Archives mensuelles : juin 2008

Hommage à Albert Cossery, décédé le dimanche 22 juin 2008

Deux citations pour vous donner envie de découvrir ou de relire : « Mendiants et orgueilleux » d’Albert Cossery, auteur égyptien habitant dans un hôtel à Paris depuis 1945 et disparu un dimanche, jour symbolique, jour de repos, lui qui aimait tant la paresse…

L’esprit :

« Gohar vivait dans la plus stricte économie de moyens matériels. La notion du plus élémentaire confort était depuis longtemps bannie de sa mémoire. Il détestait s’entourer d’objets ; les objets recélaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée ; celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue. Non pas qu’il fût sensible aux apparences de la misère ; il ne reconnaissait à celle-ci aucune valeur tangible, elle demeurai toujours pour lui une abstraction. »

et

la manière et l’humour :

 » Un peu plus loin, il sourit en voyant l’immanquable mendiant accroupi dans un coin habituel. C’était toujours le même rite qui se déroulait : chaque fois qu’il passait devant lui, Gohar n’avait pas d’argent ; alors il s’excusait, et une conversation, d’un intérêt savoureux, s’engageait entre eux. Gohar le connaissait depuis longtemps et appréciait sa compagnie. C’était un mendiant d’un genre assez spécial, en ce sens qu’il ne formulait aucune plainte et ne souffrait d’aucune infirmité. Au contraire, il resplendissait de santé, et sa galabieh intacte était presque propre. Il avait un regard perçant qui trahissait le mendiant professionnel apte à juger d’un seul coup son client. Gohar l’admirait de n’avoir même pas songé à sauvegarder les apparences. Dans la confusion générale, personne ne semblait attacher de l’importance à son état de mendiant sain et florissant. Parmi tant d’absurdités réelles, le fait de mendier paraissait un travail comme un autre, le seul travail raisonnable d’ailleurs. Il occupait toujours la même place, avec la même dignité qu’un fonctionnaire derrière son bureau. Les gens lui jetaient une obole en passant. Parfois, il interpelait le donateur : il venait de tomber sur une pièce fausse. Alors commençaient d’interminables palabres, où les injures avaient le poids de l’éternité. Il parlait d’appeler la police. Cela finissait toujours à son avantage.

Gohar s’arrêta pour le saluer.

_ Salut sur toi, dit le mendiant. Je te voyais venir de loin ; je t’attendais.

_ Je m’excuse, dit Gohar. Je n’ai pas d’argent ; ce sera la prochaine fois.

_ Qui t’a dit que je voulais de l’argent ?

_ Pourquoi pas ? Je pourrais croire que tu me dédaignes.

_ Loin de moi cette pensée, protesta le mendiant? Ta seule vue m’enchante ; j’aime bavarder avec toi. Tu vaux plus par ta présence que tous les trésors de la terre.

_ Tu me flattes, dit Goher. Les affaires vont bien ?

-Dieu est grand ! Répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joies dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?

_ Non, je ne lis jamais les journaux ?

_ Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.

_ Alors je t’écoute.

_ Et bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Egypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.

_ Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?

_ Certainement, il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.

_ Pour une histoire aussi merveilleuse, tu mérites vraiment quelque chose. Tu as réjoui mon cœur. Que puis-je faire pour toi ?

_ Ton amitié me suffit, dit le mendiant. Je savais d’avance que tu apprécierais.

_ Tu me combles d’honneur, dit Gohar. A un de ces jours, j’espère. « 

[Mendiants et orgueilleux (1955) / Albert Cossery. – in Oeuvres complètes : tome . – éd. Joëlle Losfeld, 2005]

Silence

Pour en savoir plus :

Les livres de Cossery ont été réunis en 2 tomes chez l’excellente maison d’édition de Joëlle Losfeld. L’énumération des titres des romans et recueils de nouvelles d’ A. C. donnent envie de les lire :

Mendiants et orgueilleux (1955)

Les hommes oubliés de Dieu (1941)

La maison de la mort certaine (1944)

Un complot de saltimbanques (1948)

Les fainéants de la vallée fertile (1964)

La violence et la dérision (1984)

Les couleurs de l’infamie (1999)

Peu de livres en définitive… par un contemplatif cynique…

un peu à la manière d’un autre, un même, un pareil, aux initiales semblables A.C., Albert Cohen, et dont l’esprit cynique des personnages (les oncles de Solal) et la jubilation constante permettent de rapprocher les œuvres de ces deux géants solitaires.

Vous pourrez lire gratuitement, encore pendant quelques jours, l’article hommage paru ce jour dans Libération:   » Cossery, la dernière sieste par Christophe Ayad« 

La notice bibliographique de Wikipedia, l’encyclopédie collaborative.

et ce jeune homme de 94 ans avait un MySpace !

Pour commander les livres : votre libraire local ou une librairie en ligne nommée bibliosurf...

Shéhérazade avait lu des livres et des écrits de toutes sortes…

Shéhérazade, fille du vizir du terrible roi Shâhriar, est le  personnage le plus emblématique du célèbre conte Les Mille et Une Nuits.

On connaît le rôle décisif que joue la jeune femme dans le conte.

Ni plus ni moins, grâce aux récits dont elle gratifie chaque nuit le roi, elle réussit à transformer le tyran en homme bon et aimant.

 

Le moyen qu’elle utilise est simple : ces récits sont palpitants.

En racontant au roi, elle le rend captif du verbe, captif de l’art du verbe.

Shéhérazade est douée pour la parole, c’est un fait. Mais elle est aussi très habile.

En effet, l’émotion, la beauté, la majesté opérante de ses récits, ne seront dévoilés que partiellement chaque nuit, Shéhérazade gardant toujours pour le lendemain le meilleur de l’histoire.

C’est sa stratégie, c’est un pari, et, ne l’oublions pas, il en va de sa peau.

Si, au petit matin, la curiosité du tyran n’est pas au plus vif, Shéhérazade mourra, comme mourra après elle chaque jour une jeune reine d’une seule nuit.

On connaît l’histoire. Trois ans après s’être donnée corps et bien à cette haute lutte, Shéhérazade présente au roi sa demande d’avoir la vie sauve.

On connaît l’histoire. On le sait, que Shéhérazade a relevé haut la main le défi, et ce qu’elle a sauvé, au risque de sa vie.

On connaît l’histoire. Mais sait-on qui est Shéhérazade? Sait-on pourquoi soudain, à un moment, cette jeune femme qui n’était pas en danger, a t-elle décidé de franchir le pas? Sait-on pourquoi il s’est imposé à elle, et ce de manière radicale, de ne plus que se consacrer à cette noble et ardue tâche de transformer un tyran en homme bon?

Qui est-elle, celle qui, tenant tête à son père, finit par réussir à le convaincre de la livrer au roi?

 

Il y a un portrait de Shéhérazade. On le trouve dans le premier tome des Mille et Une Nuits de René R. Khawam (Editions Phébus, 1986), dans le premier conte : La Tisserande des Nuits.

 

A travers ce portrait, tout s’éclaire.

 

« …Le vizir, chargé de veiller à l’exécution des épouses du roi avait, on le sait, deux filles : l’aînée avait nom Shéhérazade, et la plus jeune Dounyazade. Shéhérazade avait lu des livres et des écrits de toutes sortes, allant jusqu’à étudier les ouvrages des Sages et les traités de médecine. Elle avait retenu en sa mémoire quantité de poèmes et de récits, elle avait appris les proverbes populaires, les sentences des philosophes, les maximes des rois. Elle ne se contentait pas en effet d’être intelligente et sage; il lui fallait encore être instruite et formée aux belles lettres. Quant aux livres qu’elle avait lus, il ne lui avait pas suffi de les parcourir : elle les avait tous étudiés avec soin.

Un jour, elle dit à son père :

-Ô père, je voudrais te faire part de mes pensées secrètes.

-Quelles sont-elles? demanda le vizir.

-Je veux que tu arranges mon mariage avec le roi Shâhriar : ou bien je grandirai dans l’estime de mes semblables en les délivrant du péril qui les menace, ou bien je mourrai et périrai sans espoir de salut, partageant le sort de celles qui sont mortes et ont péri avant moi. »

 

« La Tisserande des Nuits », Les Mille et Une Nuits, tome un, édition intégrale établie par René R. Khawam, Phébus Libretto, 1986.

 

Réjane