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Peintures de Marie Morel : un tour de petite aiguille, une éternité de bonheur

Marie Morel expose à Nantua (Ain), galerie de la Maroquinerie, jusqu’au 1er février 2014. Nouvelles peintures, horloges parlantes, duos de tableaux… L’artiste qui fait bien les choses a réglé les pendules à l’heure de la peinture.

Qui d’autre que Marie Morel peut accueillir les passants par une singulière famille d’horloges ?

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.Geste de bienvenue, résolutions pour l’année à venir, fantaisie dans le quotidien de la rue,

Marie Morel arrête le promeneur. Elle lui parle, et il n’a plus qu’à pousser la porte pour « Prendre le temps de voir une exposition ».

IL N’ Y A PLUS AUCUN PROBLÈME – marie morel 2013 ; LA DÉCLARATION D’IMPÔT D’UN PEINTRE – marie morel 2013

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Les peintures présentées sont récentes. Rien d’étonnant. L’artiste, on le sait, leur consacre beaucoup de temps, comme bousculée par une inspiration ne lui laissant que peu de répit.

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RICHESSE ET PAUVRETÉ – marie morel 2011

Elles sont précieuses. Témoins puissants de tout ce qui fait et défait la vie, elles offrent au visiteur l’occasion de contemplations uniques.

Elles rendent curieux. Et donnent envie à qui les découvre de les mettre en lien avec ce qu’il aime et connaît. Un visiteur attentif, présent le jour du vernissage de l’exposition, m’a relaté avoir abordé le peintre par cette question qu’il se posait :

« Peut-on comparer les petits cadres qui délimitent et composent les scènes qui fourmillent dans vos tableaux aux “cartouches“ de l’Égypte antique ? »

Ce à quoi l’artiste, désarçonnant son interlocuteur, lui a répondu : « On dit comme on veut. »

Le bavardage s’est alors poursuivi, ouvrant la discussion sur le rapport entre l’écriture et la peinture. Marie Morel en effet introduit parfois l’écrit dans sa peinture, en accompagnant par de petites phrases spontanées les scènes présentées. Ainsi, l’œil du spectateur oscille entre la phrase et l’image, ce qui interpelle et porte à réflexion : entre les mots et l’image, qui l’emporte ?

« Je suis peintre avant tout », affirme l’artiste. Un peintre qui jongle entre le signe et le mot, exprimant avec chaleur les douleurs et les réjouissances de la vie, ceci à l’aide d’images frappantes.

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RICHESSE ET PAUVRETÉ

 L’os pour la pauvreté.

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IL N’ Y A PLUS AUCUN PROBLÈME

Des pièces d’or incrustées dans la peinture.

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LA DÉCLARATION D’IMPÔT D’UN PEINTRE

Le diable.

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LA LETTRE D’AMOUR – marie morel – 2010

Des plumes.

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LA DANSE DES SOUS – marie morel -2013

De curieuses gymnastes exécutant une extraordinaire danse des sous.

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LE CHAMP DE COQUELICOTS – marie morel – 2012

Un champ de  coquelicots, peinture hommage à une amie et à la peinture toute entière,

signant une exposition exceptionnelle à inscrire sur son agenda sans faute.

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Peintures de Marie Morel

Galerie de la Maroquinerie, 15, rue de l’hôtel de ville, 01130 Nantua

du 3 janvier au 1er février 2014 uniquement les vendredis et samedis de 15h à 19h

Renseignements : Arts croisés en Haut-Bugey, 06 68 66 68 83

artscroisés.hautbugey@gmail.com

Réjane

Avec Réjane, nous avons consacré plusieurs billets avec ou autour de Marie Morel :

Une interview de Marie Morel en février 2009
Faire des choses avec ses mains… c’est aussi une lutte conte la surconsommation sans coeur et sans don de soi…

et une belle rencontre avec plein d’ami(e)s de Marie Morel : Marie Morel au château des Allymes en juillet 2011…

Enfin…

Le site de Marie Morel vous mènera aussi vers les ouvrages de Marie et notamment sa petite revue d’art REGARD que nous vous recommandons…

Réjane et Franck

Entrée des femmes au Panthéon : demandez le programme !

LectureProgramme

  « Il est temps d’accueillir des femmes au Panthéon », a déclaré François Hollande à l’occasion de la journée de la femme, le 8 mars dernier.

  La phrase est jolie et la perspective d’un hommage à une personnalité femme extrêmement séduisante tant elles sont nombreuses celles qui dans l’histoire ont œuvré pour le bien commun. Aussi nombreuses que peu représentées au temple des grands hommes puisque, on le dit et on le répète, ne figurent que deux femmes au Panthéon et que, on le souligne, elles sont toutes deux femmes d’un époux méritant et à ce titre panthéonisé.

Or, on compte dans notre histoire des femmes très bien dont les époux, sans nous être inconnus, ne font pas particulièrement l’objet de notre intérêt. Des femmes exemplaires, qui laissent une œuvre personnelle forte et qui, et cela n’est plus à prouver, n’ont rien à envier en intelligence et en talent à leurs homologues masculins.

Il est temps en effet d’accueillir des femmes au panthéon, et puisqu’il revient au chef de l’État de choisir les illustres personnalités à qui notre république va rendre hommage et qu’en attendant, il nous faut patienter, patientons. En escortant l’entrée des femmes au Panthéon par exemple, ceci grâce à un programme de lectures au vif des œuvres de nos auteures fétiches dites avec brio par des comédiennes de la comédie française.

LectureMurielMayette

Muriel Mayette a ouvert le bal le mardi 17 septembre 2013 en offrant une lecture savoureuse d’une George Sand comme à l’accoutumée très en verve.

Un autre duo doué a retenti sous les voûtes depuis puisque sept jours plus tard au même endroit et à la même heure, la voix de Colette, portée par Catherine Sauval, a ravi le bienheureux public.

LectureOlympe

Le prochain rendez-vous : Olympe de Gouges avec Céline Samie est le 1er octobre. Il achève cette première moitié du programme qui reprendra au printemps.

LectureMargueriteDuras

 Marguerite Duras avec Claude Mathieu le 13 mai, Simone de Beauvoir avec Cécile Brune le 20 et Marguerite Yourcenar avec Léonie Simaga le 27 réjouiront à leur tour le public de la grande nef. Cette trilogie clôturera en beauté ces lectures de haut vol, accordées à l’air du temps autant que riches de promesses.

Réjane

La belle actualité d’Olympe de Gouges : spectacle, livre, presse, B.D. et Panthéon

À Paris, il y a Montparnasse. À Montparnasse, il y a la rue du Maine et au 15, il y a un endroit très intéressant, un petit, tout petit théâtre, qui fait de bien belles choses.

OlympeGuichetCe lieu, c’est le théâtre Le Guichet Montparnasse.

Un guichet, une salle, des spectacles, des spectateurs, des acteurs et … Annie Vergne, que je vois pour la première fois et dont je bois les paroles :

J’ai reçu de la nature du courage et de la raison, mais aussi une excessive pétulance que l’injustice des méchants a trop souvent excitée et que je n’ai pu vaincre que par la réflexion.

J’avais entendu parler d’Olympe de Gouges. Comme révolutionnaire qui avait mal fini et qui, avant d’être exécutée, avait produit des lettres. Je ne savais que ça, et c’était bien pauvre. Mais suffisant pour, à la simple évocation de son nom, avoir l’esprit en alerte.

Eh puis, j’ai vu Annie Vergne. Elle était à quelques mètres de nous, sur les planches du théâtre qu’elle dirige. C’était au mois de juin, lors de l’avant dernière représentation de la pièce Olympe de Gouges porteuse d’espoir jouée au Guichet Montparnasse en cette belle année 2013.

C’est beau de voir arriver des coulisses Olympe de Gouges/Annie Vergne comme une seule personne et de la regarder être une femme d’aujourd’hui soucieuse des mêmes révoltes.

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales. Si la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune.

C’est beau, mais ça passe vite, et c’est très riche, trop riche pour qu’une mémoire normalement constituée se souvienne de tout.

J’aurais voulu pouvoir montrer mon coeur aux jurés, ils n’y auraient vu que mon amour pour la cause du peuple et la liberté, mais ils ont prononcé ma mort.

Bravo ! Bravo ! Bravo ! La pièce se termine. Elle nous a appris en une heure qu’une femme du XVIIIe siècle qui n’avait pas reçu d’instruction avait fait des propositions concrètes permettant de rendre la société plus égalitaire, les hommes plus libres. De faire rimer fraternité avec solidarité. Et d’en finir avec la tyrannie.

Autant de bonnes raisons pour se réjouir de voir le spectacle repartir au mois de septembre 2013 pour trois mois,

OlympeLivrese procurer le texte de la pièce écrite à quatre mains par Annie Vergne et Clarissa Palmer

OlympeArticleet croiser les doigts, à l’instar de Myriam Perfetti, qui signe un article dans Marianne, pour que Olympe de Gouges, née Marie Gouze le 7 mai 1748 et morte guillotinée le 3 novembre 1793,

OlympePantheonsoit le prochain grand homme à rejoindre le Panthéon !

Pour découvrir la vie de celle qui considérait le mariage comme le tombeau de la confiance et de l’amour :

OlympeBDsa biographie en bandes dessinées.

Et pour faire entrer au Panthéon la femme qui publia, en septembre 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, vous pouvez voter pour elle ici.

 

Spectacle Olympe de Gouge porteuse d’Espoir à 15 h les dimanches jusqu’au 22 décembre 2013 au théâtre du guichet Montparnasse.

Livre Olympe de Gouges porteuse d’Espoir, d’après les écrits d’Olympe de Gouges, Annie Vergne, Clarissa Palmer, L’Harmattan 2012

Article Olympe de Gouges une femme contre la terreur, Myriam Perfetti, Marianne no 852 Du 17 au 23 août 2013

Bande dessinée : Olympe de Gouges, Catel et Bocquet, Casterman 2012

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Réjane

Ajout du 15 septembre 2013 :

Et pour compléter ce billet, une petite pause sur l’actualité du Panthéon :

De septembre 2013 au printemps 2014, à l’initiative de Philippe Bélaval, président du Centre des Monuments Nationaux (CNM), les portes du Panthéon vont s’ouvrir aux voix des femmes :

http://femmes.blogs.challenges.fr/archive/2013/09/13/quand-la-voix-des-femmes-resonne-au-pantheon-107569.html

Des comédiennes de la Comédie Française vont en effet y donner des lectures de textes de George Sand le 17 septembre, de Colette le 24 septembre et, le premier octobre, d’Olympe de Gouges :

http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1141&id=516

Missionné d’autre part par le chef d’état à une réflexion pouvant conduire à de nouveaux hommages, Philippe Bélaval invite les internautes à une consultation qui éclairera les conclusions de son rapport :

http://pantheon-consultation.monuments-nationaux.fr/quizz

La remise du rapport au président de la République est prévue le 30 septembre.

Notre super Printemps des poètes avec Christian Poslaniec

Affichecesoir

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Le Printemps des poètes cette année dans notre village a pour nous le bruit d’une grande joyeuse et belle fête,

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Articleannoncée

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annoncée en fanfare dans la presse,

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AnnonceeRondpoint

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affichée en grand sur le panneau du rond point,

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Livrelesvoix

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dégustée dans notre livre fétiche Les voix du poème

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Poemier

photo Louison Niogret

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dont certains poèmes viennent fleurir notre poémier.

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Le printemps des poètes cette année dans notre village

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Poemequisecrit1

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Poemequisecrit3

photos Louison Niogret

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est un poème en train de s’écrire.

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ChuchotisDominique

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Des oreilles gourmandes

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ChuchotisDamien2

photos Louison Niogret

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qui en redemandent.

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VoixChristian

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C’est la voix de Christian Poslaniec,

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PoemesChristian

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ses poèmes,

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LivresChristian

photos Louison Niogret

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ses livres.

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Lesamis

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Les amis sont là.

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Signatures2

photos Louison Niogret

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Une dédicace ?

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Roland2

photo Louison Niogret

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Quelle surprise Roland Curt, journaliste au Progrès, nous réserve-t-il dans son prochain article ?

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Joelle

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Joëlle est heureuse de participer à la fête.

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Lesfleurs

photo Louison Niogret

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L’affiche, les poèmes décorés, les fleurs

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PoemeParfois

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et la lecture du poème Parfois, au milieu des villes (Poèmes tricotés main pour les enfants chamaille, Christian Poslaniec, Utovie 1982), c’est elle.

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Willy

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Willy est transformé. La forte voix qui déclame entre les rayons de petits pois et les produits surgelés, c’est lui. Le super poète qui cueille les gens sur le parking, leur servant moult craques tout en les emportant jusqu’à la salle, c’est lui aussi.

Mesdames messieurs votre attention s’il vous plait. Nous signalons l’arrivée de :

 

JOSETTE !

 

FRANÇOISE !

 

CHRISTOPHE !

 

VÉRONIQUE !

 

ARTHUR !

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Ils sont venus, et ça fait chaud au cœur.

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PoemeRoidesgueux

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Ils vont entendre La ballade du roi des gueux,

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Damien

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un poème de Jean Richepin (La chanson des gueux ,1876) fait pour Damien.

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Arnaud1

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Se faire surprendre par Arnaud

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Poemecesttoujours

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et sa Leçon de proverbe (Le chat de mon école marque toujours midi, Christian Poslaniec, Lo Païs 2002).

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Dominique

photo Ercé

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Bernadette, épouse du poète Gabriel Le Gal (1936-2009) écoute Dominique murmurer

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PoemeCJ

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un poème de Charles Juliet (Qui que tu sois, La conquête dans l’obscur, Jean Michel Place, 2003).

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Rejancolereverte

photo Ercé

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À mon tour, je lis : « …Nous ne dormirons plus

 que le ciel sur le ventre

et l’ogre des grands bois

mangera dans nos main ».

  ( Assez des liserons de pierre, Guy Goffette, Nomadie, Saint-Germain-des-prés, 1979).

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Puis,

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Droleries

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il y a un match de Drôleries (Drôleries, Christian Poslaniec, l’Édune 2011)

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Christiandroleries2

photo Ercé

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avec Christian Poslaniec.

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Poemetableau

photo Louison Niogret

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L’écriture d’un poème en grand

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Poemechaudesource

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à lire, à offrir.

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LectureGabriel

photo Ercé

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La lecture d’un poème de Gabriel Le Gal,

 

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PoemeBourgeon

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(Gabriel Le Gal, Ainsi va le Poème, Jacques André éditeur, 2006),

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et le printemps est là !

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Merciatous

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MerciChristian

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MerciBruno

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MerciPrintemps

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MerciFranck

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Et à bientôt !

Réjane


 

Les dessous des fous : interview croisée sur une innovation numérique par leurs auteurs (Christian Poslaniec, Réjane Niogret, Franck Queyraud)

Franck Queyraud Réjane Niogret Christian Poslaniec

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Réjane : Christian, ton roman Les fous de Scarron, (Le masque 1990), fait son entrée sur la toile en feuilleton numérique, associé à mes réalisations. Tu as choisi pour cette aventure inédite le deuxième opus de ta série policière qui compte quatre romans. Pourquoi celui-ci ?

Christian : Les trois autres aventures de mon personnage Patrice Bergof sont liées à un voyage. Le premier roman se passe en Guyane, le troisième à la Réunion et l’intrigue du quatrième récit se déroule en Scandinavie.

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Les fous de Scarron est différent. Le héros est installé à Paris, et lorsqu’il se déplace, il ne va pas bien loin puisqu’il ne dépasse pas la Sarthe.

Réjane : Physiquement il fait de petits sauts de puces, mais à sa manière, ne voyage-t-il pas aussi, et plutôt loin?

Christian : Sa quête le confronte en effet à des faits historiques exhumés du passé

Réjane : Mais encore …

Christian : Eh bien ces faits, qui paraissent complètement farfelus, sont presque entièrement vrais.

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Franck : Les fous de Scarron est un roman historique ? Il a pourtant été édité au Masque.

Christian : C’est un roman policier, je te rassure.

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Réjane : Alors ?

Christian : Alors j’ai rapporté dans ce roman policier les découvertes que j’ai faites et dont j’ai été le premier surpris.

Réjane : Comme l’existence d’une imprimerie aux Tuileries sous Louis XIV ?

Christian : Oui, par exemple, ou celle d’un mystérieux pavillon consacré à Scarron près de chez moi dans la Sarthe.

Réjane : La fiction et la réalité se mêlent donc dans cet ouvrage. Et toi tu pensais à un accompagnement qui explorerait cette particularité du livre ?

Christian : Je pensais en effet à un travail de mise au point qui aurait distingué le vrai du fictionnel (monuments, documents, lieux, textes, objets), une manière vivante de réfléchir sur la littérature. Mais toi tu as pris une autre direction. Ce qui devait être des accompagnements se sont transformés en surprises. Raconte …

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Réjane : Les surprises pour le lecteur ont été en premier lieu des surprises pour moi. Il y a une raison à ça et elle est toute simple.

Franck : Laquelle ?

Réjane : En me penchant sur le travail d’accompagnement du livre, j’ai trouvé un fil conducteur peu banal, et il m’a autorisé tous les possibles.

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Franck : Tu peux nous en dire plus ?

Réjane : C’est tout simple. Tu es d’accord avec moi, Franck, pour dire que Les fous de Scarron regorge de phrases remarquables. Tu sais ce genre de phrases sur lesquelles on tombe en arrêt, qu’on lit et qu’on relit et que, finalement, on n’a pas envie de quitter comme ça. Avec lesquelles on a envie de dialoguer aussi, avec sa propre voix.

Voilà, c’est ça que j’ai fait. J’ai lu. Je me suis arrêtée, à chaque chapitre, sur une ou plusieurs de ces phrases très littéraires (des phrases qu’on entend résonner en nous) et j’ai poursuivi avec elles le dialogue à ma manière.

Franck : Le rôle du support numérique est de quel ordre ?

Réjane : Un rôle clé, au sens propre du terme, puisqu’on entre dans les surprises par des images.

Franck : Ah bon, parce qu’il y a des images ?

Réjane : Bien sûr. Au minimum une par surprise, mais beaucoup plus si affinité !

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Christian : Justement c’est quoi exactement ces images ?

Réjane : Il y a bien sûr les photos des lieux où je me suis rendue pour les surprises (le cimetière du père Lachaise, le château de Vernie ou celui de Versailles !), mais aussi des photos d’œuvres que j’ai vues, d’objets que j’ai créés, de livres, de peinture, de kiosque à journaux, de vitrine de sex-shop, d’entrée de théâtre… Des photos de tout ce qui est beau, étrange, qui me touche. Et qui, comme mes textes, dialoguent avec la phrase remarquable par laquelle tout commence.

Ne compte pas sur moi pour en dire plus. Les surprises doivent réserver leur mystère au lecteur !

Eh puis, c’est à toi de reprendre la parole, et ça tombe bien car j’ai une question :

Christian, on ne compte plus tes publications papier, mais c’est la première fois que tu vas être édité numériquement. Est-ce une aventure pour toi ?

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Christian : Pour moi, cette publication numérique s’inscrit bien dans mon goût pour des publications différentes. J’ai toujours aimé ça, varier les choses. J’ai écrit du théâtre, et c’est une aventure inédite pour un auteur. J’ai aussi fait un feuilleton pour la radio. J’ai beaucoup d’autres exemples où mes écrits ont exploré d’autres formes que le livre papier. Mais c’est vrai que la présentation numérique est nouvelle pour moi.

Réjane : Es-tu doué en informatique ?

Christian : Je me débrouille pour un usage de base, mais ça ne va pas chercher plus loin !

Réjane : Contrairement à toi Franck, qui explores depuis plusieurs années la forme numérique et pour qui les NTIC n’ont plus de secret. Je sais qu’il y a derrière tes nombreuses innovations (plusieurs blogs personnels, tes blogs professionnels, des actions dans le cadre de ton activité de bibliothécaire) une véritable philosophie attachée au web inscriptible qui transforme notre rapport au savoir. Peux-tu nous dire comment, précisément, notre création commune s’inscrit dans ta quête ?

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Franck : Le numérique passionne le bibliothécaire que je suis et dans le cadre de mon métier, j’en use et en abuse. Alors quand il a été question pour moi de co-réaliser un livre numérique, j’ai foncé. C’était l’occasion pour moi d’explorer de près cette forme spéciale qui offre des possibilités vraiment intéressantes. Nous avons choisi, comme tu l’as expliqué tout à l’heure, de relier les chapitres et les surprises par des liens hypertextes, ce qui permet d’enrichir l’histoire du roman par des cheminements totalement inattendus. C’est aussi l’occasion pour nous de ressusciter le genre feuilleton, et je suis sûr que ça va passionner les lecteurs !

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Réjane : Tu es un grand lecteur et en même temps, spécialiste des publications numériques. Est-ce que ce n’est pas contradictoire ?

Franck : Notre projet dit tout le contraire. Rééditer sous une forme nouvelle Les fous de Scarron, publié en 1990, permet aux lecteurs d’aujourd’hui de découvrir cette œuvre. Non, ce n’est pas contradictoire. En rendant visible des livres déjà parus, le numérique leur redonne jour et c’est vraiment bien.

Réjane : Les épisodes du feuilleton vont paraître chaque mercredi et vendredi. La publication va donc se poursuivre jusqu’en février 2013. Que va t-il se passer après ?

Franck : Nous aimerions le publier sous la forme d’un livre numérique. Les fous de Scarron pourra, de cette façon, se poursuivre après le feuilleton.

Réjane : Le feuilleton qui débute prochainement.

Franck : Oui, par la publication du premier chapitre des Fous de Scarron.

Christian : Avec ses deux surprises !

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1er épisode des Fous de Scarron :

mercredi 5 décembre 2012

 http://lesfousdescarron.wordpress.com/

(adresse valide le 5 décembre)

En route pour le pavillon Scarron !

Marie Morel au Château des Allymes

Dimanche 3 juillet, les membres de l’association des Amis du Château des Allymes fêtaient une peintre, Marie Morel, en les murs de l’ouvrage médiéval emblématique des hauteurs du Haut Bugey (Ain). Curieux, amis, proches, élus ont gravi le chemin qui aboutit au château, monument classé dominant la plaine de l’Ain.

 

Accrochés aux murs, les tableaux choisis pour l’exposition Marie Morel au Château des Allymes , visible du 2 juillet au 18 septembre 2011 au château.

 

Présentée dans une vitrine, la collection de courriers que l’ami écrivain Charles Juliet a, depuis plusieurs années, la joie de recevoir dans sa boîte à lettres.

 

Sous vitrine encore, un poisson/tableau questionne le visiteur.

 

Dans la salle de la tour ronde, la danse des pages de la revue Regard qu’édite Marie Morel :

Tous les amis sont importants, tous fêtent la beauté du jour où la reine est une peintre et le château un jardin. De la tour ronde à la tour carrée, dans les courtines, dans les escaliers en colimaçon, se croisent les visages ravis de celles et ceux venus jusqu’à ce petit bout du monde attraper un petit peu de Marie.

Puis, vient le moment d’interrompre la contemplation des tableaux, de rejoindre la cour haute du château et de guetter la levée de rideau de l’hommage musical et littéraire dont Marie fait l’objet.

 

Jean-Philippe Guervain, violoncelliste, ouvre le bal. Il a choisi Jean-Sébastien Bach. Des pièces assorties aux tableaux de Marie qu’il joue entre les lectures, par leurs auteurs, des lettres adressées à l’artiste.

La première lecture, qui est aussi la préface du catalogue de l’exposition, revient à Gaëlle Arpin-Gonnet, des Amis du château et hôtesse de l’évènement. Son texte, témoignant de l’apprivoisement du lieu par l’artiste, va nous permettre d’imaginer un autre pan de son travail .

 


Jean-François Dupont apportera une description de l’incroyable atelier de l’artiste. Paul Greffet mettra en voix ses pérégrinations intimes dans le labyrinthe de l’œuvre. Un modèle pour Christian Lux, d’une grande puissance créatrice pour Charles Juliet, Marie recevra tour à tour les compliments de ses amis.

Mais c’est sa maman, Odette Ducarre, avec qui je m’entretiendrai à l’issue des prestations, qui osera un mot très fort que, bien qu’il m’impressionne, je tiens à mentionner :

Voyant son enfant créer, l’accompagnant, l’encourageant, lui  » laissant tous les murs de sa maison  » et lui fournissant le matériel lui permettant ses explorations, Odette Ducarre me confie avoir compris tôt que sa fille était de la trempe des génies.

 

L’après-midi avance et dans la cour du château, l’ombre habille doucement la pierre.

 


On navigue encore, par couples ou en solitaires, dans les salles, escaliers et couloirs de l’édifice, des fenêtres duquel se dégagent des vues superbes. Marie, que je croise à plusieurs reprises, n’est pas encore disponible.

Elle dédicace des ouvrages ? Nous patienterons un peu. Un groupe de proches l’entoure ? Notre temps viendra.

 

Enfin, le moment tant attendu que j’espère arrive. Marie, qui s’est dépensée sans compter aujourd’hui et que les organisateurs et amis commencent à attendre à la crêperie du hameau pour diner car à force, il est vraiment tard, m’accorde un entretien.

L’interview débute au pied du donjon, tandis que tout le monde a déjà entrepris la  redescente au hameau de Breydevent.

Marie doit déplacer son véhicule au milieu de son propos ? C’est sans importance, le fil n’est pas perdu. Il faut à présent partir ? Soit. Me voici avec sa maman, dans le véhicule de Marie qui est au volant.

Le chemin présente des irrégularités et il y a un tout petit peu des ravins à droite… Mais le travail de Marie consiste aussi en la conduite de petits camions où pouvoir placer des tableaux parfois très grands, et elle s’en sort vraiment bien, car nous arrivons à bon port.

Mère et fille, complices, ont durant le trajet devisé gaiement, Marie, toute à la pensée du musicien qui a offert le relief musical à cette belle journée et avec qui, depuis quelques mois, elle étudie le violoncelle au conservatoire d’Oyonnax.

Avant de nous séparer, non sans nous être données rendez-vous au Petit Abergement, le village de Marie, mon petit dictaphone reprend du service, terminant de recueillir la parole attentive de l’artiste qui me fait face.

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Marie Morel : 

une peintre qui aime les écrivains

et que la musique rend heureuse

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Une fête chaleureuse vient d’avoir lieu au cours de laquelle de nombreuses personnes ont exprimé leur intérêt, sympathie, attachement à Marie.

Odette Ducarre, sa maman, vient de me le confirmer : Marie a commencé à peindre jeune. Alors, Marie va-t-elle pouvoir nous dire si l’attachement des gens pour son travail fut aussi précoce que sa propension à créer ?

François Solesmes était un ami des parents de Marie. Écrivain, il a  envoyé, tout au long de son enfance, des lettres superbes à la petite fille qui créait. Marie ne l’a pas oublié et pour cause : la personne qu’elle rappelle à son souvenir fut l’adulte le plus important s’intéressant, dans sa vie d’enfant, à son travail.

Adolescente, elle a beaucoup échangé avec le peintre Jean Dubuffet. Son secret ? Marie, c’est comme ça, va vers les gens qu’elle aime. Proche des mots, et, selon moi, écrivain à sa manière, la peintre, dont le père, Robert Morel fut un célèbre éditeur, compte des amis écrivains précieux, comme Claude-Louis Combet, qu’elle aime énormément.

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Le vernissage d’une exposition : un avant et un après

Mais revenons à la fête, au vernissage de l’exposition Marie Morel au Château des Allymes de ce 3 juillet 2011, et faisons un zoom sur la prestation qui vient de se dérouler dans la cour haute du château : des pièces de Jean-Sébastien Bach, jouées par le musicien Jean-Phillipe Guervain, les lectures des lettres adressées à Marie et, les précédant, le témoignage/préface de Gaëlle Arpin-Gonnet.

Une rencontre humaine

Ce texte, qui nous donne à entendre l’histoire de l’exposition, l’arrivée de Marie au château, les soins portés à l’installation, la magie de la rencontre, me plaît beaucoup. Il me suggère l’idée de demander à Marie de nous toucher deux mots sur cet aspect de son travail.

Le volet technique, avec ses contraintes propres, est prépondérant, mais Marie le souligne : l’installation d’une exposition est aussi une rencontre humaine avec les gens qui organisent, ce qu’elle trouve très riche, d’autant que les gens l’accueillent toujours très très bien.

Retrouver l’atelier

Trouver les pitons qu’il faut pour accrocher, voir quelles sont les lumières : le travail qui précède le vernissage d’une exposition est terminé au moment de la réception, aussi, tandis que ses amis la fêtent et que ses œuvres se préparent à engager durant tout l’été des dialogues avec les visiteurs qui monteront au château, Marie le sait : demain, l’autre vie, celle de l’atelier et du travail solitaire va reprendre.

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Les très grands formats 

Marie travaille en effet beaucoup, et l’atelier, de toute évidence, est vraiment son lieu central de vie. « Si on veut arriver à quelque chose, il faut être un peu ferme sur le temps passé à travailler« .

Un travail dont l’exposition Peintures récentes (Espace des femmes janvier-mars 2011) , qui présentait de nombreux tableaux (certains, comme Dans l’utérus, peints en 2011), rendait largement compte.

 » Oui, mais ce n’était pas des très grands formats «  me précise Marie, évoquant ici ces fameux tableaux aux dimensions gigantesques qu’elle adore peindre et qui ne peuvent être exposés que dans certains lieux ( comme à la Halle Saint-Pierre à Paris qui a consacré à l’artiste entre 2009 et 2010 une importante exposition monographique comprenant une quarantaine d’œuvres dont trente grands formats). 

Au château des Allymes, le visiteur ne verra pas de grands formats (de telles œuvres ne passent pas par la porte), mais c’est sans regret pour Marie, l’espace des salles se prêtant idéalement aux formats qui se sont invités au château.

Mais que ceux qui comme moi, traquent ces œuvres exceptionnelles de Marie ne désespèrent pas ! Le musée Paul-Dini, de Villefranche-sur Saône, (Rhône)  dans le cadre de l’exposition « Amours. Un été contemporain » (jusqu’au 18 septembre 2011) présente quelques très grands formats de Marie.

Les visiteurs pourront aussi, l’automne venu, se rendre au musée de Sens (Yonne), où, à partir du 15 novembre 2011, les grands formats seront visibles. Ces tableaux, dont la taille, pour la plupart, avoisine 2 m x 3 m, peuvent atteindre 6 m de long (Louise Michel, 2005).

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Jean-Sébastien Bach

 Marie adresse un petit signe à un ami :  » Au revoir, merci « ,  » Ce groupe est avec nous ? « ,  » Tu vas bien ma petite maman ? « .

La peintre est heureuse, c’est visible, perceptible. Et, bien que les arbres de cette nature touffue soient maintenant tous dans l’ombre, elle ne précipite pas l’entretien. Alors, on continue un peu. Le temps pour moi de réaliser à quel point la musique compte pour Marie, à quel point elle en a besoin pour être heureuse, à quel point l’interprète de Jean-Sébastien Bach a joué un grand rôle dans le déroulement de la journée. Et c’est bien vrai qu’il est superbe à contempler, le musicien qui nous convainc en do et en ré mineur qu’un tableau de Marie égale une pièce de Bach…  

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Réjane.

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En savoir plus :

Marie Morel au château des Allymes : télécharger le catalogue.

Retrouvez sur ce blog Marie Morel : 

Marie Morel, des tableaux qui parlent – 21 avril 2008

« Faire des choses avec ses mains… C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans coeur et sans don de soi » : rencontre avec Marie Morel, peintre – 9 février 2009

La poésie est un art de l’hospitalité qui, à sa manière, doit faire oublier la violence du monde et la brutalité des états : entretien avec Bruno Doucey


              Bruno Doucey, éditeur, écrivain, poète, m’a accueillie à la Fontaine O Livres, rue de la Fontaine- au-Roi,

dans le onzième arrondissement de Paris.

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Je voulais comprendre ce qui faisait courir cet acharné des mots avec qui Christian Poslaniec réalise des anthologies de poésie qui sont franchement superbes.

Je voulais savoir ce qui pouvait motiver un homme à se consacrer aux textes comme ça : en écrire, en lire, en éditer, en rassembler.

Éditeur indépendant depuis plus d’un an et déjà riche de onze trésors, celui qu’une fée semble avoir condamné à servir les livres coûte que coûte est le fier capitaine d’un bateau qui affronte les lames de front.

Entretien avec Bruno Doucey, en la présence de Christian Poslaniec, dans l’entourage de très beaux livres.

Réjane : Dans le blog Rick Bass, nous avons à cœur de présenter le travail de créateurs dont nous trouvons l’activité remarquable. Les toutes jeunes éditions Bruno Doucey, que vous avez créées en mars 2010, après avoir dirigé six ans les éditions Seghers, nous plaisent beaucoup, ce pour trois raisons : elles nous permettent de découvrir des textes impressionnants, elles s’attachent à la réalisations de livres beaux à l’œil, elles sont indépendantes.

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A ces trois raisons, il faut en ajouter une quatrième : les éditions Bruno Doucey ont permis à un auteur, Christian Poslaniec, dont nous suivons et apprécions le travail, d’être co-auteur avec vous d’un très beau livre, publié récemment : Outremer, trois océans en poésieAussi, pour clore mon introduction et avant de vous laisser la parole, un mot me vient-il. Merci. De même qu’une question s’impose à moi :

Votre travail aux éditions Pierre Seghers, qui a été remarquable (vous avez en effet réussi à publier ou rééditer plus de cent ouvrages de 2003 à 2009), de toute évidence se poursuit avec cette maison d’édition : Outremer est le dixième ouvrage des éditions Bruno Doucey, tandis qu’un onzième livre : Par la fontaine de ma bouche, de Maram al-Ashri, vient de paraître.

Comment avez-vous fait pour passer d’une grande maison d’édition (Robert Laffont), rattachée à un groupe (Editis), à une maison indépendante, qui, à un an, tient debout sur ses deux jambes ?

Bruno Doucey : On a fait pour moi puisqu’on m’a gentiment fait prendre la porte. C’est la première chose que je dois dire. Lorsque j’ai pris la direction des éditions Seghers en 2002/2003, on me disait :

On ne vous demande pas de nous faire gagner de l’ argent, on sait que c’est impossible, mais vous n’avez pas le droit d’en faire perdre. Et si vous avez une gestion équilibrée d’année en année, vous pourrez reconduire votre activité éditoriale avec une relative indépendance.

Pendant toute cette période où j’ai dirigé les éditions Seghers, le groupe Éditis est passé de mains en mains. Il a été vendu par Jean-Marie Messier à Lagardère. Lagardère l’a vendu au baron Seillière (accessoirement marchand de canons). Et puis le baron Seillière, du groupe Wendel, a revendu tout le groupe Éditis, qui a été mis en vente sur le marché européen. On a failli être racheté par le groupe de Berlusconi et finalement, on a été racheté par le groupe catalan Planèta.

La donne a donc considérablement changé au fil des années. On a fini par me dire :

Il n’est plus question d’être à zéro en fin d’année. Il faut dégager dix points, douze points quinze points, dix-huit points comme vos camarades. Si vous n’y arrivez pas, vous disparaitrez. Vous avez le choix entre vous démettre de vos fonctions (vous renoncez à votre salaire et éventuellement continuez bénévolement à diriger Seghers), ou vous soumettre à un licenciement économique (et nous fermerons cette marque).

Pendant trois ans, j’ai été en résistance, proposant toutes sortes de solutions, jusqu’à  celle de racheter et de reconstituer avec la famille Seghers une petite société qui reprendrait le flambeau de cette maison magnifique.

On a balayé une à une toutes mes propositions et au bout du compte, ça s’est terminé par un licenciement économique et une mise en sommeil des éditions Seghers.

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Voilà comment les choses se sont déroulées.

Devant cette situation, au cours de l’automne 2009 (mon licenciement date de novembre 2009), j’ai décidé de créer une maison d’édition totalement indépendante, c’est à dire libre de ses choix et de sa politique éditoriale, qui me permettrait de poursuivre mes engagements en direction de la poésie contemporaine. C’est une petite société, avec une salariée, autour de laquelle est née spontanément une association des amis des Éditions, la Presque île, qui rassemble maintenant cent cinquante membres.

La filiation avec Pierre Seghers est forte.

Elle s’exprime parce que les valeurs littéraires de Pierre Seghers : défendre une poésie  lyrique et militante, me vont comme un gant. Les éditions Pierre Seghers sont nées pendant la seconde guerre mondiale d’un combat contre l’occupant, contre le nazisme et la collaboration. Je considère que toutes les grandes poésies du monde sont  marquées par le double sceau d’une forme d’engagement et de lyrisme, et je me sens de ce point de vue là l’héritier d’Éluard, d’Aragon, de Neruda, de Lorca.

Le deuxième axe de cette filiation est que cette petite maison que nous avons créée se veut une maison d’accueil des poésies du monde. D’emblée, nous l’avons tournée vers l’accueil des poètes étrangers, issus en particulier de pays non-francophones et qui font le choix, pour des raisons politiques ou personnelles, de la langue française. Ils viennent d’Irak, des États-Unis, du Canada, de Haïti, de tous les territoires d’Outremer, de Syrie, (de Suisse et du Danemark pour les parutions prochaines).

La poésie est un art de l’hospitalité qui, à sa manière, doit faire oublier la violence du monde et la brutalité des états.

La manière, par exemple, dont les poètes des territoires d’Outremer, qui sont des territoires issus pour la plupart de la violence, des rapports de domination, des rapports de l’esclavage, de la traite des Noirs, illustrent et défendent la langue française est une magnifique preuve de réconciliation, une façon de faire quelque chose de cette tectonique des peuples et de ces lignes de faille qui scindent l’humanité.

Les poètes ont des choses à dire sur le monde d’aujourd’hui. Prenons un seul exemple très simple : voilà plus d’une génération que les poètes en appellent au réveil des peuples arabes. Ce réveil, cet embrasement, ce printemps des peuples arabes est une surprise pour tout le monde sauf pour les poètes et ceux qui lisent la poésie arabe.

Réjane : Les poètes sont des visionnaires ?

Bruno Doucey : Je crois que la poésie est une force ou une énergie qui nous traverse, que nous sommes, ou ne sommes pas, en état de poésie, en état de recevoir le poème ou de le donner. L’émotion peut être autant dans la réception que dans l’émission, la production du texte poétique. On ne possède rien. De la poésie, nous ne sommes que l’usufruitier temporaire.

Réjane : Offrir la parole est essentiel à vos yeux ?

Bruno Doucey : La pire chose qui puisse arriver à un être humain est d’être privé de paroles. Tant que nous sommes sur cette terre doués de paroles, nous avons la possibilité de nous faire entendre, et surtout d’écouter, d’être en relation avec les autres.

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Les poètes sont souvent les premières victimes des dictatures.

Pour les poètes, la seconde guerre mondiale n’a pas commencé en 1939. Ils étaient déjà en guerre trois ans plus tôt en ayant perdu l’un des leurs, Federico Garcia Lorca, sauvagement assassiné par les franquistes.

C’est le moment où va naître dans le monde entier une espèce de solidarité des poètes. D’Antonio Machado à René Char, de Paul Eluard à Ilia Ehrenbourg en Russie, d’Aragon à Pablo Neruda… je pourrais continuer la liste de ceux qui se sont à ce moment-là unis pour dire non au fascisme.

Pour moi, c’est un moment fondateur du XXème siècle, un moment clé, un moment de bascule qui est très important, que je considère comme la naissance du monde contemporain.

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Réjane : Votre maison a publié deux anthologies de poésie qui accueillent des poèmes rares que seuls, de véritables  explorateurs de textes peuvent réunir et rassembler. Avec Christian Poslaniec, qui a réalisé avec vous Outremer, vous n’en êtes pas à un coup d’essai….

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Bruno Doucey : Nous avons réalisé avec Christian plusieurs anthologies aux éditions Pierre Seghers : Duos D’amour, Je est un autre, En rires.

J’étais tantôt co-auteur, tantôt seulement éditeur. Nous sommes avec Christian depuis des années dans ce dialogue autour de la poésie, avec ce même désir d’une part de faire découvrir ou redécouvrir des grands textes littéraires, et d’autre part de faire en sorte que la poésie soit offerte au plus grand nombre.

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Réjane : Les ouvrages qui en résultent présentent les textes poétiques sous une forme ludique donnant vraiment envie d’entrer dans le jeu du langage.

Je tiens à citer en particulier l’ouvrage Duos d’amour, qui avec beaucoup d’audace, de l’humour, mais aussi un véritable ressenti des textes, parvient à mettre en duo poétique  non seulement des textes dont les auteurs étaient amoureux dans la vie, comme Hélène et René Guy Cadou, mais aussi des textes d’hommes et de femmes poètes qui ne se sont jamais rencontrés comme, par exemple, Paul Verlaine et Jocelyne Curtil.

En rires est également une anthologie qui présente les poèmes sous une forme inventive puisque les textes sont associés à des couleurs.

Bruno Doucey : À chaque fois, on a cherché à trouver une forme singulière, originale, qui permette ce pas de côté. La poésie permet un changement permanent  du point de vue. C’est ce que nous avons fait  avec Outremer qui accueille le lecteur par une carte avec la France non pas au cœur du monde mais un peu sur le côté.

Réjane : Dans l’anthologie Outremer comme dans certains de vos ouvrages, apparaît un lien entre la poésie et les sciences. L’histoire, la géographie vont côte à côte avec la poésie.

Bruno Doucey : Je pense que ça relève de cette même idée que la poésie ne doit pas rester cantonnée. On n’écrit pas de la poésie simplement pour le lectorat de poésie. Je ne veux pas dire qu’il ne m’intéresse pas. Mais ce n’est pas pour mes amis poètes que j’écris. C’est pour tous les autres. Quand je fais circuler un manuscrit par exemple et qu’un ami plombier, une amie expert comptable, un copain chef décorateur me disent : Ah, ça c’est formidable ! ça a deux fois plus de valeur que si c’est un ami écrivain ou éditeur qui me le dit. Je l’écoute deux fois plus parce que je me dis ce livre va pouvoir rejoindre un large public.

Je refuse que la poésie soit réservée à une élite. Les enseignants, même malgré eux, jouent souvent un rôle dans tout cela en devenant peu à peu, sous l’impulsion du législateur, des techniciens de l’écriture poétique. Il m’est même arrivé de dire des médecins légistes de l’écriture poétique. Très habiles pour décomposer le texte, en faire l’analyse, le décortiquer, bref, en faire l’anatomie, et puis en même temps parfois incapables d’en faire sentir la vibration. Je me suis rendu compte de ça lorsque j’étais moi-même enseignant, quand j’ai réalisé que je cessais de faire étudier les poètes que j’aimais. Je ne voulais plus toucher à ce que j’aimais parce que j’avais l’impression de l’endommager.

S’agissant de la poésie je crois qu’il faut la déscolariser. Il faut la remettre dans la vie.


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Réjane : Vous devez apprécier les actions de Jean-Pierre Siméon et de tous les acteurs du Printemps des poètes ?

Bruno Doucey : Bien sûr. J’apprécie. Je soutiens. Je salue ce retour de la poésie dans la vie quotidienne des gens. Cette année, Le Printemps des poètes a été beaucoup plus fort. Le vent de la poésie souffle sur la voile de l’indignation, du désir de rencontre, parfois  de la colère, et cette année, c’était vraiment perceptible.

Réjane : Pas seulement dans les grandes villes ?

Bruno Doucey : Non. À Foncine-Le-Haut, village de  huit cents habitants, j’ai participé à une soirée lecture avec quatre-vingts personnes. Voilà. C’est formidable !

Réjane : Je vous propose en seconde partie que nous nous intéressions, à travers deux de vos réalisations, un récit, et un poème, à Bruno Doucey l’écrivain, qui, du reste, n’est jamais bien loin derrière l’éditeur, tout lecteur ouvrant un livre Seghers ou un ouvrage  Doucey pouvant apprécier l’écrivain. Les livres que vous publiez, que vous défendez, que vous portez, dont les textes ne sont pas de vous donc, s’ouvrent en effet sur des textes de votre plume, des préfaces, qui sont à elles seules de petits chefs d’œuvre, et qui, à elles seules, pourraient faire l’objet d’un ouvrage.

Votre activité d’écrivain se révèle aussi, bien entendu, dans vos livres. Ceux-ci sont nombreux, variés. Ils s’adressent tantôt à un lectorat d’adultes, tantôt à un lectorat d’adolescents. Ils sont des récits, des essais, des poèmes, et on les trouve édités dans plusieurs maisons. Si vos propres productions ne sont pas, ou peu, éditées par vous-même, il est frappant de voir combien vos productions personnelles sont en résonance avec les publications de vos maisons.

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Tandis que la maison Doucey publie dans son premier livre le poème Conviction, du poète irakien Salah Al Hamdani (voir aussi son blog), que la dictature de Saddam Husein a contraint à l’exil ( Le balayeur du désert, éditions Bruno Doucey, 2010)…

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… l’écrivain Bruno Doucey publie en 2008 aux éditions Actes Sud Junior un récit (Victor Jara-non à la dictature) honorant la mémoire du chanteur et guitariste chilien, Victor Jara, qui a été une des premières victimes de la dictature chilienne.

Vous aviez douze ans à la mort du chanteur, treize ans quand une chanson a relaté les circonstances de cette mort. Voyez-vous à quelle chanson je fais allusion ? A-t-elle joué un rôle dans votre choix d’écrire ce livre ?

Bruno Doucey : La chanson Lettre à Kissinger de Julos Beaucarne. Je la connais par coeur :

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 Je veux te raconter, Kissinger,

L’histoire d’un de mes amis

Son nom ne te dira rien

Il était chanteur au Chili….

 

J’ai même été en relation avec Julos Beaucarne il y a quelques années parce que je l’ai reconduite dans plusieurs anthologies.

 

Réjane : La chanson apparaît en 1974 sur l’album Chandeleur septante cinq. Votre livre en revanche est récent ?

Bruno Doucey : Il est récent oui,  il a deux ans et demi. C’est un des premiers livres de la collection Ceux qui ont dit non. Je suis très attaché à ce livre et j’ai beaucoup de chance parce qu’il a été traduit dans plusieurs langues : en portugais, en catalan, en coréen. Ce livre qui circule beaucoup m’a procuré et me procure encore énormément d’émotion.

La question que je me suis posée (ce que j’ai raconté c’est la mort de Victor Jara  dans le stade de Santiago) : Mais comment peut-on raconter l’horreur (c’est l’horreur absolue), l’enfermement dans le stade, la mise à mort des prisonniers politiques, en rendant le texte possible, supportable et beau, même pour un adolescent ?

Et la seule réponse que j’ai à cette question c’est la poésie. Sa poésie, ses chansons, son théâtre, mais aussi la poésie de Pablo Neruda sont présents dans le livre et apportent, j’espère, une respiration qui rend cet enfermement supportable.

 

Réjane : Victor Jara venait du peuple ?

Bruno Doucey : Tout à fait. Il était fils de campesinos, de petits paysans qui n’avaient rien, qui ne possédaient même pas la terre qu’ils exploitaient, et son père ne savait ni lire ni écrire.

Sa mère était d’origine mapuche, indienne du sud, et elle a transmis à son fils le patrimoine musical des indiens, l’art de jouer de la guitare, de chanter. Ses parents sont morts alors qu’il était encore fort jeune et très vite, il est devenu la grande voix de la chanson chilienne. On le sait moins mais il était aussi directeur de théâtre, metteur en scène, acteur.

À un moment donné, il fait un choix radical pour la chanson, de manière à pouvoir mettre sa voix et son talent directement au service du pays.

Son engagement aux côtés de Salvadore Allende fait de lui la cible des putschistes du coup d’état du 11 septembre 1973 et une des premières victimes de la dictature d’Augusto Pinochet au Chili.

C’est un destin qui rappelle étrangement celui de Lorca, si ce n’est que Victor Jara était beaucoup plus engagé sur le plan politique que Lorca…

 

Réjane : …le poète Federico Garcia Lorca, à qui vous rendez hommage en 2010 et 2011  à travers plusieurs ouvrages. Vous relatez sa vie dans le récit : Federico Garcia Lorca-non au franquisme, de la collection Ceux qui ont dit non, chez Actes Sud Junior (2010) et vous lui composez un poème : Oratorio pour Federico Garcia Lorca, qui fait l’objet de deux publications :

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Oratorio pour Federico Garcia Lorca,  le cinquième ouvrage des éditions Bruno Doucey, est glissé dans le coffret des quatre premières publications de l’éditeur…

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et il est signé à deux dans un livre d’art (Éditions La Margeride) comprenant une œuvre originale de l’artiste Robert Lobet.

Votre texte me semble se référer à des moments historiques très précis de la vie de Federico Garcia Lorca…

Bruno Doucey : Précis et imprécis à la fois. Lorsqu’il est dans sa cellule, je n’ai fait qu’imaginer la manière dont il convoque les personnages de son théâtre : Irma, cette petite silhouette qui arrive comme ça, qui se glisse par la chatière d’une autre solitude, Marianna, qui est  son premier personnage au théâtre.

Il y a un personnage dont je n’ai pas parlé c’est Bernarda.

Les autres personnages féminins : Zita, Yerma, je les trouve formidables. Mais cette femme veuve (personnage de la pièce La maison de Bernarda  Alba que Lorca a écrite juste avant sa mort) qui punit ses propres filles, qui les prive de liberté, d’amour, qui  les condamne à la détention, à la claustration, m’inspire de l’horreur.

C’est la seule pièce de Lorca que j’ai occultée parce qu’elle me gênait. Et il m’arrive quelque chose de très drôle : le chorégraphe suédois Mats Ek monte un ballet à l’opéra Garnier (La maison de Bernarda, avril 2011) d’après cette œuvre, et on vient de me demander de faire un texte de présentation pour le catalogue de l’opéra. Le spectacle est somptueux. J’ai vu un DVD des répétitions, c’est magnifique. Mais je n’ai pas encore commencé à écrire ce texte, que je dois rendre lundi…

Réjane : Il va nous être bien difficile de vous quitter Bruno Doucey. Nous pourrions en effet vous demander de nous parler du désert  ̶  Le livre des Déserts, que vous avez publié en 2006  (Éditions Robert Laffont) et qui présente des itinéraires scientifiques, nous intrigue en effet beaucoup, et L’aventurier du désert, l’itinéraire de Jules Jacques, de publication récente (Élytis 2010), tout autant. Vous pourriez nous relater votre intérêt pour Théodore Monod, qui fait l’objet d’un livre que vous avez écrit en 2010 : Théodore Monod, un savant sous les étoiles ( Éditions Á Dos D’Âne). Vous pourriez, j’en suis certaine, nous captiver, en évoquant avec nous les nouvelles de La cité de sables (Éditions Rhubarbe 2007). Et puis, vous pourriez nous parler de vos poèmes : Poèmes au secret (Le nouvel Athanor, 2006), La neuvaine d’amour (L’Amandier, 2010)… Mais il serait indécent d’abuser plus de votre temps, et vous nous avez, du reste, beaucoup gâtés.

Pour clore, donc, cette interview d’une grande richesse, ouvrant sur des perspectives de lectures multiples plus captivantes les unes que les autres, vous proposé-je que nous nous quittions chaleureusement, à l’aune d’un texte que j’ai choisi pour les lecteurs et  dont vous pourriez nous offrir la lecture,  un poème : Haïti, 2010, que vous avez écrit en hommage à Georges Anglade et à son épouse, morts à Port-au-Prince le 12 Janvier 2010…

Bruno Doucey : Le tremblement de terre a eu lieu le 12 janvier et j’ai écrit le poème le 13 janvier.. Je partais en Haïti, où se préparait la seconde édition à Port-au-Prince du festival Étonnants voyageurs. J’ai beaucoup d’amis en Haïti. Mon gendre est haïtien. Ma petite fille est haïtienne. Et j’étais bouleversé. Donc j’ai écrit ce texte. Je n’imaginais pas du tout qu’il allait circuler ainsi.

Réjane : C’est un texte que vous laissez libre de droit ?

Bruno Doucey : Oui, je le laisse complétement libre. Il a été repris dans plusieurs publications.

Réjane : Sous la forme numérique ?

Bruno Doucey : Oui. Et il a été publié dans plusieurs anthologies aux Antilles.

Parfois je me dis, vous savez,  la poésie, ça devrait toujours être comme ça.

Je ressens profondément le fait que les textes ne nous appartiennent pas. Je ressens ça aussi de plus en plus pour le monde dans lequel on vit. Le sentiment de possession ne m’est pas étranger mais de plus en plus, je trouve que ceux qui ont raison ce sont les indiens, les indiens d’Amérique, qui considèrent que la terre ne nous appartient pas. Qu’elle est juste prêtée comme ça de générations en générations aux hommes. Nous ne sommes que de passage.

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C’est pourquoi j’aime beaucoup le poème de Max Jeanne que nous avons choisi dans l’anthologie Outremer qui montre l’absurdité de ce désir de possession tricentenaire.

Et puis nous construisons. Nous avons construit, nous construisons, des maisons des châteaux qui sont faits pour défier le temps.

Alors que notre vie est si brève.

C’est étrange.

Bruno Doucey lit à voix haute ce poème que nous sommes nombreux à aimer :
Vous pouvez l’écouter en cliquant sur ce lien 


HAÏTI, 2010

Je pars pour un voyage que nous ne ferons pas

Dans l’entrée ma valise humait le vent du large
En elle bien rangés linge, cadeaux et livres
Écoutaient sagement les pulsations du cœur
Qui partait vous rejoindre
Et vous nous attendiez
Comme la nappe sans un pli attend la fête
Où tinteront les verres de nos aînés rieurs

Mais la terre a tremblé
La terre s’est ouverte, des cisailles d’acier
Ont libéré le tigre qui dormait sous la roche
Son grognement de fauve a réveillé vos peurs
En soixante secondes le temps s’est effondré

Dans le fracas de l’ombre
Sa ruée de malheurs
Vos maisons dévastées

En soixante secondes
Sa huée de douleurs
Vos proches démembrés

La terre qui vous mange comme on mange la terre

Sous nos yeux sidérés des femmes et des enfants
Implorent le secours
Anéanti
On meurt à Port-au-Prince et l’on pleure à Paris

Port-au-Prince, treize janvier de l’an de casse
Deux mille dix
Pétionville, Cité-Soleil, Champ-de-Mars où les tap-taps sont détruits
Delmas, nuit d’effroi, dans l’entre chien et loup
Des morts et de la vie
Quand les ondes s’emparent de la transe vaudou

Votre île sous le vent promise à la déroute

Dans la baie de Jacmel où lézarde la route
D’une amitié conquise sur les terres arables
La maison du poète dévale à grand fracas
La pente du désastre

Et je suis là, valise en main
De l’autre côté de la mer, dans l’incendie des dépêches
Parti pour un voyage que je ne ferai pas

Sous la toile, d’autres que moi fouillent déjà
Les décombres de l’info
Émmelie, où êtes-vous, Gary et Marinio ?

Longues heures d’angoisse
Tellurique
Des gravats du silence nous retirons des noms
– Lolo, James et Dany, Kettly, Lyonel et Frank –
Comme des nourrissons soudain sauvés des eaux
Quand tant d’autres se noient aux portes de la terre

Mais nous sommes si loin

Dans le Bas-Peu de Choses de l’entraide
Par les rues dévastées de la compassion
Désarmés, incertains
Inaptes à soulager vos peines
Nous supplions les dieux de vous garder en vie

Nous implorons le vautour du malheur
D’interrompre son vol de colline en colline

Notre mère, bogue terrestre, viens reprendre l’enfant
Jeté sans retenue sur le parvis du monde
Concède-lui le temps de la douceur humaine
Le temps de l’eau, du pain et des fruits pour chacun

Mère terrestre, toi qui connais la lente érosion des jours par la nuit
Ne nous bouscule pas

Laisse nous rêver des séismes de la tendresse
Et fais monter le chant de mansuétude
Au plus haut de l’échelle trémière

Pour que naisse l’espoir de ton ventre meurtri.

Bruno Doucey

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Le poète est grave et appliqué, impliqué aussi. Il lit. La ville tute tute au dehors. C’est le mois de mars.

Le printemps est aux poètes.

Inutile de vous conseiller de voler sur le stand des éditions Bruno Doucey place Saint-Sulpice, dans le sixième arrondissement de Paris  fin mai où se tiendra le 29ème Marché de la poésie (dédicaces stand 514, avec Christian Poslaniec et Bruno Doucey le 29 mai de 14h30 à 15h30).

Inutile de vous conseiller de vous précipiter dans une librairie le 27 mai pour découvrir les deux nouveaux recueils de  la maison : Dans l’écorchure des nuits de Jack Küpfer et : Ma mor est morte de Paul de Brancion.

Et puis si par hasard vous avez l’occasion de feuilleter, ou d’acquérir, le livre d’art Sur un chemin kanak, Éditions La Margeride, où sept poèmes de l’écrivain vont main dans la main  avec des gravures de Robert Lobet , inutile de vous le dire : vous avez beaucoup de chance !

Réjane

 

Improvisations avec David Duchemin, comédien

 

 

Décor

Pour cette nouvelle rencontre, consacrée au théâtre et faisant l’objet d’une publication sur le blog Rick Bass, j’ai eu l’idée de préparer, à l’intention de David Duchemin, metteur en scène et comédien, un jeu de cartes spécial, et de lui en proposer une partie dans une pièce abritée du monde. Il s’agira pour David d’entrer dans la pièce, de s’asseoir à la table en face de moi, de prendre connaissance des règles du jeu que je me prépare à lui lire et … de les accepter. Enfin, de se lancer dans l’aventure pour la durée d’une heure.

Le dictaphone qui va recueillir ses propos est posé sur un livre : Le théâtre (Georges Jean, Le seuil, 1977).

L’instant est solennel. Le théâtre accompagne les hommes depuis tant d’années que le respect entrera avec nous par la petite porte du grenier aménagé qui nous accueille.

Les fenêtres, les portes, les lucarnes et les jacobines du tableau de Reyol (Honfleur, 1992) seront durant toute la partie comme à l’affût de nos paroles. A-t-on déjà vu un tableau qui a des oreilles ?

On commence

David installé, je lui lis le pourquoi du comment, et lui présente les règles du jeu.

Réjane : Nous sommes en 2010. Le numérique n’a plus de secret pour la plupart d’entre nous. Les débuts du cinéma, les balbutiements de la télévision : tout ça relève déjà de l’histoire ancienne. David, tu es à l’aise je crois avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication. Tu apprécies le cinéma. Mais ton métier, l’activité qui te permet de gagner ta vie, se rattache à un art qui a vingt cinq siècles : le théâtre. Tu es en effet comédien, metteur en scène : le jeu est donc ton affaire.

D’autre part, m’intéressant au théâtre, je me suis trouvée nez à nez avec des citations sur le théâtre qui m’ont plu. Louis Jouvet, Jean Vilar, Sénèque, Shakespeare… le théâtre depuis qu’il existe, fait parler de lui. J’ai relevé ces citations qui me titillent et je te propose d’y réagir librement. Tu peux les mettre en rapport avec ta pratique et en profiter pour nous parler de ton métier, nous dire si tu les aimes ou pas, nous raconter des anecdotes etc., la règle du jeu étant :

–        que je puisse, de mon côté, te poser les questions qui me viendront,

–        que les citations, notées sur ces fiches, apparaîtront dans l’ordre du hasard, puisque tu vas les tirer comme on tire des cartes au hasard.

  On peut prévoir que la partie dure une heure. Si ce préambule te convient, je te propose de tirer la première carte.

 Le jeu démarre

David :  » L’acteur de cinéma, comme l’écrivain, continue d’exercer son métier après sa mort. Pour lui arriver à la cheville, le comédien de théâtre se doit au moins de mourir en le faisant. » Yves Reynaud

Réjane : J’aime bien cette citation car elle pose la question de la trace. Les réalisations des comédiens ou des metteurs en scène ne laissent pas de trace. Les œuvres des écrivains, les prestations des acteurs sont conservées et peuvent perdurer dans le temps. Si elles sont réussies, elles deviennent vivantes pour l’éternité. Les metteurs en scène, les comédiens, n’ont pas cette chance, car leur travail disparaît. Quand on est comédien ou metteur en scène, est-ce qu’on y pense à ça ?

David : Là, en fait, on parle de la notoriété, de la postérité, d’être reconnu au pas. Moi, je n’ai jamais voulu faire ce métier-là pour être reconnu. Je le fais parce que c’est une passion et que ça me plait. Ce qui compte pour moi c’est de monter ce que j’ai envie de monter et de jouer comme j’ai envie de le faire. Et de garder ma liberté.

David :  » Un texte de théâtre est à voir. Un texte de théâtre est à écouter. Est-ce qu’un texte de théâtre est à lire ?  » Francis Huster

De par mon métier quand on cherche une pièce on en lit beaucoup. On se projette dedans ou pas et c’est ça qui va influencer notre choix sur telle ou telle pièce.

Je dis que les deux sont vrais. Même si un texte de théâtre c’est fait avant tout pour être vu, donc être mis en scène, je pense qu’il y a certains textes, surtout dans les pièces contemporaines, qui sont plus proches de l’essai. Ils sont écrits, mis en dialogues mais je pense qu’ils n’ont pas grand intérêt à être mis en scène. A  être lus, oui. Ces textes peuvent être riches en eux-mêmes, mais à mon avis, parce qu’ils reflètent juste la pensée de l’auteur par exemple, ça n’apporterait rien de les monter sur scène.

Malheureusement, il y a maintenant une certaine vague de théâtre de recherche où justement le texte est mis en avant, et où on demande aux comédiens de s’effacer… Il faut que le texte soit plus présent qu’un comédien sur scène ? Alors effectivement quand j’entends ce genre de réflexions, je me dis alors autant lire le texte.

Ecouter c’est différent. Quand  j’étais jeune, mes grands-parents écoutaient des pièces de théâtre à la radio. Ça jouait, et même si on n’avait pas d’images, on imaginait très bien les scènes.

Réjane : Les metteurs en scène sont parfois durement critiqués. On leur reproche d’avoir trop de pouvoir. Quel est ton avis là-dessus ?

David : Dans les années soixante dix quatre vingts  on était en plein dans le théâtre de recherche. Le metteur en scène faisait un petit peu la pluie et le beau temps sur les textes, se permettait des coupes, et il ne permettait pas au comédien de s’exprimer.

Pour moi il y a deux sortes de metteur en scène. Tu as le metteur en scène strict qui a sa propre vision des choses et qui ne va pas en démordre. Si un comédien ne fait pas ce qu’il veut ce n’est pas grave il va en prendre un autre. Et tu as le metteur en scène qui va tenir compte de la personne avec qui il travaille. Même si il a une idée, il va tendre vers l’image qu’il a envie de voir réalisée, son tableau qu’il veut voir sur scène, mais en tenant compte du comédien, ce qui peut donner complètement autre chose.

David :  » On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin, on va pouvoir l’être. » Louis Jouvet

Ce qu’essaie de dire Louis Jouvet pour moi c’est qu’on se permet sur scène de faire des choses que dans la vie courante on ne ferait pas, où qu’on ne se permettrait pas de dire. Et on se permet de le faire sur scène parce que ce ne sont pas nos mots.

Est-ce qu’on fait du théâtre parce qu’on a envie de régler ses problèmes, parce qu’on a envie de dire des choses qu’on n’oserait pas dire tous les jours… On attaque la question  de la construction du personnage. Moi j’irais plus loin en me posant cette question : quand on interprète un personnage, qu’est-ce qu’on met dedans ?

Est-ce qu’on se contente de se tenir à l’écrit en prenant le texte brut et en essayant de l’interpréter le mieux possible, ou est-ce qu’on construit vraiment une histoire ?

C’est à nous de mettre ce qu’on veut dans le texte. Les mêmes mots peuvent dire l’inverse selon le jeu et comment on va faire.

J’ai joué plusieurs pièces. Je ne me souviens pas forcément de chaque texte. Par contre, le cheminement pour créer le personnage, le montrer sur scène, le montrer aux gens, je m’en souviens.

Alors oui c’est du soi-même, c’est son vécu, c’est ses envies, c’est ses angoisses, ses problèmes du moment qu’on met sur scène.

Réjane : Tu fais cette recherche en même temps que tu apprends ton texte ou tu la débutes avant ?

David : Une fois que j’ai mon personnage, qu’on est d’accord avec le metteur en scène sur ce qu’on veut montrer et ce que ce personnage est censé dire aux gens, je crée mon personnage. Je lui invente une histoire. Une pièce de théâtre c’est juste un instant « T » d’une vie. Moi je lui crée un passif. Et pourquoi il est arrivé là. Qu’est-ce qui a fait qu’il en est arrivé là. Et éventuellement, on essaie de voir un après.

Réjane : C »est quelque chose que tu fais mentalement ou tu l’écris ?

David : C’est uniquement mental.

Réjane : C’est une façon de faire qui t’a été enseignée ?

David : Oui. C’est la méthode Constantin Stanislawski : la création du personnage, où on s’implique complètement dans un personnage. Il a écrit plusieurs bouquins qui sont très intéressants notamment celui de « la construction du personnage ». Il raconte une anecdote dans son livre (il a été prof) où il demandait à ses élèves d’être angoissés. Une de ses élèves n’y parvenant pas, il lui a demandé de fermer les yeux. Il lui a alors pris une broche qui était sur son pull et il lui a dit : « Voilà, j’ai caché la broche sur le plateau. Je te laisse cinq minutes pour la retrouver sinon tu es virée. » Elle a cherché la broche et ne la trouvant pas (et pour cause elle était dans sa poche), elle s’est mise à pleurer toutes les larmes de son corps. Il lui a rendu la broche et après cette épreuve, elle a pu retranscrire  son angoisse. Et c’est ça qu’on fait quand on travaille sur un personnage. La pièce c’est un instant « T » d’une vie mais on n’arrive pas là par hasard.  Il faut se mettre en condition, et ça c’est tout un travail qui est à faire. Je ne  l’écris pas, mais c’est un travail permanent. Tu n’es jamais au repos quand tu penses à un personnage. Tu fais des courses tu penses à ton personnage. Tu  es arrêté à un feu rouge tu penses à  un truc.

Réjane : Tu vis avec.

David : Tant que tu joues cette pièce, tu vis avec ce personnage. Et il évolue parce que c’est du spectacle vivant. Certains soirs tu vas être moins bien et il va être moins bien, d’autres fois, ce sera l’inverse.

Réjane : Tu ne fais pas de break dans ta vie au cours duquel tu oublies complètement ton personnage ?

David : Non parce que dans ce cas-là tu ne fais pas ce métier là. Tous les jours tu vas entendre un truc à la radio, tu vas voir un truc à la télé. Tu vas te dire tiens mon personnage comment il réagirait. Tu es avec lui. Et même quand tu joues la pièce. Tu trouves un truc. Tu te dis :  » Tiens ben là ça serait mieux si je pensais à ça pour faire ça. » C’est pour ça que c’est du spectacle vivant. Il y a très souvent une différence entre la première représentation et la dernière, parce que ton personnage il évolue.

David :  » Le cinéma est un puissant rameau greffé sur le tronc robuste et millénaire du théâtre  » Louis Jouvet

Réjane : Jouer au théâtre et faire du cinéma, c’est exercer le même métier ?

David :  Ce n’est pas du tout le même métier. Les acteurs le disent eux-mêmes : pour eux le théâtre est un univers complètement différent du cinéma. Et quand un comédien joue dans un film il ne fait pas le même boulot. Si la prise n’est pas bonne on la refait cinquante fois jusqu’à ce que le metteur en scène dise : « Oui, c’est ça que je voulais« .

Le cinéma c’est être à fond dans l’action tout de suite. Au théâtre on se laisse porter. Il y a le prologue sur une pièce. Il y a le début et il y a un cheminement jusque vers la fin, donc on a le temps de s’installer dans un personnage sans être interrompu. Pour les acteurs qui n’ont jamais fait de scène c’est quelque chose qui est vachement dur. Et pour nous c’est très difficile aussi quand on nous dit « Action ! » de tout donner.

Réjane : Tu as déjà joué dans des films ?

David : Dans des courts métrages, oui, plusieurs fois. C’est un autre univers, c’est rigolo.

Les scènes sont très courtes, et c’est très long entre les prises (Louis Jouvet disait que pour être un bon acteur au cinéma, il faut un bon fauteuil). On a le temps de répéter entre les prises, d’apprendre son texte, de parler avec les gens. J’aime bien, c’est sympa.

Mais contrairement au théâtre, il n’y  pas la sanction immédiate : le public.

Réjane : Tu veux bien nous parler du public au théâtre ?

David : Le public fait partie intégrante du spectacle. Là par exemple j’en suis à un point du spectacle que je suis en train de monter où j’ai besoin du public pour continuer à avancer. Et ça c’est toute la subtilité du travail de comédien. Il faut tenir compte du public et pour moi le public est un comédien. C’est en ça que le spectacle vivant c’est vachement intéressant. Ce n’est pas pareil si le public est là ou s’il lâche. Quand le public est là, on peut jouer la pièce soft. Si le public lâche un peu, alors on va le chercher. Certains soirs il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup. D’autres soirs on a beau jouer, le public ne réagit pas. C’est la partie très excitante du spectacle vivant.

Réjane : Tu viens d’évoquer un spectacle que tu prépares en ce moment que tu vas présenter bientôt au public, peux-tu nous en dire plus ?

David : C’est une pièce : Le temps bourrin, écrite par Christian Poslaniec et mise en scène par Jacques Grange. Je suis tout seul sur scène. A travers un personnage et des anecdotes, je raconte une histoire inspirée de la mienne.

Réjane : C’est la première fois que tu joues seul ?

David : Oui.

Réjane : Et qu’est-ce que ça fait ?

David : Ça fait flipper. Lorsqu’on est avec des partenaires on s’entraide. On entraîne avec son jeu le comédien qui est moins en forme un soir. D’autre part, il y a beaucoup d’effets comiques qui reposent sur le rebondissement. Quand tu joues tout seul, tous les effets reposent sur toi, ce qui est vachement plus dur et demande beaucoup plus d’énergie.

Réjane : Mais est-ce que ça ne rapporte pas plus de plaisir de jouer seul ?

David : Non, je ne crois pas. Moi je suis content quand j’ai bien joué, que les gens ont ri.  Le plaisir c’est les applaudissements à la fin. Quand on joue à plusieurs, même si on partage le succès, les applaudissements, on les prend pour soi. Même si on est quinze sur scène. Je te dirai ça après la première mais j’imagine que le plaisir est le même, qu’on joue seul ou à plusieurs.

 David :  » Le théâtre c’est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue. » Federico Garcia Lorca

Pour moi la poésie c’est un art à part. C’est un art d’écriture. Une écriture différente que  j’ai du mal à associer au théâtre. Je pense que le théâtre c’est beaucoup plus simple que ça. Il y a une citation de Marcel Achard dans Jean de la lune où Clotaire, qui était joué par Michel Simon (il joue le rôle d’un comédien un peu ringard), dit : « Le théâtre c’est la vie « .

Pour moi ça résume tout : Le théâtre c’est la vie. Avant, il n’y avait pas de cinéma. Les gens allaient au théâtre et le théâtre leur racontait des tranches de vie. Dans les premières pièces, les personnages étaient  des dieux, mais c’était des dieux qui étaient réduits à des problèmes d’humains, de la vie de tous les jours. Le théâtre c’est ça avant tout pour moi. J’aime bien cette expression. Lorsque je suis avec des élèves, que ce soit des adultes ou des enfants je leur dis : mais le théâtre c’est la vie. Jouez la vie.

Quand je travaille avec un groupe sur scène et que je le fais manger sur scène, mes élèves ne savent plus se servir ni d’un couteau ni d’une fourchette, ils ne savent plus boire. Alors que c’est un truc que tu fais tous les jours trois fois par jour. Pour s’asseoir à une table, si la chaise est trop près de la table, ils vont essayer de se glisser entre la table et la chaise alors que dans la vie de tous les jours, si la chaise est trop près tu la tires.

Je leur dis soyez simples. Et c’est vrai, le théâtre c’est la vie. Plus le jeu est proche de la réalité, plus il est bon. Parce qu’il n’est pas fabriqué. Voilà pourquoi j’aime cette phrase.

Réjane : Considères-tu le théâtre comme un art accessible ?

David :  Ça dépend de ce que tu joues. Ça dépend de ce que tu veux mettre, de ce que tu veux montrer. Il y a certaines pièces de théâtre de recherche, dont je lis les synopsis, qui me donnent l’impression d’avoir un Q.I négatif. Elles peuvent avoir du succès, le public crier au génie, je ne les comprends pas. Mais en général le théâtre ça nous parle, ça fait vibrer des choses en nous et comparé à la peinture, le théâtre me semble plus accessible.

David :  » Le spectacle était dans la salle, nous étions réunis et regardions le public déchainé. » Tristan Tzara

Réjane : Cette citation me fait pense à ce que tu as dit tout à l’heure : que le public était acteur dans une pièce, qu’il faisait partie intégrante du spectacle. Tristan Tzara va même jusqu’à l’inversion totale des rôles puisque les comédiens deviennent des spectateurs…

David : Oui, il y a eu plusieurs essais qui ont été écrits dans lesquels les rôles sont inversés, où les comédiens sont sur scène et où ils imaginent qu’ils sont  le public.

Effectivement, on revient à ce que je disais tout à l’heure : le public est un comédien, à part entière. Et dans n’importe quel genre de théâtre. Là on parle de comique mais dans la tragédie c’est pareil. Tu le sens quand tu montes une phrase, quand tu as une grande tirade, si le public vibre avec toi. S’il ne vibre pas avec toi c’est raté.

Réjane : Au fond, ça veut dire que cette activité elle est très collective.

David : Oui, c’est collectif, et dans tous les sens du terme. Quand tu joues à plusieurs c’est un sport collectif. Et c’est collectif avec le public. Voir réagir les gens, aux conneries, ou aux blagues, ou à tes pleurs. Les sentir vivre ce que tu es en train de vivre c’est vraiment bien. J’adore quand le public rit sur les conneries que je suis en train de faire, mais j’adore aussi quand je sens la salle qui est suspendue à mes lèvres. Tu amènes une intrigue et tu as les gens qui sont là ils attendent ils attendent ils attendent… et là tu peux faire durer. Ce petit moment où tu fais durer, où il n’y a plus un bruit dans la salle, plus personne ne tousse. Il n’y a plus un bruit. Les gens attendent. Et là… C’est magique. C’est ce qu’on appelle la protase : tu montes tu montes tu montes. Et tu peux monter encore longtemps comme ça. Après tu as l’acmé : hop, on s’arrête. Et après tu as l’ apodose. Dans l’ apodose ça peut être du rire, ça peut être du pleur, ça peut être un fou rire, ça peut être de la réprobation parce que tu es le méchant… Mais ce moment où ça monte, ah, c’est génial ! Ça c’est beau.

Réjane :  De ce point de vue, on peut penser que les arts de l’écran, la télévision, le cinéma, ne pourront jamais égaler le théâtre ?

David : Tu peux être ému par un film, mais tu n’as aucun rapport avec l’acteur. C’est du cinéma, c’est un écran. Tu vas faire rire les gens, tu vas les faire pleurer, tu vas les mettre en colère, mais tu ne l’entendras pas. C’est terrible. Ça pour moi c’est une partie du métier qui doit être super frustrante.

David :  » Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que la pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité. » Jean Vilar

Le théâtre c’est à la base de tout. Si il n’y avait pas eu de théâtre, il n’y aurait pas de cinéma. Il n’y aurait pas de théâtre de rue, il n’y aurait pas de cirque. Tout ça, c’est la base.

Réjane : Tu considères cette  base nécessaire à la vie des hommes en société et comme Jean Vilar, devant nécessairement être portée par la volonté politique ?

David : Complètement.

Réjane : Quel constat fais-tu  par rapport à ça, pour notre société actuelle ?

David : Le constat est alarmant. On ne veut plus de petites troupes. On ne veut que des grosses troupes subventionnées qui ne font pas spécialement du théâtre de recherche comme nous on peut le faire. C’est un choix. Mais je trouve ça dommage. On va se retrouver avec un théâtre élitiste, un théâtre pour les riches.

Tous les gens qui vont voir des spectacles l’été, c’est des gens comme nous qu’ils vont voir. Si demain on n’existe plus qu’est-ce qu’il restera aux gens ?

Les gens ne réalisent pas que le théâtre, ils vivent avec. Ils l’ont au quotidien sans s’en rendre compte. Ça va de l’animation dans une galerie commerciale (le mec qui va être dans un costume débile à vanter les mérites d’une saucisse), en passant par le petit spectacle sur un lieu de vacances, le mec qui va cracher du feu dans la rue, le mec qui va faire le guignol à raconter des histoires… Les gens vivent avec le théâtre, et ils ne s’en rendent pas forcément compte. Si demain tout ça disparaît, qu’est-ce qu’il leur reste aux gens ? Et ça les gens ne le voient pas, ne le quantifient pas.

En 2003 lorsqu’on a fait les grèves d’intermittents, on a été taxés de « méchants intermittents » par les gens. Parce que justement on avait arrêté les festivals, parce que justement les gens n’avaient plus toutes ces animations qu’ils avaient sur leur lieu de vacances. Le seul moyen de pression qu’on avait c’était de nous sabrer nous-mêmes, de ne plus jouer.

Les concerts qu’on a dans les cafés l’été ou dans des petites salles en hiver : c’est des intermittents ces gens-là. Si demain, tous ces gens disparaissent, la vie elle va être vachement triste.

Réjane : Notre entretien en est maintenant à plus d’une heure. Je mélange les cartes pour la dernière citation.

David : Et c’est toi qui la tires.

Réjane : C’est moi qui la tire d’accord. Et je te la lis.

« Le théâtre c’est la vie ; ses moments d’ennui en moins. » Alfred Hitchcock

 

On s’en va

 

A  ma lecture de la citation du maître du cinéma, voilà que la tableau de Reyol rit de toutes ses fenêtres. Et nous avec.

Comment faire autrement face à la sortie théâtrale que nous a concoctée le hasard ?

Merci David Duchemin

de nous avoir emmenés sur la scène, dans la salle, derrière le rideau.

Merde

pour la première de :

 Le temps bourrin

   samedi 18 septembre 2010,

 20h30

  Centre Socio-Culturel du Val’Rhonne,

 Allée de l’Europe, 72 230 Moncé-en-Belin.

Tél. 02 43 42 29 48

 

Texte : Christian Poslaniec

Mise en scène : Jacques Grange

 

 

Au revoir

        Á bientôt

               et

                     BRAVO ! ! !

                             Réjane…

 

 

Les groupes théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

Dans ce nouveau billet de Réjane, vous trouverez la suite de son billet au long cours   » De l’œuvre au spectacle vivant… en trois rencontres…« . Nous avions vogué avec l’ écrivain et éditeur Christian Poslaniec qui anime une collection de théâtre pour la jeunesse chez Retz  ; puis poursuivi notre voyage avec Frédérique, sa fille, metteur en scène et comédienne, avec une première escale dans les coulisses d’un de ses spectacles. Nous retrouvons aujourd’hui, Frédérique, dans le tryptique suivant :

Les groupes théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

suivi de

Entre répétitions et spectacle, Frédérique m’accorde un entretien

suivi de

Une mini-odyssée comme en rêve : « Le bout du bout du monde » , une création pour les petits, avec Frédérique Poslaniec, Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

Bonne lecture à vous,

A venir, un billet sur un merveilleux créateur de marionnettes : Norbert Choquet…

Silence

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Les groupes théâtre de Frédérique :

du bonheur dans le quotidien

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Le dimanche 29 novembre à Vernie (72), c’est marché de l’Avent à la salle des fêtes. Les visiteurs, nombreux, musardent entre les étals. Soudain, on installe des chaises devant la scène que dissimule un lourd rideau. On s’assoit, attentifs à ce qui arrive, tandis que Frédérique Poslaniec, tunique rouge et bonnet assorti, annonce au micro son groupe d’ados.

Le théâtre s’est invité au marché de Noël :  le visiteur était un chaland, il devient spectateur.

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Les ados du groupe de Théâtre de Neuvy en Champagne (72) nous font un cadeau théâtre

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En travaillant régulièrement avec des groupes d’amateurs de théâtre, Frédérique Poslaniec met du bonheur dans le quotidien.

Les enfants qui la retrouvent après l’école à Savigné L’Evêque le savent bien. La troupe d’adultes, venant travailler le théâtre en soirée, le savent aussi.

Quant aux ados, capables de préparer en un temps record une prestation sur Noël qui créera l’évènement,  ils nous font un cadeau théâtre, et c’est un bonheur !

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Mettre en scène : un challenge

Lorsque je questionne Frédérique au sujet de ses mises en scène, alors que je viens d’assister à deux séance de répétitions avec ses comédiens amateurs, Frédérique me présente ce travail ainsi : « Mettre en scène est une activité qui découle à la base de mon métier de comédienne« . Frédérique, que la magie du spectacle a saisie très jeune, met son énergie, sa sensibilité et son goût du beau au service des projets de scène qu’elle vise.

Qu’il soit collectif, à deux ou individuel, que sa réalisation nécessite une année de travail ou qu’elle s’effectue « à l’arrache », chaque spectacle est pour Frédérique un défi à relever.

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Du sur mesure

Revenons au Marché de l’Avent. Nous sommes dimanche 29 novembre. Dehors, il fait gris et il vente, tandis qu’une bonne chaleur règne dans la salle tout en longueur qui reçoit les gens. Il reste un petit mois avant Noël, et la comédie que sont en train de représenter sur scène les ados est justement une digression sur Noël. Vêtus des costumes de Père Noël, de Roi mage, de père Fouettard, de Saint Nicolas, ou alors sortis du lit en longue chemise de nuit, les jeunes gens s’amusent, en un large tour d’horizon, à nous réécrire le 25 décembre.

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Une pièce taillée pour les fêtes, couchée sur le papier par Frédérique (à gauche) à partir d’un travail commun d’improvisation

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C’est pointu et c’est drôle, c’est de circonstance, et si ça tombe à pic, si ça colle à la situation, aux acteurs et aux spectateurs du moment que nous sommes, ce n’est pas par hasard.

A la fin de la prestation, j’ai le fin mot.

Frédérique, qui n’avait pas quitté des yeux ses « poulains » et qui avait même rejoint la scène pour terminer le spectacle avec eux en chanson, peut à présent me parler.

Elle m’apprend alors que la pièce est du sur mesure. Elle l’a couchée sur le papier quelques jours plus tôt à partir d’un travail commun d’improvisation sur le thème de Noël.

Dès le lendemain, constatant que le groupe d’enfants qu’elle encadre travaille également sur un spectacle écrit par ses soins, je considérai indispensable de la questionner sur le sujet.

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Entre répétitions et spectacle,

Frédérique m’accorde un entretien

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J’avais vu mentionné le nom de Frédérique Poslaniec dans un livre de la collection  « Premiers rôles »  consacré au théâtre. Le chapitre qu’elle signait donnait des indications de mise en scène sur la pièce qui était publiée. J’avais apprécié une écriture directe, des conseils bien vus, et noté un appel à la créativité qui m’avait plu.

Christian Poslaniec, l’écrivain auquel  Silence et moi nous intéressons depuis plus d’un an maintenant, nous avait indiqué, par l’intermédiaire des livres de cette collection, le chemin du théâtre.

Sa fille Frédérique, qui a accepté de me montrer son travail, me permet d’emprunter ce chemin : elle m’emmène sur les planches, et, entre une séance de préparation de son groupe théâtre et la représentation de son spectacle, m’accorde un entretien.

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Réjane : Tu es metteur en scène, comédienne, tu diriges  la compagnie Théâtre Tout Terrain, que tu as créée en 2000, tu crées des lectures, des spectacles, tu es chanteuse, tu encadres et mets en scène des comédiens amateurs enfants et adultes.

Ta vocation a-t-elle pris naissance dans le cadre d’ateliers théâtre ?

Frédérique Poslaniec : Pas du tout. Mon envie au départ était de faire de la scène. J’ai eu l’habitude petite d’aller voir des spectacles et j’ai eu un jour un déclic. Un spectacle m’a enthousiasmé, c’était des ballets polonais, des danses donc. Ce spectacle était extraordinaire pour l’énergie qu’il dégageait et m’avait transportée.

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« J’ai eu l’habitude petite d’aller voir des spectacles et j’ai eu un jour un déclic…« 

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R : Si tu devais nous parler des points forts de ton parcours, que choisirais-tu de nous dire ?

FP : Les points forts dans ce métier c’est les rencontres qu’on fait. J’ai fait des rencontres marquantes avec certains metteurs en scène lorsque je débutais en tant que comédienne. Nadine Rémi a été quelqu’un de très important dans mon parcours. C’est un mentor. Elle m’a appris beaucoup de choses d’un point de vue scénique. D’un point de vue professionnel en général, j’ai beaucoup appris et compris comment fonctionne ce  métier à tous les niveaux, (pas seulement sur scène mais aussi derrière la scène, devant la scène, derrière une caméra, administrativement aussi) grâce au Théâtre du Guichet Montparnasse, et à Annie Vergne qui dirigeait ce théâtre. Elle m’a permis d’être de l’autre côté du rideau. J’étais comédienne dans ce lieu mais je travaillais aussi sur la programmation. J’ai eu ainsi l’occasion de voir énormément de spectacles, et c’est très formateur. Lire aussi est très formateur et j’ai beaucoup lu de textes à cette époque-là.

R : Ce métier t’a-t-il  apporté des déceptions ?

FP : Oui, forcément. Quand on démarre dans ce métier, qu’on a quinze ans ou dix sept ans on a beaucoup d’illusions. On pense que le travail, le talent ou l’envie vont suffire à  mener une carrière comme on imagine. On se projette dans une norme retransmise par les médias qui n’est absolument pas la norme des gens qui pratiquent ce métier. Sauf à quelques exceptions près, c’est rarement un parcours où on monte en haut de l’affiche. C’est pierre à pierre qu’on bâtit  son chemin, et la reconnaissance publique n’est pas forcément au rendez-vous. Et pour autant, on pratique quand même ce métier.

R : Tu dis : « C’est pierre à pierre qu’on bâtit son chemin « . Est-ce que parfois, tu as dû ramer ?

FP : Oui, certainement j’ai ramé et je rame encore par moments. Mais j’estime que j’ai eu aussi beaucoup de chance.

Parce que j’ai décidé de faire ce métier et qu’à l’heure actuelle vingt cinq ans plus tard, j’en vis. J’ai réussi à réaliser ce que j’avais envie de faire et à m’en sortir à peu près économiquement ce qui n’est pas donné à tout le monde, surtout à l’heure actuelle.

R : Tu as eu envie, parfois, de changer de métier ?

FP : Non pas du tout. J’ai envie d’évoluer, de ne plus forcément faire tout à fait les mêmes choses. Je me dirige beaucoup plus vers les parties musicales et chantées. C’est ce qui m’intéresse de plus en plus. Mais ça reste dans le domaine du spectacle.

Ce que j’aime dans ce métier est qu’on travaille avec des gens. J’ai envie d’apporter aux gens un moment d’évasion, un moment de bonheur, de réflexion. Mon travail avec des groupes d’enfants ou d’adultes c’est aussi ça : leur permettre de changer leur quotidien, de voir les choses sous un autre angle, et d’avoir du plaisir.

Si je devais changer de métier, ce serait pour être encore plus utile.

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« J’ai envie d’apporter aux gens un moment d’évasion, un moment de bonheur, de réflexion… »

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R : Ta compagnie propose un menu de lectures animées qui sont d’une grande saveur littéraire :

Jean Anouilh, Prévert, Aragon, Maupassant, Daudet, Perrault, Andersen, Kafka, et bien d’autres, font partie des auteurs que tu donnes en lecture dans le cadre de véritables petits spectacles  : « Drôles de bêtes« , « Histoires à fond de train« , « Histoires de pantoufles« , « Histoires de l’histoire« ,  etc.

Peux-tu nous  parler de ces lectures ? D’où te vient l’idée des thèmes ?

FP : Les thèmes viennent parfois de commandes : on me demande de venir lire sur un thème précis, et à ce moment-là, je fais une recherche sur ce thème. Parfois ça correspond à des envies que j’ai moi, simplement.

R : Ta lecture  « Histoires à fond de train » possède un titre qui attire la curiosité. Que pourrais-tu nous dire de cette lecture ?

FP : C’était une envie. J’avais eu l’occasion de lire plusieurs textes autours du train, et je me suis dit que c’était un thème intéressant qu’on pouvait peut-être exploiter dans les gares. Cette lecture s’articule autours d’une nouvelle « L’homme au sac à dos vert » d’un auteur estonien, Arvo Valton. Elle raconte comment un homme qui a décidé de lire dans une gare intrigue les gens puis au bout d’un moment, inquiète les  pouvoirs publics. Ça monte  en puissance. On se demande si ce n’est pas un complot contre l’état. Il y a même les services secrets qui viennent se renseigner sur lui. Jusqu’au point où on se dit on va l’arrêter, parce qu’il lit à voix haute dans une gare. Cette nouvelle m’avait beaucoup plus, et j’avais envie d’articuler sur ce thème d’autres choses.

R : Comment choisis-tu les textes de tes lectures?

FP : Souvent je me base sur un texte ou deux que je connais déjà, ou que j’ai envie de découvrir parce que j’en ai entendu parler,  et puis après je fais de la recherche. Je lis beaucoup. Ensuite, je relie les textes entre eux, avec un jeu de scène ou un personnage.

R : En tant que créatrice de lectures animées et de spectacles originaux, tu es amenée à prendre la plume. Tu écris aussi des scènes pour les groupes d’amateurs que tu encadres. Etre metteur en scène, créer des spectacles, sont des activités qui sont donc non seulement en lien étroit avec les textes mais qui consistent souvent à en écrire.

Est-ce que tu aimerais aller plus loin avec l’écriture ?

FP : Aller plus loin dans l’écriture me plairait. J’ai du goût pour ça, mais il faudrait que j’ai une autre vie pour pouvoir vraiment écrire. Il faut une concentration, pouvoir se poser à sa table, pouvoir se relever la nuit quand on a une idée. J’aime ça. C’est vrai que c’est agréable à faire, mais étant souvent à l’extérieur, j’ai du mal à me poser pour écrire. Je le fais là parce que j’en ai l’utilité concrète pour les spectacles que je monte avec mes groupes d’amateurs. Je ne trouve pas toujours des écrits qui s’adaptent aux  groupes que j’encadre,  donc je suis souvent amenée à écrire des choses à partir d’improvisations qu’ils me proposent. J’écris au fur et à mesure de mes activités et c’est toujours en lien avec celles-ci.

R : On pourrait donc dire des textes que tu écris pour les ados ou les enfants avec qui tu travailles qu’ils sont faits sur mesure. Ils correspondant à un projet précis avec un groupe donné et par conséquent, ne peuvent pas être utilisés dans un autre contexte  Est-ce que ça ne te chagrine pas de réaliser des productions écrites qui, une fois qu’elles ont servi, passent aux oubliettes ?

FP : Non, ça ne me chagrine pas parce que c’est bien de repartir sur autre chose, une autre aventure. Mais il peut m’arriver de reprendre quelque chose que j’ai écrit  et de l’utiliser pour un autre projet. Dans ce cas, à partir d’une même base, je réadapte au nouveau groupe. Alors il est bien évident que je ne vais pas refaire  le même spectacle  trois fois dans l’année car cela m’ennuierait. Mais au bout de sept huit ans on peut reprendre les écrits antérieurs et les rénover. Et ça reste vivant.

R : Ressens-tu une fierté particulière lorsque tes groupes travaillent sur un spectacle dont l’écriture te revient ?

FP : Sincèrement non. Là où je suis contente c’est quand ça roule bien, que ça tourne. Je sais d’où on est parti, de quelques improvisations,  et je suis contente d’avoir réussi à transformer ça. C’est un challenge. Mais fière que ce soit mon texte non, je n’ai pas de fierté avec ça.

R : Tu es contente que ça fonctionne, qu’il s’agisse indifféremment de ton texte ou de celui d’un autre auteur ?

FP : Oui. Ce qui m’intéresse est le but final, le spectacle en lui-même. Le plaisir qu’on a en tant que spectateur une fois que tout est prêt, que tout est fini.

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« Ce qui m’intéresse est le but final, le spectacle en lui-même… »

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R : Ton père est écrivain. Tu es metteur en scène. Vous êtes l’un et l’autre dans la pratique de deux activités professionnelles bien différentes. Pourtant, lorsque met en parallèles vos productions :  les livres pour lui, les spectacles pour toi, on trouve de nombreux points communs : l’exigence, la quantité, la variété, l’inventivité.

Ton père t’a t-il guidé, aidé ? A-t-il eu une influence sur ta réussite ?

FP : Le domaine du spectacle où j’exerce est différent du domaine de prédilection de mon père qui est l’écriture. Mais mon père m’a transmis quelque chose qui compte beaucoup dans son métier et qui joue un grand rôle dans mon travail, c’est sa curiosité. Cette curiosité fait que je m’intéresse à des disciplines variées et que je les mêle dans mes spectacles. Ce qui m’intéresse, c’est de ne pas faire les même choses, d’explorer des univers différents et d’être très éclectique dans mes affections artistiques. J’adore l’opéra, mais je peux aussi aimer les One man show comiques. Je navigue sur des créneaux  populaires, mais je m’intéresse aussi à des choses qui peuvent sembler élitistes. Je suis capable de lier les deux. Lui aussi, et je pense que c’est quelque chose qu’il m’a transmis.

Mon père d’autre part, m’a aidé a développer ma profession en m’apprenant à communiquer, à contacter les gens, à faire des démarches. C’est un point de notre travail dont on ne parle pas, qu’on ne voit pas du tout, mais c’est en réalité peut-être soixante dix pour cent de notre activité. Pour pouvoir être vu sur une scène, il faut  avant avoir fait de nombreuses démarches, avoir  rencontré des gens, avoir une équipe autour de soi. Il faut savoir lier contact, c’est très important. Et mon père m’a non seulement aidée mais il m’a appris à le faire.

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« Mon père m’a transmis quelque chose qui compte beaucoup dans son métier et qui joue un grand rôle dans mon travail, c’est sa curiosité. »

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R : Tu es chanteuse : tu te formes au chant, tu le pratiques, et tu crées des spectacles chantés ( « Fantaisie en Fa’m majeure », « Cocottines »). Dans ton  spectacle « Le Bout du bout du monde« , de petites chansons rythment les rebondissements de l’histoire.

As-tu le sentiment que la musique, le chant, prend de plus en plus de place dans ton travail et ainsi, d’être en train de réaliser un rêve ?

FP : Absolument. Si je me laisse aller à rêver, je me dis que j’aurais aimé être chanteuse d’opéra. J’ai commencé par le théâtre, par être professionnelle sur scène dans des spectacles. On chantait un peu parfois, mais ce n’était pas pointu musicalement. De plus en plus, maintenant j’ai envie de me rapprocher   de ce rêve-là, en mêlant à mes spectacles la musique et le chant mais aussi en me consacrant, en tant qu’interprète, au vocal pur.

R : « Fantaisie en Fa’ m majeure » est un de tes spectacles chanté, créé et interprété en duo.

Peux-tu nous dire comment ce spectacle a vu le jour ?

FP : « Fantaisie en Fa’m majeure » est le premier spectacle chanté de ma compagnie. Il   s’adresse plutôt à des adultes. Il a démarré de mon envie de créer quelque chose avec une chanteuse, Véronique Marine, dont j’adore la voix (elle a une voix travaillée, lyrique) et qui pour moi est un grand exemple. Je lui ai proposé de travailler avec moi sur un spectacle, chanté certes, mais aussi théâtralisé. Ca l’a intéressée et on a commencé à chercher ensemble des chansons qui nous plaisaient à toutes les deux et qu’on avait envie de chanter. A partir de là on a commencé à imaginer une histoire. On a transformé parfois les paroles de certaines chansons. On en a harmonisé à deux voix. On a mêlé à l’ensemble des airs lyriques. C’est un mélange original puisqu’il réunit des chansons du répertoire populaire français de chanteurs réalistes avec des airs d’opérette ou d’opéra.

R : Tu chantes dans d’autres spectacles… Tu as des projets de nouvelles créations chantées ?

FP : « Cocottines » est un tout nouveau spectacle. J’ai pas mal de spectacles qui s’adressent aux enfants, et j’en voulais un qui soit vraiment chanté pour les enfants. Dans « Le Bout du bout du monde », il y a des petites comptines, mais c’est ponctuel tandis que « Cocottines » est vraiment raconté en chansons. C’est l’aspect vocal qui m’a intéressé. Le chant à deux voix, la polyphonie, et la recherche d’harmonies avec une autre chanteuse, pour éveiller les petites oreilles.

R : Et les petites oreilles, elles réagissent comment ?

FP : « Cocottines » a été bien accueillie par le jeune public pour qui on l’a jouée mais pour l’instant, on n’a pas encore de recul car c’est une création toute nouvelle.

R : Amener le  le chant lyrique dans tes spectacles te tient à coeur…

FP : Le monde lyrique est réservé normalement à une élite. Il y a plusieurs années que me trotte par la tête l’envie  d’amener cette musique savante sur des choses populaires et dans des lieux où on n’a pas l’habitude les entendre. De l’ouvrir à des publics et qu’ils puissent y prendre du plaisir. Et l’intégrer après dans leur vie.

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Une mini-odyssée comme en rêve

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Dimanche 2 décembre, Frédérique et sa complice Hélène ont installé leur mignon théâtre à Savigné L’Evêque pour une représentation du « Bout du bout du monde »

Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau, aujourd’hui, les comédiennes de la compagnie TTT venues présenter au jeune public de Savigné L’Evêque leur spectacle.

Vêtues de noir, les cheveux ceints d’un bandeau, Hélène et Frédérique, en costume de marionnettistes, vont s’effacer au profit des personnages magiques auxquels elles s’apprêtent à donner vie et qui eux, sont aussi différents que le sont l’eau et le soleil.

Les couleurs sont harmonieuses, la lumière subtile dans ce mignon théâtre où le héros, l’attachant Perlito goutte d’eau, entreprend un voyage, une mini-odyssée qu’il effectue moitié dans l’eau, moitié dans les airs, et…en baignoire.

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Perlito entreprend un voyage

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Courageux comme Ulysse, le soldat de l’eau aux formes barbapapesques rencontrera sans tarder la deuxième star du spectacle : une superbe créature solaire, aussi longue qu’il est rond,  avec qui il tombera en amitié.

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« Coucou!« 

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Une amie

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« Le Bout du bout du monde » est une fable sur les éléments servie avec maestria par deux comédiennes et éclairée par le talent de plasticien de Jean-Pierre Lopez

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Ecrit par Frédérique Poslaniec, monté et joué par Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis, le « Bout du bout du monde » est une fable sur les éléments. Celle-ci, servie avec maestria par les deux comédiennes que nous aimons, est éclairée par le talent d’une troisième personne : Jean-Pierre Lopez, l’artiste qui a su donner  forme, expression et couleur à ce spectacle très doux qui passe comme dans un rêve.

Réjane

De l’œuvre au spectacle vivant … en trois rencontres…

Christian Poslaniec  : l’ambassadeur de la lecture

Frédérique Poslaniec : l’actrice tout terrain

Norbert Choquet : le chantre des marionnettes pas comme les autres

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S’abîmer dans la lecture d’une œuvre : lire un livre, contempler un tableau, est une activité où l’on effectue en solitaire le grand plongeon vers ses semblables.

Aller au théâtre, assister à un spectacle, c’est aussi, même si ce n’est pas seul mais avec d’autres que ça se passe, faire le grand plongeon vers ses semblables.

Et aller au théâtre, c’est aussi lire. Mais l’œuvre que le spectateur accueille au moment où le rideau se lève, il ne la doit pas à un seul auteur, mais à plusieurs, et elle parle plusieurs langages. Tout se passe en effet comme si l’auteur principal, l’écrivain, le dramaturge, avait des disciples : ces lecteurs spécialisés que sont les gens de théâtre. Leur langage à eux est jeu, mise en scène, lumière, décor, costumes, musique, objets. Ils sont metteurs en scène, comédiens, plasticiens.

Le théâtre est entré un jour dans leur vie et ne les a plus quittés.

Christian Poslaniec, auteur, spécialiste de la littérature jeunesse, dirige une collection théâtre publiant des oeuvres destinées à être jouées par des enfants. Il est l’ambassadeur de la lecture de notre hommage au théâtre.

Frédérique Poslaniec, metteur en scène, comédienne, dirige la compagnie TTT (Théâtre Tout Terrain) qui, comme son nom l’indique, va par monts et par vaux porter la belle parole du théâtre. Elle va nous parler de la scène, du public, ainsi que nous faire visiter son terrain d’actions.

Norbert Choquet est plasticien. Il œuvre au sein de la compagnie la compagnie Théâtre Inutile. Ce qu’il y fait ? Il crée des volumes auxquels les comédiens vont donner vie. Notre hymne à la scène ne saurait se passer de sa parole de créateurs d’objets vivants.

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De l’œuvre au spectacle vivant

1 – Lever de rideau avec Christian Poslaniec

et les livres de la collection « Premiers Rôles » (Retz)

En publiant sur le blog Rick Bass la seconde interview de Christian Poslaniec : Vous avez dit « Anthologies » ?, Silence et moi savions que l’histoire entre l’écrivain sans frontière et notre blog ne faisait que commencer.

Derrière le chercheur (dont l’œuvre Vous avez dit « Littérature » ? m’avait séduite), j’avais découvert un poète, et j’en fus conquise. Puis, ses romans me tombèrent entre les mains, et ce qui devait arriver arriva : ils m’enchantèrent.

Au moment où je me délectais de son roman Le douzième poisson rouge (édité à L’école des loisirs), j’apprenais qu’il était en train de créer une anthologie de poèmes du rire, dans laquelle, je le saurai quelques mois plus tard, j’allais découvrir des merveilles.

Entre produire des écrits personnels et présenter des écrits d’autres auteurs, Christian Poslaniec nous l’a dit : il n’y a qu’un pas.

Faut-il dès lors s’étonner si l’homme décline aussi sa passion de la lecture jusque dans le domaine éditorial ?

Directeur d’une collection de poésie à L’école des loisirs et directeur de la collection « Zanzibar » pendant une dizaine d’années (il a notamment édité des poèmes de Hubert Mingarelli), Christian Poslaniec dirige depuis 2007 chez Retz la collection théâtre « Premiers Rôles« .

On savait l’homme ambassadeur de la lecture, et très actif pour la promouvoir, particulièrement auprès des jeunes lecteurs, mais il ne nous avait pas encore parlé de théâtre et précisément, de son action pour promouvoir cette discipline artistique auprès de la jeunesse.

Réjane : Christian Poslaniec, vous dirigez une collection, la collection  « Premiers rôles » des éditions Retz, publiant des œuvres qui sont jouées par des enfants.

Ce qui caractérise les ouvrages de cette collection est qu’ils présentent des textes à mettre à l’épreuve de la scène, ceci par le biais d’une documentation fournie qui associe à chaque texte des connaissances, ainsi que par un volet scénique complet.

La seule façon d’apprendre le théâtre est-elle de monter sur les planches ?

Christian Poslaniec : Pas forcément. Mais c’est la façon magique de découvrir le théâtre.

Adolescent, j’ai découvert le théâtre en lisant des œuvres de grands dramaturges : Shakespeare, Molière, Corneille, etc. d’une façon un peu systématique. A cette époque-là, je n’avais jamais vu de théâtre. Mais c’est très difficile je pense de faire découvrir aux enfants la dimension spatiotemporelle du théâtre.

Le théâtre nous propose un éternel présent. Les comédiens qui incarnent  des rôles sur la scène, ou dans la rue, si c’est du théâtre de rue, vivent ce qu’ils sont censés vivre au présent. Il n’y a pas de passé réel au théâtre, ou alors, il faut recourir à des subterfuges, des retours en arrière, des procédés qui se voient.

Spatialement, c’est très différent aussi des autres genres littéraires. Et toutes ces choses très différentes du livre, c’est très difficile de les faire découvrir abstraitement par des enfants.

Ce n’est pas parce que j’ai fait une expérience de lecture un peu forcée, volontariste, que je pense que c’est la meilleure façon d’aborder le théâtre avec des enfants, surtout si ce n’est pas eux qui décident. J’ai vu tellement d’échecs avec des pièces de théâtre obligatoires en sixième cinquième !

Je me souviens d’une gamine interviewée qui adorait lire. Elle a lu la pièce de Molière Le médecin malgré lui parce que c’était au programme, et bien qu’elle fut vraiment amateur de lecture, elle a fait : Bôf !

Elle a découvert cette pièce-là sur scène quinze jours après (on avait deux entretiens successifs à trois semaines d’intervalle), alors là, elle était enthousiasmée. Elle avait compris, perçu des choses qu’elle n’avait pas perçues à la lecture et pour cause puisque ce n’est pas le même mode de fonctionnement.

C’est comme ça que j’ai eu envie de prolonger le plaisir de lire et d’organiser quelque chose autour du théâtre dans une collection. Pour que ça corresponde à ce que je pensais, et à ce que pensait l’éditeur aussi, il fallait que les pièces puissent être jouées par des enfants.

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R : Vous êtes spécialiste de la littérature jeunesse et attaché à en promouvoir la lecture. Quelle place la lecture de théâtre occupe-t-elle à l’école ?

CP : Il existe depuis 2002 dans les écoles françaises des listes d’œuvres recommandées, sélectionnées par une commission de choix, au niveau national, que je préside depuis 2004. Dès la première liste proposée, il y avait déjà du théâtre. C’est assez récent cette façon de proposer du théâtre dans une liste d’œuvres littéraires appelant à une lecture littéraire. Ca veut bien dire qu’on peut faire une lecture littéraire, avec le plaisir qui va avec, de pièces de théâtre.

Dans les volumes de la collection « Premiers rôles«  dont vous parlez, on retrouve d’ailleurs cet aspect-là. Chaque volume contient en effet deux pièces de théâtre (une adaptation d’un conte classique et une pièce de théâtre originale), accompagnées chacune de deux suppléments dont un qui est un supplément d’approche littéraire. Si, avant de monter la pièce, on veut travailler sur le texte en tant que tel, il y a un mode de lecture à favoriser, et cet accompagnement pédagogique permet justement de mieux percevoir tout ce qui est inscrit dans le texte ou derrière le texte.

R : Jouer les pièces peut-il permettre de mieux lire ?

CP : Quand les enfants commencent par une lecture théâtrale et passent ensuite à l’acte en jouant eux-mêmes les personnages, ils comprennent comment le sens est concentré dans l’écrit.

L’entrée littéraire, dans la lecture de fictions, se fait beaucoup par l’intermédiaire des personnages (un enfant par exemple quand il découvre un premier roman qu’il a encore du mal à lire va rentrer vraiment dedans par l’intermédiaire du personnage, jusqu’au moment où il va même s’identifier au personnage. Il va vivre dans l’univers fictionnel et c’est ça qui va lui donner le goût d’accéder à tout le reste).

Le théâtre offre l’occasion de s’identifier immédiatement à un personnage en le jouant. Donc je pense que de ce point de vue là, effectivement,  le théâtre est quelque chose de très particulier.

R : On remarque que les ouvrages de la collection « Premiers rôles«  comportent toujours deux pièces, dont la première est la réécriture, par un auteur contemporain, d’un conte du patrimoine : Petit Chaperon rouge,  La Belle au bois dormant, Pinocchio, Les Cygnes sauvages.

Pouvez-vous nous dire sur quel principe repose ce choix ?

CP : Sur la liberté des auteurs. J’ai choisi de faire appel à des auteurs de théâtre professionnels contemporains, justement pour être à peu près sûr d’avoir des oeuvres littéraires et non pas ce que j’appelle des « œuvres du patronage », c’est à dire des choses qui sont amusantes à jouer mais sans plus.

J’ai fait appel à des auteurs professionnels (il y a entre cent cinquante et deux cents auteurs professionnels en France, regroupés au sein d’une association et j’ai demandé à un certain nombre d’entre eux). Certains ont refusé. Ils n’avaient pas le temps tout de suite. D’autres ont accepté immédiatement le pari que ça représente.

A partir de là, il fallait que j’aie une règle du jeu.  Pour attirer les gens, car ils ne connaissent pas ces auteurs de théâtre, j’ai eu l’idée de partir d’œuvres du patrimoine, mais réécrites par des auteurs contemporains.

J’ai fait une liste des contes connus du grand public et je la proposais aux auteurs. Je leur demandais à chacun une réécriture, avec des normes précises : il  ne fallait pas que ça dure plus d’une demi-heure, trois quart d’heure à jouer, et il fallait que ce soit fidèle à l’auteur originel.

R : On vous doit l’adaptation, dans cette collection, du Petit Chaperon rouge. Les autres pièces sont écrites par Dominique Paquet, Jean-Gabriel Nordmann, Anne-Caroline D’Arnaudy. Une fois les oeuvres choisies, comment cela s’est-il passé ?

CP : Pour Pinocchio, qui est un roman plus qu’un conte simple, il y a eu tout un travail de raccourcissement sans trahir l’auteur originel. Pour un autre conte, il a fallu au contraire clarifier quelque chose qui n’était pas assez dit.

R : Vous avez orienté un petit peu le travail de chacun ?

CP : Je ne dirai pas orienté. J’ai fait des propositions, qui ont été acceptées ou refusées. Mais, ça, c’est le boulot du directeur de collection.

R : Ces auteurs de théâtre actuels, vous en connaissez bien sûr les œuvres ?

CP : Oui. Pas forcément intégralement, mais enfin, j’en ai lu pas mal oui.

R : Lorsque vous lisez les contes que ces auteurs ont adaptés en pièce, parvenez-vous à reconnaître leur style ?

CP : Justement oui, et c’est ça que je trouve intéressant. Par exemple, si on prend les deux pièces de théâtre de Dominique Paquet : Les Cygnes Sauvages, où on reconnaît bien le conte originel, et L’île des poids mouche, et qu’on  compare : le rôle des filles , le comportement des groupes, on trouve des filiations.

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R : Après la lecture, il y a la scène …

CP : Oui. J’ai commencé à avoir vent de représentations des pièces à la fin de l’année scolaire. J’ai eu des échos d’endroits où ont été montées les pièces : L’île des poids mouche, Petit chaperon rouge, et je sais qu’il y en a d’autres en cours.

R : Et vous aimeriez les voir jouer ?

CP : Oui, énormément. Mais la grande punition des auteurs est qu’ils ne voient jamais jouer leurs pièces parce qu’on ne les avertit pas. Je ne sais pas pourquoi mais les troupes ont peur de dire à l’auteur qu’elles vont monter sa pièce. Peut-être ont-elles peur de son jugement. C’est vrai que certains d’entre nous sont des emmerdeurs, mais pas tous ! Ce qui fait que généralement, on apprend que telle  pièce a été montée après, quand les droits d’auteurs sont transmis à la SACD, la société qui gère les droits d’auteur de théâtre.

R : On peut donc demander aux enseignants qui monteront avec leurs élèves une pièce de penser à envoyer une  invitation à son auteur ?

CP : Absolument. Et ça va très loin parce que par exemple, pendant que les auteurs étaient en train d’écrire leur pièce, une pièce de Jean Gabriel Nordmann et une pièce de Dominique Paquet ont été montées dans ma région. Je l’ai appris par la presse régionale. Eux ne le savaient pas. C’est moi qui les ai avertis.

Il ne faut pas oublier que quand on demande à un enfant : qu’est-ce qu’un écrivain ? il y en a deux sur trois qui disent : un écrivain, c’est quelqu’un qui est mort. Il n’y a pas besoin de le prévenir qu’on va  jouer sa pièce puisqu’il est mort!

R : Vous dirigez donc une collection théâtre et vous écrivez vous même des pièces de théâtre pour la jeunesse, mais c’est avant tout au grand lecteur que vous êtes à qui j’ai envie de m’adresser et de demander :

Comment appréciez-vous les publications de théâtre pour la jeunesse écrites aujourd’hui ?

Quelque chose se dégage-t-il dans les productions ?

CP : La première chose qui se dégage est que maintenant il y a des pièces de théâtre écrites pour la jeunesse qui sont des œuvres.  Avant, il n’y avait pratiquement rien. Ca s’est développé en France, ces dix dernière années, à l’initiative de plusieurs maisons d’édition. L’école des loisirs développe une collection théâtre maintenant depuis pas mal de temps. Actes Sud a une collection qui s’appelle Papier théâtre. Il y a Théâtrales, qui publiait déjà du théâtre pour adultes, qui a créé une collection pour enfants, et il y en a d’autres.

Donc, ça existe, il y a du théâtre en littérature de jeunesse, et c’est du vrai théâtre.

Concernant la tendance qui se dégage à travers ça (mais c’est peut-être valable pour toute la littérature jeunesse), je dirais que dès qu’on dit œuvre, dès qu’on dit littérature, on a tendance à nous proposer des œuvres plus ou moins dramatiques, parfois thématiquement liées à des événements dramatiques (de la réalité ou historiques). Je voudrais voir davantage de choses drôles, des formes d’humour, comme ont su en créer  la plupart des auteurs dramatiques du XXème siècle par exemple.

L’ensemble du théâtre moderne du XXème siècle est plus drôle que dramatique,ou bien c’est les deux en même temps. Je voudrais qu’il y ait davantage de variété.

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R : Est-ce qu’on peut avoir quelques petits éléments  nous dévoilant ce que sera le cinquième opus de la collection théâtre « Premiers rôles«  que vous dirigez ?

CP : Non parce que dans une première étape, comme ce sont des livres assez difficiles d’accès au départ, il faut d’abord vendre ceux-là avant de pouvoir réaliser ce qui est en projet. C’est pour ça que je ne peux pas en dire plus pour l’instant. J’espère que ça va pouvoir se faire assez prochainement mais dans l’immédiat, il faut réussir à faire connaître mieux cette collection et je vous remercie d’ailleurs de m’avoir interviewé là dessus.

R : C’est moi qui vous remercie, Christian Poslaniec. Je souhaite bon vent à cette collection, une belle vie à chacun des quatre ouvrages d’ores et déjà publiés, et surtout, de belles prestations à venir pour les huit pièces écrites par  des écrivains  vivants : Anne Caroline d’Arnaudy, Dominique Paquet, Jean-Gabriel Nordmann et Christian Poslaniec.

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2 – De l’œuvre au spectacle vivant

En route pour la scène avec Frédérique Poslaniec

et la Compagnie Théâtre Tout Terrain

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Lorsque Frédérique Poslaniec signe les conseils de mise en scène assortis aux pièces de théâtre de la collection « Premiers Rôles » (Retz), elle ajoute à la suite de son patronyme : Compagnie TTT (Théâtre Tout Terrain). Cette salve de T, qui associe avec bonheur théâtre à  terrain, possède, l’air de rien, sa petite allure guerrière.

Le théâtre de Frédérique serait-il un théâtre qui va à l’assaut des bosses ?

Pour le savoir, il suffisait que la comédienne, metteur en scène, qui dirige la compagnie qu’elle a fondée il y a neuf ans, accepte de me faire visiter son terrain d’action.

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Au programme :

* « Drôles de bêtes ! » : une lecture théâtralisée avec Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis (à la suite de ce billet)

et pour la suite, cliquez sur les liens :

*  Les groupe théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

* L’entretien avec Frédérique

* Une mini-odyssée comme en rêve, « Le bout du bout du monde », une création pour les petits avec Frédérique Poslaniec,  Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

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« Drôles de bêtes ! » : une lecture théâtralisée avec Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis

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La compagnie TTT a son siège dans le nord de la Sarthe. La ville de Ballée se trouve en Mayenne. Une bonne heure de route attend notre équipée.

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Frédérique est au volant.

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Hélène s’improvise copilote.

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J’ai pris place à  l’arrière, à côté de deux petits fauteuils à fourrure rouge, qui, le moment venu, composeront le décor.

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Si Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis ont déjà éprouvé leur complicité artistique dans le spectacle pour les petits (« Le bout du bout du monde ») qu’elles jouent ensemble, elles ne se sont pas encore testées en public pour la lecture- spectacle « Drôles de bêtes ! » que Frédérique Poslaniec, qui l’a créée, a déjà donné plusieurs fois.

Je vais donc assister en avant-première à une lecture en duo par deux professionnelles du spectacle qui déclinent leur activité sous différentes formes (création, jeu, ateliers de formation), et qui travaillent chacune dans plusieurs compagnies (en dehors de la Compagnie TTT qu’elle a créée et qu’elle dirige, Frédérique Poslaniec travaille avec la Compagnie Têtes d’atmosphère, ainsi que pour le Centre Médiéval et Culturel du Maine. Hélène Arthuis, quant à elle, est rattachée à la Compagnie Utopium Théâtre, à l’Anorak Compagnie, à la Compagnie Tétrofort, et depuis 2002, à la Compagnie TTT).

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14 h : Les artistes découvrent la salle. Elles n’utiliseront pas l’estrade, et devront faire avec la lumière naturelle du jour, les nombreuses fenêtres agrémentant la charpente ne comprenant pas de rideaux.

14h15 :  Le spectacle est à 15h30. Les deux complices disposent d’une bonne heure pour installer le matériel.

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Le décor magique se crée sous mes yeux.

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15h : Le décor est en place. Les comédiennes sont prêtes, et un public nombreux envahit la salle des fêtes de Ballée

15h30 : C’est parti pour « Drôles de bêtes ! », une lecture théâtralisée qui porte bien son nom ! Rodées à l’art de la scène, les deux artistes se renvoient la réplique pour une heure de bon temps en terre d’humour où les bêtes, si elles ne sont pas toujours intelligentes, sont en tous les cas toujours drôles !

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Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis ont mené à bien leur lecture. Elles goûtent à un moment de détente avant de s’affairer au rangement et de reprendre la route.

Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis sont tombées dans la marmite du théâtre vers l’âge de quinze ans. Depuis, d’écoles en rencontres, de rencontres en collaborations et de collaborations en complicités, elles roulent leur bosse, diversifiant leur activité au gré de leur talent propre qu’elles cultivent : le chant pour Frédérique, le théâtre de rue pour Hélène.

Au mois de janvier 2010

(Cliquez sur le titre pour lire la suite) :

Les groupes théâtre de Frédérique :

du bonheur dans le quotidien

suivi de

Entre répétitions et spectacle,

Frédérique m’accorde un entretien

suivi de

Une mini-odyssée comme en rêve :

« Le bout du bout du monde » , une création pour les petits, avec Frédérique Poslaniec, Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

Réjane

A suivre…

3 – De l’œuvre au spectacle vivant :

Les réalisations de Norbert Choquet

et la compagnie Théâtre Inutile

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

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Michèle Hien n’a pas toujours habité l’agglomération lyonnaise, mais elle a eu des coups de cœur pour cette ville qu’elle a découverte à vingt ans en descendant du Mans, sa ville natale, vers le sud.

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De la colline de Fourvière, une des collines dominant Lyon, on voit que Rillieux-La-Pape, où habite Michèle Hien, est sous l’orage.

« Je n’aurais pas besoin d’arroser mon jardin ce soir », me dit en riant l’écrivain en me montrant sa ville.

La pluie s’est arrêtée. Nous nous relaxons avant de prendre le chemin du retour. Il s’en sera passé des choses, durant cette extraordinaire journée où Michèle Hien, auteure de La Délouicha, et moi, nous sommes retrouvées le matin à la gare de Perrache.

Dans combien de traboules sommes-nous entrées ?

Combien de marches avons-nous gravies ?

Les portes de la cathédrale Saint-Jean grandes ouvertes nous ont happées dans le lieu du culte un instant : le soleil était des nôtres depuis le matin, et il fut délicieux de le contempler soudain dans l’ombre, à travers les vitraux irisés qui le filtraient.

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C’est Michèle qui avait eu l’idée des jardins de Fourvière pour l’interview où, une volée de marche plus loin, un banc nous attendait.

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Réjane : Michèle Hien, vous êtes à la fois peintre et écrivain. Peintre, car depuis l’enfance, vous dessinez et peignez, et écrivain, car vous êtes l’auteure d’une œuvre remarquable, La Délouicha, qui a obtenu à l’automne 2006 le premier prix du roman de la ville d’Ambronay, et dont le Magazine Littéraire dit :

« Le récit frappe par sa limpidité et magnifie un singulier chemin de soi. »

Est-ce que vous pourriez nous dire comment s’articulent vos deux vocations, plus précisément peut-être :

Que trouvez-vous dans la peinture que l’écriture ne vous donne pas ?

En quoi l’écriture s’impose-t-elle à une personne qui, très jeune, a été fascinée par un mode d’expression sans parole ?

Michèle Hien : Je ne me définis pas  comme peintre, ni comme écrivain, parce que  je donne à ces termes une importance que je ne m’accorde pas, qui ne me correspond pas. Les écrivains m’ont toujours impressionnée. Pour l’instant, je suis quelqu’un qui écrit, et je suis également quelqu’un qui peint, encore que depuis que j’écris davantage, j’ai un peu cessé de peindre, mais j’ai l’intention de m’y remettre.

Je pense que les deux modes d’expression m’ont été un besoin, dès l’enfance. Dès l’enfance, j’ai éprouvé le besoin des couleurs et de la lumière. J’observais les arbres, les fleurs, avec la question qui s’imposait à moi : comment garder cela ? Comment le reproduire ? Comment faire passer cet émerveillement ?

Cette question m’a suivie et  j’ai essayé, plus ou moins toute seule, de trouver des moyens de faire passer cet émerveillement avec mes pinceaux, avec mes couleurs.

Pour l’écriture, les livres m’ont intéressée dès que j’ai su lire. J’ai été une lectrice assidue, mais en même temps, une lectrice très simple. Je n’avais pas énormément de livres à ma disposition, donc j’ai découvert assez tardivement la littérature, et avec une âme  de midinette : j’étais intéressée par les histoires, par les personnages.

Peu à peu, je me suis aperçue que ce qui me travaillait, c’était ce qui dans un livre faisait écho à mes propres sensations, mes propres émotions. Quand je retrouvais dans un personnage quelque chose que j’avais moi-même ressenti, il y avait là un moment formidable de joie extrême qui faisait que ce livre avait un prix pour moi. Parfois, j’ai des livres auxquels je me suis attachée simplement pour quelques phrases. Quelques phrases d’un bonheur absolu parce que d’un seul coup, il y avait résonance.

Je pense que c’est ce qui relie peut-être ce goût pour l’écriture et pour la peinture : c’est le moment où d’un seul coup  on trouve avec la touche juste la lumière attendue, et le moment où on trouve avec la phrase juste l’adhésion à l’instant, l’expression précise d’une sensation, d’une émotion.

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Devant La Fresque des Lyonnais, hommage aux lyonnais(es) d’hier et d’aujourd’hui : Bertrand Tavernier, Frédéric Dard, Bernard Pivot, côtoyant Louise Labé, Juliette Récamier, Antoine de Saint-Exupéry, les frères Lumière, L’abbé Pierre, Joseph-Marie Jacquard… ils sont tous là, les illustres artistes, inventeurs, scientifiques, explorateurs de la cité des Gaules.

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R : Vous dites vous même, concernant votre parcours de peintre, qu’il s’est poursuivi au fur et à mesure de rencontres, à commencer par la rencontre avec un voisin peintre qui était sourd-muet.

Avez-vous eu, côté écriture cette fois, des rencontres décisives ?

M H : Pour l’écriture, je me suis mise à écrire à l’âge de quinze ans grâce au Journal d’Anne Franck, que j’avais lu. Cette jeune fille m’avait révélé des choses de moi-même que je vivais mais que je n’avais pas encore énoncées en moi-même, auxquelles je n’avais pas encore donné de nom.

Ainsi, j’ai découvert qu’en  fait, on pouvait écrire, non pas des histoires inventées mais des choses qui venaient de soi, et que ces choses permettaient de se connaître soi-même. Ce livre a été déterminant. Après cela, j’ai décidé d’écrire mon journal, et je n’ai jamais cessé.

Donc ça, ça a vraiment été mon entrée en écriture. Grâce au Journal d’Anne Franck.

Après, il y a beaucoup de lectures qui ont été importantes pour moi, des écrivains que j’ai suivis, que j’ai aimés. Mais j’entendais parfois des personnes répondant à des interviews qui disaient :

« Ce livre a changé ma vie, ce livre a été à la base d’une découverte fondamentale pour moi. »

Et j’avais beau réfléchir je ne trouvais pas cela en moi. Il n’y avait pas un livre particulier que je voulais garder comme livre de chevet, qui soit le livre définitif qui aurait changé ma vie.

Il a fallu que j’attende  un certain nombre d’années pour enfin rencontrer ce livre. C’est un livre de Charles Juliet, sur lequel je suis tombée par hasard parce que c’était au programme du bac et que j’avais un élève qui étudiait ce livre. C’est un livre dont le titre est Lambeaux. Dès les premières lignes, dès les premières pages, il m’a frappée. La netteté, la clarté, l’absence de distance par rapport à la réalité. J’étais dans la réalité, qui était en même temps la réalité visuelle, concrète, et la réalité interne. Et cette réalité, exprimée avec une grande sobriété, une grande simplicité, était d’autant plus frappante qu’elle était simple.

Ce livre a vraiment changé ma vie parce qu’après j’ai lu toute l’œuvre de Charles Juliet, et précisément son journal, et que ce journal m’a permis d’évoluer énormément, de comprendre tout ce qui faisait barrage en moi, tout ce qui faisait blocage, tout ce dans quoi je m’enfermais, qui m’empêchait d’évoluer.

Et je peux dire « Voilà, j’ai une œuvre de chevet, c’est l’œuvre de Charles Juliet ».

R : Avant même qu’elle soit pour vous œuvre de chevet, vous saviez qu’il écrivait son journal aussi ?

M H : Pas du tout.

R : Donc, c’est une coïncidence. Il se trouve que vous écriviez votre journal et que lui est un grand diariste (auteur de journal intime – Larousse 2009).  Et vous l’écrivez depuis cette période sans interruption ? Depuis l’âge de quinze ans ?

M H : Sans interruption oui. Il y a eu une époque où, mère de famille, j’avais l’impression d’être un peu arrêtée dans ma recherche, dans mon avancée, d’avoir échoué dans cette envie d’écrire et peindre. Cela se ressentait dans mon journal qui n’était plus un journal d’idées, qui n’exprimait plus rien, qui n’avançait plus, mais qui racontait un petit peu ce qui se passait. Je me suis lassée de raconter. Parler des enfants, c’était très bien, mais il fallait aussi nourrir mon écriture d’idées  et ça, je ne le faisais pas. J’ai décidé d’arrêter. Je n’ai pas pu. Mais j’ai ralenti. Et ce ralentissement m’a obligée à l’écrire sous une autre forme, sous une forme plus synthétique.

Donc je suis repartie sur de nouvelles bases. Voilà, à cette époque-là j’ai moins écrit, mais je n’ai jamais complètement arrêté.

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« Retour aux sources… » devant l’entreprise d’imprimerie Gutenberg XXIième siècle, peinte au rez de chaussée de la fresque de la Bibliothèque de la Cité, oeuvre monumentale de 400 m2 célébrant la littérature.

Les Editions Lyonnaises d’Art et D’Histoire ont publié un livre qui retrace l’aventure de cette fresque réalisée par les artistes du collectif lyonnais LA CITE DE LA CREATION.

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R : On peut dire sans se tromper je crois que vos tableaux montrent des regards contemplatifs sur le monde. A contrario, votre récit, La Délouicha, qui se noue autour d’une drame d’une vie : le drame de la non parole, montre une auteure révoltée, dont les mots frappent sans concession.

Vivez-vous l’écriture comme une activité par laquelle, comme poussée dans vos retranchements, vous dites non à la bêtise, à l’injustice, à la paresse morale ?

M H : Quand on a envie d’écrire, il y a forcément toute cette révolte et ce refus, à la base de la pensée, de l’élan. Il me semble qu’on ne peut pas avoir envie d’écrire sans avoir eu envie également de réagir contre l’injustice, contre la bêtise, contre la frivolité. Voilà. Mais après cela, l’écriture n’est pas non plus un tract. Ce n’est pas un papier qu’on va lancer en disant : « Regardez comment on doit penser, regardez comment on doit se révolter. » Je n’aime pas l’écriture qui désigne quelque chose en disant : « Voilà comment vous devez penser. »

Il me semble que le fait de dire ce qui est, la simple description de la réalité, permet de prendre conscience de cette réalité, et libres aux lecteurs de s’indigner, ou de ne pas s’indigner.

Le lecteur est libre. Si le livre donne la réalité, c’est au lecteur de se faire sa propre opinion et de se dire voilà, c’est révoltant, c’est indigne, c’est pathétique, c’est dommage.

J’ai du mal avec la littérature choc. Il me semble qu’au contraire, plus on avance dans la neutralité, plus le message a des chances d’être fort et percutant.

R : La Délouicha est une petite personne habitée par la rage de vivre. Elle est intelligente, sensible, et parvient au miracle de s’en sortir, d’acquérir une indépendance, d’atteindre la dignité.

Il a été dit de votre récit qu’il « magnifie un singulier chemin de soi ».

Je lui trouve pour ma part une dimension universelle à votre Délouicha.

Une dimension universelle en tant qu’héroïne bravant l’adversité, mais pas seulement : en tant qu’être exclu de la parole, comme peuvent l’être toutes les personnes, hommes, femmes, enfants, à qui la parole n’est pas donnée.

Avez-vous écrit votre récit en ayant l’idée de toutes ces personnes que la Délouicha peut représenter ?

M H : Non, j’ai écrit mon récit en voulant ne pas trahir cette histoire qui m’avait été donnée. Cette personne que j’avais rencontrée m’avait raconté sa vie pendant de longues semaines, une fois par semaine. Je prenais des notes. Elle me racontait ce qu’elle avait vécu. On pleurait, on riait ensemble.

Et ma seule idée à l’époque, c’était de ne pas trahir ce qu’elle m’avait apporté.

J’ai écrit une première version qui retraçait exactement sa vie (il fallait que je remette dans l’ordre bien sûr tous les évènements qu’elle m’avait donnés, et ça, c’était assez difficile parce que les souvenirs lui venaient dans le désordre : je remettais dans un ordre chronologique tout ce qu’elle m’avait donné).

Ce que j’écrivais était un témoignage.

Après, j’ai repris cette histoire-là, j’ai essayé de l’arranger un petit peu, mais c’était encore assez proche du témoignage.

Et puis j’ai mis ça dans un tiroir, j’ai laissé reposer, et puis au bout d’un an ou deux, j’ai ressorti cette histoire.  En la relisant, je me suis aperçue que certains passages me touchaient plus que d’autres. Et c’était simplement parce que l’écriture en était plus sobre, que j’avais pris une certaine distance, qu’il y avait une douceur. J’adhérais moins au personnage, mais en même temps, peut-être que je m’étais glissée également dedans. Je me suis aperçue qu’il fallait que je reprenne cette histoire, de cette façon là, en choisissant des passages.

Je ne voulais pas tout raconter, mais il fallait par exemple faire une ellipse de vingt ans pour montrer ce que cette femme  était devenue au bout de vingt ans en France, tout en faisant des retours en arrière permettant de savoir ce qui s’était passé durant ces vingt années.

C’est vrai que je n’ai pas pensé en écrivant à d’autres personnes. J’ai toujours essayé d’être le plus vrai possible par rapport à cette personne. Et ma grande peur c’était l’idée que quand je lui lirai ce livre, elle ne soit pas satisfaite, qu’elle se sente trahie, qu’elle me dise : « Non non, ce n’est pas ça, je n’ai pas ressenti ça, je n’ai pas vécu ça. »

Ma plus grande récompense a été qu’elle a réagi à chacune des pages que je lui lisais (je voyais qu’elle revivait son passé), et qu’à la fin, elle m’a dit : « Eh bien, tu étais dans ma tête ! ». Donc c’était ça.

Mais c’est vrai que je me suis aperçue qu’il fallait que j’écarte tout ce qui était anecdotique, tout ce qui avait trait à sa seule propre petite histoire, et que je montre à travers elle, que j’écrive à travers elle, des sentiments, des sensations, que moi, je pouvais comprendre, que moi j’avais vécus (même si heureusement je n’ai pas connu les douleurs qu’elle a connues), que je pouvais imaginer.

Et à travers ça, écrivant, je ressentais ce qu’elle avait vécu, et je pleurais en écrivant parce que à ce moment-là, je vivais ce qu’elle avait ressenti. Je crois que c’est à travers cette fusion à ce moment-là qu’on parvient peut-être à l’universel.

R : Il y a ce qu’on peut appeler sans hésitation un instant de grâce dans La Délouicha, un chapitre de quelques pages que vous avez intitulé d’ailleurs : « Un petit miracle ».

Pour évoquer cet instant sans le trahir, je ne vois rien de mieux, Michèle, que vous nous le lisiez,

Si je vous tends le livre à la bonne page, êtes-vous d’accord pour offrir ce cadeau aux lecteurs de notre site ?

M H : Avec plaisir.

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A écouter :

Interview dans les jardins de Fourvière

extrait : « Un petit miracle »

[Note : le fichier (6’31) est à télécharger pour l’écoute]

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La Délouicha, Michèle Hien

Michèle chausse ses lunettes et commence à lire, sur le livre que je lui confie, l’extrait que je convoite d’entendre, qui se trouve à la page 89 de son ouvrage La Délouicha.  Le récit prend vie autour de notre banc sur  lequel des promeneurs, en passant, jettent un œil intrigué.

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Un petit miracle

« Il a l’air découragé. Tout le monde parle de guérison, et que ce sera long, mais y croit-il encore ? Qui y croit ? Elle aimerait bien y croire, elle, ce serait plus facile pour elle, moins désespérant. Pourtant, quand il lui dit que pendant sa convalescence il l’emmènera en voyage sur la Côte d’Azur, qu’elle verra Nice, Menton, les pins d’Alep, la mer bleue sur fond de montagnes rouges et d’horizons mauves, elle y croit, et ce sera merveilleux.

Raconte-moi le bled, raconte-moi ton enfance.

C’est l’hiver. Les journées s’étirent lentement. Jamais le ciel n’a été aussi gris. On a l’impression que le temps n’avance plus. Elle a épuisé toutes les histoires qui ne parlent pas d’elle, ou si peu. Alors oui, elle va raconter. Elle est impatiente maintenant qu’elle est décidée. Elle a réfléchi la nuit dernière. Et pourquoi pas ? Plus rien maintenant ne distrait l’architecte de sa souffrance. La musique ne lui suffit plus, les livres l’ennuient. Mais quand elle parle il ne bouge plus, il ne pense plus à réclamer, le verre d’eau, l’oreiller, le rideau, il écoute, et son regard ne se détourne pas d’elle, jamais on ne l’a regardée aussi longtemps, aussi sérieusement. Son père peut-être.

Elle raconte les serpents dans la maison, l’âne, les chèvres qu’elle devait garder, les femmes et leurs bavardages, la guerre, la peur, la neige, le père disparu, la maison du juge, l’abandon, le travail, les coups, la Kabylie, le mariage.

Elle raconte tout, jour après jour, dans le désordre, comme ça lui vient, et jamais elle n’était allée aussi loin, jamais les souvenirs n’avaient été aussi frais, elle pleure, elle rit, elle se regarde et se demande comment elle a pu traverser tout ça.

L’architecte écoute avec attention. Il demande des détails. Elle suit son regard, perdu, indigné, effrayé surtout. Sa grande bouche semble marquée de tous les désespoirs.

Elle raconte enfin comment son père est mort.

Il y a deux ans. Elle a reçu un télégramme. Le père était à l’hôpital. Elle ne l’avait pas revu depuis sept longues années, depuis qu’à moitié aveugle il avait passé quelques mois chez eux, effrayé par les colères du mari, la protégeant de ses bras, la consolant de sa voix douce. Il n’y avait plus de flamme dans son regard, mais elle y trouvait la paix. Les enfants l’adoraient et voulaient rester auprès de lui au lieu d’aller à l’école. Il était reparti, le nomade, et elle s’était sentie très seule.

Quand elle est arrivée à l’hôpital, il était paralysé, comme absent. Toute une semaine elle est restée à lui tenir la main, à parler, à lui demander un signe, une pression des doigts, un grognement, un rien. Sans résultat.

Et puis la sonde a coulé. Il fallait changer son pyjama. Elle s’est faufilée entre le lit et le mur, et pour le soulever a pris l’autre main. La pression qu’elle a reçue l’a bouleversée. Il était encore là ! Pourquoi n’avait-elle pas trouvé plus tôt cette main vivante ? Elle a parlé, parlé, posé des questions, et la main répondait. Elle pleurait Mais le père était fatigué, il fallait le laisser.

Le lendemain matin il était mort.

L’architecte se tait longtemps. Si elle se laissait aller, elle poserait sa tête sur le drap, entre le flanc amaigri et le long bras fin, et elle finirait de pleurer son père, et les sept journées qui lui manqueront toujours.

Mais non. Jamais. Elle cherche quelque chose de drôle, elle raconte l’âne qu’elle essayait de monter et qui l’envoyait par terre chaque fois, malgré son obstination, et ses bagarres avec les garçons. Pour être comme les hommes. Libre. Elle rit en parlant de sa rage de gamine. L’architecte rit aussi.

Il aime rire. Elle, elle a un rire énorme, qui s’entend de loin. Elle aime les situations cocasses. Elle rit aux larmes, à s’en faire mal au ventre. Avec les vieilles dames déjà elle s’est aperçue qu’elle pouvait faire le clown. Elle trouve le mot qu’il faut, au bon moment, elle voit un visage s’éclairer. Quelque chose se passe, un petit miracle, les gens rient et c’est grâce à elle. Un merveilleux pouvoir. Elle a l’impression de toucher le point faible des autres, de découvrir leur fragilité, elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. Mais elle sait que cela fait du bien et elle se sent soudain forte et heureuse. Faire rire et pleurer de rire, c’est ce qu’elle connaît de meilleur.

Ils s’amusent beaucoup ensemble. L’arrivée de la chaise roulante a d’abord été une triste journée. Il acceptait mal de n’être plus assez fort pour traverser tout seul l’appartement. Ils ont transformé ces déplacements en parties de rigolade. Elle n’est pas adroite pour viser les portes, certaines sont trop étroites, il faut faire des calculs pour engager les roues, s’avancer en crabe, il lui suggère des solutions qu’elle comprend mal, et soudain, le comique de la situation leur saute aux yeux et le vieil homme les trouve dans le couloir écroulés de rire, incapable d’expliquer les causes de leur hilarité. Il les regarde de son air indulgent, mais il ne comprend pas, tout cela n’a rien de drôle à son avis, il se garde bien de le dire.« 

R : Merci Michèle. Est-ce un moment particulier de lire son propre texte ?

M H : Particulier, je ne sais pas parce que j’aime bien de toute façon lire à haute voix. J’ai commencé assez tôt à lire à une époque où ma mère avait mal aux yeux. Je lui lisais des livres entiers, et j’ai pris goût à la lecture à haute voix. C’est vrai que c’est très curieux de redécouvrir son propre texte en le lisant. Mais le plaisir est le même que celui que j’éprouve à lire un autre texte. C’est le plaisir de la lecture à haute voix en fait, qui apparaît là.

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Notre promenade dans les rues du Vieux Lyon nous conduit au coeur de la ville secrète où les cours et traboules, à l’architecture renaissance, sont vraiment très très belles.

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R : Je vais vous citer une phrase que vous allez reconnaître facilement et qui va m’amener à une prochaine question :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance.

Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés.

Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge. »

Voici des mots que l’on trouve dans le récit intitulé  Lambeaux de Charles Juliet, mais qu’on trouve également en ouverture de votre propre récit, La Délouicha.

Nous avons parlé tout à l’heure de votre rencontre décisive avec l’œuvre de Charles Juliet. J’ai envie de vous demander :

Vous souvenez-vous de votre lecture de Lambeaux ?

Y a-t-il un moment dans ce livre qui vous a particulièrement frappée ? Émue ? Révoltée ? Attendrie ?

M H : Dans Lambeaux, je pense que toutes les pages m’ont véritablement frappée, c’est un ensemble. Je me souviens avoir été bouleversée à la fin de la première partie quand on découvre que cette femme est morte de faim à l’hôpital psychiatrique.

Mais par ailleurs, il y a énormément de pages qui m’ont émue, notamment celles dans la deuxième partie dont j’ai tiré les phrases que vous avez citées.

Ces phrases montrent donc l’adulte Charles Juliet désirant parler de ses deux mères : celle qui l’a élevé, et celle qu’il n’a pas connu. Les deux étant des femmes très simples et n’ayant pas eu droit à la parole, n’ayant pas eu le pouvoir de la parole. Cela m’a bouleversée parce que je pense qu’effectivement, beaucoup de choses passent par la parole. Et si on ne sait pas qu’on a ce pouvoir là, si on ne sait pas en user, si on néglige aussi la parole, si on pense que ce n’est pas important, on passe à côté de beaucoup de choses. Et on passe à côté de beaucoup de choses qui sont possibles pour soi-même avec les autres.

Tout notre être passe en fait par la compréhension de nous-même à travers les mots qu’on s’accorde à se dire. Et cette parole, elle est d’abord une parole qu’on a avec soi-même.

La Délouicha, la personne donc qui a inspiré ce livre, est une personne qui aime parler, et qui s’est toujours accordée le droit de s’exprimer à elle-même, de se dire, et qui s’est sauvée par la parole, c’est à dire que elle aurait pu, enfant, devenir folle. Abandonnée par ses parents, esclave dans une famille où on ne lui parlait jamais. Elle aurait pu devenir une imbécile, une sotte enfin une demi-folle. Ça n’a pas été le cas parce qu’elle a sans arrêt prêté attention aux paroles des autres, écouté ce qui se disait. Et elle a gardé pour elle cette vérité en elle-même.

« Voilà ce que je suis, voilà où j’en suis, voilà ce qu’on m’a fait » : elle s’est parlée et certainement que c’est une façon de se sauver.

R : Est-ce qu’on peut dire en cela que La Délouicha est un livre d’espoir ?

M H : Ah oui, oui oui je pense que c’est un livre d’espoir. On le voit bien à travers  son  évolution. L’époque où elle apprend le français en travaillant est une façon pour elle de retrouver de l’espoir, de rencontrer des personnes, d’avoir une certaine estime de soi. La façon aussi dont elle aborde la connaissance des mots, de leurs sens. La façon dont elle dit que c’est une grande joie pour elle justement de posséder les mots. Elle a l’impression que c’est une richesse. Cela montre que même si la situation reste délicate, reste difficile, elle a ce pouvoir de communiquer avec les autres, ce pouvoir de se dire à elle-même, le pouvoir de raconter qui font qu’elle n’est jamais complètement perdue. Je crois qu’on est perdu si on n’a pas les mots, donc dans ce cas-là, on est perdu, on se laisse aller au désespoir, au sacrifice de soi-même. Si on ne sait pas dire, on frappe.

R : La Délouicha, quand elle trouve du travail,  va faire des ménages chez des personnes âgées ou malades, qui, en général, ont un beau langage et qui lui apprennent de nouveaux termes de vocabulaire, qui lui apprennent une certaine élégance de comportement.

Pour autant, c’est une activité difficile, faire le ménage, ce n’est pas forcément gratifiant, et elle, du fait du langage, elle est contente de pouvoir effectuer cette activité.

M H : Oui, effectivement. Alors ce n’était pas dans toutes les familles pareil, elle n’a pas toujours été reçue avec tact, mais c’est vrai qu’il y avait quand même généralement chez ces personnes une certaine élégance, un certain savoir vivre, une qualité aussi de calme, qu’elle ne retrouvait pas chez elle. Et elle observait cela, et elle ne l’observait pas seulement de l’extérieur, elle s’en imprégnait. Elle apprenait une façon de parler. Elle aimait bien qu’on lui dise après qu’elle parlait avec distinction. Elle voyait qu’on pouvait servir un petit déjeuner sur un plateau, enfin, ça, ça lui plaisait, et elle a beaucoup appris justement chez ces familles aisées, souvent aristocratiques, de la grande bourgeoisie lyonnaise.

R : D’ailleurs, il y a une partie, j’ai bien envie de la lire, qui me semble dire tout ça. En quelques mots, qui font mouche tout de suite :

« En pensant à ces vieilles dames qui l’attendaient et l’appelaient leur rayon de soleil. Ses grands-mères en quelque sorte. Leur langage était plus beau que celui de la rue. Il y avait toujours des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle se les faisait répéter, elle essayait de comprendre leur sens, leur usage. A la maison elle les enseignait aux enfants. Tous les jours, elle apprenait. Un dictionnaire ouvert. Elle s’en émerveillait. Les mots lui donnaient le sentiment d’exister, d’être vraie. Elle avait enfin la parole. Cette parole dont elle avait été privée dans son enfance. Seul son père lui parlait. Les autres ne s’adressaient à elle que pour l’insulter. Ou lui donner des ordres. Si elle avait survécu chez le juge, si elle n’était pas devenue folle ou complètement abrutie, c’est qu’elle n’avait pas cessé de se parler, de se raconter des histoires, de dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le coeur, se cachant souvent pour qu’on n’entende pas ses murmures. Cette habitude, elle l’avait gardée. On lui avait pris sa liberté, mais jamais sa pensée n’avait été captive. » (p. 120)

M H : Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça en fait.

R : Cet extrait est exactement le condensé de notre propos de maintenant en fait…

M H : Oui, tout à fait. Mais j’avais oublié que j’avais écrit ça.

R : Je vais vous citer une phrase, que vous allez sans doute reconnaître, et qui va amener à la question suivante :

« L’appartement semble transformé depuis cette naissance. Une douceur toute neuve l’habite, on ne fait plus de courants d’air, on n’entend plus claquer les portes. On parle bas, on se sourit… » (p. 139)

Lorsque vous avez écrit ces dernières phrases de La Délouicha, vous n’étiez pas encore grand-mère, mais vous avez eu trois enfants.

Avez-vous beaucoup aimé, et la regrettez-vous, cette période de votre vie durant laquelle vos enfants grandissaient à vos côtés ?

M H : Ah là là, je vais avoir la gorge serrée si je parle de ça.

R : C’est un peu vous là, cet amour maternel de La Délouicha qui accueille le bébé de sa fille avec, on le voit bien, le souvenir de ses petits. Il y a de très belles citations que j’ai relevées sur ses petits. Elle les embrasse dans le cou, ils sentent bon, il y a leur odeur du matin.

M H : Il est certain qu’elle est comme ça mais je me suis mise aussi dedans évidemment, et  j’avais la gorge serrée quand j’écrivais ces lignes parce que c’était  à  une époque où mes enfants étaient en train de quitter la maison les uns après les autres, et c’est une période difficile. Je crois qu’on ne se remet jamais de voir partir sa couvée.

Il y a toujours quelque chose qui fait que l’évocation de ces moments de plénitude, quand les enfants sont là et qu’ils rentrent le soir, c’est comme un membre qu’on a enlevé, c’est comme un membre qu’on a retiré, il manque quelque chose.

Donc c’est vrai que c’est une partie du livre que je ne peux pas relire ou évoquer sans être très émue.

R : Donc c’est aussi quelque chose qui vous rapproche, vous l’auteur de ce livre, de cette personne, La Délouicha, peut-être aussi de beaucoup de mères, de pratiquement toutes les mères ?

M H : Oui, je pense. Oui bien sûr. Oui, c’est ce qu’on a en commun. Et c’est vrai que c’est un cycle qu’on n’évoque pas toujours. On sait bien qu’on élève  les enfants pour ne pas les garder, on les voit évoluer, on se dit bon, voilà, ils vont partir, mais il y a toujours un moment où quand ça arrive, on se croyait prête et on s’aperçoit qu’on ne l’est pas tout à fait, que c’est une chose à laquelle il faut s’habituer.

R : Alors là aussi j’ai une très belle phrase  sur ce thème là, je ne résiste pas au plaisir de la retrouver et de la lire parce que je la trouve très forte par rapport à ça :

« Elle avait conscience alors que cela ne durerait pas. Elle ne se doutait pas que cela durerait si peu. » (p. 130)

M H : Là, c’est vrai que je parlais pour moi. Mais bien sûr qu’elle aussi, elle avait ce côté mère folle de ses enfants, très maternelle, ce qui est formidable chez elle puisque c’est une femme qui n’avait reçu aucun amour maternel, qui n’avait pas été embrassée, pas cajolée,  plutôt maltraitée. Parfois on reproduit ce qu’on a vécu, or elle, on peut  considérer son témoignage comme un témoignage de résilience. Elle a souffert mais elle n’a pas voulu transmettre cette souffrance à ses enfants. Elle, les a aimés, cajolés, embrassés.

R : Avec ses qualités mais avec ses faiblesses aussi. Elle n’est pas coléreuse, mais impulsive.

M H : Ah oui,  elle est très impulsive.

R : « Tigresse. Mère tellement mère depuis tant d’années. » (p. 112)

C’est vraiment la mère avec les aléas du quotidien. On peut souligner aussi son rôle d’autorité, parce qu’elle a une autorité terrible. Elle fait régulièrement la morale à ses enfants. Elle leur dit il faut travailler à l’école, il ne faut pas toucher à la drogue, il faut être poli. Et quand son fils vole un peu d’argent à la maison, elle l’emmène chez les gendarmes. On a vraiment l’impression que c’est par l’autorité de cette mère que ses enfants ont réussi à s’en sortir.

M H : Oui, elle était intransigeante, et cette histoire d’emmener son fils chez les gendarmes et de leur demander de le tenir en détention une heure ou deux, ça, ça m’avait bien fait rire.

R : Nous allons nous quitter tout à l’heure aux alentours de 17 heures afin que vous soyez rentrée pour retrouver un de vos élèves à qui vous donnez des cours de français. Est-ce important pour vous ce travail vous donnant à transmettre le bonheur de la langue ?

M H : Ah oui, c’est très important. Je crois que j’ai toujours eu le goût de la transmission, de la pédagogie. J’aime bien expliquer, j’aime bien trouver des petits trucs pour faire comprendre.

Depuis quelques années, je donne des cours particuliers à domicile et ça me permet d’avoir une relation individuelle avec chaque élève et donc de lui apporter une compréhension adaptée juste à son niveau, à ce qu’il attend. Ça me permet surtout aussi de rattraper souvent ce qui manque dans les cours de français, c’est à dire l’enthousiasme. On considère maintenant souvent l’enseignement du français comme l’acquisition d’une technique et non pas l’approche du sens. Or, pour moi, la littérature c’est d’abord l’approche du sens. Après, savoir ce qui se passe sous le capot de la voiture, c’est moins intéressant que de juste savoir la conduire. Si on sait déjà bouger à travers un texte et comprendre ce qu’il dit, c’est beaucoup plus important que de savoir comment ça a été fait. Quand on mange dans un restaurant, on ne va pas dans la cuisine voir comment ça a été fait. Et ça c’est un petit peu la tendance actuelle de l’enseignement. Donc il me semble qu’il y a là quelque chose à transmettre, et j’ai vraiment du plaisir à voir que les élèves d’un seul coup sentent arriver l’idée, le sens, que ça leur parle, qu’il y a écho. Et quand je vois leurs yeux briller, que certains trépignent sur leur chaise, je suis vraiment comblée de joie, c’est un très beau moment.

R : Alors vous avez vos petits trucs ? Comment faites-vous s’il y a un enfant qui est un peu fâché avec le français ? Est-ce que vous parvenez à l’aider ?

M H : Je ne dis pas que je réussis à cent pour cent, mais je cherche. Je cherche jusqu’à ce que je trouve le moment où d’un seul coup, il porte une attention aux textes qu’il n’a pas porté jusqu’à présent.

Ce qui est dommage, c’est que souvent, on propose aux élèves des textes qui sont très éloignés de leurs préoccupations. Je ne dis pas qu’il faut prendre des textes contemporains, ça n’a rien à voir, parce que si on étudie certains textes, de Pascal ou de Montaigne, ou de Rousseau, il y a des idées, des émotions qui peuvent nous frapper. C’est vraiment toujours contemporain. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours ces textes- là qu’on propose.

R : Ce sont plutôt des textes justement contemporains ?

M H : Ce sont souvent des textes qui sont plus dans ce que je réfutais tout à l’heure, la critique :

«  Regardez comme la société marche mal, regardez comme cette société-là était injuste.»

Pour moi, la littérature n’est pas critique, elle est plutôt adhésion. Elle est adhésion à la vie. Et si on adhère, eh bien forcément, il y a des choses qu’on refuse. L’adhésion impose des choix.

Mais maintenant il y a une tendance à dire voilà, ce texte c’est un refus, c’est une critique, et l’unanimité dans la critique me paraît tellement négatif, tellement dommageable pour des élèves qui ont besoin d’admirer, qui ont besoin d’aimer, qui ont besoin de s’identifier, et qui ne retrouvent ça nulle part dans ce qu’on leur propose à lire.

R : Parfois, vous enrichissez le programme ?

M H : Oui, j’essaie de leur lire des textes en plus, de dire :

« Voilà tu vois ça d’accord, on l’étudie, mais la littérature c’est aussi ça. »

Évidemment, on travaille sur les textes du programme, surtout quand on prépare le bac, mais il est toujours possible quand même de montrer tout ce qui a été écrit dans un siècle et de dire voilà, il y a ça, et voilà ça, ça parle, et voilà comment ça parle.

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Michèle, qui créait des saynètes de marionnettes pour faire plaisir à son jeune frère, fabriquait des personnages et leur donnait vie par le biais d’histoires, comme le faisait Laurent Mourguet ( 1769/1844), le papa de Guignol.

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R : Nous avons parlé de votre activité de peintre, de celle d’écrivain, de celle d’enseignante.

Parvenez-vous, malgré un emploi du temps qu’on imagine aisément bien chargé, à consacrer du temps à la lecture ?

M H : Je ne peux pas me passer de lecture. C’est indispensable. C’est une nourriture quotidienne. Il n’est pas nécessaire d’y passer beaucoup de temps mais j’ai besoin de mes trois repas de lecture par jour. Bon, il arrive que je ne puisse pas lire la journée et que je ne lise que le soir, mais je ne peux pas imaginer une vie sans lecture. J’aurais une impression de vide, de désert. J’ai besoin de me nourrir des mots des autres.

Alors depuis quelques années, je suis devenue plus exigeante. C’est à dire que je me nourris moins de romans qu’auparavant. Avant, j’avais vraiment un goût pour le roman, l’histoire, l’attachement à des personnages.

Bien sûr que j’ai beaucoup aimé les romans russes, les romans de Stendhal. J’ai lu beaucoup Giono. Et c’est vrai que depuis quelques années, et peut-être après avoir écrit La Délouicha, j’ai eu besoin de lectures plus nourries, davantage nourries par la réalité. Donc des lectures de journaux intimes, des lectures de correspondances, des lectures d’autobiographies : des écritures qui se nourrissent de la réalité vécue. Et là, c’est vrai que d’un seul coup, j’ai découvert des choses merveilleuses. Il y a L’histoire de ma vie, de George Sand. Il y a sa correspondance avec Flaubert qui est magnifique. Il y a le Journal de Etty Hillesum, qui est d’une richesse incroyable,  parce que tout ce qu’on peut vivre comme vie intérieure a été découvert et vécu par cette jeune femme, dans un laps de temps de deux années avant qu’elle soit envoyée en camp de concentration, et donc mise à mort par les nazis. Mais elle a tout connu et tout exploré, et tout exploré dans l’acceptation, c’est à dire que c’est d’une hauteur de vue, c’est merveilleux

R : Avez-vous remarqué Michèle que en citant des œuvres qui se rapprochent de la réalité, vous avez cité des auteurs femme : George Sand, Etty Hillesum. Est-ce que la femme serait plus proche de ça, de la réalité intime ?

M H : J’ai lu récemment l’autobiographie, ça s’appelle Lettre au Greco de Nikos Kazantzakis, donc c’était un homme, et qui raconte sa vie, qui la revoit. Il ne la raconte pas en détail mais il montre comment sa vie a été guidée par un appel à toujours se transcender, à toujours aller vers le haut, à être meilleur, à chercher, à trouver l’idée qui lui permettra de comprendre le monde.

J’aime beaucoup par exemple aussi Tchékhov. Mais Tchékhov a une sensibilité qui peut-être se rapproche aussi de la sensibilité féminine. Dans ses nouvelles, dans ses pièces, il y a quelque chose qui me bouleverse.

Je viens de découvrir le livre d’une femme qui s’appelait Olive Schreiner, et le titre du livre unique qu’elle a écrit c’est L’histoire d’une femme africaine. Ce livre a été écrit à la fin du XIXième siècle en Afrique du Sud. Olive Schreiner était donc une fille du bush, et elle a écrit ça à vingt cinq vingt six ans. C’est un livre qui ne ressemble à rien d’autre et qui m’a vraiment enthousiasmée. Il donne à lire tous les questionnements que l’on peut avoir lorsqu’on est enfant par rapport aux adultes : toutes les vérités qu’on nous assène et que l’on met à distance, qu’on essaie de comprendre, toute les émotions qu’on peut avoir. C’est raconté d’une manière un peu simple et naïve, et on ne dirait pas que ça a été écrit au XIXième siècle. Ça pourrait avoir été écrit hier, c’est très surprenant. Et c’est un roman, ce sont des personnages.

R :  Cette personne a écrit ce roman et par la suite, elle a arrêté d’écrire ?

M H : Après elle a écrit encore un peu. Il y a un de ses manuscrits qui a été perdu, et puis un autre qui a été publié mais qui a eu moins de succès. Ça a été vraiment une autodidacte qui a tout créé d’elle-même. On peut dire que c’est un livre sorti du silence parce que tout ce qu’elle a trouvé à dire, elle l’a sorti de sa propre parole. Elle l’a fouillé, réfléchi, mais elle ne tient ça de personne d’autre. Et c’est d’une violence, d’une beauté, d’une force extraordinaire.

R : Alors vous nous le conseillez ?

M H : Ah oui, je le conseille.

R : La Délouicha retrace la vie d’une amie à vous, originaire d’Algérie, qui a beaucoup souffert d’être illettrée. Vous m’aviez confié avoir entrepris le récit de la vie d’un ami, d’origine étrangère, qui lui, connaît des problèmes d’identité.

N’avez-vous pas le sentiment, en relevant le défi de permettre à vos amis l’expression de leur vie, d’avoir trouvé exactement où était votre voix d’écriture ?

M H : Je ne sais toujours pas ce qu’est ma voix. Et j’ai l’impression que c’est à commencer, que ce que j’ai à dire est encore à venir également.

Ensuite, les livres qu’on écrits ne sont pas forcément des choix rationnels, des choix volontaires. Ce qui m’a amené à La Délouicha, ça a été cette rencontre, cette conversation qu’on a eue. Par ailleurs moi j’écrivais des petits romans, et je pensais davantage à faire aboutir mes romans plutôt que ce récit, et c’est ce récit qui, par sa puissance, par sa force, s’est imposé à moi.

La rencontre avec cet ami d’origine palestinienne c’est pareil, c’est son histoire qui s’est imposée à moi et peu à peu, c’est l’idée également de la rencontre que j’ai voulu explorer dans le récit que j’ai entrepris là : comment on peut aborder le mystère de l’autre. C’est à dire qu’on rencontre une personne, alors ça va durer un quart d’heure, ça va durer deux heures, on peut la revoir, on peut correspondre, on peut devenir ami. Mais qu’est-ce que cette personne représente ? Dans quelle circonstance on la voit, qu’est-ce qu’on apprend sur elle ?

C’est par ce biais là que j’ai voulu aborder ce récit : il y a l’histoire de cet homme, de sa famille, il y a tout ce qu’il me raconte, mais il y a également les circonstances autour de la rencontre, il y a les rues de Berlin qu’on parcourt ensemble, il y a les rues de Lyon. Il y a ce que je vois à ce moment là.

En même temps, également, je voulais faire apparaître mes réactions à ce qu’il disait. La connaissance, c’est sans cesse ce va et vient entre deux personnes, et ce va et vient, il est constitué de choses qui viennent par la parole, mais également par les gestes, par les regards échangés, par la qualité de présence qu’on a, par l’attention qu’on porte à l’autre.

Ça vient aussi parfois des malentendus qu’il peut y avoir, des méprises. Comme j’échange avec cet homme en anglais, que mon anglais n’est pas parfait, il peut y avoir des moments où j’ai du mal à comprendre ce qu’il veut me dire. Donc l’approche elle est… On tâtonne, et ce tâtonnement, j’aime bien montrer ça en fait. C’est plutôt cette aventure que j’ai envie de montrer, c’est ce tâtonnement vers l’autre, ce qu’on en retire, ce que ça nous apporte, et donc c’est une sorte de road movie de la rencontre.

R : Alors Michèle, on a hâte de lire cet ouvrage, hâte qu’il soit publié. On suivra l’affaire de près.

M H : Merci.

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Michèle s’est promenée dans Lyon avec l’ami dont elle recueille l’histoire pas plus tard que la veille. Depuis qu’elle a fait sa connaissance, elle a beaucoup progressé en anglais, qui est la langue utilisée pour leurs échanges. On a hâte de vivre cette nouvelle rencontre, de découvrir cet ami dont on sait juste qu’il est étranger, et qu’il choisit avec soin ses cartes postales…

Alors, à très bientôt Michèle, et au plaisir de retrouver votre plume, car sachez-le, nous vous attendons !

Réjane

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D’autres chemins vers Michèle Hien :

* Lire le roman de Michèle Hien : La Délouicha

delouicha

* VOIR Les peintures de Michèle Hien.

* Sur le site Le choix des libraires : où l’on entend aussi la voix de Michèle Hien.

* Sur le site « Zone littéraire »

Vous avez dit « Anthologies » ? Rencontre avec Christian Poslaniec

* Le jardin

* Interview à l’étang

* Chez l’écrivain : son bureau

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Christian Poslaniec, à qui l’univers du conte est familier, vit au cœur d’une nature de conte de fée

Un auteur a besoin de calme pour travailler, de sentiers pour se dégourdir les jambes, et, si possible, s’ il est passionné de pêche, d’étangs pour aller taquiner le goujon.
En acquérant, en 1990, une ancienne ferme au nord-ouest du Mans, dans la Sarthe, l’écrivain et fervent pêcheur Christian Poslaniec savait ce qu’il faisait.
A une heure de train de la capitale, la région d’adoption de ce Parisien reconverti répond idéalement au besoin de nature et de tranquillité d’un professionnel de l’écriture très demandé.

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Interview au bord de l’étang

Réjane : Christian Poslaniec, les poèmes que vous écrivez font l’objet de recueils que vous avez publiés tout au long de votre parcours. Ce parcours, qui a débuté en 1973 avec Les oiseaux étranglés, édité chez Chambelland, se poursuit, puisqu’au mois de novembre 2008, vos lecteurs ont eu la chance de découvrir un nouveau recueil de poèmes : Comme une pivoine .
En observant votre bibliographie, on remarque quelque chose. On remarque que votre chemin poétique est ponctué d’un autre type de livres appelés ANTHOLOGIES.
Vous avez publié une anthologie de poésie en 1975 : Le coffret d’Aladin,
en 1981, vous publiez  Poèmes vitraux ,
en 1985,  Poètes contemporains ,
en 1993, Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie .
Enfin, au mois de février 2009, arrive dans les bacs : En rires , une superbe anthologie de poésie publiée aux éditions Seghers.
En comptant cette publication, et en additionnant :
– les œuvres que j’ai citées,
– celles que je n’ai pas citées,
je le constate : vous voici pour la treizième fois papa d’une anthologie de poésie.

Christian Poslaniec, racontez-nous : qu’est-ce qui motive un poète à être l’auteur de livres dont les poèmes ne sont pas de lui ?

C P : Le plaisir. Je ne pense pas qu’on puisse séparer ses productions des autres. On écrit parce qu’on lit, quelque part. C’est intimement lié. Je ne connais pas d’écrivains qui ne soient pas de grands lecteurs. Je ne connais pas de poètes qui ne connaissent pas par cœur tous les autres poètes. Enfin, j’exagère en disant ça, mais c’est quelque chose de ce genre.

Pour ma première anthologie,  Le coffret d’Aladin, ça partait d’un constat pédagogique de l’époque. J’étais prof à l’école normale, de français, et de pédagogie, et je n’arrivais pas à trouver, pour aider les étudiants, des poèmes pour les enfants que je trouve… des poèmes. Il y avait des tas de cucutries, il y avait des tas de choses, qui étaient calquées sur des comptines (les comptines traditionnelles, je suis pour, mais les trucs fabriqués exprès pour ça, je ne suis pas aussi pour). Si bien que j’en suis arrivé à chercher, parmi les recueils qui ne sont pas pour les enfants, des poèmes que les enfants puissent lire. Et alors je m’étais fait une anthologie comme ça (ça a pris un an), une anthologie de textes connus mais pas publiés pour les enfants. Et il se trouve que lors d’une négociation avec un éditeur, je lui ai parlé de ça. Il m’a dit que ça l’intéressait, si bien que ça a été ma première publication (à L’école des loisirs) en poésie. Elle a d’ailleurs eu un gros succès. On parle même de la rééditer. Je l’ai relue, ça tient toujours la route. Ça n’a pas vieilli forcément, parce que c’est des poèmes du fonds je dirais, même s’ils ne sont pas connus du grand public.

Ensuite, faire des anthologies, je dirais que ça s’entremêle avec lire de la poésie pour soi, lire des poèmes à des enfants quand on travaille avec eux en classe, quand on fait des interventions, inventer de la poésie avec eux, faire sa propre poésie. Tout ça c’est tellement intimement lié que bon, je n’ai jamais fait véritablement la différence. La seule différence que je fais c’est que je ne mêle pas mes poèmes à mes anthologies, la plupart du temps. C’est arrivé une fois mais d’une façon générale, j’estime qu’on ne peut pas être juge et partie.

R : En rires, votre nouvelle publication, est une anthologie présentant des poèmes du rire. Vous êtes-vous amusé à la composer ?

C P : Énormément. Mais il faut dire qu’en fait, c’était la troisième anthologie que je faisais en relation avec Le Printemps des poètes. La première s’appelait Duos d’amour. Le thème était l’amour, il y a deux ans. Celle d’après s’appelait :  Je est un autre, en fonction du thème, et là, le thème du Printemps des poètes c’était « En rires ». Ce n’est pas le titre que j’avais donné au départ à l’anthologie. Dans mon idée, c’était : Les sept rires de l’arc en ciel, mais c’est évidemment un peu plus puéril que En rires avec un rire au pluriel. Et alors ce qui est drôle, c’est que j’avais dit : « Ce qui marcherait actuellement (étant donné que la poésie est de nouveau lue, il y a de nouveaux lecteurs de poésie), ça serait quelque chose qui serait drôle ». Et du coup, j’avais commencé à composer une anthologie du rire avant de savoir que ce serait le thème du Printemps des poètes. Donc je me suis bien amusé à la faire, effectivement. Après, je l’ai un peu modifiée en fonction des demandes et des discussions qu’on pouvait avoir, mais c’est vrai que c’est très drôle.

Et ce qui est encore plus drôle, c’est de la faire découvrir. On a déjà fait ça trois ou quatre fois dans différents lieux. On fait ça à deux voix. Là, on l’a fait Samedi dernier par exemple à Paris, dans un restaurant qui s’appelle l’Apostrophe, dans le treizième, près de la place d’Italie. Il y avait une dizaine de tables avec des convives, et ils ont vraiment ri aux éclats. On leur a fait un florilège simplement de ce qu’il y avait dans l’anthologie. Rien que de lire les poèmes, c’est un vrai plaisir. J’ai autant de plaisir à les faire découvrir qu’à les découvrir moi-même.

R : Votre prochaine anthologie pourrait être une anthologie de poèmes de femme ?

C P : Oui.

R : Ça ne vous dérange pas l’idée de sélectionner des poèmes de femmes particulièrement ?

C P : Parce que ce sont des femmes ? Parce que vous trouvez qu’elles sont moins bonnes poètes, c’est ça  ?

R : Non mais justement, est-ce que ce n’est pas une sorte de discrimination positive de trier des poèmes de femmes exclusivement pour un recueil ?

C P : Moi, je trouve que c’est de la justice sociale, ce qui est tout à fait différent, à l’échelle historique.

Je vais revenir sur l’anthologie. Il y a très longtemps que je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup de mal à trouver des poèmes de femmes contemporaines, donc j’ai fait une anthologie, il y a trente ans de ça, qui s’appelait : Poèmes de femmes du temps présent (pour la Bibliothèque du Travail du Second degré, dans le mouvement Freinet).

J’étais content de trouver des poèmes de femmes contemporaines, c’est à dire vivantes, alors qu’on est toujours en train de chercher des poèmes de poètes morts.

Ensuite, j’ai publié l’anthologie Duos d’amour. Le titre provient du fait que j’ai mis en regard de chaque poème d’homme un poème de femme, et je les ai fait dialoguer. Voilà, ça, c’est la norme. Ça devrait être la norme. Sauf que, j’ai lu quelques petites centaines d’anthologies : les femmes sont représentées à dix pour cent à tout casser. Je ne trouve pas ça bien. Alors du coup, ça ne me gêne pas de rechercher une anthologie avec uniquement des poèmes de femmes. Je trouve que c’est une façon de rétablir la justice par rapport à toutes ces anthologies qui les ont ignorées. Forcément, il faut les chercher. On ne les trouve pas dans les autres anthologies.

J’ai quelques milliers de recueils que les poètes eux-mêmes m’ont envoyés au fur et à mesure depuis quarante ans. Donc quand je fais une anthologie, je commence par tout relire, tout ce que j’ai chez moi. Et je découvre à chaque fois des beaux poèmes. J’ai en particulier pas mal de poèmes de femmes, de recueils de poèmes, qui sont totalement inconnues. En revanche, puisque tout à l’heure vous avez parlé de l’anthologie En rires, eh bien, j’ai eu un mal fou à trouver quelques poètes femmes rigolotes. Ça a été une gageure. Pour une fois, il n’y a pas plus de dix pour cent de poèmes de femmes dans cette anthologie.

R : Y a-t-il des points communs (de motivation, de démarche, de savoir-faire ou autre…) entre composer une anthologie de poésie et écrire un recueil de poèmes ?

C P : Je ne crois pas.

R : Ce n’est pas du tout la même démarche ?

C P : Non, ce n’est pas la même démarche, mais en revanche, c’est la même durée : dans les deux cas, ça me prend un an à peu près. Ce qui est long dans une anthologie, c’est de trouver l’or dans la gangue, c’est à dire lire mille poèmes pour en trouver un. Un qui corresponde à une idée encore assez vague du projet final parce que, si on s’enferme au début, si on fait des catégories trop strictes, des choses comme ça, c’est fini. Ça va être une anthologie qui marche au pas, mais qui ne sera pas ouverte. En revanche, dans un recueil de poèmes, ça démarre d’envies. Alors pour moi, c’est des envies diverses, en fonction de mes rencontres, en fonction de bribes que je peux écrire sur mon petit carnet, de ce que je mets dans mon frigidaire à poèmes : quelques phrases, quelques vers, une image etc…

Chaque bribe correspond à un bout de vécu, à une émotion, à du ressenti, à une transformation d’émotions en mots. Et ensuite, quand je commence à travailler dessus pour faire un recueil, la difficulté, c’est de trouver une cohérence. La cohérence, elle passe par moi, elle existe par moi, mais ça ne fait pas forcément un recueil cohérent à lire pour quelqu’un d’autre. Or, je veux que les surprises de mes lecteurs soient à plusieurs niveaux, que ce ne soit pas seulement : « Ah ! J’aime bien ce poème, j’aime bien cette image ,  etc. ». Je veux qu’à un moment donné, ils se rendent compte que c’est un recueil, et que ce n’est pas une collection.
Alors ça ce sont des démarches totalement différentes.

R : Lorsque vous écrivez des poèmes, vous le faites en tenant compte du recueil en cours de réalisation ?

C P : C’est à dire que je ne publie plus de recueils spontanés depuis fort longtemps, donc j’attends une demande. Mon dernier recueil Comme une pivoine, était une demande d’une éditrice, une éditrice qui publiait une collection de poésie que j’appréciais beaucoup qui s’appelait Lo Païs d’enfance, qui est ensuite allée travailler Au Rocher avant de se faire jeter.

A un moment donné, j’avais effectivement un recueil de poèmes sous le coude pour enfants, que j’avais réunis par de fausses leçons (Leçon de coloriage, Leçon de vie, Leçon d’amour etc.) qui s’appelle Le chat de mon école marque toujours midi. Bon, ce recueil est paru. Le Rocher l’a épuisé, mais il ne l’a pas réédité.

Du coup, quand cette éditrice est allée chez un autre éditeur pour créer une collection, elle m’a demandé si j’avais un autre recueil, et comme j’avais quelque chose en train, là, j’ai mis les bouchées doubles, ça m’a intéressé. Mais je n’aurais pas publié ce recueil pour enfants si je n’avais pas eu une demande de quelqu’un en qui j’ai confiance.

R : Qu’est-ce qu’il y a selon vous d’intéressant pour le lecteur à ce qu’il découvre des poèmes dans le cadre d’une anthologie plutôt que dans le recueil d’un seul auteur ?

C P : D’abord, ce n’est pas le même projet effectivement. C’est à dire que le texte dans une anthologie n’a plus le même sens que le texte dans un recueil (un recueil normal : il existe des poètes qui publient tout à la suite, comme ça vient, et ils y arrivent, ce qui m’a toujours stupéfié). Ce n’est pas le même projet parce que dans une anthologie le texte a un autre sens que celui qu’il avait dans le recueil, automatiquement. Il a le sens que je lui donne, davantage, que le sens que lui donnait le poète, donc quelque part, j’ai trahi un peu le poète mais en même temps, je montre que son poème a d’autres facettes et qu’il peut être lu autrement. Et de ce point de vue là, je fais faire des économies de temps à quelqu’un qui ne connaitrait pas l’ensemble de la poésie et qui n’a pas besoin de lire tout ce que j’ai lu pour trouver ces perles, et qui lui va avoir en quelque sorte du plaisir qui est bien rassemblé. Je crois que c’est ça la lecture d’anthologie. C’est la garantie de trouver son plaisir à partir d’un thème qu’on apprécie.

J’ai fait plusieurs anthologies de nouvelles par exemple, à L’école des loisirs, et là, c’était un projet didactique en même temps : non seulement les gamins ne connaissaient pas le genre nouvelle, mais ils ne connaissaient pas les auteurs que j’avais envie de leur faire découvrir.

Alors j’ai commencé par trois anthologies de Maupassant. Après c’est devenu à la mode, on s’est rendu compte que Maupassant pouvait être lu par des gens assez jeunes. Pas tout, mais une bonne partie. Un des recueils s’appelait Histoires douces amères, qui était une façon de Maupassant de voir le monde. Le troisième recueil était les textes les plus classiques : on y trouve « La ficelle », des choses comme ça.

Après, j’ai publié des anthologies selon les genres que je voulais faire découvrir. J’ai une anthologie de textes policiers appartenant au sous-genre Crimes parfaits (ça s’appelle comme ça d’ailleurs). J’en ai une de science fiction, en me référant aux Étranges visiteurs, c’est le titre. Une du genre fantastique, une qui se trouve à la limite des choses qu’on n’arrive pas à classer. De même que j’ai fait des anthologies de textes du moyen-âge, pour faire connaître les fabliaux, après les avoir traduits, à des gens qui ne savent plus ce que sont les fabliaux, et que ça fait rire quand ils se trouvent face à ça. Donc, dans tous ces cas-là, il y a une intention didactique, et il y a une notion de partage, partage de la culture. Ça me paraît très important, le partage de la culture.

R : Votre nouvelle anthologie de poésie, En rires, est donc arrivée dans les bacs, comme je le disais tout à l’heure, au début du mois de mars. Cette œuvre possède une forme qui d’emblée, annonce la couleur : l’humour, c’est quelque chose de nuancé, le langage, c’est encore plus fin que ce que l’on croyait. Il me semble que En rires, en réunissant dans son écrin des textes de toutes les époques, et en leur distinguant des nuances d’humour, tout en présentant l’intérêt d’une anthologie, le dépasse.
Comment êtes-vous arrivé à ce résultat d’un livre qui, en plus de proposer des textes superbes, éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage ?

C P : Oups !

R : Êtes-vous d’accord avec ce que j’avance (que cette œuvre éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage) ?

C P : Je pense oui, parce que prendre conscience des nuances de l’humour, c’est une façon de prendre conscience effectivement des nuances du langage. L’humour, c’est un ton.

Admettons que nous soyons à la pêche par exemple. Si je vous dis : « J’attrape plein de poissons », ce n’est pas la même chose que si je vous dis : « J’attrape plein de poisson ! », ou si je vous dis : « J’attrape plein de poissons… ». Voilà trois nuances de langage qui sont fondées uniquement sur des intonèmes, sur le ton, et qui ont un sens différent.

Et c’est pareil pour l’humour. D’une certaine façon, l’humour donne ses clés en même temps que son ton. De là à transformer le ton en couleur, ça m’est venu à cause de plusieurs facteurs bien sûr. On dit toujours : l’humour noir. Mais l’humour noir s’oppose forcément à une toute autre forme d’humour.

Il y a un recueil d’un poète qui s’appelle  L’humour blanc. Alors je me suis demandé ce que c’est que l’humour blanc. Alors du coup, j’ai commencé à chercher qu’est-ce que ça pourrait être comme forme d’humour, et ça n’a pas été facile. L’humour noir par exemple, on ne l’a jamais défini. J’ai relu toute l’anthologie L’humour noir d’André Breton, où j’ai d’ailleurs trouvé peu de textes qui n’aient pas vieilli, j’en ai trouvé trois quatre seulement. Mais ça ne dit pas ce que c’est que l’humour noir.

Alors, quand je repense à « L’humour, c’est la politesse du désespoir. », je me dis, tiens, il y a peut-être quelque chose. Mais ce n’est pas exactement ça. C’est plus grinçant sans aller jusque là. Alors finalement, j’ai fini par définir une forme d’humour noir, c’est pour ça que toutes les parties sont sous-titrées.

Alors, je me suis posé après la même question sur l’humour rose, l’humour bleu, l’humour blanc, l’humour jaune. Ça existe l’humour jaune. Il y a un recueil aussi. Donc j’ai relu Les amours jaunes de Tristan Corbière. C’est pour ça que j’appelais ça : Les sept rires de l’arc en ciel au départ. Parce que ce sont des couleurs qui appartiennent à un même ensemble, qui est l’ensemble de l’humour, et les nuances, c’est les nuances de ton. Au départ je suis parti avec treize ou quatorze couleurs, pour voir, parce que je ne voulais pas limiter, c’est toujours la même chose, et j’avais même une non-couleur : l’humour transparent, l’humour où on ne sait pas si c’est de l’humour : « Est-ce qu’il plaisante, est-ce que c’est déclaratif ou humoristique ? ». Et puis j’ai éliminé certaines couleurs tout en éliminant des poèmes. J’ai cinquante poèmes.

Au départ, je devais avoir cent cinquante poèmes pour ma première sélection. Et puis, c’est en jouant sur les nuances que je me suis aperçu que petit à petit, j’ai vraiment réussi à définir les humours voisins. L’humour rouge par exemple, ça ne s’est pas imposé à moi comme l’humour de la colère au début. Ça pouvait être l’humour de l’amour comme en Chine, par exemple. Pour Bruno Doucey, c’était l’humour de la colère. Donc c’est comme ça que se sont construites les nuances, petit à petit.

Et après, le grand plaisir, ça a été d’apparier, quand j’ai réussi à trouver des parentés entre les poètes successifs. Alors là, c’est un vrai plaisir ! Par exemple, le fameux texte du « Hareng saur » (sec, sec, sec), de Charles Cros, j’ai réussi à l’apparier à un autre poème, surréaliste celui-là, de Jacques Baron, dont le titre est « Harengs saurs et poissons rouges » . Il y a forcément une parenté entre les deux. Alors je ne sais pas si c’est une réponse à l’autre ou quoi, mais ça m’intéresse de les rassembler et de les lire à la suite.

Il y a un poème sur Dieu d’Alain Bosquet, comme si Dieu était le résultat d’une élection. J’ai trouvé un autre texte, de Jean Rousselot sur Dieu, où on dit qu’on l’attend toujours, on se demande quand est-ce qu’il va arriver etc.
Quand on les lit à la suite, ça modifie les choses. Beaucoup de textes comme ça sont reliés. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie l’éditeur, que je fasse ce travail-là. Ce qui demande de partir vers un très vaste choix de poèmes. Ça demande aussi des renoncements parce que quand on fait ça, on renonce à certains textes qu’on adore, mais qui sont tous seuls quelque part. On pourrait faire l’anthologie des textes qui sont tous seuls, des textes qui ne s’accordent avec rien d’autre.

R : J’avais un peu dans l’idée, tout à l’heure, en vous posant la question des éventuels points communs entre écrire un recueil de poèmes et composer une anthologie, qu’il était possible d’associer les deux démarches, écrire un poème étant utiliser les mots, composer une anthologie étant « écrire », mais avec les poèmes déjà faits ?

C P : C’est ça. Mais même si l’opération a quelque chose d’apparemment similaire, ce sont quand même des opérations différentes. C’est comme quand on dit : associer des lettres, ensuite associer des sons pour faire des mots, associer des mots pour faire des phrases, etc. Sauf que c’est jamais au même niveau que ça se situe. C’est bien un processus d’association dans tous les cas, mais c’est la seule similitude qu’on puisse trouver.

Il y a des similitudes, parce qu’on fonctionne de la même façon en fait, nécessairement, moi du moins, mais ce n’est pas pour ça que les opérations sont similaires.

Je dis parfois que l’écriture c’est le contraire de la lecture, et non pas la même chose, et je l’ai déjà démontré dans des approches théoriques. Je pense que c’est l’inverse, qu’on construit exactement l’inverse de la réception. Les francophones en particulier unissent les deux sous un même concept, qui a un nom spécial d’ailleurs, la « littéracie », et je ne suis pas d’accord.

R : Est-ce un plus d’être poète soi-même lorsque l’on est auteur d’anthologies ?

C P : Je ne pense pas. L’inverse oui.

R : C’est à dire que c’est un plus d’être auteur d’anthologies lorsque l’on est poète ?

C P : Oui, parce que sinon, on écrirait toujours la même chose. J’ai lu d’excellentes anthologies, faites par des gens qui ne sont pas poètes. Pour être un bon anthologiste, il faut être un bon lecteur. Ça ne veut pas dire qu’on est poète. Pas besoin d’être poète pour être un bon lecteur.

R : Tandis qu’être auteur d’anthologies, cela apporte au poète ?

C P : Écrire des poèmes, c’est écrire quelque chose qu’on veut nouveau par rapport à ce qui existe déjà. Alors le problème dans cette phrase, c’est connaître ce qui existe déjà. Être anthologiste, c’est la garantie d’avoir lu énormément de choses.

R : Êtes-vous un lecteur friand d’anthologies de poésies ?

C P : Non. Je préfère lire des recueils. Je crois que je ne lis jamais une anthologie de bout en bout. J’utilise les anthologies pour chercher des choses. J’aime bien une anthologie bien classée, où je me retrouve. Parfois, je cherche des textes particuliers et j’ai du mal à les trouver dans les anthologies. Heureusement, j’ai celles de Pierre Seghers.

R : Vous les cherchez pour faire une anthologie ou pour d’autres raisons ?

C P : Pour diverses raisons. Parfois, je cherche un poème par exemple, ou même un simple vers. Je cherche dans des anthologies. Parfois je ne trouve rien. Il y a des textes que je cherche pendant des années comme ça, sans les retrouver. Et puis un jour, je tombe dessus. Mais ça peut être pour le boulot.

Par exemple suite à une animation qu’on a fait dans la Sarthe dans un village, avec lâcher de ballons poétiques, etc., il y a une formatrice avec qui j’ai déjà travaillé, que j’ai eue comme élève d’ailleurs à une époque, qui m’a demandé de faire une approche de la poésie dans l’endroit où elle enseigne. Alors je commence à réfléchir à son thème. Ça veut dire que l’originalité que je peux trouver par rapport à d’autres intervenants, c’est de lui faire une sorte de petit anthologie qui puisse être utilisée dans ses classes, ce que j’ai fait d’ailleurs l’an dernier pour le niveau d’enfants de quatre cinq ans. Ce n’est pas de la tarte !

Alors là je suis content d’avoir des anthologies, alors soit qui me permettent de trouver des nouveaux textes lorsque j’ai suffisamment ciblé ce que je cherche, soit de retrouver plus fréquemment des textes que je connais. Par exemple, il me passe par la tête là une comptine chinoise qui commence par : « Toung toung toung fait le tambour rouge ». Je sais où trouver ce texte. Mais ce n’est pas forcément simple. Parfois je ne me souviens plus du titre ni de l’auteur, juste une ambiance, juste un mot, une image. Alors bon, avec internet, des qu’on a un vers entier, crac, on a sa réponse. Ça m’a bien aidé. Mais bon il n’y a pas tout sur internet. Et puis bon, il faut avoir internet !

R : Sans dévoiler précisément comment étaient disposés les textes de En rires
Lorsque vous écrivez un recueil de poèmes, vous l’élaborez selon un système (chaque poème de Comme une pivoine correspond à un demi-proverbe, Le chat de mon école marque toujours midi se décline en leçons, etc.
Vos romans eux-mêmes, je pense en particulier aux œuvres que vous avez publiées à l’école des loisirs : Le treizième chat noir, Le douzième poisson rouge, La onzième souris verte, sont liés entre eux par un double système : les couleurs/les animaux familiers.
Être écrivain, être poète, est-ce être intuitif, est-ce rêver ?
Ou est-ce être bâtisseur, être cartésien ?
, j’ai évoqué tout à l’heure sa forme, qui lui est unique.

C P : Être rêveur, ça ne me plait pas. Je ne suis pas rêveur. Être écrivain, c’est vivre dans un double univers. Comme dans les récits fantastiques, par exemple, Le Horla de Maupassant. Dans Le Horla, il y a un être à l’intérieur de lui, il n’y a que lui qui y croit. Le docteur Marrande aussi à un moment donné. Mais être écrivain c’est vivre assez fréquemment dans ces deux façons d’être. Ce qui veut dire que quand on est en état de gésine, on perçoit, dans son environnement, des choses que les autres ne voient pas forcément. On les perçoit parce que leur agencement particulier nous amuse, nous émeut. Ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un reflet dans l’eau. Ça peut être la façon dont un arbre s’incline toujours avec le vent comme s’il saluait quelqu’un. Ça peut être un mot, le pétillement des feuilles de peuplier dans le vent, ça fait « Pshitt ! ». Ça peut être des tas de choses. C’est toujours des émotions et ça se relie à un projet.

Si j’ai un projet de poésie, même lointain, je vais piquer des trucs qui seront des visions poétiques, c’est à dire des façons de voir le monde. Je vous avais envoyé, je crois, une fois quelques textes, c’était sur des ados, leur façon de marcher. J’ai remarqué il y a quelques jours une femme, elle devait avoir entre vingt et trente ans, et dans ma tête, je l’ai surnommée la sautilleuse. Elle était avec son mec, elle lui tournait autour. Elle avait un sourire joyeux et elle sautillait. Vraiment, elle sautillait, un peu comme une gamine quand elle est contente de voir quelqu’un elle saute sur place. Le sautillement a l’air de représenter quelque chose pour les gamines, pour les filles, alors qu’on ne faisait pas ça de la même façon avant, et qu’on ne fera sans doute pas ça de la même façon après. Rien que cette thématique de la sautillante, je me suis dit que je pourrais faire un recueil là dessus, un recueil pour adultes qui serait juste des descriptions de jeunes filles, oui, plutôt de jeunes filles parce que les garçons se déplacent autrement. Alors pourquoi j’ai remarqué ça ?

Le vrai mystère c’est ça. Pourquoi à un moment donné il y a des trucs que je peux remarquer ? Alors ça peut être une couleur. Ça peut être quelque chose qui m’intrigue : les herbes complètement immobiles sauf une qui se balance, comme si il y avait un mystère. Comme si la vie proposait constamment un mystère.

Bon alors voilà, ça c’est l’input : la réalité qui envoie ses messages et en fait une réception interne un peu particulière. Et puis, à un moment donné je dirais, il y a blackout. C’est à dire que la réalité, on ne la voit plus. Ce qui se construit c’est à l’intérieur. On vit dans un autre monde. C’est là que je dis qu’on peut frôler la folie, en arriver à confondre ce qu’on construit, ses personnages de papier ou ses atmosphères, avec la réalité. Ça arrive.

Ça m’arrive par exemple, en revenant sur certains trucs, de ne plus savoir si cette scène que j’ai décrite dans un livre c’est une scène que j’ai vécue ou c’est une scène que j’ai inventée. Voilà un bel effet de folie. Heureusement c’est rare, et puis je peux le vérifier. Bon, ça veut dire qu’on vit ce monde intérieur aussi intensément que la réalité, ce qui explique aussi pourquoi certains peuvent se consoler avec l’art, parce qu’ils vivent l’art comme des tranches de vie quoi. Et puis à un moment donné, ça ressort. Ça ressort et là ça se confond à une autre réalité, qui est la réalité bien rangée des choses, la réalité sociale. « Est-ce que je peux dire ça? Est-ce que ce sera accepté socialement ?  Est-ce un propos trop mièvre ? » : des critères de réception de la société.

Si je prends mon pied à écrire une épopée par exemple aujourd’hui, je ne suis pas sur que quand je prendrai du recul, j’accepte qu’elle ne soit pas publiée, parce que personne ne publierait une épopée aujourd’hui. Bon voilà, c’est un petit peu ce type de fonctionnement, qui ressortirait à deux façons de vivre intensément les choses, mais avec deux programmes différents dans la tête.

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Photos : Bertrand Bracquard, Martine Bracquard

En rires de Christian Poslaniec, fait l’objet de lectures en duo avec Bruno Doucey , directeur depuis 2003 des éditions Seghers, à qui l’on doit la publication d’ouvrages essentiels : recueils, anthologies, essais, ayant trait à la poésie.

.R : En rires est un livre qui va à la rencontre des lecteurs puisque régulièrement depuis sa publication vous le présentez à des publics. Vous accompagnez votre présentation par une lecture en duo avec votre éditeur, Bruno Doucey.
Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’une de ces lectures, et qu’on aimerait bien savoir comment elle est organisée, quels sont les textes que vous lisez, on peut avoir envie que vous nous décriviez cette présentation. Est-ce une chose possible ?

C P : Naturellement non, puisque chaque présentation est différente. Au début, on avait juste cinq/dix minutes. Donc on s’était choisi quelques textes, qu’on pouvait lire à tour de rôle, ou ensemble pour certains qui se répondaient justement. On avait fait ça assez vite et les gens nous ont demandé après : « Vous avez dû passer des heures à faire cette sélection ? ».

Mais non, le recueil s’y prête donc ce n’est pas très difficile. Et puis pour la suite, quand on intervient pendant une heure, il est évident que ça ne peut pas être la même chose, donc on garde une petite trame, mais la trame de présentation des sept couleurs, ça suffit pour n’importe quelle présentation.

La dernière fois on a commencé par dire les petites piques intermédiaires (parce que ça fait rire les gens sans arrêt quoi, du début à la fin), et après on est revenu au début et à l’humour noir pour dire quelques textes qui nous plaisaient (mais bon, ça a été beaucoup plus spontané), et puis certains de nos textes qu’on a dit aussi à un autre moment. On a fait venir des poètes qui étaient dans la salle pour qu’ils lisent leurs poèmes. Bon, voilà, c’était un petit peu à la bonne franquette comme ça.

R : Chaque présentation a été différente alors…

C P : Et elle sera différente encore la prochaine fois si on le refait.

R : Y a-t-il un poème que vous préférez dans En rires ?

C P : C’est une question qu’on me pose pratiquement tout le temps, pour tout. Est-ce qu’il y a un de mes textes que je préfère ? Est-ce qu’il y a une musique que je préfère ? Et je ne suis jamais capable de répondre. Ça me semble une question réductrice, horriblement réductrice. Je veux dire, on ne peut pas n’aimer qu’un poème, si on choisit cinquante poèmes dans une anthologie.

Alors je ne dis pas qu’on les aime tous pareil, il y en a que je préfère à d’autres, il y en a que j’aime moins. Mais il y en plus de la moitié que j’aime pareil. C’est pareil pour n’importe quelle anthologie. Sinon je ne la fais pas quoi.

Quand je la relis la dernière fois, avant de l’envoyer à l’éditeur, alors qu’elle a déjà changé dix fois, que les textes ont parfois changé de place, il y en a qui sont arrivés, d’autres qui sont partis, etc. Quand je la lis et que ça me fait chaud au cœur, je suis content. Et là, ça veut dire qu’il y en a plein, des textes qui fonctionnent. Alors s’il y en a deux ou trois qu’on aime moins, mais qui sont bien à leur place, c’est pas grave.

Puis, il y a des textes qu’on aime lire, il y en a d’autres qu’on aime lire à haute voix, d’autres, on aime bien qu’ils soient là, mais on serait incapables de les dire. J’en ai un ou deux comme ça. Il y en a d’autres, on en a marre de les dire : « Il l’emparouille et l’endosque contre terre » (« Le grand combat », Henri Michaux).
J’adore ce texte de Michaux, mais je n’ai plus envie de le dire. Je l’ai dit tant de fois, que j’aime bien l’entendre dire par quelqu’un d’autre, mais :
« Quoi qu’a dit ?  A dit rin. » (« La môme néant », Jean Tardieu) on ne s’en lasse pas. On l’a dit sur tous les tons.

R :  « A quoi qu’a pense ? »

C P : « A pense à rin. »

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A écouter : « Vous avez dit « Anthologies » ?
Une interview au chant des oiseaux, extraît…

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L’entretien, auquel participèrent tous les oiseaux de l’étang, se déroula au rythme silencieux des poissons, qui, curieux de la parole de l’écrivain, ne manquèrent pas de se presser à sa ligne.

Des carpes s’invitèrent, puis, elles furent rejointes par un gardon.

Enfin, juste au moment où Christian Poslaniec achevait une dernière phrase, un petit poisson vint se faire prendre. Celui-ci, visiblement joyeux, à en juger ses frétillements, à l’idée de quitter son étang pour l’aquarium du poète, était un goujon !

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L’écrivain a aménagé dans sa maison plusieurs bibliothèques

Si Christian Poslaniec compte l’ordinateur comme indispensable à son activité, son travail n’en demeure pas moins indissociable des œuvres d’autrui, qu’il possède en grand nombre, et qui se répartissent en trois bibliothèques. On trouve dans sa maison une pièce consacrée aux romans policiers, le grenier accueille ses archives, tandis que les œuvres de littérature générale, de littérature jeunesse, les ouvrages de référence, les usuels, les encyclopédies, les documentaires, les œuvres de bandes dessinées, celles de sciences fiction, les romans fantastiques lui sont directement accessibles de sa pièce de labeur : un impressionnant bureau aux trois pans de mur tapissés d’ouvrages.

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Pour quand la bande dessinée ?

Christian Poslaniec a publié une centaine de livres : albums pour la jeunesse, romans policiers, recueils de poésie, anthologies, essais, traductions, adaptations.
Dans l’armoire magique, où sont rassemblées ses publications, pour l’instant seule la bande dessinée n’est pas représentée. Mais qui peut dire si un tel ouvrage ne viendra pas un jour grossir les rangs d’une œuvre vouée à une écriture sans frontières qui décidément, nous enchante !

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Merci

Remerciements à Christian Poslaniec, généreux en hospitalité autant qu’en parole.
Merci à Bertrand Bracquard et à Martine Bracquard, à qui nous empruntons deux belles photos.
Merci aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes et aux étangs de la Sarthe.
Merci au soleil, qui a éclairé mes clichés.
Merci enfin au petit goujon, qui a bien voulu se faire taquiner à l’étang.

Réjane

(Toutes les photos sauf celles indiquées sont de Réjane)

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A découvrir : d’autres billets avec ou sur Christian Poslaniec

* « En rires », un livre de poèmes : des nuances dans la nuance sur la palette de l’humour… publié le 22 février 2009…

* “Internet, c’est de l’écriture ” : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse publié le 3 novembre 2008

* La littérature au singulier, c’est fini tout ça ! publié le 23 mai 2008

« Faire des choses avec ses mains… C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans coeur et sans don de soi » : rencontre avec Marie Morel, peintre

Je suis allée ce dernier mardi de Janvier retrouver la peintre Marie Morel chez elle. C’était à la tombée de la nuit. Entre le moment où Marie travaille dans le local où elle peint, et celui où elle s’active dans deux pièces du rez-de-chaussée de sa maison où elle a ses livres, ses objets, ses matières à créer, et où elle a l’ordinateur sur lequel elle passe du temps le soir à faire ses catalogues.

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La route du Petit Abergement, le village où vit et travaille Marie

Je suis très fière d’avoir pu passer deux heures avec elle.

De l’avoir suivie dans le dédale de ses ateliers.

D’avoir vu, posée sur sa table, une enveloppe de sa composition qui allait partir pour la Corse ravir les yeux d’un grand ami à elle.

D’avoir été là au moment où un ami écrivain l’appelait au téléphone.

Très fière, oui.

Car Marie Morel est peintre, et que ses tableaux me subjuguent.

J’étais allée au mois de mai 2008 au musée Faure d’Aix les Bains voir ses tableaux et j’avais fait part de mes impressions sur ce blog. Je n’avais, depuis, cessé de me questionner sur l’artiste. Je m’étais construit des explications sur sa démarche. J’avais supposé des tas de choses.

Il était vraiment temps que je rencontre Marie, et que ce soit elle qui parle d’elle, car mes suppositions, mes pistes de réflexion, étaient parfois loin de la vérité…

R : Ta peinture, que j’aime admirer, que nous aimons tous admirer, me semble être directement accessible par tous, et au premier regard.

Est-ce que créer un tableau pour toi, c’est inventer un chemin pour la pensée et l’imaginaire que tout le monde peut prendre ?

M M : Non. Je ne me soucie absolument pas des autres en travaillant. Je cherche en moi-même. C’est très égoïste.

R : Mon impression est que quand on regarde tes tableaux, tout le monde peut y accéder, mais est-ce que tu as remarqué ça ?

M M : Oui, bien sûr. Après les gens prennent ce qu’ils veulent dans mon travail, mais c’est deux choses. Le travail dans l’atelier c’est très personnel et ça ne concerne personne. Après, le travail exposé concerne tout le monde, et il ne me concerne plus à la limite. Une fois que c’est exposé pour moi c’est fini.

R : Tes tableaux sont très structurés, et il y a des règles incontournables auxquelles tu ne déroges pas :

– tu remplis tout l’espace de la toile ;

 

– tes couleurs sont liées entre elles : une teinte se transforme en une autre dans la continuité et jamais dans la rupture ;

 

– il y a toujours des répétitions de motifs, des assemblages, qui se répartissent régulièrement sur la toile.

 

Cette douceur de forme semble être là pour rassurer l’âme. Est-ce que créer un tableau pour toi, c’est offrir un écrin rassurant à l’âme ?

M M : Non, pas du tout. Non, chacun prend ce qu’il veut du tableau fini. J’ai remarqué d’ailleurs que quand quelqu’un me fait une analyse d’un tableau, et que je passe à une personne suivante, elle me fait l’analyse opposée. Donc, c’est très subjectif. C’est très personnel à chacun, comment on regarde une peinture.

Par contre, sur le fait que je remplis tout l’espace :

Il n’y a pas beaucoup de peintres qui ne remplissent pas tout l’espace, parce que quand on a un format donné, on le peint. Je connais très peu de peintres qui ne remplissent pas tout l’espace : ce serait un non-sens par rapport à ce qu’on voit. Ca me paraît très étrange.

Quand on va dans un musée, les tableaux, même depuis l’époque du moyen-âge, sont peints entièrement. Quand on voit des tableaux de Jérôme Bosch, il n’y a pas un morceau de la toile qui n’est pas peint. Et à toutes les époques. Quand on voit Fragonard, Goya, puis plus près Bonnard, Monet, tout ça c’est tout peint.

R : Tes tableaux se regardent de loin, de près, mais aussi de très près.

De loin, le visiteur contemple un tableau qui présente l’unité d’une œuvre monochrome.

De près, il prend connaissance du tableau en en observant l’unité de motifs.

De très près, il découvre que le tableau est fait d’une multitude de peintures, parfois serrées dans des cadres, toutes qui se ressemblent, et pourtant toutes différentes.

Le visiteur alors se retourne. Il embrasse du regard la galerie où sont peints les tableaux, et là, que voit-il ?

Il voit plusieurs tableaux qui sont tous différents et qui pourtant se ressemblent.

Est-ce qu’on peut dire que dans chaque tableau de Marie Morel, il y a, mise en scène, la profonde unité de son œuvre ?

M M : En fait, je ne fais que peindre ce que je vois, et dans la vie, c’est comme ça. Quand on est loin, on voit un ensemble. Par exemple, on se met loin d’une forêt, on voit quelque chose de vert qui est très étrange et qui vibre. A mi-chemin, on se dit que c’est peut-être des arbres. Et de très près, on voit tous les détails : les feuilles, les petites bêtes. Je ne fais vraiment que peindre ce que je vois, comme un peintre très classique.

R : Et le fait qu’il y ait ces assemblages ?

M M : Il suffit de regarder la vie c’est comme ça. Je n’ai pas l’impression de tricher dans ce que je vois. C’est vraiment ça. Par contre, quand je peins un être, il se dédouble, parce qu’un être est multiple, et j’ai besoin de le cerner de partout. C’est peut-être pour ça que je le répète, pour essayer de le cerner vraiment.

R : Nous n’avons pas parlé de la dimension de tes tableaux. Ils sont de taille importante, mais peuvent aussi être assez petits. J’imagine qu’avant même d’entreprendre la mise en œuvre de ta création, tu sais déjà quel format choisir pour ton tableau ?

A quoi tient ton choix du format ?

M M : Alors, je déteste faire des petits formats. Mais vraiment, ça me fait mal au cœur, et je ne le fais uniquement que pour vivre, parce que je suis peintre et je n’ai pas d’autres moyens de gagner ma vie. C’est une souffrance, mais je le fais.

R : Est-ce que c’est quand même en rapport au sujet ?

M M : Non, non. Après, j’essaie de faire au mieux quand je fais des petits formats, mais ça ne me concerne pas. C’est uniquement alimentaire, et plus c’est grand, plus ça me plaît. Mon désir chaque fois c’est de faire une grande œuvre.

R : Et ça, ça a évolué au fil du temps ?

M M : Non, c’est depuis toujours. Oui, j’ai toujours aimé les grands formats, et je suis malheureuse dans les petits formats. Mais les galeries n’arrivent pas à tourner avec les grands formats, les peintres non plus, donc, c’est la seule façon de pouvoir continuer de peindre. Et merci à tous ces gens qui m’en achètent. Les gens sont très heureux, ça amène aussi du bonheur aux gens, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ne pourraient pas s’acheter un grand tableau, et ils sont vraiment contents d’avoir un petit tableau, donc, c’est peut-être un réconfort.

R : L’écrivain Christian Poslaniec, qui a donné en Octobre dernier le premier entretien de ce blog, dit qu’il écrit pour laisser des traces de ce que la vie a de sidérant.

Tu peins la joie

l’amour, le plaisir, l’injustice,

la tristesse

Tu peins la nature

les arbres

Tu peins la femme les oiseaux

Tu peins la liberté, le bonheur

Tu peins la nuit

Tu peins le malheur

Tu peins le temps

Tu peins la solitude

Est-ce que tu peins car la vie te sidère ?

M M : La vie me sidère, ça c’est sûr.

Mais est-ce que je peins pour ça ? Sûrement pas, je peins car c’est impossible de faire autrement, c’est comme ça. C’est depuis le début de ma vie que je suis amenée à peindre. J’ai commencé toute petite, à deux ans, peut-être à un an et demi, je ne sais pas. Toute petite, et je n’ai jamais arrêté. C’est une force qui est en moi qui n’est même pas analysable. C’est tellement gigantesque que c’est même complexe à gérer parce que c’est vrai que ça m’oblige à beaucoup de choix. Ça m’oblige à des choix de travail, à une concentration, à beaucoup de choses.

Mais la vie me sidère malgré ça. C’est sidérant cette vie, éblouissant. Et c’est aussi tragique, c’est mélangé, c’est vraiment étonnant.

Mais peindre, non, ça ne s’explique pas. Je pense qu’il y a des gens qui naissent avec des envies plus fortes que tout. Une évidence. Qu’ils sont faits pour ça. Mais moi, ça s’est imposé totalement et à neuf ans, je disais sans faille : je serai peintre et puis c’est tout. Et puis petit à petit, j’ai compris que ça pouvait être aussi un métier,  parce que j’en vis,  mais au départ c’était une évidence :  je serai peintre.

C’est d’ailleurs pratique pour les parents car ils n’ont pas à s’inquiéter, l’enfant est sûr de lui.

C’est vrai que je n’ai jamais eu de doute. C’est aussi un avantage. Il y a des peintres qui doutent, qui hésitent, qui sont parfois mal. Je n’ai jamais eu aucun doute.

R : Jamais ?

M M : Jamais, jamais. C’est comme si j’avançais sur un chemin totalement sûre de moi.

R : Sans souffrance ?

M M : Non. Ce qui est douloureux, c’est le manque de temps. C’est vrai que j’ai des peintures qui sont très longues à faire. Quand je vois des amis peintres qui arrivent à faire une grande toile en une journée, ça me sidère. Moi, c’est deux mois de travail.

R : Deux mois ?

M M : Oui, parfois. C’est vrai que c’est long, quand on passe des heures et des heures sur la même peinture. Donc ce qui est douloureux est toujours un manque de temps. Il faut faire des choix et il y a des tableaux qui ne se font pas par manque de temps.

R : On ne peut pas parler de toi sans faire venir le mot Rencontre.

Tu t’es toujours intéressée aux autres. Tu leur as toujours écrit.

Enfant, tu prenais ta plus belle plume pour écrire aux peintres que tu admirais.

Je crois que tu l’as fait ça, souvent non ?

M M : Oui, aux peintres et aux écrivains surtout. Parce que j’étais dans un milieu, à cause de mes parents, très littéraire. Donc, il y avait beaucoup d’écrivains qui gravitaient autour de nous. Je leur écrivais quand j’aimais bien leurs livres pour leur dire que ça me plaisait. J’ai pratiquement toujours eu des réponses parce que quand un enfant écrit à un adulte, l’adulte est touché. Je me souviens que le premier, j’aimais beaucoup ses livres, c’était Gilbert Cesbron.

J’ai eu des parents qui m’ont toujours poussée à agir. J’ai eu beaucoup de chance car je suis née dans une famille…bien.

R : Ta maman architecte…

M M : Elle est peintre au départ et elle a fait beaucoup d’architecture par la suite. Et mon père était éditeur et écrivain. Ils ont eu la sagesse de s’émerveiller et d’aimer leurs enfants, et de les pousser à faire. Chaque fois qu’on faisait quelque chose, ils étaient très heureux et un enfant, il n’y a que comme ça qu’il avance.

Ils admiraient systématiquement, sans jamais critiquer la moindre création. Alors, c’est la confiance absolue pour un enfant.

R : Comme ta maman était peintre, elle aurait pu être un peu directive…

M M : Non, non. Au contraire. Quand des gens nous gardaient, elle les mettait en condition. Elle leur disait : vous ne leur dites rien, ils font ce qu’ils veulent. Vous leur donnez le matériel et c’est tout.

Mais très étrangement, elle m’a aussi donné des cours d’eau forte et de fusain à six, sept ans. C’est un âge où en principe, on n’apprend pas ça. Elle m’a appris la valeur des ombres, des choses inattendues.

R : Depuis plusieurs années, tu édites l’extraordinaire petite revue Regard qui vient de publier son cent deuxième numéro. La peinture, tu dis l’avoir apprise par les rencontres que tu as faites. Pourtant, tu dis te sentir parfois étrangère dans une assemblée, et le plus clair de ton temps de travail s’effectue dans la solitude.

Comment parviens-tu à équilibre ton besoin de solitude et ton bonheur de l’autre ?

M M : La peinture, je ne l’ai pas du tout apprise par les rencontres. La peinture, c’est uniquement en moi-même et par ma perception des choses que ça s’est installé. Par contre, les rencontres sont extrêmement importantes pour des tas d’autres choses. Mais la peinture, c’est vraiment quelque chose de solitaire. Ça ne s’apprend pas à la limite. Je n’ai pas l’impression d’avoir appris à peindre. J’ai l’impression d’avoir puisé en moi dés le départ quelque chose et d’avoir laissé la possibilité d’exprimer mes émotions. Je dis. Je sors de moi ce trouble de l’émotion, cette réflexion. Mais je n’ai jamais appris. Je donne. J’enlève un peu de ce que j’ai en moi que je mets dans ma peinture.

R : Et cette idée du rapport entre ton besoin de solitude et ton bonheur de l’autre, il n’y a pas de souci, ça s’équilibre naturellement ?

M M : Non, parce qu’il y a des moments plus durs que d’autres où je dois, en faisant un peu de la peine aux autres, leur demander d’être seule. Je n’aime pas faire de la peine alors ça m’ennuie toujours un peu quand quelqu’un m’invite à manger, de dire : c’est pas possible, je travaille.

Ce besoin de solitude oblige à des choix, ou à des privations. C’est vrai que je vais très très peu au cinéma, que je ne vais pas à des soirées (sauf exception car il en faut quand même), mais je m’impose un rythme de travail vraiment rigoureux.

Mais c’est comme un athlète. C’est exactement la même chose. Il n’arrivera pas à gravir ce qu’il veut gravir s’il n’a pas son entrainement ou s’il n’a pas travaillé. Je crois qu’on ne peut pas peindre profondément en le faisant comme ça, une fois de temps en temps. C’est vraiment une vie consacrée à ça.

Mais bon, je m’autorise quand même des plaisirs.

R : Tu n’es pas quelqu’un d’isolé ?

M M : Non, non, pas du tout. Je suis aussi quelqu’un qui fait énormément de choses en peu de temps.

R : Tu es efficace ?

M M : Oui.

R : Pour les choses matérielles tu veux dire ?

M M : Pour tout. J’essaie de tout équilibrer pour ne pas perdre de temps, et que ce soit bien aussi, pour laisser beaucoup de place à la peinture.

R : Il doit te falloir beaucoup d’énergie ?

M M : Oui, ça j’en ai. Je n’ai jamais eu de problème de baisse d’énergie. Il y a une puissance en moi qui sidère un peu mes proches.

R : Tu fais plein de choses. Tu peins des tableaux. Tu édites la revue Regard. Tu publies des livres avec tes amis écrivains. Il y a sûrement encore beaucoup de choses ?

M M : Il y a surtout la musique.

R : La musique aussi. Donc tu joues tous les jours ?

M M : Je joue environ une à deux heures de piano par jour, ce qui est important quand même pour quelqu’un qui ne fait ça que pour son plaisir. Ça, c’est nécessaire. C’est un peu comme les enfants à l’école qui ont besoin de la récréation. Le travail est sans arrêt coupé par des moments au piano, plusieurs fois dans la journée. Ca varie entre quatre ou cinq fois par jour.

R : Tu joues des pièces que tu connais déjà ou tu en travailles régulièrement de nouvelles ?

M M : J’apprends constamment de nouveaux morceaux. Il y en a tellement. J’ai mes préférés que je rejoue sans fin aussi. Et le préféré de tous c’est Jean Sébastien Bach. Il passe avant tout le monde.

R : Il y a une pièce de Bach que tu préfères ou c’est Bach en général ?

M M : Tout ce qui me tombe sous la main m’intéresse. J’adore les Préludes et Fugues,j’adore les Suites. Il y en a tellement. Il a tellement écrit.

R : Est-ce qu’on pourrait faire un parallèle entre composer une musique et composer un tableau ?

M M : Je ne sais pas. Moi, je ne suis pas compositeur, alors je ne sais pas du tout. Je pense que Bach atteint parfois le sacré, le sublime, une émotion qui dépasse le travail des notes sur le papier. Le peintre y arrive parfois.

Je trouve que la composition musicale serait plus proche de l’écriture parce qu’il y a des règles de composition qu’on n’a pas en peinture. On est plus libre en peinture. On fait pratiquement ce qu’on veut. Alors que dans l’écriture, on ne peut pas mettre les mots n’importe comment. Si on veut faire un travail logique, on ne peut pas faire n’importe quoi en écriture. Et en musique non plus. Donc, ce serait peut-être plus proche. En peinture, on a une liberté vraiment très très grande.

R : Ma question se terminait de la façon suivante, mais tu y as déjà répondu.

Tu travailles sans cesse ? Je pense que c’est oui ?

M M : Oui.

R : Je crois savoir que ta situation économique n’est pas parfaitement idéale, ou bonne. Qu’il te faut te questionner sur comment gagner de l’argent? On en a parlé en évoquant tes petits formats tout à l’heure. J’aimerais qu’on puisse parler de ça car je trouve choquant qu’une artiste qui donne tout son temps pour offrir à ses semblables des œuvres qui les touchent, qui leur parlent, qui les transforment, puisse se trouver dans le besoin. C’est le cas ?

M M : C’est une situation qui est totalement instable. Donc il peut y avoir un mois où ça va, et les trois mois suivants, c’est la catastrophe. Oui, c’est vrai que ce n’est pas facile, mais je préfère ma liberté et peindre que de faire un métier que je n’aimerais pas faire.

R : Mais tu y arrives toujours ?

M M : Quand je n’y arrive pas j’ai des amis qui m’aident. Il y a des gens qui pensent que mon activité de peintre est importante, et ils m’aident.

R : Tu n’es jamais dans l’inquiétude totale ?

M M : Si, il y a des moments où c’est vraiment dur. Mais à la limite du précipice, il y a toujours quelqu’un qui vient me tirer par la main. C’est très étonnant ça.

Je crois que ce qui me rend un peu triste, mais peut-être un jour ça changera, c’est de ne pas avoir un grand atelier chez moi. On me prête un atelier, qui est très grand, et c’est merveilleux, mais j’adorerais avoir un grand atelier à moi.

Dans cette maison où on est, c’est des petites pièces. C’est une maison de location donc j’envahis l’espace comme je peux. Je pense que c’est quelque chose qui me manque. Mais qui n’est pas grave puisque je travaille quand même.

R : Serais-tu d’accord pour parler de ton tableau sur la Shoah ?

M M : Oui.

R : L’an dernier, tu avais entrepris cette œuvre. Il me semble avoir entendu une interview où tu disais : je vais commencer un tableau sur la Shoah. Et il y a quelques années, ça je l’ai lu sur une revue, tu disais que tu ne parvenais pas à aborder tous les sujets, et que notamment, le sujet de la Shoah, à cette époque en tous cas, te semblait être un sujet trop grave pour que tu l’abordes dans ta peinture.

Comment, finalement, as-tu franchi le pas ? Est-ce que tu as continué à travailler sur ce tableau ? Qu’est-il advenu de ce projet ?

M M : Ce sujet me travaille depuis vingt ans au moins. Un jour, j’ai fait un tableau qui s’appelle Le livre raté, qui est un tableau sur un sujet personnel. Ce tableau m’a fait comprendre visuellement le corps en détresse. C’est très étrange. Et du coup, j’ai senti comment j’allais construire ce tableau sur la Shoah. C’est allé très vite. J’ai ensuite acheté énormément de livres, et j’ai essayé de peindre au mieux entre ce que je sens et ce que c’était. Ce tableau a duré assez longtemps, six mois, et m’a rendu malade de chagrin. Ça a été un des tableaux les plus durs à faire, et puis voilà, j’ai réussi à le faire.

R : Il a déjà été exposé ?

M M : Oui, il a été présenté à une exposition dans l’église Saint Louis à Bar Le Duc.

Et ça m’a causé un problème d’ailleurs, parce que je me suis aperçue que quand j’amène cette œuvre (qui fait six mètres de long), je ne peux pas me permettre d’amener des tableaux par exemple érotiques dans la même exposition. Il y a une sorte de respect dans l’espace exposition. Il n’ a été montré pour l’instant qu’une fois. J’ai construit cette exposition en le mettant en position centrale et en l’accompagnant de tableaux uniquement sur des pensées et des arbres.

R : Tu as adapté toute l’exposition à ce tableau ?

M M : Oui, et je sens qu’on ne peut pas faire autrement.

R : Ce qui veut dire qu’il ne sera peut-être pas souvent exposé ?

M M : Non, d’autant que j’ai eu un problème technique. C’est à dire que les planches ont gondolé. Donc je les ai mises sur une planche très très dure et du coup, il est très lourd.

R : Est-ce qu’une œuvre comme ça ne pourrait pas être acquise par des associations qui ont vocation de mémoire, comme la maison d’Izieu ?

M M : On m’a proposé de le mettre à Paris mais je ne suis pas d’accord, car ce serait enfermer ce tableau dans un lieu où il y a déjà tout pour réfléchir.

Donc je trouve que ce serait plus intéressant qu’il arrive comme ça dans un centre d’art, ou dans une église ou dans un lieu culturel où les gens ne s’y attendent pas. Je pense que c’est plus intéressant pour ce tableau qu’il voyage ailleurs.

R : Donc cette peinture a bien été réalisée, mais elle t’a rendue malade de tristesse.

M M : Oui, ma galeriste m’a dit Marie, il faut vous arrêter, vous êtes en train de vous rendre trop malheureuse. Mais c’était impossible d’arrêter. Étrangement, les photos m’ont encore plus bouleversée que les textes des gens qui ont vécu ça ou qui étaient présents. Quand on observe des photos, c’est un choc encore plus gigantesque. C’était une de mes peintures la plus dure à faire.

R : Tu adresses toujours aux personnes qui sont abonnées à la revue Regard des petits mots qui sont des appels à contempler la nature, à avoir des projets, à être heureux, à aimer, à rencontrer, mais aussi à créer. Dans ces petits mots qui accompagnent la revue, tu nous dis que tu considères créatifs les gestes simples de partage. Est-ce que créer, c’est partager ?

M M : Ça dépend. Oui et non.

R : Tu es une des premières artistes que j’ai entendu dire que broder quelque chose, faire un gâteau, toutes ces petites choses de la vie, c’est déjà de la création.

M M : Oui, bien sûr. Tout ça, on partage. Mais par contre dans mon propre travail de peintre, quand je travaille, je ne partage pas, pas du tout. Sauf si je fais un tableau pour un ami pour son anniversaire, ou alors si je fais un courrier car j’écris beaucoup de lettres, mais ça, c’est autre chose. C’est une création qui est pour les autres. Mais dans les peintures, les tableaux, il n’y a pas de partage.

Mais j’aime la création, j’aime la vie. J’aime la vie partout. Je suis une boulimique de la création. C’est pour ça que j’ai énormément d’amis peintres et créateurs. Et puis, j’aime que les gens autour de moi osent créer et soient heureux de tous ces actes.

R : Oui, j’avais vu une fois, tu avais envoyé un petit mot qui accompagnait la revue Regard consacrée à quelqu’un, Jacques Lefebvre, qui confectionne des gâteaux. Et tu disais qu’il n’y avait pas de frontière entre créer des gâteaux et être artiste. Et je crois que c’était à partir de là que tu avais parlé des personnes qui brodent, de toutes ces personnes qui font des choses dans leur vie, des choses simples, des personnes qui ne se disent pas artistes, mais qui créent.

M M : Je trouve que c’est de très belles valeurs de faire des choses avec ses mains. Ses mains et son cœur. C’est rassurant par rapport à l’humanité. C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans cœur et sans don de soi. J’adore voir des gens qui font des choses. Pas seulement dans la création artistique. J’adore voir mon voisin quand il fait son jardin. J’aime que les gens fassent de vraies choses. »

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Quelques photos avant de conclure…

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La maison de Marie est décorée d’étoiles

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Marie travaille dans trois endroits différents. Elle peint ses grands tableaux l’après-midi dans un local qui lui est prêté, et a aménagé deux petites pièces du rez-de-chaussée de sa maison en ateliers.

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« Les arbres dans la forêt » (détail)

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Marie Morel vient de terminer un tableau : « Les arbres dans la forêt », qui est un grand tableau, fabuleux, que j’ai hâte de voir exposé.

Peut-être le sera-t-il à la prochaine grande exposition des oeuvres de Marie, qui aura lieu à partir de début septembre 2009 à la Halle Saint Pierre à Paris et se terminera en février 2010 ?

« Les Fantasmes secrets de la nuit », autre grand tableau fabuleux, y sera-t-il aussi ?

En attendant le mois de septembre pour le savoir, il est possible de retrouver cette œuvre en livre, grâce aux éditions Chalut-Mots, qui ont décidé de consacrer une collection à la peinture de Marie.

Nous voici comblés !

Réjane

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Pour info : Réjane est conteuse et propose un nouveau spectacle autour des Mille et une nuits. Toutes les informations sont disponibles sur le blog : le livre qui est magique.

Merci

Silence

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Addenda : sur le blog Les gris-gris de Sophie : Marie Morel à la Halle Saint-Pierre.

 

« Internet, c’est de l’écriture  » : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse

Réjane, ma « co-blogueuse », inaugure la nouvelle rubrique de ce blog intitulée originalement : RENCONTRES. Pour cette première, nous accueillons l’auteur et chercheur Christian Poslaniec.

Christian Poslaniec est un grand lecteur. Un dévoreur de livres. Un mangeur d’armoires entières de romans, à qui un instituteur compréhensif confiait les clés du meuble qui contenait les polars. L’enfant lecteur est devenu le jardinier de la littérature que l’on connaît. Un jardinier qui ne rechigne devant aucun ouvrage.

Tour à tour défricheur d’idées (« Vous avez dit littérature ? », Hachette Education, 2002), semeur de poèmes (« Le chat de mon école marque toujours midi », Lo Paîs, 2002), toujours désireux de faire plus, de faire mieux, il répond présent autant que nécessaire.

Ici, il faut créer un organisme pour promouvoir la lecture des jeunes ? PROMOLEJ naîtra en 1986.

Là, il faut retracer l’histoire de la littérature de jeunesse ?

« Des livres pour enfants à la littérature de jeunesse » (Découverte Gallimard, 2008) trouve depuis quelques jours sa place dans les bacs.

C’est qu’à force d’expériences, celui qui a commencé à écrire des poèmes pour enrichir ses cours de français, est devenu un spécialiste de la littérature de jeunesse.

Je l’ai rencontré. Ça s’est passé à Lyon l’avant dernier jour d’octobre.


*****

R : Ce que vous faites depuis plusieurs années est infiniment varié.

Pour avoir une idée assez juste de ce à quoi vous employez votre vie, on pourrait imaginer un arbre avec des branches. Il y aurait la branche enseignant, la branche chercheur, la branche écrivain, celle de directeur de collections ou encore celle d’auteur d’anthologies… Chaque branche serait pourvue de ramifications. Si je prends au hasard l’une d’elle, la branche auteur, je découvre qu’elle se dédouble. Si je poursuis en m’intéressant à la branche auteur pour la jeunesse, force est de le constater : cette branche se divise elle-même en plusieurs parties. Et c’est la même chose pour chacune des branches de cet arbre.

A partir de quel moment avez-vous commencé à être le jardinier de ce vieil arbre éternellement jeune qu’est la littérature?

C.P. : C’est très joli comme image, comme trope. Moi je dis que j’ai une seule casquette avec plusieurs visières, ce qui est moins poétique. En revanche, j’ai pas mal travaillé sur l’arbre en poésie à une époque parce qu’il fonctionne avec les quatre éléments. Il y a d’abord les racines dans la terre. Il se nourrit  d’eau, d’air et de soleil, donc de feu, et donc on a vraiment les quatre éléments. Avec le bois des arbres, on fait le navire. Le navire qui est voué à être poussé par le vent, à naviguer sur l’eau, à être dirigé par les étoiles et le soleil, et à partir d’une terre, à en trouver une autre : « Terre ! Terre ! »

Voilà, alors c’est intéressant que vous disiez ça, je pense que c’est assez juste de dire que tout est rattaché effectivement au tronc. Je ne divague pas, je ne vais pas de trucs en trucs complètement différents. Il y a quelque chose de cohérent dans mes diverses activités et pourtant, ça trouble des gens. Quand on me fait intervenir comme formateur en tant que spécialiste de la lecture, on n’imagine pas que je sois auteur de romans policiers pour adultes (voir bibliographie), alors oui, je trouve que votre comparaison est bienvenue.

Je pense que ça s’est construit un petit peu tout seul, en plus, j’ai un jardin et je jardine effectivement, c’est un rythme. Je crois qu’à chaque fois que j’ai attaqué quelque chose de nouveau, il y avait deux orientations. Par exemple, quand j’ai commencé à publier pour les enfants (je n’ai jamais eu l’intention d’écrire pour les enfants … j’écrivais pour les adultes), c’est parce que j’étais prof à l’Ecole normale et que je ne disposais pas des textes de poésie que je souhaitais pour les enfants. Donc j’avais déjà une double intention qui était littéraire et pédagogique.

Le premier truc que j’ai publié pour les enfants c’est une anthologie de poésie qui s’appelle « Le coffret d’Aladin » (Ecole des loisirs, 1975, épuisé). Donc à partir de là, à chaque fois que j’ai entamé quelque chose c’était cohérent avec ce que je faisais déjà. Les premiers textes de poésie que j’ai publiés aux éditions d’Utovie étaient extrêmement provocants.

On les trouve dans quel recueil ?

« Poèmes en clé de scie pour les enfants en cage » (Utovie, 1976).

Le milieu scolaire, que vous connaissez bien, se glisse dans vos œuvres.
« Le chat de mon école marque toujours midi » (Lo païs, 2002)
est un recueil de poèmes organisé en leçons. Votre roman « Le douzième poisson rouge» (Ecole des loisirs, 1997, rééd. 2007) est divisé en chapitres qui sont des additions. Peut-on dire que l’école est pour vous une source d’inspiration ?

Alors la réponse est non. L’école n’est pas une source d’inspiration. C’est un lieu social parmi d’autres. C’est un lieu social que j’ai beaucoup fréquenté en tant qu’enseignant et que je fréquente encore. Il ne se passe pas de mois sans que j’aille dans une école, dans une classe travailler avec des gamins. La dernière fois que j’y suis allé je suis même allé travailler avec des gamins de quatre ans. On a fait de la poésie justement. Mais bon ce n’est pas une source d’inspiration privilégiée. Il se trouve que le recueil de poèmes que vous citez a démarré par un poème que j’avais appelé avec un jeu de mots « Leçon de champ », et que le titre «Le chat de mon école marque toujours midi» s’est imposé un jour, sans que je sache pourquoi (ce qui m’intéressait, c’était le chat, pas l’école). Et puis c’était midi, chacun voit midi à sa porte, enfin tout un tas de trucs de ce genre, et du coup, j’ai systématisé, parce que ça me paraissait amusant. Mais ce n’est pas l’école, c’est les mots !

Le recueil suivant qui est paru l’an dernier fonctionne sur un système aussi qui n’a rien à voir avec l’école puisque chacun des poèmes s’intitule par un demi proverbe. Donc les gens complètent dans leur tête quand ils lisent leur poème. J’ai lu un article là dessus il n’y a pas longtemps dans le dernier numéro d’inter CDI, une très bonne critique de ce bouquin de poésie que j’ai bien appréciée.

Quel est le titre de ce recueil?

C’est aux éditions du Jasmin, et le titre c’est : « Comme une pivoine » Comme une pivoine, qui est donc un demi proverbe aussi. Et qui pour moi est une leçon de vie parce que il y a toute une histoire derrière. Quand je suis arrivé dans la maison que j’habite maintenant depuis 1990, j’ai trouvé des pivoines rouges au fond de ce qu’est devenu mon jardin. Je me dis : elles sont belles ces pivoines ! Puis je me dis, tiens, je vais planter des pivoines. Donc j’ai acheté des pivoines que j’ai plantées qui n’ont pas pris. En revanche celle du fond du jardin là-bas, elles s’obstinaient à repousser rouges. Alors je les ai déterrées, j’ai pris les, vous savez comment c’est les racines de pivoines ? C’est des sortes de globules, et j’ai répandu ça partout dans mon jardin, et maintenant, à la saison des pivoines, j’ai des pivoines rouges partout, donc quand je dis « Comme une pivoine », c’est vraiment lié à mon installation ici et à des choses de vie que je ne vous raconterais pas…

Quand à l’exemple que vous citez du roman « Le douzième poisson rouge », alors là c’est une autre histoire ! J’ai écrit d’abord dans cette série noire « Le treizième chat noir » (Ecole des loisirs, 1992, rééd. 1993), qui n’a pratiquement rien à voir avec l’école, et puis l’année suivante, il y a une classe, l’école la plus proche de chez moi, à quatre cinq kilomètres, dont l’institutrice m’a demandé d’intervenir. C’était une classe à trois niveaux, un CE2/CM1/CM2. Et le projet c’était d’écrire un roman policier ensemble. Ce qu’on a fait. Ils ont écrit un roman policier qui s’appelait : « Dans la gueule de l’arbre ». Ils ont fait une édition artisanale, ils l’ont vendu au salon du livre et ça a tellement bien marché qu’ils en ont refait un tirage. C’est la première fois que je voyais ça. Et quand j’ai discuté avec eux ils m’ont demandé : tu vas reprendre nos idées là pour faire un livre ? Non, ça il n’en est pas question mais je vous promets d’écrire un roman policier qui se passera là. C’est comme ça que j’ai écrit « Le douzième poisson rouge » qui raconte une histoire vraie où presque tout existe… Sainte Sabine… alors bien sûr les poissons rouges ça n’existe pas… mais la promenade en forêt, le livre que les gamins écrivent… Il y a beaucoup de choses et d’ailleurs c’est celui qui s’est le moins bien vendu de cette série-là. Trop proche de l’école justement !
Voilà. Bon sinon je vous dis l’école…c’est un décor parmi d’autres !

Derrière cette question je me demandais, comme vos parents étaient des immigrés…

Oui, juifs polonais

dont la langue maternelle n’était pas le français. Donc je me suis dit peut-être l’école vous a apporté…

Un supplément d’âme ?

Oui, voilà, qu’est-ce que vous diriez à ça ?

Je dirais que j’ai eu la chance de prendre l’ascenseur social grâce à un certain nombre d’instituteurs et de professeurs que j’ai pu avoir, qui ont décidé pour moi, à juste titre parce que je n’étais pas en mesure de décider. C’est pour ça que j’ai pris les échelons, jusqu’à l’université, mais, c’était pas un but initial pour moi, et, la grande victoire, pour ma mère en tous cas, c’était que je devienne professeur de français. Devenir professeur de français en ayant des parents qui ne parlent pas bien le français, voilà la grande victoire de ma mère. Mais au delà, l’écrivain, tout ça, ça c’était autre chose, ça, c’était lié à la passion d’écrire.

L’essai « Vous avez dit « littérature ? » » que vous avez publié en 2002, met à bas bon nombre de représentations que tout un chacun peut se faire sur la littérature. Ce vers quoi vous amenez votre lecteur dans cet ouvrage n’est pas rien, puisque vous lui démontrez par A plus B que la littérature n’existe pas seule mais qu’elle est à considérer plurielle.

Si l’on poursuit le raisonnement jusqu’au bout, on pourrait alors dire qu’un roman  de la collection Harlequin, pour peu qu’il étonne un lecteur, n’est pas moins littéraire que « Le Petit Prince ? »

Absolument, peut-être davantage !

Je fais une petite digression mais, voilà, lorsqu’on parle de ça aux gens, et ça m’est arrivé, on se heurte à des réactions virulentes, violentes parfois, de refus. Ce n’est pas admis, pas compris, il y a un blocage par rapport à ça.

Et alors, quels sont leurs critères ?

Justement leurs critères sont de dire qu’il y a des œuvres qui sont littéraires, parce qu’elles sont belles, parce qu’elles sont bien écrites…

Vous avez vu le jeu qu’il y a dans le bouquin, il faut le faire faire. J’ai expérimenté ça en 1986 la première fois. J’ai lu vingt extraits en disant : c’est de la littérature ou ce n’est pas de la littérature ? La théorie qu’il y a derrière, c’est que, personne n’est foutu de le définir, le critère de littérature !

Donc au vingtième siècle, il y a un mec qui avance la théorie que ce qui rend littéraire un livre, c’est la littérarité.

C’est le linguiste Roman Jakobson qui balance ça en 1926, 1930. L’embêtant c’est que tout le monde après s’est frappé les flancs pour essayer de trouver des exemples de littérarité. Personne n’a jamais rien trouvé et pour cause, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible parce que la façon dont on se représentait la lecture était fausse. On se représentait la lecture selon les principes de la lecture religieuse : ou bien le lecteur doit trouver dans le texte ce qui est dit, et le mettre à jour, ou bien le lecteur doit travailler un peu plus le texte, pour trouver ce qui est caché dedans. Et cette méthode-là, qui considère que le texte doit révéler tout ce que son auteur a voulu dire, était transportée telle quelle dans l’école.

Or, on s’est aperçu, c’est Jauss le premier qui l’a fait dans les années 1970, que quand on lisait un texte du siècle passé, il n’avait pas le même sens qu’un siècle avant, et ce qui avait varié, eh bien, ce n’est pas le texte, c’est le lecteur. Donc le sens du texte varie en fonction du lecteur. C’est un historien, il a vraiment développé ça dans sa théorie.

Il y en a un autre qui est passé derrière qui s’appelle Iser. Il a été succédé par plein d’autres. C’est la théorie de la réception : si le sens d’un texte dépend à moitié du texte et à moitié du lecteur, il est évident qu’on est forcés de considérer les choses autrement.

Alors si le lecteur est un gamin de sept ans qui pour la première fois voit des comparaisons dans un livre et que ça l’épate, eh bien pour lui, ce livre est un chef d’œuvre qui vaut de la littérature, ça veut dire qu’un livre n’est littéraire que hic et nunc (ici et maintenant) pour une personne et que la personne d’à côté peut très bien ne pas considérer ça comme littéraire.
Alors les gens qui disent oui mais la littérature on la reconnaît, je les piège avec ce jeu car dans leur tête quelque part, la littérature c’est du style ! C’est une aberration puisque les grands auteurs, pour prendre Camus par exemple, sa marque de fabrique, c’est justement de ne pas être écrit, au sens fioriture du terme.

Jean-Pierre Siméon, que vous appréciez, dit que la littérature sert à partager avec les autres ce qui nous dépasse : notre complexité. Je peux peut-être vous demander, tout simplement, mais au fait, Christian Poslaniec, à quoi sert-elle, cette littérature à laquelle vous vous consacrez autant ?

J’aime beaucoup la citation que vous faites de Siméon qui parle de complexité, parce que c’est effectivement l’enjeu maintenant pour absolument tout. Ça ne veut pas dire que les choses étaient moins complexes avant, ça veut dire qu’on n’avait pas découvert encore qu’elles étaient complexes, donc on se contentait souvent de répondre de manière simpliste, chose dont on ne peut plus se contenter maintenant parce que ça ne rend pas compte de la réalité, la réalité est forcément complexe, problématique et complexe.

Comment faire pour faire percevoir un petit bout de cette complexité à des gens qui ne sont pas habitués à percevoir cette complexité ? Donc voilà, on est là. La complexité, les seuls qui s’en occupent vraiment dans notre civilisation c’est les chercheurs qui essaient d’éliminer un certain nombre de facteurs, de cerner les autres et de s’apercevoir que la complexité est polymorphe.

J’ai donné dans un de mes bouquins l’exemple de la circulation automobile en France. Quand on a voulu diminuer le nombre d’accidents, on aurait pu chercher le raisonnement simpliste du genre : si les gens conduisent mal c’est qu’ils ont mal appris le code. Mais en réalité, ça a été traité de manière plus vaste, plus pragmatique, par différentes personnes, par différentes astuces, qui vont s’attaquer successivement à la vitesse, à l’ébriété au volant, au fait de se servir de son téléphone, à la coke au volant, aux véhicules en mauvais état et à chaque fois on aura une réponse différente, depuis le radar jusqu’au contrôle tous les deux ans, on trouvera des réponses différentes permettant de traiter chacun des petits éléments de la complexité. Et au total effectivement le nombre de morts a diminué. Personne ne pourrait dire c’est parce qu’on a fait ça. Non, c’est parce qu’on a fait ça, ça, ça, ça, ça. La complexité c’est ça.

Alors quand vous citez Jean-Pierre Siméon, je crois que le sens de ce qu’il dit c’est que les poètes inventent une façon de rendre compte d’une partie de la complexité.

Par exemple, une des façons de fonctionner dans l’écriture des poèmes, c’est de réunir en une seule  expression, des réalités qui à priori sont très distinctes, ou on croit qu’elles sont très distinctes. Par exemple, j’ai en face de moi une horloge, si je dis : l’horloge gourmande, puisqu’on est dans un restaurant, l’horloge gourmande à priori ça veut rien dire, mais ça fait image. Alors gourmande en quoi? Gourmande en temps. Elle retarde ou elle avance. Les questions qu’on se pose sont des éléments de la complexité, donc, rien qu’avec une image littéraire comme ça, je fais fonctionner la boîte crânienne, ce qu’il y a dedans, de façon à ce que les gens voient la complexité de la réalité entre ces deux réalités que sont l’horloge mécanique et ce qu’on appelle la gourmandise. Et elle même est complexe.

Alors si j’en reviens maintenant plus précisément à votre question, savoir à quoi ça sert tout ça, à quoi ça sert la littérature?

Alors c’est une question à laquelle je réponds assez fréquemment, la dernière fois que j’y ai répondu la semaine dernière, c’était : la littérature ça rend intelligent.

J’ai reçu d’un universitaire un petit mot de remerciement pour un des bouquins que je lui avais envoyé. Bon c’était un montage photo où on voyait un gamin avec plein de macaronis dégoulinant de sa tête, et en commentaire c’était : enfant, qu’on a pas élevé dans la littérature !

Alors c’est très drôle, ça aussi, voilà, un élément de la complexité. Et en fait c’est ça…  ça rejoint une de mes préoccupations, les gens pensent avoir des informations, par exemple en regardant la télé. Ce ne sont pas des informations qu’ils ont, ce sont des commentaires idéologiques sur quelque chose dont on ne sait pas si ça existe ou pas.

Alors l’avantage de la littérature, c’est qu’au lieu de vous bombarder de petits faits comme ça, comme le fait le journal télé par exemple, elle vous offre quelque chose en temps libre. C’est à dire que la lecture est la seule activité de loisir qui vous laisse le temps, ou plus exactement qui laisse au lecteur le sentiment de maîtriser le temps.

Quand on regarde un film, on est tout le temps bousculé par l’image suivante, par la scène suivante, et on n’a jamais le temps de tricoter dans sa tête sa tapisserie culturelle, alors que dans un bouquin, parfois on lève le nez de son livre, et puis parfois pendant trois quart d’heure, on rêve à autre chose, on est en train de retricoter plein de trucs. Et ce qu’on tricote, c’est ce qu’on va chercher dans sa tête, des éléments isolés, et on les relie à l’autre élément isolé, et petit à petit ça fait une connaissance. Et c’est ça une connaissance, cet espèce d’enchaînement complexe entre des choses qu’on a perçues différemment.

Alors il n’y a que la lecture qui permette de le faire parce qu’on peut lire une page en trois secondes, on peut revenir en arrière, on peut rester sur un mot, une phrase deux heures, on peut commencer par la fin si on a peur. On peut tout faire, et ce tout faire ça se traduit par le fait qu’on fait une lecture horizontale en même temps qu’une lecture verticale. Une lecture verticale, c’est à travers son tronc cérébral, à travers son cerveau, donc on construit les choses comme ça. Quand je dis : ça rend intelligent, c’est au sens propre. Ça a un effet neurobiologique. Donc voilà, ça sert à ça la littérature ! Après, on peut convoquer l’art, l’esthétique et tout ce qu’on veut, ce sont des moyens, mais le truc fondamental, c’est ça !

Cet échange qui se déroule entre nous fera l’objet d’une publication numérique sur un blog. L’Internet, permettant ainsi à un bibliothécaire et une conteuse d’aborder, afin de les partager, des sujets qui leur sont chers, offre un espace de liberté sans équivalent. Comment accueillez-vous les Nouvelles Techniques de l’Information et de la Communication ?   Peuvent-elles, selon vous, promouvoir la lecture ? Sont-elles un plus relativement à l’écriture ?

D’abord, c’est l’expression nouvelles technologies qui m’agace un peu, parce que je ne vois pas ce qu’il y a de nouveau. Si on inventait un truc pour communiquer en faisant rougir les oreilles ou en leur faisant prendre des couleurs différentes, des formes différentes je dirais OK c’est des nouvelles technologies. Mais ça je le dis souvent aux ados. Derrière absolument toutes les techniques audiovisuelles et informatiques, il y a de l’écrit. En radio il y un conducteur. Au cinéma il y a un scénario. A la télé c’est pareil, il y a un conducteur, un scénario tout ce qu’on voudra. Tout ça c’est de l’écrit mis en image, en sons. Ce qui pourrait être nouveau c’est l’internet initial, cette espèce d’utopie d’une communication interplanétaire où tout le monde pourrait communiquer avec tout le monde.

Bon on en a vu les limites puisque quatre vingts pour cent des gens qui consultent Internet c’est pour aller sur des sites pornos, ce que je n’ai jamais fait parce que ce n’est pas intéressant, mais s’ils le font c’est que ça répond à un besoin. Mais aller parler de choses nouvelles alors qu’avant c’était fait par des brochures secrètes, des photos, des films. Dés les premiers films, il y a eu des films pornos. Alors qu’est-ce qu’il reste de cette liberté initiale d’internet, je me pose la question ?

La liberté, c’est aussi la liberté pour tous les fascistes de mettre des choses absolument horribles sur internet qui n’est pas contrôlé.

Quand je fais de la recherche sur Internet, je tombe sur des tas de contradictions parce que les informations ne sont pas vérifiées, donc il faut d’abord vérifier la crédibilité de ceux qui font le site pour pouvoir avoir une idée de la crédibilité de l’information qu’il diffuse. Pour moi, tout ça c’est pénible. C’est pénible parce que les mêmes informations existent généralement dans les livres et elles ont été contrôlées par l’éditeur. Donc, du point de vue de la crédibilité, je trouve que ce n’est pas forcément un progrès. Le progrès, c’est de pouvoir avoir un début d’information sur pratiquement tout. Ma bibliothèque personnelle est considérable, mais il n’y a pas tout. Et la plus grande bibliothèque du monde ne peut pas livrer toutes les informations qu’on peut trouver sur Internet et qu’on n’aurait pas trouvées tout seul bien entendu.

L’autre truc, vis à vis de l’écriture : Internet c’est de l’écriture. Les parents dont les ados passent des heures sur Internet oublient qu’en fait ils écrivent.
Bon moi, j’en suis là, c’est à dire que c’est une technique dont je m’empare comme d’autres, mais ça ne fait pas basculer.

On propose aujourd’hui, dans de nombreux lieux publics, des lectures à voix haute. Les spectacles de contes sont à la mode. Au Canada, on pratique des performances poétiques. Quel regard portez-vous sur ces différentes façons, rattachées à l’oralité, de transmettre les œuvres écrites ?

D’abord, ce n’est pas forcément de la transmission d’œuvres écrites. Les contes se transmettent souvent d’oral à oral. On a publié avec un groupe un bouquin sur les contes qui s’appelle « Guide pour enseigner le conte à l’école primaire » (Retz, 2008), il y a quelques mois, et ce dont on se rend compte c’est que l’une des caractéristiques littéraires du conte par rapport aux autres œuvres littéraires, c’est en quelque sorte de dire à ceux qui l’entendent : vous pouvez me reprendre, et me mettre à votre sauce, ça fait partie du jeu.

Ce qui va complètement à l’encontre des grands auteurs. On est vraiment dans un cheminement d’oral à oral dans ce cas là. Ce qui n’empêche que parallèlement, il y a toute une tradition du conte à l’écrit. Le petit chaperon rouge existait oralement bien avant Perrault, il n’empêche que c’est Perrault qui l’a fixé dans un premier temps, et que ceux qui ont redit le conte qui l’ont transformé ensuite se référaient à Perrault.

On n’a pas encore mesuré la place de l’écrit dans la construction du conte. Il y a des contes qui apparemment ont existé à l’écrit avant d’exister à l’oral. On a retrouvé ça pour un conte italien, « Les trois coffrets », qu’en fait, on a retrouvé à Rome par écrit et qui s’est transformé ensuite. Et certains disent que « les contes des Mille et une nuits » ont été écrits avant d’être oralisés. Donc c’est beaucoup plus complexe là encore qu’on le caricature très souvent.

Alors ensuite, qu’est-ce que ça peut être que cette « oralisation » ? Les contes la plupart du temps, c’est du spectacle. J’ai rien contre le spectacle tant qu’on appelle ça du spectacle. Quand on dit c’est la même chose de lire ou d’entendre lire, là je dis non. Ce n’est pas vrai. Ça fonctionne d’une façon totalement différente, ce n’est même pas les mêmes zones du cerveau qui fonctionnent et on ne se l’approprie pas de la même manière.

A chaque fois qu’on propose une « oralisation » quelconque, on oblige les gens à suivre un rythme. Ce qui me gêne un peu c’est ça. Du coup, les gens n’ont plus la liberté de fabriquer cette tapisserie. Voilà, ça peut être très beau, ça peut orienter vers la lecture, quand c’est bien fait, et que ça débouche ensuite sur l’envie du public de lire un bouquin, là, c’est réussi, parce que là c’est une animation lecture. C’est une accroche, c’est une façon de séduire. Ça se fait beaucoup en Allemagne, par exemple.

En Allemagne, on fait venir les auteurs dans les salons du livre et on leur demande de lire leurs œuvres. Ils se relisent mal mais ce n’est pas grave, parce que les gens sont séduits, parce qu’il y a une sorte de magie quand l’auteur lit. En France, on ne le fait pas.

En France il y a des comédiens, par exemple, ma fille qui est comédienne professionnelle, fait une série d’interventions, où elle dit des textes sur des thématiques particulières (qu’elle a appris par cœur, qui sont des textes écrits), pour les faire connaître. C’est encore quelque chose de tout à fait différent, et si elle sort le bouquin à la fin, les gens se précipitent dessus, parce qu’ils ont l’impression que c’est de l’oral, alors que c’est de l’écrit, donc ils découvrent ce lien. Donc, il y a toute une mystique autour de ça qui n’est pas justifiée parce qu’il y a des cas très différents les uns des autres.

L’album pour la jeunesse est un genre à part, dans lequel l’image est plus qu’une illustration puisque le plus souvent, elle « parle » tout autant que le texte. Peut-on dire qu’un lecteur qui parcourt un album « lit » des images?

Oui. La caractéristique principale de l’album, c’est que les images sont narratives, elles ne sont pas décoratives, elles ne sont pas «illustratives». Elles sont narratives donc, ça veut dire qu’il y a un narrateur imagé, et que le texte bien sûr est narratif, sinon, il n’y en aurait pas de texte.

Donc tout le charme de l’album, c’est comment vont s’entendre ces deux narrateurs pour raconter la même histoire ? Alors, de temps en temps, ils sont en contradiction. Je cite souvent l’album qui s’appelle « Mon chat le plus bête du monde » (de Gilles Bachelet, Seuil jeunesse, 2004). Le narrateur du texte raconte les problèmes de son chat. Il a vraiment des gros problèmes avec son chat et le narrateur imagier pendant ce temps là représente un éléphant. Un l’éléphant qui se comporte comme un chat, il se gratte derrière l’oreille, il se casse la gueule. Alors là, on a conflit entre les deux narrateurs, et c’est ça qui fait l’humour.

Il y a des narrations au contraire où les deux narrateurs sont d’accord, où il y en a un qui donne des précisons que l’autre ne donne pas. Par exemple, il est plus facile de dire : une immense forêt, que de la représenter par une image. Et pour présenter un personnage habillé d’une façon rigolote, il est plus facile de le représenter à l’image que de le décrire dans un texte.

Donc voyez, il y a quelque chose qui se passe entre l’image et le texte et qui fait que ça crée encore un truc très complexe. Voilà , alors il y a cette forme, l’album, qui fonctionne richement et avec complexité.

La bande dessinée, qui a les mêmes origines, s’est spécialisée dans le fait que c’est d’abord l’image qui raconte. Les textes ont été enfermés dans des phylactères. Le texte narratif se réduit à quelques petits mots. Il gère les choses qui sont plus faciles à gérer qu’en dessin. Alors, bien évidemment, il y a toujours des transgressions.

Christian Poslaniec, la littérature jeunesse propose aujourd’hui des œuvres étonnantes et libres qui n’ont rien à envier à leur aînée, mais qui plus est, peuvent aller jusqu’à lui voler la vedette aux yeux d’un lectorat adulte.
Le roman policier, qui a longtemps été déconsidéré, ou, tout au moins, non reconnu comme littéraire, a acquis ses lettres de noblesse.
Le roman érotique connaît un parcours prometteur similaire.
Vous êtes un amoureux de la langue française heureux ?

Oui. Encore que je me pose des questions parce que lorsque j’ai dû conclure le livre que vous avez amené là, que vous présentiez, sur l’histoire de la littérature de jeunesse, à la fin, je me suis évidemment posé des questions sur : quel avenir pour la littérature de jeunesse ?

Le premier avenir que je vois c’est un peu ce que vous suggérez c’est que la frontière avec la littérature adulte va s’amenuiser de plus en plus. Comme je suis plus attentif à ça, je m’aperçois qu’il y a trente pour cent des gens qui empruntent des livres pour la jeunesse pour eux, alors qu’avant il n’y en avait que quelques uns qui s’y risquaient. Tout ça c’est bien, ça me plaît parce que dans d’autres pays, il n’y a pas cette culture, mais en même temps, du coup je m’inquiète un peu.

Je me dis que ça va peut-être faire disparaître certaines audaces, que peut-être ça va la faire rentrer dans le rang alors, je ne sais pas, j’ai des inquiétudes. Là, la littérature jeunesse est au maximum de ventes, elle est vraiment au top, alors est-ce qu’elle va se casser la gueule et pourquoi, parce que du coup, comme elle est au top, tous les éditeurs qui n’avaient pas encore créé un secteur jeunesse, comme ils ne savent pas faire, si ils ont le choix entre deux trucs, ils vont prendre machin, qui a déjà réalisé une série télévisée. Bon, et ça, c’est pas de la littérature, ça ne pourra jamais l’être. C’est un produit. Ça se vend, et si ça plaît, les parents l’achètent parce que c’est ça que les gamins réclament.

Je connais tous les éditeurs ou presque, c’était pas vraiment ça leur objectif, la plupart des éditeurs jeunesse sont des amoureux de l’art, de l’image, des livres, de la littérature.

Parmi vos œuvres, y en a-t-il une que vous préférez ?

La réponse est brève : non. Non, parce que pour ça, il faudrait que je me relise, et je ne me relis pas. Une fois que c’est publié et qu’il y a un public (c’est pas moi le public ! ), ça lui appartient, c’est logique avec ma conception de la littérature. Ça lui plaît ou ça ne lui plaît pas, je m’en fous complètement. Des fois, il y en a qui tiennent absolument à me faire part de leur ressenti, alors des adultes ou des enfants, j’en ai rien à faire, c’est fait c’est fait. Parfois, je relis un bouquin lorsqu’il est question de le rééditer. Alors souvent c’est non. Des fois c’est : ah, je le réécrirais bien. Ça m’arrive, je réécris un bouquin, je le republie. Ça s’est passé d’ailleurs avec : « Vous avez dit «littérature» ? » qui est issu d’un livre publié en 1992, qui s’appelait « De la lecture à la littérature » (Sorbier, 1992, épuisé). Il avait déjà cette approche là. J’ai changé les exemples, j’ai changé le titre. J’étais encore un peu pédago quand j’ai écris la première version, je ne l’étais plus, mais du côté de la littérature quand j’ai écrit le deuxième. Voilà, et puis le truc courant, n’importe qui dirait ça, c’est que le bouquin qui m’intéresse vraiment, c’est celui que je suis en train d’écrire.

Quel livre est en train d’écrire Christian Poslaniec est la question qu’au moment de retranscrire les propos de l’écrivain, je me pose. Un roman policier ? Un essai ?  Un ouvrage de recherche ? Une chose est sûre : nous lui devons un bon nombre de publications récentes, et toutes présentent un intérêt. Mais pour ma part, j’ai bien envie de me plonger, et le plus rapidement sera le mieux, le nez dans son recueil de poèmes « Comme une pivoine ».

C’est que je dois vérifier ce sur quoi nous nous sommes trouvés d’accord hors micro. A savoir qu’un poème est un poème, et donc que son recueil, si il s’adresse aux enfants, il leur faudra en partager la lecture avec moi !

Tous mes remerciements à Christian Poslaniec pour sa conversation : patiente, documentée et passionnante.

Réjane

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La bibliographie complète de Christian Poslaniec est ici.

A découvrir :

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Rencontre avec Christian Poslaniec

Interview de l’écrivain chez lui (publiée le 17 Juin 2009)

Diaporamas : le jardin ; interview au bord de l’étang ; lecture en duo avec Bruno Doucey, son éditeur ; le bureau de l’écrivain ; l’armoire magique + un extraît sonore au chant des oiseaux