témoigne son ouvrage Colter (Christian Bourgois, 2001). « Un chien comme Colter aiguise  la joie que nous donne chaque nouvelle saison, et souvent il semble immobiliser le temps, l’intensifie. Et quand il n’est plus là, c’est comme si le monde disparaissait. »

La nature, l’amour des animaux, quels curieux terrains d’inspiration ?

La nature, l’amour des animaux, un livre sur un chien.

Le froid, la neige.

Le vent, le bruit que fait le vent.

Rick Bass, l’écrivain du Montana, amoureux de la nature, fidèle à son chien, auteur de douze merveilleux livres, fait un pas de côté.

La neige est toujours aussi blanche, mais le peintre a changé.

Mingarelli est le peintre

Dans « La dernière neige » (Seuil 2000), Mingarelli dessine une petite chienne qu’un gosse emmène se perdre dans la neige. Lui aussi aime les chiens, la nature. Lui aussi s’émerveille du saut gracieux d’une biche, des allers et venus des oiseaux qui nichent, de voir trembler les feuilles des aulnes.

Hubert Mingarelli, qui réside depuis plusieurs années dans un hameau de montagne de l’Isère, est écrivain. En dix huit ans, il a publié quinze livres.Tous sont de grands mystères.

Période jeunesse

On dit : « Une rivière verte est silencieuse » (Seuil 1999) est son premier roman. Ce n’est pas juste. Il a en effet écrit six livres avant.

Les premiers Mingarelli, classés « jeunesse », sont de ces livres que l’on n’oublie pas.

« Le bruit du vent » (Gallimard 1991), « La lumière volée » (Gallimard 1993), sont des livres pour les grands, autant qu’ils sont de grands livres.

Choc

L’oeuvre de Mingarelli est un choc. D’où vient-elle? Où va -t-elle? On ne le sait pas vraiment, comme on éprouve des difficultés à dire ce que vraiment, il s’y passe. L’oeil est important. C’est en effet par le regard qu’on va à la rencontre des personnages secrets de ses livres. Nous ne saurons jamais grand chose d’eux.

De quelle famille viennent-ils? Que font-ils dans la vie? Quels sont leurs goûts? A quoi se destinent-ils?

Dans aucun de ses livres, Hubert Mingarelli ne s’est essayé à situer quoi que ce soit.

Sa patte à lui, c’est l’ indéfini, l’intemporel.

Quand on sait que les premiers travaux que l’écrivain proposait à la presse étaient… des illustrations, on se dit que peut-être, Mingarelli dessine, plus qu’il n’écrit.

Un homme debout

Mingarelli, qui décidément, ne fait rien comme les autres, décline, dans ses livres, invariablement toujours le même personnage.

Parfois, il est un gosse qui se cache dans un cimetière (« La lumière volée »).

Parfois, c’est un marin qui marche avec un pote (« Hommes sans mère », Seuil 2004).

Dans « Quatre soldats », il est le russe Bénia.

Dans un autre livre, il s’appelle Eladio (« Le voyage d’Eladio, Seuil 2005). Sa vie est dure, très dure.

Dans « Une rivière verte et silencieuse », il a besoin d’argent, l’électricité coupée. Mais c’est toujours un type au grand coeur. Qui contemple ses semblables comme on regarde bouger les oiseaux, ou passer les nuages dans le ciel. Un type qui a choisi l’amitié, l’amour du monde et de la vie. Un homme debout, malgré tout.

Mingarelli lui-même

Il est bien difficile d’évoquer le travail de l’écrivain isérois sans s’attarder quelques secondes sur l’homme lui-même.

Tandis que là, maintenant, j’évoque Hubert Mingarelli, je me dis qu’il est sans doute, lui dont la tâche d’auteur est devenu, au fil des années, un métier à temps plein, en train d’écrire. De vivre cette vie à part qu’il affectionne, avec ses compagnons de route : des hommes qui comme lui, préfèrent les gestes aux discours. 

Réjane

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En savoir plus sur Hubert Mingarelli :

Une vidéo d’Hubert Mingarelli le site du Matricule des Anges

Un billet intéressant sur le blog les filles du Loir

Ce carnet numérique accueille une nouvelle plume : Réjane

Créé en décembre 2007, ce carnet numérique n’avait pas vocation à l’égotisme et voulait susciter la rencontre et le dialogue.

Aujourd’hui, 25 février 2008, il évolue et sera désormais écrit à deux :

Réjane Niogret, habitante d’une ville de l’Ain, bibliothécaire bénévole à ces heures et conteuse rejoint Ces chemins de traverse nommés Rick Bass et Les naturewriters…

Bienvenue à Réjane…

Ses prochains billets seront consacrés à Rick Bass et à Hubert Mingarelli.

L’intention de ce carnet numérique reste la même…

 

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Silence

est bibliothécaire dans une ville des bords de la Méditérranée

La question : est-ce que la foi des Hommes est respectable ?

« La question : est-ce que la foi des hommes est respectable ? La réponse est non. La foi est une opinion, souvent une béquille et malheureusement parfois une certitude. Seuls les hommes sont respectables. Leurs fois sont si diverses, chacune désirant fédérer l’autre, coûte que coûte, bien souvent avec le sang de leur voisine. La foi est parfois une abomination, ennemie de la raison et du doute. Elle est toujours sûre d’elle, sûre de ses bienfaits… Trop sûre d’elle. Il était une foi, et puis une autre, et encore…des morts. Sègre préférait le il était une fois, des histoires. Mais, peut-on dire ou écrire : la foi des hommes n’est pas respectable. Non, on ne le peut pas. C’est une crime de lèse droits de l’homme. On ne sera pas écouté car le texte des droits de l’homme est une autre foi : une croyance envers le progrès de la bonté et de la sagesse des hommes. Nous vivons entourés par les certitudes et des absolus qui nous dépassent. Le lazzi est notre punition dans le meilleur des cas.« 
Silence

Exercice spirituel 2 : Oser apprendre…

Oser apprendre. Plonger ses racines au plus profond de la terre. Laisser monter lentement la sève. Revivifier son tronc, ses branches, chaque terminaison. Sentir dans chacune des extrémités. Céder le passage à la connaissance : de la sensation liée au plus intime frisson à la vague bienfaisante de la compréhension. Oser apprendre n’est pas si facile. Il faut de l’humilité, accepter d’être jaugé, pire d’être jugé … C’est cela qui fracasse notre curiosité : un renoncement par peur du jugement d’autrui. Oser apprendre car c’est un bonheur, ce qui permet de nous maintenir en vie, car sinon … Oser apprendre pour aller sur le sentier d’autrui, lui tendre la main. Marcher dans sa direction, face à celui qui arrive. Marcher avec le sourire : ne plus être désespéré par notre condition. La chute inévitable.

Silence

Il n’y aurait plus d’utopies, plus d’histoire, plus de temps…

Il n’y aurait plus d’utopies, plus d’histoire, plus de temps. Plus rien. C’est un cycle, le cycle des fins. Il est de retour aujourd’hui. Il symbolise un retour en force des barbares, des barbares à cravates qui échangent des vies, portables à la main, en s’agitant au volant de leur voitures. Les vies, ils les appellent action, virtuel, CAC 40. On a cette impression : il ne s’agit plus de personnes humaines. On appelle cela de l’économie globalisée. C’est un dévoiement de vocabulaire, bien-sûr, il ne reste que les utopies dans la tête des hommes. Il n’y a que cela qui nous maintient en vie. On a mélangé l’utopie avec l’espoir. L’espérance est l’engrais des religions. L’utopie n’est pas un engrais mais, le bout du chemin, un horizon, elle s’éloigne dès que l’on s’approche. Toujours plus loin car tout est perfectible, en mouvement mais la perfection absolue n’existe pas. La perfection est un concept humain. L’univers dans son entier, l’ignore.

Silence

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde » (Albert Camus, 1957)

Pour Réjane :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. »

(Albert Camus, discours de Stockholm, 1957, pour l’attribution de son Prix Nobel).

« Je pense aux individus qui n’ont pas parlé… » (Paul Léautaud)

« Je pense aux individus qui n’ont pas parlé, qui n’ont pas écrit, qui n’ont fait que passer, qui n’ont rien laissé d’eux, n’ayant pas trouvé, peut-être les mots dont ils avaient besoin. Un grand silence savant, peut-être ? Le mot de Valéry est peut-être vrai : plus on écrit, moins on pense. »

(Léautaud, Journal littéraire, 3 février 1899.)


Un livre à lire absolument : « La vie est belle » de Stephen Jay Gould

A propos de « la vie est belle : les surprises de l’évolution » de Stephen Jay Gould (Seuil, 1991), j’approfondis mon précédent billet sur cet ouvrage vital (si je peux me permettre…).

Dans les débats actuels concernant la montée en puissance de critiques surréalistes sur le darwinisme, il est important de lire ce livre. Gould y évoque la nouvelle interprétation d’un site unique découvert dans les années 1910 : les schistes de Burgess. Qui bouleverse nos conceptions de l’apparition et du développement de la vie. Jusqu’à présent, on pensait que la vie s’était diversifiée à partir de quelques espèces inférieures et que dans un second temps, étaient venues la diversité avec la complexité. Une belle courbe, en somme, qui permettait d’arriver au summum de l’évolution : NOUS, l’Homme… Gould montre que cette théorie du cône de diversité croissante ne fonctionne plus…

En effet, à partir de l’explosion de la période dite du Cambrien, survenue il y a environ 530 millions d’années, le vie a créé une multitude d’espèces que Gould nomme la disparité morphologique.

Puis, le temps aidant, une décimation de ces espèces a eu lieu. Décimation au sens de un pour dix. Ce qui change notre idée du progrès !

Dès le début, la nature avait envisagé plusieurs possibilités!

Vint l’élimination des moins adaptés.

Et régulièrement, Gould montre que notre arrivée, nous les homos sapiens, est fortuite, voire inespérée, aurait très bien pu ne pas arriver…

Cela détrône encore un peu plus notre égocentrisme et toutes nos transcendances…

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Silence

Voir aussi le site de La Cité des Sciences.

Exercice spirituel 1 : Honnêteté intellectuelle

Honnêteté intellectuelle : expression surannée, vieillie, démodée ?

Ne faire confiance qu’à soi, en son jugement, et encore … Lire les textes, confronter les actes et les textes. Ne pas se fier aux critiques. Lire toutes les œuvres d’un écrivain, et de préférence dans l’ordre chronologique. Comparer plusieurs biographies et toujours se poser la question : qui écrit ? Qui est-il ? Quel est son intérêt dans cette affaire ? Ne plus faire confiance à la réputation. Ne jamais abandonner sa curiosité. Ne jamais laisser un voile d’ombre sur un point, une pensée non claire, non limpide. Abandonner l’étude et y revenir quand on est prêt pour l’aborder. Revenir vers ce rivage quand on a acquis ce qui nous manquait pour comprendre. Comprendre et ne pas juger.

« Frères humains qui après nous vivez/N’ayez les cœurs contre nous endurcis/Car, se pitié de nous pauvres avez/ Dieu en aura plus tôt de vous mercis. » (François Villon : l’épitaphe Villon)

Je dirai un autre jour le pourquoi et l’origine de cette nouvelle catégorie : exercices spirituels. Un piste : Pierre Hadot.

Silence

« « J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » » (François Couperin)

Les aveugles de naissance ne voient pas l’horizon, ne le touchent pas, ne l’imaginent pas vraiment. Nous sommes comme ces aveugles, nous pouvons imaginer une explication à la question « pourquoi y a t’il quelque chose plutôt que rien ? ». Mais nous ne voyons pas l’infini, ne le concevons pas.

Presque tous les penseurs ne peuvent se passer d’une transcendance. Notre imagination est plus faible que nous le pensons. Notre peur du noir et nos émotions gouvernent, nous empêchent de voir.

 

Le musicien François Couperin disait :

« j’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend »

Les aveugles touchent beaucoup les êtres et les choses. Avez-vous déjà pensé qu’ils ne voient pas l’horizon parce qu’ils ne peuvent le toucher ? C’est idiot quand on le dit : les aveugles ne voient pas l’horizon…

Sans doute, s’ils retrouvaient la vue, ils seraient surpris.

« j’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend »

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Silence

Petit traité de philosophie naturelle de Kathleen Dean Moore aux éditions Gallmeister

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Lu cette nuit d’une traite, ce Petit traité de philosophie naturelle par Kathleen Dean Moore, écrivain, philosophe et naturaliste américaine, ouvrage paru aux si passionnantes éditions Gallmeister.

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Le titre original est le sous-titre de la version française, Holdfast, désignant une sorte de racine, située à l’extrémité de certaines algues et plantes simples, qui leur permet de s’ancrer dans le sol.

Comme le prologue est totalement en phase avec l’idée principale de ce carnet numérique (retrouver le lien entre nature et culture, relier ce qui semble distinct) le voici :

 » Dans l’océan vert aux reflets chatoyants qui borde la côte de l’Oregon, de grandes algues se tendent vers la rive à chaque marée montante et retournent vers la haute mer en tourbillonnant dès que l’eau redescend. Elles effectuent ces mouvements sans jamais relâcher leur emprise sur le sol océanique. Ce qui maintient chaque laminaire en place est une espèce de crampon, poignée de tentacules rugueux qui adhèrent à la roche grâce à une sorte de colle produite par la réaction de l’eau salée à la lumière du soleil. Lien invisible et suffisamment fort pour les faire tenir contre vents et marées, à l’exception des pires rafales d’hiver, ce crampon est une structure dont les biologistes n’ont pas réussi à percer tous les mystères. Quant aux philosophes, ils n’ont même pas essayé.

Dans nos espaces bleutés de lumière halogène nous vivons pour la plupart à l’ère des séparations : va-et-vient au tournant du siècle, étreintes sur fond d’aéroport, détecteurs à rayons X, solitude, petits mots près du téléphone. Les enfants croissent et s’impatientent. Les grands-parents croissent en sagesse, puis oublient le nom de leurs enfants. Mon métier m’entraîne d’une région à l’autre : Ohio, Oregon, Minnesota, Oregon, Alaska, Arizona, Colombie-Britannique, Oregon encore. Partout où je vais, je croise des gens venus d’ailleurs. Tous, nous laissons tant de choses en arrière. Les déjeuners du dimanche. Les accueillantes vérandas. Les infimes certitudes. Savoir quand planter des tomates, où acheter de la ficelle, comment affronter un décès. Ces lieux secrets et sûrs qui ont un sens pour nous : un chemin usé par nos pas au bord de la rivière, un bosquet de roses trémières auquel s’attachent le pollen et l’essaim d’abeilles.

Nous autres, professeurs, établissons des distinctions au lieu d’étudier des connexions. Dans leurs blancs laboratoires , les biologistes oublient sans difficulté qu’ils sont par nature des philosophes. Les philosophes, quant à eux, extirpent une idée de son contexte comme ils arracheraient un ver de terre à son trou pour le laisser pendre et sécher au soleil. A fermer nos portes à clef dès la nuit tombée, à sceller nos fenêtres pour nous protéger des orages, nous oublions des années durant que les humains sont partie prenante du monde naturel. Au mieux, il nous arrive parfois de nous en souvenir lorsque, vaguement nostalgiques, nous nous prenons à rêver d’un endroit où nous sentir « chez nous ». Assise sur un rocher blanchi de guano, tandis que j’observe la houle instable, je songe de nouveau à ces racines. A quoi pouvons-nous encore nous accrocher dans la confusion des marées ? Quelles sont ces connexions qui nous maintiennent en place ? Comment renouer avec la Nature un lien qui éveille en nous un sentiment intense de vie et de sécurité, ici, au bord de l’eau ?« 

(Prologue. – Petit traité de philosophie naturelle : holdfast / Kathleen Dean Moore ; Trad. Camille Fort-Cantoni. – Paris : Gallmeister, 2006. – 186 p. – (Collection nature writing) ).

Réjane N., une fidèle lectrice de ce carnet numérique me fait penser à la notion de clinamen, notion de la physique et philosophie épicurienne. Le clinamen, c’est  » faire se rencontrer de manière positive et originale ce qui d’ordinaire ne se rencontre pas« .

Ce clinamen, c’est l’objet du livre de Kathleen Dean Moore : relier des moments, des lieux, des personnes … en se déplaçant, en changeant de perspective… pour voir autrement… Un très beau livre…

Silence

« Souvent, on aimerait donner un peu de ce qu’on est… » (Charles Juliet)

« 5 Octobre 1984.

Souvent, on aimerait donner un peu de ce qu’on est, partager avec autrui ce qui fut vécu, compris, découvert. Non par égoïsme, pour rechercher une satisfaction personnelle, mais par amitié, goût du don, plaisir de faire circuler la vie. Mais dans le plupart des cas, cet autre est à ce point enfoui en lui-même, qu’il ne peut ni pressentir que vous êtes prêt au partage, ni se mettre en position de recevoir. Tel se plaint alors de sa solitude, de l’indifférence de ses semblables, qui rend impossible qu’on lui donne quoi que ce soit. »

(p. 120. – in Accueils : journal IV, 1982-1988 / Charles Juliet. – Paris, P.O.L., 1994)

Ohé du (biblio)blogueur ! Il reste des livres à critiquer ! Babelio grâce à son opération Masse critique vous offre un livre !

Ceci est un appel pour participer à Masse Critique du site Babelio.

Il reste des livres à critiquer et les ours de Babelio vous en envoie un « gratos » à deux conditions : vous êtes membre de Babelio et vous tenez un blog.

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Ensuite, il suffit de lire le livre et d’ajouter sa critique… puisqu’il sera dans votre bibliothèque…

Illico presto, allez vite choisir le ou les livres que vous souhaiteriez partager avec les autres…

Silence