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Les fous de Scarron : les coulisses de la com…

Les fous de Scarron :

 les coulisses de la com

par Réjane Niogret

 

 

 Promouvoir le feuilleton Les fous de Scarron publié sur le net de décembre 2012 à février 2013, en voilà une activité !

  Une fois leur travail relu, les dernières retouches apportées, les dernières étourderies traquées, les trois auteurs de l’innovation numérique ont levé la tête de leur copie, ils ont relevé les manches, et ils ont troqué leur robe de bure contre une belle livrée d’ambassadeur, couleurs et fil d’or compris.

Première étape : création de documents.

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Carton1

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 Ce texte-ci ?

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Carton2

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ou celui-là ?

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LepavillonScarron bleu

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Cette photo-là ?

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Lesauteurs des fous rouge

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ou celle-ci ?

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Pas mal. Mais au fait, à qui écrivent-ils ?

Réponse : à leurs amis, leur famille. Mais encore ?

Aux médias : la presse, la radio, la télé (ils espèrent bien aiguiser les curiosités). Ils pensent aux blogueurs mordus de littérature, aux dingues de polars. Ils n’oublient pas le journaliste Jean-Luc Porquet, du Canard Enchainé. Ils écrivent en premier à Nadine Ferey, de la médiathèque du Mans. Ils envoient ici. Ils transfèrent là. Ils tweettent, ils facebookent, ils communiquent sur la réalisation qui leur a nourri l’âme trois années durant.

La plus rapide à réagir est Sophie Lepetit, des Grigris de Sophie.

Aussitôt après, Paul Maugendre, des Lectures de l’oncle Paul lui emboîte le pas.

.ArticlelesAlpesmancelles

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Un article signé Mireille Chevalier paraît dans l’hebdomadaire Les Alpes mancelles.

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ArticleOuestfrance

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Un autre dans Ouest France

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ArticleLeprogresrégion

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Le journal Le Progrès annonce le feuilleton à son tour.

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ArticleLeprogresceyzeriat

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Puis, il réitère.

Et, tandis que Christian Poslaniec, invité de l’émission Instants choisis, s’entretient à bâtons rompus avec Valérie Poulain (Radio Alpes mancelles), et que Franck Queyraud stimule ses 2816 contacts sur Facebook, Réjane Niogret brode une surprise pour fêter le dixième épisode du feuilleton. Une surprise pour vous :

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Aucoeurdesfousbleu

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http://lesfousdescarron.wordpress.com/

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Les trois fous vous souhaitent une année 2013 pleine de…

surprises.

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Le don du jardin

« Le temps du jardin est donc celui de la vie. Il ne nous pousse pas vers l’avant, comme le temps mécanique qui régit désormais nos vies, car un vrai lieu nous enracine toujours dans le temps présent. Maintenant et ici. Pas de buts à atteindre, pas d’objectifs à remplir, car la vie n’a qu’une fin : elle-même. Et la beauté aussi, qui naît constamment du processus de la vie. A l’inverse du système capitaliste, qui a besoin d’une croissance constante pour survivre et qui demande des efforts sans fin aux hommes qui le subissent, le monde naturel croit spontanément et se suffit à lui-même dans un présent éternel, lent et doux. C’est là la leçon du monde végétal. Retrouver cette vie, la vraie, et ce temps de la nature qui est aussi notre vrai temps, celui qui connaît notre corps animal – voilà ce qui nous pousse à ouvrir le portail d’un enclos de verdure et à y entrer, chaque fois, comme si on pénétrait dans un monde à part. C’est cela, le don du jardin. »

Le jardin perdu = The Lost Garden / Jorn de Précy ; essai traduit de l’anglais par Marco Martella. – Actes Sud, 2011. – (Collection un endroit où aller). – p. 66. – Seul écrit disponible de Jorn de Précy, publié en 1912

Marie Morel au Château des Allymes

Dimanche 3 juillet, les membres de l’association des Amis du Château des Allymes fêtaient une peintre, Marie Morel, en les murs de l’ouvrage médiéval emblématique des hauteurs du Haut Bugey (Ain). Curieux, amis, proches, élus ont gravi le chemin qui aboutit au château, monument classé dominant la plaine de l’Ain.

 

Accrochés aux murs, les tableaux choisis pour l’exposition Marie Morel au Château des Allymes , visible du 2 juillet au 18 septembre 2011 au château.

 

Présentée dans une vitrine, la collection de courriers que l’ami écrivain Charles Juliet a, depuis plusieurs années, la joie de recevoir dans sa boîte à lettres.

 

Sous vitrine encore, un poisson/tableau questionne le visiteur.

 

Dans la salle de la tour ronde, la danse des pages de la revue Regard qu’édite Marie Morel :

Tous les amis sont importants, tous fêtent la beauté du jour où la reine est une peintre et le château un jardin. De la tour ronde à la tour carrée, dans les courtines, dans les escaliers en colimaçon, se croisent les visages ravis de celles et ceux venus jusqu’à ce petit bout du monde attraper un petit peu de Marie.

Puis, vient le moment d’interrompre la contemplation des tableaux, de rejoindre la cour haute du château et de guetter la levée de rideau de l’hommage musical et littéraire dont Marie fait l’objet.

 

Jean-Philippe Guervain, violoncelliste, ouvre le bal. Il a choisi Jean-Sébastien Bach. Des pièces assorties aux tableaux de Marie qu’il joue entre les lectures, par leurs auteurs, des lettres adressées à l’artiste.

La première lecture, qui est aussi la préface du catalogue de l’exposition, revient à Gaëlle Arpin-Gonnet, des Amis du château et hôtesse de l’évènement. Son texte, témoignant de l’apprivoisement du lieu par l’artiste, va nous permettre d’imaginer un autre pan de son travail .

 


Jean-François Dupont apportera une description de l’incroyable atelier de l’artiste. Paul Greffet mettra en voix ses pérégrinations intimes dans le labyrinthe de l’œuvre. Un modèle pour Christian Lux, d’une grande puissance créatrice pour Charles Juliet, Marie recevra tour à tour les compliments de ses amis.

Mais c’est sa maman, Odette Ducarre, avec qui je m’entretiendrai à l’issue des prestations, qui osera un mot très fort que, bien qu’il m’impressionne, je tiens à mentionner :

Voyant son enfant créer, l’accompagnant, l’encourageant, lui  » laissant tous les murs de sa maison  » et lui fournissant le matériel lui permettant ses explorations, Odette Ducarre me confie avoir compris tôt que sa fille était de la trempe des génies.

 

L’après-midi avance et dans la cour du château, l’ombre habille doucement la pierre.

 


On navigue encore, par couples ou en solitaires, dans les salles, escaliers et couloirs de l’édifice, des fenêtres duquel se dégagent des vues superbes. Marie, que je croise à plusieurs reprises, n’est pas encore disponible.

Elle dédicace des ouvrages ? Nous patienterons un peu. Un groupe de proches l’entoure ? Notre temps viendra.

 

Enfin, le moment tant attendu que j’espère arrive. Marie, qui s’est dépensée sans compter aujourd’hui et que les organisateurs et amis commencent à attendre à la crêperie du hameau pour diner car à force, il est vraiment tard, m’accorde un entretien.

L’interview débute au pied du donjon, tandis que tout le monde a déjà entrepris la  redescente au hameau de Breydevent.

Marie doit déplacer son véhicule au milieu de son propos ? C’est sans importance, le fil n’est pas perdu. Il faut à présent partir ? Soit. Me voici avec sa maman, dans le véhicule de Marie qui est au volant.

Le chemin présente des irrégularités et il y a un tout petit peu des ravins à droite… Mais le travail de Marie consiste aussi en la conduite de petits camions où pouvoir placer des tableaux parfois très grands, et elle s’en sort vraiment bien, car nous arrivons à bon port.

Mère et fille, complices, ont durant le trajet devisé gaiement, Marie, toute à la pensée du musicien qui a offert le relief musical à cette belle journée et avec qui, depuis quelques mois, elle étudie le violoncelle au conservatoire d’Oyonnax.

Avant de nous séparer, non sans nous être données rendez-vous au Petit Abergement, le village de Marie, mon petit dictaphone reprend du service, terminant de recueillir la parole attentive de l’artiste qui me fait face.

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Marie Morel : 

une peintre qui aime les écrivains

et que la musique rend heureuse

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Une fête chaleureuse vient d’avoir lieu au cours de laquelle de nombreuses personnes ont exprimé leur intérêt, sympathie, attachement à Marie.

Odette Ducarre, sa maman, vient de me le confirmer : Marie a commencé à peindre jeune. Alors, Marie va-t-elle pouvoir nous dire si l’attachement des gens pour son travail fut aussi précoce que sa propension à créer ?

François Solesmes était un ami des parents de Marie. Écrivain, il a  envoyé, tout au long de son enfance, des lettres superbes à la petite fille qui créait. Marie ne l’a pas oublié et pour cause : la personne qu’elle rappelle à son souvenir fut l’adulte le plus important s’intéressant, dans sa vie d’enfant, à son travail.

Adolescente, elle a beaucoup échangé avec le peintre Jean Dubuffet. Son secret ? Marie, c’est comme ça, va vers les gens qu’elle aime. Proche des mots, et, selon moi, écrivain à sa manière, la peintre, dont le père, Robert Morel fut un célèbre éditeur, compte des amis écrivains précieux, comme Claude-Louis Combet, qu’elle aime énormément.

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Le vernissage d’une exposition : un avant et un après

Mais revenons à la fête, au vernissage de l’exposition Marie Morel au Château des Allymes de ce 3 juillet 2011, et faisons un zoom sur la prestation qui vient de se dérouler dans la cour haute du château : des pièces de Jean-Sébastien Bach, jouées par le musicien Jean-Phillipe Guervain, les lectures des lettres adressées à Marie et, les précédant, le témoignage/préface de Gaëlle Arpin-Gonnet.

Une rencontre humaine

Ce texte, qui nous donne à entendre l’histoire de l’exposition, l’arrivée de Marie au château, les soins portés à l’installation, la magie de la rencontre, me plaît beaucoup. Il me suggère l’idée de demander à Marie de nous toucher deux mots sur cet aspect de son travail.

Le volet technique, avec ses contraintes propres, est prépondérant, mais Marie le souligne : l’installation d’une exposition est aussi une rencontre humaine avec les gens qui organisent, ce qu’elle trouve très riche, d’autant que les gens l’accueillent toujours très très bien.

Retrouver l’atelier

Trouver les pitons qu’il faut pour accrocher, voir quelles sont les lumières : le travail qui précède le vernissage d’une exposition est terminé au moment de la réception, aussi, tandis que ses amis la fêtent et que ses œuvres se préparent à engager durant tout l’été des dialogues avec les visiteurs qui monteront au château, Marie le sait : demain, l’autre vie, celle de l’atelier et du travail solitaire va reprendre.

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Les très grands formats 

Marie travaille en effet beaucoup, et l’atelier, de toute évidence, est vraiment son lieu central de vie. « Si on veut arriver à quelque chose, il faut être un peu ferme sur le temps passé à travailler« .

Un travail dont l’exposition Peintures récentes (Espace des femmes janvier-mars 2011) , qui présentait de nombreux tableaux (certains, comme Dans l’utérus, peints en 2011), rendait largement compte.

 » Oui, mais ce n’était pas des très grands formats «  me précise Marie, évoquant ici ces fameux tableaux aux dimensions gigantesques qu’elle adore peindre et qui ne peuvent être exposés que dans certains lieux ( comme à la Halle Saint-Pierre à Paris qui a consacré à l’artiste entre 2009 et 2010 une importante exposition monographique comprenant une quarantaine d’œuvres dont trente grands formats). 

Au château des Allymes, le visiteur ne verra pas de grands formats (de telles œuvres ne passent pas par la porte), mais c’est sans regret pour Marie, l’espace des salles se prêtant idéalement aux formats qui se sont invités au château.

Mais que ceux qui comme moi, traquent ces œuvres exceptionnelles de Marie ne désespèrent pas ! Le musée Paul-Dini, de Villefranche-sur Saône, (Rhône)  dans le cadre de l’exposition « Amours. Un été contemporain » (jusqu’au 18 septembre 2011) présente quelques très grands formats de Marie.

Les visiteurs pourront aussi, l’automne venu, se rendre au musée de Sens (Yonne), où, à partir du 15 novembre 2011, les grands formats seront visibles. Ces tableaux, dont la taille, pour la plupart, avoisine 2 m x 3 m, peuvent atteindre 6 m de long (Louise Michel, 2005).

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Jean-Sébastien Bach

 Marie adresse un petit signe à un ami :  » Au revoir, merci « ,  » Ce groupe est avec nous ? « ,  » Tu vas bien ma petite maman ? « .

La peintre est heureuse, c’est visible, perceptible. Et, bien que les arbres de cette nature touffue soient maintenant tous dans l’ombre, elle ne précipite pas l’entretien. Alors, on continue un peu. Le temps pour moi de réaliser à quel point la musique compte pour Marie, à quel point elle en a besoin pour être heureuse, à quel point l’interprète de Jean-Sébastien Bach a joué un grand rôle dans le déroulement de la journée. Et c’est bien vrai qu’il est superbe à contempler, le musicien qui nous convainc en do et en ré mineur qu’un tableau de Marie égale une pièce de Bach…  

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Réjane.

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En savoir plus :

Marie Morel au château des Allymes : télécharger le catalogue.

Retrouvez sur ce blog Marie Morel : 

Marie Morel, des tableaux qui parlent – 21 avril 2008

« Faire des choses avec ses mains… C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans coeur et sans don de soi » : rencontre avec Marie Morel, peintre – 9 février 2009

« Tout comme l’immortalité de l’âme, l’amitié est trop belle pour y croire. » Emerson

 » Nous avons en nous bien plus de tendresse qu’on ne le dit. En dépit de tout l’égoïsme qui, tels les vents de l’Est, transit le monde, la famille humaine est tout entière baignée d’un élément d’amour semblable à un éther délicat. Nombreux sont ceux à qui nous disons à peine un mot quand nous les croisons en société, que pourtant nous honorons et qui nous honorent ! Nombreux, ceux que nous voyons dans la rue ou qui sont assis à côté de nous à l’église, et dont la présence nous réjouit ardemment quoique nous gardions le silence ! Lisez le langage de ces regards vagabonds ; le coeur, lui, le connaît. « 

L’amitié est une des douceurs de la vie, une cure de rajeunissement, un battement de coeur… proche de la relation amoureuse sans en avoir les inconvénients, peut-être… 😉 L’ami apporte la nouveauté parmi les ressassements de l’être solitaire. Il s’agit d’être sensible, ouvert à l’autre pour que cette relation particulière naisse.

 » La systole et la diastole du coeur ne sont toutefois pas sans analogie avec le flux et le reflux de l’amour. « 

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Ralph Waldo Emerson est un ami transi. Peur d’être éconduit comme l’amant laissant s’engourdir sa relation avec sa partenaire. Tout comme l’amour, l’amitié doit s’entretenir au risque de se flétrir. Les amis sont comme les feuilles des arbres et identiques à celles de l’automne, se retrouvent au sol. Du sol naît la solitude.

Pour Emerson, les hommes sont des arbres, seuls, élancés, élégants et seule l’amitié, pourra percer leurs écorces carapaces, le temps d’une félicité de courte durée. Sa vision de l’amitié est exigeante et austère, source de joies sincères mais aussi de terribles angoisses. Ralph Waldo Emerson était un poète et philosophe américain du 19ème siècle, un des animateurs du mouvement transcendantaliste.

 » Le mouvement transcendantaliste naquit en réaction contre le rationalisme du XVIIIe siècle et révéla la tendance humanitaire de la pensée du XIXe siècle. Il se fondait sur une croyance fondamentale en l’unité du monde et de Dieu. L’âme de chacun est identique à celle du monde. La doctrine de l’indépendance et de l’individualisme se développa sur la foi en l’unité de l’âme humaine avec Dieu. » selon un article de l’encyclopédie Agora consacré à Thoreau, un autre transcendantaliste américain, un des amis d’Emerson.

Vérité et tendresse sont les deux éléments constitutifs de l’amitié. Bref, sans eux, pas de santé de l’être, celle du corps mais aussi celle de l’esprit et pas de «  noble liberté « .

 » Un ami est un homme sain, qui ne sollicite pas mon intelligence, mais moi-même. » écrit-il. On songe à l’amitié entre Montaigne et La Boétie. Il cite d’ailleurs l’écrivain bordelais.

Emerson est un ami transi, disais-je. Pour ne pas déborder, pour ne pas gâcher une amitié naissante, il faut de la patience, il faut également acquérir une maîtrise de soi irréprochable. L’amitié semble être pour Emerson un horizon par définition indépassable, c’est-à-dire cette ligne imaginaire qui s’éloigne tout autant que l’on tente de s’approcher d’elle.

A tel point qu’il écrivait :

 » Tout comme l’immortalité de l’âme, l’amitié est trop belle pour y croire. « 

Les affres et la conception de l’amitié décrites dans ce court opuscule sont vraiment à découvrir comme un témoignage des esprits de ce siècle numéro 19 qui semble déjà si loin !

 

Silence

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Ceci est une lecture de :

L’ amitié / Ralph Waldo Emerson ; traduction de l’américain et postface par Thomas Constantinesco. – Paris : Aux forges de Vulcain, 2010. – . – 9782953025972

Je remercie les éditions Aux forges de Vulcain pour l’envoi gracieux de ce livre.  Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

En Camargue, entre terre et mer…

« Au fin fond de la Camargue, la vie paisible entre terre et mer de Vincent, fils d’ouvrier agricole, et de ses camarades Pierre, le futur raseteur, Victor, le fils du boulanger, Albert, le fada, et Sarah dont tous se disputent les faveurs. Vincent, au terme de tractations secrètes, est recueilli par un couple de riches manadiers, gérants d’un élevage de taureaux, dont il va peu à peu devenir le légitime héritier. Il s’y éprend d’un taurillon cendré, futur cocardier hors pair. Un taureau totémique, matérialisant la face sombre de ce héros, en apparence irréprochable et paisible.
Fougueux et passionné, Vincent découvre les peines de cœur, l’exploration des mystères de l’existence, les amours passagers et les moments de joie partagée avec les siens. Il se heurte aux non-dits, aux silences lourds comme des simbéus, à la pudeur d’un peuple singulier. » Ah, les quatrièmes de couverture !  Si je lis cela en librairie, je n’achète pas… 😉

Dans ce livre, ce qui fait tout de suite plaisir, c’est l’absence du goût morbide de notre époque pour les serials killers qui se terrent à chaque coin de rue guettant leur proie, jeune et innocente ; pas de scène à la morgue ni vélo (comme dans E.T.) ou même à pied (suspense, adrénaline…) ; pas non plus de complots et de secrets à l’échelle internationale avec un héros « américain – forcément » qui doit sauver la planète.  Je vous avoue, j’ai essayé de regarder une ou deux séries télévisuelles de ce type, lire un ou deux ouvrages du même tonneau (même Millénium !) mais à chaque fois, l’ennui, le mortel ennui honni par Baudelaire, me fait fermer la télévision ou tomber le livre au sol…  Je ne suis pas de mon époque… 😉

J’aime quoi ? J’aime les promenades au bord des rivières, regarder un ciel et ses nuages, contempler sans rien attendre et vouloir coûte que coûte sauver l’humanité… bref, rien, de ce qui doit faire battre le coeur d’un être occidental vivant au XXIème siècle. Disons-le également, je ne suis guère un adepte des corridas et de la tauromachie. Et il y a aussi du sang et un mort dans cette histoire. Pourtant, cette histoire, ce court roman se lit d’une traite. Sans la prétention de vouloir révolutionner la littérature, Le cours du destin de Jacky Siméon (Au diable Vauvert, 2010) dénoue ses fils et ses personnages simplement. On se lie aux personnages. On se prend même à comprendre cette tradition taurine et le besoin de ces hommes, ancrés dans leur culture, à prouver leur courage en affrontant le toro. Sans tomber dans le genre roman de terroir, l’auteur rattache sa Carmargue aux grands mouvements du monde qui servent de fils temporels à l’histoire.

Vous conseille…

Silence

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Ceci est une lecture de :

Le cours du destin / Jacky Simeon. – Vauvert (30)  : Au diable Vauvert, 2010. – . – 978-2-84626-225-5

Je remercie les éditions Au diable Vauvert pour l’envoi gracieux de ce livre.  Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

 

Ce livre n’est pas pour moi… à propos des neufs vies de Dewey par Vicky Myron

J’avais envie de le lire pourtant…

Sincèrement…

Dewey… forcément avec un titre comme cela… en tant que bibliothécaire… on a des yeux dans le dos… on le verrait même dans le noir… Dewey… pensez-donc, c’est notre gourou… je parle de Melvil, pas de celui qui donne le titre au livre… mais de l’inventeur du classement le plus universellement répandu dans les bibliothèques de la planète… classer pour un bibliothécaire, c’est maladif… on est né pour classer… notre vie est classement… bon… c’est pas vrai… on ne fait pas que cela… je connais d’ailleurs des bibliothécaires « bordéliques »… mais c’est une autre histoire… reprenons…

Dewey… l’histoire du célèbre chat recueilli par une bibliothécaire, Vicky Myron, et qui vivait dans une bibliothèque américaine et servait un peu de médiateur à quatre pattes… de boule de poil pour raccrocher ceux qui se perdaient dans la bibliothèque… pour ne pas dire dans la vie…

Les neufs vies de Dewey est le second tome des aventures de « Dewey Readmore Books », son vrai patronyme. Le premier livre fut un succès mondial et ma collègue normande Sophiebib en parle avec humour sur son blog.

J’avais envie de le lire pourtant…

et je vous assure, j’aime les chats… dans une autre vie… j’en avais même trois dont un siamois dressé qui me sautait sur l’épaule quand je le lui demandais…

J’ai commencé la lecture… et… très vite, n’ai plus supporté… suis désolé… ma conscience professionnelle… est apparue… allez allez force toi… tu es bibliothécaire… au moins, lis le pour le conseiller ou bien pour étudier le pourquoi du comment du succès de ce livre…

et puis, lire que la bibliothécaire était la maman du chat, par exemple… ou entendre tous les bienfaits psychologiques que ce quadrupède, charmant félin avait apporté autour de lui… m’ont étouffé… achevé… l’animal anthropocentrique… trop c’est trop…

J’ai reposé le livre… Je n’aurai pas dit du mal du livre… il y a beaucoup de livres que je commence et qui me tombe des mains… je ne me force pas quand je lis pour le plaisir… je suis prêt ou pas… bref… en temps normal, je n’aurai même pas parlé de ce livre mais ce livre est un partenariat de lecture avec le blog-o-book et je l’ai reçu gracieusement de la part de l’éditeur… que je remercie vivement…

Mais, ce livre n’est pas pour moi…

Je fais don de ce livre et il rejoindra les collections de la future bibliothèque de Tourrettes qui ouvrira début avril pour enrichir ses collections, certain que ce livre trouvera son public…

 

Silence

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Ceci est une non-lecture de :

Les neufs vies de Dewey / Vicky Myron avec la collaboration de Bret Witter. – Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2010. – . – 978-2-35013-241-ç.

 

Je remercie les éditions Jean-Claude Gawsewitch pour l’envoi gracieux de ce livre. (Maintenant, je suis grillé je ne pourrai plus recevoir de service de presse de cet éditeur !) Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »


Sincérité de celui qui regarde le feu: une lecture de « Proust, le chat et moi » de Jean Cau (La petite vermillon, 2009)

Sincérité…

« Un enfant avait donc deux vies. Celle qui le collait à la terre, celle qui l’en arrachait. Il était désadapté. Une fêlure, en lui. Comment la réparer pour que le vase tienne ? En la bouchant avec des mots.« 

L’enfant veut écrire. Ou du moins, en a l’intuition.

« Au départ, une curiosité vers d’autres vies, d’autres lieux, d’autres êtres et elle est châtiée par le fouet du réel. »

L’enfant est de milieu modeste. La littérature est une planète extra-terrestre pour ses parents. L’enfant rêve et découvre les mots dans les livres. Les parents ne sont pas contre le désir d’apprendre de l’enfant. Mais pour l’enfant, son envie d’écrire restera toujours un vice, une chose non avouable à ses parents qui eux, ont eu, eux, un vrai et laborieux travail.

« Il m’est arrivé de comparer la littérature à la tauromachie, elle-même comparée au « Cante hondo » (au Chant profond) du flamenco. Dans ces deux derniers arts, il existe un mot, intraduisible en français : le « duende ». Et qu’est-ce que c’est, en espagnol, le « duende » ? Nul ne le sait et nul ne peut le définir. Un matador torée et tout ce qu’il réalise est parfait, merveilleusement en règle avec les canons de l’école. Il écrit le toro et la langue est pure, la grammaire infiniment respectée, le vocabulaire divers, la phrase souveraine. […] Brusquement, un miracle s’est produit, l’homme paraît avoir envoûté le toro auquel il donne des passes de rêve. […] voici le duende. Il l’a. Il le possède et en est possédé. Il torée intérieur. Hors du monde. Il torée pour soi. Il n’y a plus de public, plus d’arène, plus de désir de trophées. Rien qu’une ivresse que l’homme et le fauve partagent et dont nous ne sommes que les voyeurs. »

La Grâce, tel serait le terme qui effleurerait le plus le sens de duende. Tel serait pour Jean Cau, l’art de l’écrivain : d’abord, écrire pour soi, avec sincérité, loin des contraintes du milieu et de ses mirages glorieux, pour trouver sa voix et le ton approprié.

« Autrefois, dans les villages, on plantait l’ancêtre, comme une momie, devant le feu, juste au bord de la plaque noire. Il se taisait. Il regardait le bois brûler et se transformer en cette cendre qu’il serait à son tour, demain, et le feu lui racontait sa vie, avec ses étincelles, ses giclées de sève hors des bûches trop vertes, ses crépitements, ses écroulements, ses fumées – et puis ses cendres. »

Dans un premier texte troublant et sensible : L’enfance de l’art, l’auteur revient ainsi sur son enfance, sa vie, sa peur de la mort et son désir d’écrire.  Le second texte qui donne le titre au volume : « Proust, le chat et moi » est une déploration très négative sur la fin du roman avec l’annonce de  la fin de la civilisation occidentale. Rien que cela !

Retiré à la campagne, désabusé par son époque et la littérature de son temps (l’ouvrage est paru la première fois en 1984), l’auteur a un chat qui ressemble tellement à Marcel Proust qu’il l’a nommé… Marcel Proust ! Et ne cesse de l’interroger dès le matin : « Proust, que dois-je écrire ? Après toi, Marcel, que peut-on écrire ?« 

La principale obsession de l’auteur est donnée dès le début  : « les temps sont venus où l’art ne triomphera plus de la mort« . L’auteur déplore la fin du roman dont La Recherche lui semble être le sommet, puis la fin de la civilisation occidentale. Le ton de l’ouvrage est caustique voire carrément « ronchon », parfois très actuel en créant des correspondances, presque trente ans après son écriture :

« Dès que j’entends le mot espoir, je soupçonne la sottise. Comment, de gorges qui se serrent et d’où ne devrait jaillir que le hurlement, peuvent donc sortir les roucoulements tièdes de l’espoir ?« 

« Il n’empêche, Proust, que les romanciers, impavides, continuent de tricoter leurs histoires où un homme de cinquante ans se demande s’il peut encore copuler, où une femme sur le retour tombe amoureuse d’un adolescent qui est le meilleur ami de son fils, où une fille de seize ans brûle de coucher avec son papa, où un voyou déclare que la prison n’est pas le Ritz et que ça n’est pas juste… Ils continuent d’écrire pareilles histoires (on pourrait en aligner des centaines sur des milliers de pages), relayés par les Intellectuels qui sodomisent des mouches à coups d’essais illisibles et elle est, finalement, adorable cette inconscience, cette volonté de tricoter des mots et d’essayer de voler à la masse et à la statistique (exemple : vingt-six pour cent des pères désirent leur fille, cinquante et un pour cent ne la désirent pas, treize pour cent ne savent pas) une histoire « faite à la main ».« 

Mais trop de relents nauséabonds et désagréables rendent finalement la lecture insupportable comme « Dans le même temps en Asies, Afriques, Arabies, naissent des millions de petites choses jaunes, noires ou basanées... », nous rappelant que l’auteur a écrit dans la revue Elements dite par euphémisme de La nouvelle droite !

Silence

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Ceci est une lecture de :

Proust, le chat et moi précédé de L’enfance de l’art / Jean Cau. – Paris : La table Ronde, 2009. – (Collection de poche La Petite Vermillon ; 317). – 978-2-7103-3109-4. (Première parution en 1984)

 

Je remercie La Table Ronde pour l’envoi gracieux de ce livre. Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

Silence

 

Le goût citronné des concombres trempés dans du yaourt… à propos des exilés d’Emmanuel Razavi (Mon petit éditeur, 2010)

Je me souviens. J’étais en seconde. Je m’en souviens en lisant les premières pages du livre d’Emmanuel Razavi : les exilés, une chronique iranienne (Mon petit éditeur, 2010). Je me souviens. On a vu arriver ce garçon brun qui ressemblait tant à Omar Sharif. On était ? En 79 ou en 80 ? En 1979. Je ne sais plus exactement. Ne comprenais pas bien ce qu’il se passait, comment cela fonctionnait le monde. Je me souviens de ce garçon. Un iranien, donc. Il n’est pas resté longtemps parmi nous. Il est devenu très vite le premier en mathématiques, notre matière phare, dans cette seconde qui n’était pas encore génèrale. Il était réservé. Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui vient de prendre la fuite pour sauver sa peau. Je me souviens de lui. Pas de son prénom. C’était mon premier contact avec l’Iran et avec un événement phare de l’histoire du monde : la révolution iranienne.

Les exilés d’ Emmanuel Razavi raconte l’histoire de sa famille, celle de son grand-père Youssef, aristocrate de la lignée des Qâdjar – ceux qui marchent rapidement (en turc) – famille prise dans la tourmente d’une des révolutions les plus rétrogrades de la planète. Séduit par les sirènes occidentales du développement économique, Youssef n’aura qu’une envie : que deux de ses fils, Parviz et Houchang partent étudier en France, la patrie de l’humanisme. Afin de  s’ouvrir au  progrès, symbolisé encore à cette époque par l’Occident ; pour ensuite, en faire bénéficier leur pays. En un peu plus d’une centaine de pages, l’auteur, grand reporter, et fils de Parviz, conte allégrement l’aventure de ces deux enfants arrachés à leur famille au temps de l’enfance (dix et onze ans).  Prenant l’avion seuls et se retrouvant seuls dans une école religieuse de Montpellier et ne parlant encore que le farçi ! Exilés avec un dépaysement total garanti. On suit leur évolution jusqu’à l’âge de la maturité. Histoire entrecoupée par l’évocation de ceux restés en Iran. L’auteur alterne sans concessions la vie facile de Youssef, dignitaire d’un régime policé  avec celle d’une famille pauvre et communiste jusqu’au croisement fatal : la montée du pouvoir religieux. Les enfants devenus des adultes réaliseront le rêve du grand-père mais sans doute, en laissant un peu de leurs rêves : « L’avenir de l’élite iranienne se joue en France… Si vos enfants vont un jour étudier en France, ils en feront peut-être partie et pourront être reçus comme des rois dans le monde entier. » Dans ce livre sensible, jamais partisan, reste  à leurs descendants, une nostalgie : celle du goût citronné des concombres trempés dans du yaourt…

Je remercie Mon petit éditeur pour l’envoi gracieux de ce livre. Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

Silence

L’homme qui refusait de mourir de Nicolas Ancion… Et puis quoi encore ?

 

Un cauchemar réveille Alex Vidal, sorte de détective privé free-lance… Mauvais rêve prémonitoire ? Alex Vidal a rêvé de son arrière grand-mère de 108 ans, torturée par des médecins ricanants… Son cauchemar a une telle impression de réalité – d’être un appel au secours de la dite aîeule qu’il se précipite très vite au chevet de la potentielle victime. Le récit -alerte – écrit en courts chapitres – à base de Tu – alterne entre fantastique et roman policier. Très vite, des recherches scientifiques autour de l’immortalité impose une autre dimension à cette longue nouvelle, à ce court roman… paru dans la collection Contes illustrés pour adultes. Ce livre « s’inspire librement des recherches de François Taddéi sur le vieillissement des bactéries et la transmission du savoir dans la nature… »
Les images de Killofer s’inscrustent parfaitement au fil de l’histoire : images ancrées dans la réalité avec des fantasmagories oniriques…

Voici un extrait, page 34 :

« Tu n’imagines pas que le pire est encore à venir.

A vrai dire, le pire est sans doute toujours devant, du moins si l’on considère que mourir fait partie des pires choses qui peuvent nous arriver. Les pessimistes diront que la naissance est bien plus redoutable, que c’est elle qui est à l’origine de tout ce qui nous arrive par la suite. Ce n’est pas faux, sans doute. Les morts pourraient nous éclairer sur le sujet, eux qui ont traversé les deux, mais ils n’ont plus le droit à la parole. C’est injuste, mais c’est ainsi, il faut bien l’accepter.

Les super pessimistes, quant à eux, diront que c’est l’apparition de la vie sur cette planète qui est la cause de tous les malheurs. Le premier unicellulaire, avec sa face de membrane et son patrimoine génétique en pagaille, aurait mieux fait de mettre fin à ses jours sans prendre le temps d’engendrer des congénères. Un bon suicide initial aurait fait disparaître à tout jamais les dépressions et les maladies orphelines, les amputations, les sévices de tous ordres, la torture, la faim dans le monde et le strabisme divergent.

Les super pessimistes ont le don de rendre les choses simples, à défaut de les rendre joyeuses. »

Trop brève réflexion sur la mort, sur les recherches scientifiques de savants fous, sur ces collusions entre argent et monde de la recherche, ce récit allêchant aurait mérité un développement plus vaste… tellement le thème semble actuel.

Silence.

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L’homme qui refusait de mourir / Nicolas Ancion ; illustré par Patrice Killofer ; avec la participation de François Taddéi, chercheur en biologie. – Paris : Dis Voir, sept. 2010. – (Collection contes illustrés pour adultes).

a bande annonce du livre sur le site de Nicolas Ancion. C’est drôle j’ai choisi la même image de Killofer pour illustrer ce billet ! 😉

 

Le monde rêveur et philosophique de Liniers, auteur argentin de comic strip

Tiens, voilà, un nouveau colis de l’opération Masse critique de Babelio, envoyé par Gwendal des éditions de la Pastèque. Quel drôle de nom ? Pastèque ! Ce n’est pas sérieux ! 😉 Normal, c’est un éditeur de BD… Bon, je suis ironique quand je dis cela… La bande dessinée pour certains c’est encore en 2010:   des gros nez…  et c’est rigolo…  et c’est pour les enfants… Que voulez-vous y faire ? Ca prend du temps de faire oublier les images d’Epinal… Alors, on accole le terme alternative à la suite de BD et le tour est joué. Nous, les bibliothécaires chargés de développer un fonds BD en bibliothèque, on rame un peu… pour la faire découvrir cette BD dite alternative… Alors les gens de la Pastèque, des québécois, que nous disent-ils d’eux sur leur site :   » Voilà douze ans que la Pastèque existe ! Nous n’avons pas réinventé la roue.  L’origine de la Pastèque puise ses sources chez tous ces petits éditeurs qui, au début des années 90, ont privilégié un renouvellement de la bande dessinée en adoptant des pratiques artistiques et commerciales différentes. Nous voulions rendre viable au Québec une telle structure d’édition dédiée à la bande dessinée. Nous pensions que le lectorat d’ici serait lui aussi sensible aux bouleversements qui agitaient le 9e art ailleurs dans le monde. Douze ans, et plus de 90 titres plus tard, nous considérons avoir fait la preuve que notre intuition était la bonne. »

J’ai donc reçu Macanudo : volume 2 de l’auteur argentin Liniers.

Liniers est né à Buenos Aires en 1973. Il a réalisé des illustrations et des bandes dessinées pour des publications comme Página/12, Lugares, ¡Suélteme!, Comix 2000 (France), Olho Mágico (Brésil), Artists Respond (U.S.A), Zona de Obras et ¡Qué Suerte! (Espagne).

Il est aussi l’auteur du livre « Warhol pour débutants » aux côtés de Santiago Rial Ungaro. Il a réalisé deux expositions de peinture en 2001 et 2003. Sa série Macanudo est publiée chaque jour dans le plus grand quotidien argentin La Nacion.

Citons cet article de Loleck du très passionnant site DU9, qui dit l’essentiel :  « Macanudo révèle un style propre, absurde et rêveur, un peu effaré devant l’existence, ultra lisible et pourtant vaguement inquiétant. Il faut dépasser l’impression de « déjà-vu » qui saisit le lecteur pendant les premières pages, et se laisser prendre au rythme particulier de ces saynètes souriantes et parfois grimaçantes.

Dans ces strips se croisent des personnages improbables, petites filles, peluches, pingouins, robots, lutins, grenouilles : une faune à sa main, récurrente, qui permet à Liniers de camper en quelques cases une historieta décalée et poétique, et de créer un petit univers narratif dont on accepte très vite les codes, portés par le trait simplissime, évident, et pourtant très fouillé de Liniers« 

Comment parler de la poésie et de la philosphie qui se dégagent de cette bande dessinée ? Voici une sélection de  quelques strips…

Plusieurs types de personnages reviennent constamment. Mais, nous allons découvrir, une petite fille et ses amis : Enriqueta, une petite fille…  rêveuse et quelque peu philosophe :

toujours accompagnée du chat Fellini et de son ours-doudou Madariaga :

j’aime comment Liniers dessine Fellini le chat :

Enriqueta aime Fellini de près ou de loin :

ou alors, parfois Fellini va trop loin :

Enriqueta fait la sieste ou bien lit…  lit beaucoup…  et rêve :

ou réfléchit. Enriqueta réfléchit beaucoup dans cet espace intime qu’est la lecture :

Fellini est un peu jaloux et réclame de la lecture à haute voix :

et finit par s’endormir… et Enriqueta aussi…

Les autres fois, Enriqueta réfléchit… et philosophe beaucoup :

 

 et parfois, philosophe avec un peu d’inquiétude :

ou de manière plus naïve :

 Enriqueta, c’est une petite fille avec des problèmes de petite fille. Et qui parfois se demande ce qu’il vaut mieux choisir de la vie ou des…

 

Je file, vous quitte… et part, court vers mon libraire pour récupérer le tome 1…

Silence

Marie Morel expose à Paris du 10 septembre 2009 au 7 mars 2010 : à ne pas manquer !

Si il y a une exposition qu’il ne faut pas manquer à Paris, c’est celle de Marie Morel. Rejane, ma co-blogueuse et moi, on adore son travail.

Marie Morel, quand elle vous envoie un courrier – elle vous envoie par exemple sa petite revue d’art : Regard -quand elle vous envoie un courrier, soit l’enveloppe est décorée, personnalisée ou bien, en l’ouvrant, vous avez des étoiles découpées en vert, en rouge qui tombent de l’enveloppe comme des étincelles de la baguette magique de la fée !

Si vous ne connaissez pas encore Marie Morel, nous avons consacré déjà deux billets sur ce blog à son travail : Marie Morel, des tableaux qui parlent (21 avril 2008) et puis Réjane avait rencontré en février 2009 Marie : « Faire des choses avec ses mains… C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans coeur et sans don de soi » : rencontre avec Marie Morel, peintre.

L’exposition c’est où ? C’est à la Halle Saint-Pierre à Paris dans le 18ème, pas loin de Montmartre…

marie morel paris halle

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marie morel paris halle dos

Réjane et Silence

Il faut cultiver sa naïveté…

Il faut cultiver sa naïveté… ne pas être naïf, certes non…

Cette idée qui m’est chère, cette manière digne de Diogène, qui est peut-être aussi une méthode pour appliquer le célèbre Nuire à la bêtise de Nietzsche, est évoquée ici :

« Mais il m’est arrivé aussi de penser, avec le temps, que l’excès de scrupules et la flagellation de soi-même pouvaient n’être, dans certaines circonstances, que du temps perdu et des forces gaspillées ; qu’il valait mieux, dans ces circonstances, assumer sa naïveté et aller de l’avant. C’est ce que je fais ici, sans plus de détours, à visage découvert ; ce visage apparaîtrait-il au bout du compte celui d’un fameux niais. »

[Philippe Jaccottet. – Le bol du pélerin. – Dogana, Genève (Suisse), 2001]

 

bol du pélerin

Merci à Liber-libri pour ce signalement…

Un bel article de Florence Trocmé sur cet essai…

Silence

« Lorsque l’enfant était enfant… » de Peter Handke pour le film Les Ailes du désir de Wim Wenders

« Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises , exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.  »

PETER HANDKE.

Ce texte est l’introduction aux magnifiques images du film de Wim Wenders :  » Les Ailes du désir « …

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Autre grand film de Wim Wenders, sortie l’année suivante : Jusqu’au bout du monde, moins connu, mais passionnant…

Film d’actualité aujourd’hui : 1ère partie rapide où le personnage principal, sorte de Phileas Fogg, moderne fait le tour de la planète pour engranger des images pour sa mère aveugle… Seconde partie, plus introspective, plus lente, chez les aborigènes, les peintres des rêves : où le père, inventeur, construit une machine pour montrer les images à la mère. La machine, devenue amie, devient enfer quant elle sert à voir ses propres rêves conduisant les personnages à une instropection narcissique donc mortelle…

Une bande son magnifique… vous conseille…

Film d’actualité aujourd’hui ? Nous, aujourd’hui, avec nos écrans et nos portables, toujours connectés aux gens que nous connaissons, ayant peur du vide et de l’inconnu : simplement dire bonjour ou faire ami avec quelqu’un que nous ne connaissons pas. De la science-fiction aujourd’hui !

La vie dangereuse ! Ce n’est pas moi qui le dit, mais mon catalyseur d’écriture, celui qui m’a ouvert aux livres : Blaise Cendrars et sa main coupée

Cessons…

Pourquoi ce film n’est pas plus vu ? Un mystère pour moi…

jusqu'au bout du monde

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Ceci étant dit, je suis un fan depuis sa sortie des Ailes du désir. Le voyant pour la troisième fois, la semaine de sa sortie, savourant à l’avance, les répliques, l’histoire d’amour magique, le sourire de Bruno Ganz, les vrais dessins de l’ange Peter Falk, voilà que pénètre dans la salle de cinéma un groupe bruyant (des militaires en permission !) attiré sans doute par le titre

Ils sortirent vite ! Ouf !

Silence

« Il faut mettre la ville à la campagne », un poème de Christian Poslaniec

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dans les villes, y’a des bagnoles

qui s’bousculent et qui s’torgnolent,

et y’a des arbres mourants

qui n’ont pas assez d’bon vent.

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à la campagne y’a des vaches

qui fleurissent chaque été ;

et des rivières de lait

où pouss’nt des bouquets d’girafes.

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et puis des champs d’sucettes

mêlées de coq’licots,

et puis des esquimos

dans les muguets-clochettes.

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mais dans les villes, y’a des bagnoles,

y’a des agents et des écoles,

et puis des enfants-sardines

enfermés dans la cuisine.

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Christian Poslaniec.

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Ce poème est extrait d’un recueil de Christian Poslaniec, illustré par Marie Fougère : Poèmes en clé de scie pour les enfants en cage. Il est paru une première fois aux éditions d’Utovie en 1976 puis de nouveau en 1980. Ce recueil de poèmes à colorier a été, nous dit-on, en dernière page, enregistré sur deux 33 tours 17 cm « Attention aux grenouilles » et « La mitraillette à fleurs », édités par « L’oiseau musicien » diffusés par le « Chant du monde » (13 F chaque) et disponibles aussi chez l’auteur quelque part dans le 72.

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poslaniec poemes en clé de scie

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La photo qui illustre ce poème est de Réjane, la co-blogueuse de ce blog.

Elle a déjà rencontré deux fois l’auteur de ce poème : la dernière interview se trouve ici, ensuite il suffit de suivre le fil… et c’est tout de suite l’aventure…

Silence.

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin », un inédit de Michèle Hien, auteur de La Délouicha

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin.

Retirer les sandales, pieds dans l’herbe. En fin de saison, l ‘humidité se dépose dès qu’il fait nuit. On se coule dans un duvet légèrement mouillé, mais tiède à l’intérieur. Lire un peu. Quelques bêtes attirées par la lampe. Parfois une araignée traverse l’oreiller. Eteindre. Regarder la nuit, avoir la sensation de continuer à vivre en se laissant dormir.

J’ouvre les yeux, je constate que les étoiles ont changé de place. Si la rumeur de la ville se fait entendre davantage, si le froid devient plus vif, c’est que le matin approche. Je rentre dans ma tanière.

Le soleil n’est pas encore sur le jardin, mais il éclaire les collines en face, et sans mes lunettes je ne vois qu’une verdure déjà mûre, nuancée de jaune, et, çà et là des façades blanches ou ocres vivement éclairées. Je respire les odeurs fraîches. Je glisse ma main sur l’herbe trempée. Assise, je suis à l’égal de ce qui m’entoure, un frémissement, une boule de vie.« 

Michèle Hien. – 2008

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Merci pour ce texte, Michèle ! Silence.

Retrouvez la rencontre Michèle Hien avec Réjane :

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

« Dans la forêt des paradoxes » – Discours de Jean-Marie Gustave Le Clézio, le 7 décembre 2008, à Stockholm

Discours de J.M.G Le Clezio pour le Nobel de littérature 2008

Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.

Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire – je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude – je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III – peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.

Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir – donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt – peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée – dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.

Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.

Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter (La Dictature du Chagrin). Ce n’était par hasard que je me replongeais dans la lecture de ce livre caustique et amer. Je devais me rendre en Suède pour y recevoir le prix que l’association des amis de Dagerman m’avait donné l’été passé, afin de rendre visite aux lieux de l’enfance de cet écrivain. J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme. À la clairvoyance avec laquelle il juge son époque troublée de l’après-guerre, pour lui le temps de la maturité, pour moi celui de mon enfance. Une phrase en particulier m’a arrêté, et m’a semblée s’adresser à moi dans cet instant précis – alors que je venais de publier un roman intitulé Ritournelle de la Faim. Cette phrase, ou plutôt ce passage, le voici : « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l’écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. » (L’écrivain et la conscience)

Cette « forêt de paradoxes », comme l’a nommé Stig Dagerman, c’est justement le domaine de l’écriture, le lieu dont l’artiste ne doit pas chercher à s’échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre. Ce n’est pas toujours un séjour agréable. Lui qui se croyait à l’abri, elle qui se confiait à sa page comme à une amie intime et indulgente, les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. Il leur faut choisir leur camp, prendre des distances. Cicéron, Rabelais, Condorcet, Rousseau, Madame de Staël, ou bien plus récemment Soljenitsyne ou Hwang Seok-yong, Abdelatif Laâbi ou Milan Kundera ont eu à prendre la route de l’exil. Pour moi qui ai toujours connu – sauf durant la brève période de la guerre – la possibilité de mouvement, l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté.

Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite happy few ? Imaginons une situation extrême, terrifiante – celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables – les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve – je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une commun- ication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega.

Le paradoxe ne date pas d’hier. François Rabelais, le plus grand écrivain de langue française, partit jadis en guerre contre le pédantisme des gens de la Sorbonne en jetant à leur face les mots saisis dans la langue populaire. Parlait-il pour ceux qui ont faim ? Débordements, ivresses, ripailles. Il mettait en mots l’extraordinaire appétit de ceux qui se nourrissaient de la maigreur des paysans et des ouvriers, pour le temps d’une mascarade, d’un monde à l’envers. Le paradoxe de la révolution, comme l’épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l’écrivain. S’il y a une vertu indispensable à sa plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l’artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d’un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s’échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L’humour, parfois, qui n’est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l’injustice les abandonne.

Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur.

Témoin, il arrive que l’artiste le soit : Dante dans La Divina Commedia, Shakespeare dans The Tempest – et Césaire dans la magnifique reprise de cette pièce, appelée Une Tempête, dans laquelle Caliban, à cheval sur un baril de poudre, menace d’emmener avec lui dans la mort ses maîtres détestés. Témoin, il l’est parfois de façon irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertões, ou comme Primo Levi. L’absurde du monde est dans Der Prozess (ou dans les films de Chaplin), son imperfection dans La Naissance du jour de Colette, sa fantasmagorie dans la chanson irlandaise que Joyce a mise en scène dans Finnegans Wake. Sa beauté brille d’un éclat irrésistible dans The Snow Leopard de Peter Matthiessen ou dans A Sand County Almanach d’Aldo Leopold. Sa méchanceté dans Sanctuary de William Faulkner, ou dans Première neige de Lao She. Sa fragilité d’enfance dans Ormen (Le Serpent) de Dagerman.

L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire. Tolstoï nous fait voir le malheur que l’armée napoléonienne inflige à la Russie, et pourtant rien n’est changé dans le cours de l’histoire. Mme de Duras écrit Ourika, Harriet Beecher Stowe Uncle Tom’s Cabin, mais ce sont les peuples esclaves qui changent leur propre destin, qui se révoltent et fondent contre l’injustice les résistances marronnes, au Brésil, en Guyane, aux Antilles, et la première république noire en Haïti.

Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l’écrivain de chercher des issues ? N’est-il pas dans la position du garde champêtre dans la pièce du Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui voudrait empêcher un tremblement de terre ? Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?

La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. Enfant, il était cet être fragile, inquiet, réceptif excessivement, cette fille que décrit Colette, qui ne peut que regarder ses parents se déchirer, ses grands yeux noirs agrandis par une sorte d’atttention douloureuse. La solitude est aimante aux écrivains, c’est dans sa compagnie qu’ils trouvent l’essence du bonheur. C’est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe derisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d’une petite musique obsédante. L’écrivain est l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. Il voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué – c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle.

Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature – c’est là que je voulais en venir – n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.

Il y a deux raisons à cette nécessité :
D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes – du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur epoque.

Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde – capable de dire la science ou d’inventer les mythes.

Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.

L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux – le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.

Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’ecriture.

Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.

La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants – en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut – et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs – est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites minoritaires – très majoritaires en nombre parfois – permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.

Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois – je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature – Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.

Je dois à la forêt une de mes plus grandes émotions littéraires de mon âge adulte. Cela se passe il y a une trentaine d’années, dans une région d’Amérique centrale appelée El Tapón de Darien, le Bouchon, parce que c’est là que s’interrompait alors (et je crois savoir que depuis la situation n’a pas changé) la route Panaméricaine qui devait relier les deux Amériques, de l’Alaska à la pointe de la Terre de Feu. L’isthme de Panama, dans cette partie, est couvert d’une forêt de pluie extrêmement dense, dans laquelle il n’est possible de voyager qu’en remontant le cours des fleuves en pirogue. Cette forêt est habitée par une population amérindienne, divisée en deux groupes, les Emberas et les Waunanas, tous deux appartenant à la famille linguistique Ge-Pano-Karib. Etant venu là par hasard, je me suis trouvé fasciné par ce peuple au point d’y faire plusieurs séjours assez longs, pendant environ trois ans. Pendant tout ce temps, je n’ai rien fait d’autre que d’aller à l’aventure, de maison en maison – car ce peuple refusait alors de se grouper en villages – et d’apprendre à vivre selon un rythme entièrement différent de ce que j’avais connu jusque là. Comme toutes les vraies forêts, cette forêt était particulièrement hostile. Il fallait faire l’inventaire de tous les dangers, et aussi de tous les moyens de survie qu’elle comportait. Je dois dire que dans l’ensemble, les Emberas ont été très patients avec moi. Ma maladresse les faisait rire, et je crois que dans une certaine mesure, je leur ai rendu en distraction un peu de ce qu’ils m’ont appris en sagesse. Je n’écrivais pas beaucoup. La forêt n’est pas un milieu idéal pour cela. L’humidité détrempe le papier, la chaleur dessèche les crayons à bille. Rien de ce qui marche à l’électricité ne dure très longtemps. J’arrivais là avec la conviction que l’écriture était un privilège, et qu’il me resterait toujours pour résister à tous les problèmes de l’existence. Une protection, en quelque sorte, une espèce de vitre virtuelle que je pouvais remonter à ma guise pour m’abriter des intempéries.

Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aigüe, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants – on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien – et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction – la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour – j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes – l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poésie en action, le théâtre antique, en meme temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.

Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l’harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer. Ce quelque chose qui vibre dans la poésie de Jallal Eddine Roumi, par exemple, ou dans l’architecture visionnaire d’Emanuel Swedenborg. Le frisson que l’on éprouve à lire les plus beaux textes de l’humanité, tel le discours que le chef Stealth des Indiens Lumni adressait à la fin du dix-neuvième siècle au Président des Etats-Unis, afin de lui faire don de la terre : « Peut-être sommes nous frères… »

Quelque chose de simple, de vrai, qui n’existe que dans le langage. Une allure, une ruse parfois, une danse grinçante, ou bien de grandes plages de silence. La langue de la moquerie, les interjections, les malédictions, et tout de suite après, la langue du paradis.

C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge – à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui – ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya (River of fire). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de maloyas, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.

À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au cœur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.

Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.

J.M.G. Le Clézio , Bretagne, 4 novembre 2008
Copyright: Nobel Foundation.

Et ce texte pour se souvenir. Il l’avait écrit pour répondre à un question du journal Libération en 1985 : pourquoi écrivez-vous ?

Silence

Sortir des musées et des bibliothèques…

La polémique tue la lumière.

Connaissance de l’autre et non voyeurisme. La compréhension ne peut naitre que de joies et de douleurs communes. La culture n’est en effet que le reflet de la vie… Encore faut-il la vivre. Saisir une civilisation en termes de destin est à ce prix. Il est urgent de réveiller le nomade que chacun porte en soi. C’est le devoir de l’historien, de l’ethnologue, du philosophe, d’en finir avec le temps des colloques, de sortir de ses musées et de ses bibliothèques pour aider l’homme à se découvrir un autre lui-même dans ces “vrais” voyages que sous-tend son imaginaire.”

(Jean Malaurie, 1990)