Le goût citronné des concombres trempés dans du yaourt… à propos des exilés d’Emmanuel Razavi (Mon petit éditeur, 2010)

Je me souviens. J’étais en seconde. Je m’en souviens en lisant les premières pages du livre d’Emmanuel Razavi : les exilés, une chronique iranienne (Mon petit éditeur, 2010). Je me souviens. On a vu arriver ce garçon brun qui ressemblait tant à Omar Sharif. On était ? En 79 ou en 80 ? En 1979. Je ne sais plus exactement. Ne comprenais pas bien ce qu’il se passait, comment cela fonctionnait le monde. Je me souviens de ce garçon. Un iranien, donc. Il n’est pas resté longtemps parmi nous. Il est devenu très vite le premier en mathématiques, notre matière phare, dans cette seconde qui n’était pas encore génèrale. Il était réservé. Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui vient de prendre la fuite pour sauver sa peau. Je me souviens de lui. Pas de son prénom. C’était mon premier contact avec l’Iran et avec un événement phare de l’histoire du monde : la révolution iranienne.

Les exilés d’ Emmanuel Razavi raconte l’histoire de sa famille, celle de son grand-père Youssef, aristocrate de la lignée des Qâdjar – ceux qui marchent rapidement (en turc) – famille prise dans la tourmente d’une des révolutions les plus rétrogrades de la planète. Séduit par les sirènes occidentales du développement économique, Youssef n’aura qu’une envie : que deux de ses fils, Parviz et Houchang partent étudier en France, la patrie de l’humanisme. Afin de  s’ouvrir au  progrès, symbolisé encore à cette époque par l’Occident ; pour ensuite, en faire bénéficier leur pays. En un peu plus d’une centaine de pages, l’auteur, grand reporter, et fils de Parviz, conte allégrement l’aventure de ces deux enfants arrachés à leur famille au temps de l’enfance (dix et onze ans).  Prenant l’avion seuls et se retrouvant seuls dans une école religieuse de Montpellier et ne parlant encore que le farçi ! Exilés avec un dépaysement total garanti. On suit leur évolution jusqu’à l’âge de la maturité. Histoire entrecoupée par l’évocation de ceux restés en Iran. L’auteur alterne sans concessions la vie facile de Youssef, dignitaire d’un régime policé  avec celle d’une famille pauvre et communiste jusqu’au croisement fatal : la montée du pouvoir religieux. Les enfants devenus des adultes réaliseront le rêve du grand-père mais sans doute, en laissant un peu de leurs rêves : « L’avenir de l’élite iranienne se joue en France… Si vos enfants vont un jour étudier en France, ils en feront peut-être partie et pourront être reçus comme des rois dans le monde entier. » Dans ce livre sensible, jamais partisan, reste  à leurs descendants, une nostalgie : celle du goût citronné des concombres trempés dans du yaourt…

Je remercie Mon petit éditeur pour l’envoi gracieux de ce livre. Il a été commenté dans le cadre des partenariats avec les éditeurs proposés par le blog : Blog-o-book. « Chaque dimanche à 15h Bob publie des appels à lecteurs, en partenariat avec des éditeurs. Des partenariat spéciaux ont parfois lieu en semaine. Toute personne ayant un blog consacré à la lecture et régulièrement tenu à jour peut participer.  La seule condition est de publier un billet sur votre blog dans le mois qui suit la réception du livre. Vous êtes totalement libre d’exprimer votre ressenti par rapport à votre lecture, votre billet pourra être positif ou négatif, vous restez indépendant. »

Silence

L’homme qui refusait de mourir de Nicolas Ancion… Et puis quoi encore ?

 

Un cauchemar réveille Alex Vidal, sorte de détective privé free-lance… Mauvais rêve prémonitoire ? Alex Vidal a rêvé de son arrière grand-mère de 108 ans, torturée par des médecins ricanants… Son cauchemar a une telle impression de réalité – d’être un appel au secours de la dite aîeule qu’il se précipite très vite au chevet de la potentielle victime. Le récit -alerte – écrit en courts chapitres – à base de Tu – alterne entre fantastique et roman policier. Très vite, des recherches scientifiques autour de l’immortalité impose une autre dimension à cette longue nouvelle, à ce court roman… paru dans la collection Contes illustrés pour adultes. Ce livre « s’inspire librement des recherches de François Taddéi sur le vieillissement des bactéries et la transmission du savoir dans la nature… »
Les images de Killofer s’inscrustent parfaitement au fil de l’histoire : images ancrées dans la réalité avec des fantasmagories oniriques…

Voici un extrait, page 34 :

« Tu n’imagines pas que le pire est encore à venir.

A vrai dire, le pire est sans doute toujours devant, du moins si l’on considère que mourir fait partie des pires choses qui peuvent nous arriver. Les pessimistes diront que la naissance est bien plus redoutable, que c’est elle qui est à l’origine de tout ce qui nous arrive par la suite. Ce n’est pas faux, sans doute. Les morts pourraient nous éclairer sur le sujet, eux qui ont traversé les deux, mais ils n’ont plus le droit à la parole. C’est injuste, mais c’est ainsi, il faut bien l’accepter.

Les super pessimistes, quant à eux, diront que c’est l’apparition de la vie sur cette planète qui est la cause de tous les malheurs. Le premier unicellulaire, avec sa face de membrane et son patrimoine génétique en pagaille, aurait mieux fait de mettre fin à ses jours sans prendre le temps d’engendrer des congénères. Un bon suicide initial aurait fait disparaître à tout jamais les dépressions et les maladies orphelines, les amputations, les sévices de tous ordres, la torture, la faim dans le monde et le strabisme divergent.

Les super pessimistes ont le don de rendre les choses simples, à défaut de les rendre joyeuses. »

Trop brève réflexion sur la mort, sur les recherches scientifiques de savants fous, sur ces collusions entre argent et monde de la recherche, ce récit allêchant aurait mérité un développement plus vaste… tellement le thème semble actuel.

Silence.

——————————–

L’homme qui refusait de mourir / Nicolas Ancion ; illustré par Patrice Killofer ; avec la participation de François Taddéi, chercheur en biologie. – Paris : Dis Voir, sept. 2010. – (Collection contes illustrés pour adultes).

a bande annonce du livre sur le site de Nicolas Ancion. C’est drôle j’ai choisi la même image de Killofer pour illustrer ce billet ! 😉

 

Le monde rêveur et philosophique de Liniers, auteur argentin de comic strip

Tiens, voilà, un nouveau colis de l’opération Masse critique de Babelio, envoyé par Gwendal des éditions de la Pastèque. Quel drôle de nom ? Pastèque ! Ce n’est pas sérieux ! 😉 Normal, c’est un éditeur de BD… Bon, je suis ironique quand je dis cela… La bande dessinée pour certains c’est encore en 2010:   des gros nez…  et c’est rigolo…  et c’est pour les enfants… Que voulez-vous y faire ? Ca prend du temps de faire oublier les images d’Epinal… Alors, on accole le terme alternative à la suite de BD et le tour est joué. Nous, les bibliothécaires chargés de développer un fonds BD en bibliothèque, on rame un peu… pour la faire découvrir cette BD dite alternative… Alors les gens de la Pastèque, des québécois, que nous disent-ils d’eux sur leur site :   » Voilà douze ans que la Pastèque existe ! Nous n’avons pas réinventé la roue.  L’origine de la Pastèque puise ses sources chez tous ces petits éditeurs qui, au début des années 90, ont privilégié un renouvellement de la bande dessinée en adoptant des pratiques artistiques et commerciales différentes. Nous voulions rendre viable au Québec une telle structure d’édition dédiée à la bande dessinée. Nous pensions que le lectorat d’ici serait lui aussi sensible aux bouleversements qui agitaient le 9e art ailleurs dans le monde. Douze ans, et plus de 90 titres plus tard, nous considérons avoir fait la preuve que notre intuition était la bonne. »

J’ai donc reçu Macanudo : volume 2 de l’auteur argentin Liniers.

Liniers est né à Buenos Aires en 1973. Il a réalisé des illustrations et des bandes dessinées pour des publications comme Página/12, Lugares, ¡Suélteme!, Comix 2000 (France), Olho Mágico (Brésil), Artists Respond (U.S.A), Zona de Obras et ¡Qué Suerte! (Espagne).

Il est aussi l’auteur du livre « Warhol pour débutants » aux côtés de Santiago Rial Ungaro. Il a réalisé deux expositions de peinture en 2001 et 2003. Sa série Macanudo est publiée chaque jour dans le plus grand quotidien argentin La Nacion.

Citons cet article de Loleck du très passionnant site DU9, qui dit l’essentiel :  « Macanudo révèle un style propre, absurde et rêveur, un peu effaré devant l’existence, ultra lisible et pourtant vaguement inquiétant. Il faut dépasser l’impression de « déjà-vu » qui saisit le lecteur pendant les premières pages, et se laisser prendre au rythme particulier de ces saynètes souriantes et parfois grimaçantes.

Dans ces strips se croisent des personnages improbables, petites filles, peluches, pingouins, robots, lutins, grenouilles : une faune à sa main, récurrente, qui permet à Liniers de camper en quelques cases une historieta décalée et poétique, et de créer un petit univers narratif dont on accepte très vite les codes, portés par le trait simplissime, évident, et pourtant très fouillé de Liniers« 

Comment parler de la poésie et de la philosphie qui se dégagent de cette bande dessinée ? Voici une sélection de  quelques strips…

Plusieurs types de personnages reviennent constamment. Mais, nous allons découvrir, une petite fille et ses amis : Enriqueta, une petite fille…  rêveuse et quelque peu philosophe :

toujours accompagnée du chat Fellini et de son ours-doudou Madariaga :

j’aime comment Liniers dessine Fellini le chat :

Enriqueta aime Fellini de près ou de loin :

ou alors, parfois Fellini va trop loin :

Enriqueta fait la sieste ou bien lit…  lit beaucoup…  et rêve :

ou réfléchit. Enriqueta réfléchit beaucoup dans cet espace intime qu’est la lecture :

Fellini est un peu jaloux et réclame de la lecture à haute voix :

et finit par s’endormir… et Enriqueta aussi…

Les autres fois, Enriqueta réfléchit… et philosophe beaucoup :

 

 et parfois, philosophe avec un peu d’inquiétude :

ou de manière plus naïve :

 Enriqueta, c’est une petite fille avec des problèmes de petite fille. Et qui parfois se demande ce qu’il vaut mieux choisir de la vie ou des…

 

Je file, vous quitte… et part, court vers mon libraire pour récupérer le tome 1…

Silence

« Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des… »

« Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des forêts, duvet frissonant des prés, chair nue des sols retournés, la campagne toscane l’entoure de ses panoramas charmants. » Telle est la première phrase « ambigüe » du nouveau roman policier de Serge Quadruppani (Editions du Masque) que je viens de recevoir et lire grâce à l’opération Masse critique du site Babelio… site qui je vous le rappelle, souhaite que nous connections nos bibliothèques et que nous partageons  nos lectures.

Je dois vous dire que je suis bien embêté pour vous chroniquer ce livre : parce que si je commence à vous parler un peu de l’intrigue, cela risque de vous gâcher votre lecture. A cause de la chute… implacable… c’est un polar… mais bien ancré dans son époque… du coup, on oublie que c’est un polar alors je vous dis, juste un truc comme cela : ça cause de la crise financière (mais pas seulement, c’est plutôt touffu) et plutôt allègre, jamais ennuyeux, drôle,  très rythmé (sans ressembler à ces films blockbusters américains où les personnages passent leur temps à se poursuivre à pied, à vélo, en voiture ou tout autre outil pour se poursuivre !). Bref, c’est frais : c’est plutôt un bon bouquin (c’est pas péjoratif dans ma bouche), bien écrit. Mais qu’est-ce que cela veut dire bien écrit ? Pour tenter de le comprendre, je vous recommande de lire  : Vous avez dit « littérature » de Christian Poslaniec, paru chez Hachette éducation en l’an 2002 où l’auteur s’amuse malicieusement à nous proposer des textes « littéraires » et à nous demander si on trouve cela bien écrit, si c’est de la littérature. Evidemment, il donne les titres et les auteurs quand on s’est bien trompé… Autre chose, vous savez, je ne fais plus aucun effort dans mes lectures, dégagé des conventions qui font que selon notre milieu, notre profession, il faut avoir lu tel ou tel livre.  S’il me tombe des mains le livre, je ne le ramasse plus. Ce n’est d’ailleurs pas parce que c’est un mauvais livre. Ce n’était peut-être pas le moment de le lire ou bien il ne convenait pas à ce moment là. Bon, il peut aussi être mauvais 😉

Le nouveau livre de Serge Quadruppani n’est pas tombé ! Cela fait penser parfois à un certain cinéma italien politique ou au film Mille Milliards de dollars avec, vous vous rappelez, Patrick Dewaere qui incarnait un journaliste sans peur et sans reproche, tout occupé à prouver des malversations déjà financières et qui réussissait à la fin, au péril de sa vie, à publier dans un journal Médiapartien, son enquête.

Par ailleurs, je vous conseille d’aller jeter un oeil sur les blogs de Serge Quadruppani comme ces Contrées magnifiques  ou encore celui qui porte son nom où l’on retrouve cette plume alerte évoquée plus haut et ce côté dénonciateur et bien informé qui fait plaisir car non consensuel !

Vous pouvez le commander ici. Ou aller le chercher en bibliothèque. Ce livre offert par Babelio et les éditions du Masque ira rejoindre les rayons de la nouvelle bibliothèque de Tourrettes dans le Var qui ouvrira ses portes début 2011…

Bonne lecture

Silence

Improvisations avec David Duchemin, comédien

 

 

Décor

Pour cette nouvelle rencontre, consacrée au théâtre et faisant l’objet d’une publication sur le blog Rick Bass, j’ai eu l’idée de préparer, à l’intention de David Duchemin, metteur en scène et comédien, un jeu de cartes spécial, et de lui en proposer une partie dans une pièce abritée du monde. Il s’agira pour David d’entrer dans la pièce, de s’asseoir à la table en face de moi, de prendre connaissance des règles du jeu que je me prépare à lui lire et … de les accepter. Enfin, de se lancer dans l’aventure pour la durée d’une heure.

Le dictaphone qui va recueillir ses propos est posé sur un livre : Le théâtre (Georges Jean, Le seuil, 1977).

L’instant est solennel. Le théâtre accompagne les hommes depuis tant d’années que le respect entrera avec nous par la petite porte du grenier aménagé qui nous accueille.

Les fenêtres, les portes, les lucarnes et les jacobines du tableau de Reyol (Honfleur, 1992) seront durant toute la partie comme à l’affût de nos paroles. A-t-on déjà vu un tableau qui a des oreilles ?

On commence

David installé, je lui lis le pourquoi du comment, et lui présente les règles du jeu.

Réjane : Nous sommes en 2010. Le numérique n’a plus de secret pour la plupart d’entre nous. Les débuts du cinéma, les balbutiements de la télévision : tout ça relève déjà de l’histoire ancienne. David, tu es à l’aise je crois avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication. Tu apprécies le cinéma. Mais ton métier, l’activité qui te permet de gagner ta vie, se rattache à un art qui a vingt cinq siècles : le théâtre. Tu es en effet comédien, metteur en scène : le jeu est donc ton affaire.

D’autre part, m’intéressant au théâtre, je me suis trouvée nez à nez avec des citations sur le théâtre qui m’ont plu. Louis Jouvet, Jean Vilar, Sénèque, Shakespeare… le théâtre depuis qu’il existe, fait parler de lui. J’ai relevé ces citations qui me titillent et je te propose d’y réagir librement. Tu peux les mettre en rapport avec ta pratique et en profiter pour nous parler de ton métier, nous dire si tu les aimes ou pas, nous raconter des anecdotes etc., la règle du jeu étant :

–        que je puisse, de mon côté, te poser les questions qui me viendront,

–        que les citations, notées sur ces fiches, apparaîtront dans l’ordre du hasard, puisque tu vas les tirer comme on tire des cartes au hasard.

  On peut prévoir que la partie dure une heure. Si ce préambule te convient, je te propose de tirer la première carte.

 Le jeu démarre

David :  » L’acteur de cinéma, comme l’écrivain, continue d’exercer son métier après sa mort. Pour lui arriver à la cheville, le comédien de théâtre se doit au moins de mourir en le faisant. » Yves Reynaud

Réjane : J’aime bien cette citation car elle pose la question de la trace. Les réalisations des comédiens ou des metteurs en scène ne laissent pas de trace. Les œuvres des écrivains, les prestations des acteurs sont conservées et peuvent perdurer dans le temps. Si elles sont réussies, elles deviennent vivantes pour l’éternité. Les metteurs en scène, les comédiens, n’ont pas cette chance, car leur travail disparaît. Quand on est comédien ou metteur en scène, est-ce qu’on y pense à ça ?

David : Là, en fait, on parle de la notoriété, de la postérité, d’être reconnu au pas. Moi, je n’ai jamais voulu faire ce métier-là pour être reconnu. Je le fais parce que c’est une passion et que ça me plait. Ce qui compte pour moi c’est de monter ce que j’ai envie de monter et de jouer comme j’ai envie de le faire. Et de garder ma liberté.

David :  » Un texte de théâtre est à voir. Un texte de théâtre est à écouter. Est-ce qu’un texte de théâtre est à lire ?  » Francis Huster

De par mon métier quand on cherche une pièce on en lit beaucoup. On se projette dedans ou pas et c’est ça qui va influencer notre choix sur telle ou telle pièce.

Je dis que les deux sont vrais. Même si un texte de théâtre c’est fait avant tout pour être vu, donc être mis en scène, je pense qu’il y a certains textes, surtout dans les pièces contemporaines, qui sont plus proches de l’essai. Ils sont écrits, mis en dialogues mais je pense qu’ils n’ont pas grand intérêt à être mis en scène. A  être lus, oui. Ces textes peuvent être riches en eux-mêmes, mais à mon avis, parce qu’ils reflètent juste la pensée de l’auteur par exemple, ça n’apporterait rien de les monter sur scène.

Malheureusement, il y a maintenant une certaine vague de théâtre de recherche où justement le texte est mis en avant, et où on demande aux comédiens de s’effacer… Il faut que le texte soit plus présent qu’un comédien sur scène ? Alors effectivement quand j’entends ce genre de réflexions, je me dis alors autant lire le texte.

Ecouter c’est différent. Quand  j’étais jeune, mes grands-parents écoutaient des pièces de théâtre à la radio. Ça jouait, et même si on n’avait pas d’images, on imaginait très bien les scènes.

Réjane : Les metteurs en scène sont parfois durement critiqués. On leur reproche d’avoir trop de pouvoir. Quel est ton avis là-dessus ?

David : Dans les années soixante dix quatre vingts  on était en plein dans le théâtre de recherche. Le metteur en scène faisait un petit peu la pluie et le beau temps sur les textes, se permettait des coupes, et il ne permettait pas au comédien de s’exprimer.

Pour moi il y a deux sortes de metteur en scène. Tu as le metteur en scène strict qui a sa propre vision des choses et qui ne va pas en démordre. Si un comédien ne fait pas ce qu’il veut ce n’est pas grave il va en prendre un autre. Et tu as le metteur en scène qui va tenir compte de la personne avec qui il travaille. Même si il a une idée, il va tendre vers l’image qu’il a envie de voir réalisée, son tableau qu’il veut voir sur scène, mais en tenant compte du comédien, ce qui peut donner complètement autre chose.

David :  » On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin, on va pouvoir l’être. » Louis Jouvet

Ce qu’essaie de dire Louis Jouvet pour moi c’est qu’on se permet sur scène de faire des choses que dans la vie courante on ne ferait pas, où qu’on ne se permettrait pas de dire. Et on se permet de le faire sur scène parce que ce ne sont pas nos mots.

Est-ce qu’on fait du théâtre parce qu’on a envie de régler ses problèmes, parce qu’on a envie de dire des choses qu’on n’oserait pas dire tous les jours… On attaque la question  de la construction du personnage. Moi j’irais plus loin en me posant cette question : quand on interprète un personnage, qu’est-ce qu’on met dedans ?

Est-ce qu’on se contente de se tenir à l’écrit en prenant le texte brut et en essayant de l’interpréter le mieux possible, ou est-ce qu’on construit vraiment une histoire ?

C’est à nous de mettre ce qu’on veut dans le texte. Les mêmes mots peuvent dire l’inverse selon le jeu et comment on va faire.

J’ai joué plusieurs pièces. Je ne me souviens pas forcément de chaque texte. Par contre, le cheminement pour créer le personnage, le montrer sur scène, le montrer aux gens, je m’en souviens.

Alors oui c’est du soi-même, c’est son vécu, c’est ses envies, c’est ses angoisses, ses problèmes du moment qu’on met sur scène.

Réjane : Tu fais cette recherche en même temps que tu apprends ton texte ou tu la débutes avant ?

David : Une fois que j’ai mon personnage, qu’on est d’accord avec le metteur en scène sur ce qu’on veut montrer et ce que ce personnage est censé dire aux gens, je crée mon personnage. Je lui invente une histoire. Une pièce de théâtre c’est juste un instant « T » d’une vie. Moi je lui crée un passif. Et pourquoi il est arrivé là. Qu’est-ce qui a fait qu’il en est arrivé là. Et éventuellement, on essaie de voir un après.

Réjane : C »est quelque chose que tu fais mentalement ou tu l’écris ?

David : C’est uniquement mental.

Réjane : C’est une façon de faire qui t’a été enseignée ?

David : Oui. C’est la méthode Constantin Stanislawski : la création du personnage, où on s’implique complètement dans un personnage. Il a écrit plusieurs bouquins qui sont très intéressants notamment celui de « la construction du personnage ». Il raconte une anecdote dans son livre (il a été prof) où il demandait à ses élèves d’être angoissés. Une de ses élèves n’y parvenant pas, il lui a demandé de fermer les yeux. Il lui a alors pris une broche qui était sur son pull et il lui a dit : « Voilà, j’ai caché la broche sur le plateau. Je te laisse cinq minutes pour la retrouver sinon tu es virée. » Elle a cherché la broche et ne la trouvant pas (et pour cause elle était dans sa poche), elle s’est mise à pleurer toutes les larmes de son corps. Il lui a rendu la broche et après cette épreuve, elle a pu retranscrire  son angoisse. Et c’est ça qu’on fait quand on travaille sur un personnage. La pièce c’est un instant « T » d’une vie mais on n’arrive pas là par hasard.  Il faut se mettre en condition, et ça c’est tout un travail qui est à faire. Je ne  l’écris pas, mais c’est un travail permanent. Tu n’es jamais au repos quand tu penses à un personnage. Tu fais des courses tu penses à ton personnage. Tu  es arrêté à un feu rouge tu penses à  un truc.

Réjane : Tu vis avec.

David : Tant que tu joues cette pièce, tu vis avec ce personnage. Et il évolue parce que c’est du spectacle vivant. Certains soirs tu vas être moins bien et il va être moins bien, d’autres fois, ce sera l’inverse.

Réjane : Tu ne fais pas de break dans ta vie au cours duquel tu oublies complètement ton personnage ?

David : Non parce que dans ce cas-là tu ne fais pas ce métier là. Tous les jours tu vas entendre un truc à la radio, tu vas voir un truc à la télé. Tu vas te dire tiens mon personnage comment il réagirait. Tu es avec lui. Et même quand tu joues la pièce. Tu trouves un truc. Tu te dis :  » Tiens ben là ça serait mieux si je pensais à ça pour faire ça. » C’est pour ça que c’est du spectacle vivant. Il y a très souvent une différence entre la première représentation et la dernière, parce que ton personnage il évolue.

David :  » Le cinéma est un puissant rameau greffé sur le tronc robuste et millénaire du théâtre  » Louis Jouvet

Réjane : Jouer au théâtre et faire du cinéma, c’est exercer le même métier ?

David :  Ce n’est pas du tout le même métier. Les acteurs le disent eux-mêmes : pour eux le théâtre est un univers complètement différent du cinéma. Et quand un comédien joue dans un film il ne fait pas le même boulot. Si la prise n’est pas bonne on la refait cinquante fois jusqu’à ce que le metteur en scène dise : « Oui, c’est ça que je voulais« .

Le cinéma c’est être à fond dans l’action tout de suite. Au théâtre on se laisse porter. Il y a le prologue sur une pièce. Il y a le début et il y a un cheminement jusque vers la fin, donc on a le temps de s’installer dans un personnage sans être interrompu. Pour les acteurs qui n’ont jamais fait de scène c’est quelque chose qui est vachement dur. Et pour nous c’est très difficile aussi quand on nous dit « Action ! » de tout donner.

Réjane : Tu as déjà joué dans des films ?

David : Dans des courts métrages, oui, plusieurs fois. C’est un autre univers, c’est rigolo.

Les scènes sont très courtes, et c’est très long entre les prises (Louis Jouvet disait que pour être un bon acteur au cinéma, il faut un bon fauteuil). On a le temps de répéter entre les prises, d’apprendre son texte, de parler avec les gens. J’aime bien, c’est sympa.

Mais contrairement au théâtre, il n’y  pas la sanction immédiate : le public.

Réjane : Tu veux bien nous parler du public au théâtre ?

David : Le public fait partie intégrante du spectacle. Là par exemple j’en suis à un point du spectacle que je suis en train de monter où j’ai besoin du public pour continuer à avancer. Et ça c’est toute la subtilité du travail de comédien. Il faut tenir compte du public et pour moi le public est un comédien. C’est en ça que le spectacle vivant c’est vachement intéressant. Ce n’est pas pareil si le public est là ou s’il lâche. Quand le public est là, on peut jouer la pièce soft. Si le public lâche un peu, alors on va le chercher. Certains soirs il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup. D’autres soirs on a beau jouer, le public ne réagit pas. C’est la partie très excitante du spectacle vivant.

Réjane : Tu viens d’évoquer un spectacle que tu prépares en ce moment que tu vas présenter bientôt au public, peux-tu nous en dire plus ?

David : C’est une pièce : Le temps bourrin, écrite par Christian Poslaniec et mise en scène par Jacques Grange. Je suis tout seul sur scène. A travers un personnage et des anecdotes, je raconte une histoire inspirée de la mienne.

Réjane : C’est la première fois que tu joues seul ?

David : Oui.

Réjane : Et qu’est-ce que ça fait ?

David : Ça fait flipper. Lorsqu’on est avec des partenaires on s’entraide. On entraîne avec son jeu le comédien qui est moins en forme un soir. D’autre part, il y a beaucoup d’effets comiques qui reposent sur le rebondissement. Quand tu joues tout seul, tous les effets reposent sur toi, ce qui est vachement plus dur et demande beaucoup plus d’énergie.

Réjane : Mais est-ce que ça ne rapporte pas plus de plaisir de jouer seul ?

David : Non, je ne crois pas. Moi je suis content quand j’ai bien joué, que les gens ont ri.  Le plaisir c’est les applaudissements à la fin. Quand on joue à plusieurs, même si on partage le succès, les applaudissements, on les prend pour soi. Même si on est quinze sur scène. Je te dirai ça après la première mais j’imagine que le plaisir est le même, qu’on joue seul ou à plusieurs.

 David :  » Le théâtre c’est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue. » Federico Garcia Lorca

Pour moi la poésie c’est un art à part. C’est un art d’écriture. Une écriture différente que  j’ai du mal à associer au théâtre. Je pense que le théâtre c’est beaucoup plus simple que ça. Il y a une citation de Marcel Achard dans Jean de la lune où Clotaire, qui était joué par Michel Simon (il joue le rôle d’un comédien un peu ringard), dit : « Le théâtre c’est la vie « .

Pour moi ça résume tout : Le théâtre c’est la vie. Avant, il n’y avait pas de cinéma. Les gens allaient au théâtre et le théâtre leur racontait des tranches de vie. Dans les premières pièces, les personnages étaient  des dieux, mais c’était des dieux qui étaient réduits à des problèmes d’humains, de la vie de tous les jours. Le théâtre c’est ça avant tout pour moi. J’aime bien cette expression. Lorsque je suis avec des élèves, que ce soit des adultes ou des enfants je leur dis : mais le théâtre c’est la vie. Jouez la vie.

Quand je travaille avec un groupe sur scène et que je le fais manger sur scène, mes élèves ne savent plus se servir ni d’un couteau ni d’une fourchette, ils ne savent plus boire. Alors que c’est un truc que tu fais tous les jours trois fois par jour. Pour s’asseoir à une table, si la chaise est trop près de la table, ils vont essayer de se glisser entre la table et la chaise alors que dans la vie de tous les jours, si la chaise est trop près tu la tires.

Je leur dis soyez simples. Et c’est vrai, le théâtre c’est la vie. Plus le jeu est proche de la réalité, plus il est bon. Parce qu’il n’est pas fabriqué. Voilà pourquoi j’aime cette phrase.

Réjane : Considères-tu le théâtre comme un art accessible ?

David :  Ça dépend de ce que tu joues. Ça dépend de ce que tu veux mettre, de ce que tu veux montrer. Il y a certaines pièces de théâtre de recherche, dont je lis les synopsis, qui me donnent l’impression d’avoir un Q.I négatif. Elles peuvent avoir du succès, le public crier au génie, je ne les comprends pas. Mais en général le théâtre ça nous parle, ça fait vibrer des choses en nous et comparé à la peinture, le théâtre me semble plus accessible.

David :  » Le spectacle était dans la salle, nous étions réunis et regardions le public déchainé. » Tristan Tzara

Réjane : Cette citation me fait pense à ce que tu as dit tout à l’heure : que le public était acteur dans une pièce, qu’il faisait partie intégrante du spectacle. Tristan Tzara va même jusqu’à l’inversion totale des rôles puisque les comédiens deviennent des spectateurs…

David : Oui, il y a eu plusieurs essais qui ont été écrits dans lesquels les rôles sont inversés, où les comédiens sont sur scène et où ils imaginent qu’ils sont  le public.

Effectivement, on revient à ce que je disais tout à l’heure : le public est un comédien, à part entière. Et dans n’importe quel genre de théâtre. Là on parle de comique mais dans la tragédie c’est pareil. Tu le sens quand tu montes une phrase, quand tu as une grande tirade, si le public vibre avec toi. S’il ne vibre pas avec toi c’est raté.

Réjane : Au fond, ça veut dire que cette activité elle est très collective.

David : Oui, c’est collectif, et dans tous les sens du terme. Quand tu joues à plusieurs c’est un sport collectif. Et c’est collectif avec le public. Voir réagir les gens, aux conneries, ou aux blagues, ou à tes pleurs. Les sentir vivre ce que tu es en train de vivre c’est vraiment bien. J’adore quand le public rit sur les conneries que je suis en train de faire, mais j’adore aussi quand je sens la salle qui est suspendue à mes lèvres. Tu amènes une intrigue et tu as les gens qui sont là ils attendent ils attendent ils attendent… et là tu peux faire durer. Ce petit moment où tu fais durer, où il n’y a plus un bruit dans la salle, plus personne ne tousse. Il n’y a plus un bruit. Les gens attendent. Et là… C’est magique. C’est ce qu’on appelle la protase : tu montes tu montes tu montes. Et tu peux monter encore longtemps comme ça. Après tu as l’acmé : hop, on s’arrête. Et après tu as l’ apodose. Dans l’ apodose ça peut être du rire, ça peut être du pleur, ça peut être un fou rire, ça peut être de la réprobation parce que tu es le méchant… Mais ce moment où ça monte, ah, c’est génial ! Ça c’est beau.

Réjane :  De ce point de vue, on peut penser que les arts de l’écran, la télévision, le cinéma, ne pourront jamais égaler le théâtre ?

David : Tu peux être ému par un film, mais tu n’as aucun rapport avec l’acteur. C’est du cinéma, c’est un écran. Tu vas faire rire les gens, tu vas les faire pleurer, tu vas les mettre en colère, mais tu ne l’entendras pas. C’est terrible. Ça pour moi c’est une partie du métier qui doit être super frustrante.

David :  » Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que la pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité. » Jean Vilar

Le théâtre c’est à la base de tout. Si il n’y avait pas eu de théâtre, il n’y aurait pas de cinéma. Il n’y aurait pas de théâtre de rue, il n’y aurait pas de cirque. Tout ça, c’est la base.

Réjane : Tu considères cette  base nécessaire à la vie des hommes en société et comme Jean Vilar, devant nécessairement être portée par la volonté politique ?

David : Complètement.

Réjane : Quel constat fais-tu  par rapport à ça, pour notre société actuelle ?

David : Le constat est alarmant. On ne veut plus de petites troupes. On ne veut que des grosses troupes subventionnées qui ne font pas spécialement du théâtre de recherche comme nous on peut le faire. C’est un choix. Mais je trouve ça dommage. On va se retrouver avec un théâtre élitiste, un théâtre pour les riches.

Tous les gens qui vont voir des spectacles l’été, c’est des gens comme nous qu’ils vont voir. Si demain on n’existe plus qu’est-ce qu’il restera aux gens ?

Les gens ne réalisent pas que le théâtre, ils vivent avec. Ils l’ont au quotidien sans s’en rendre compte. Ça va de l’animation dans une galerie commerciale (le mec qui va être dans un costume débile à vanter les mérites d’une saucisse), en passant par le petit spectacle sur un lieu de vacances, le mec qui va cracher du feu dans la rue, le mec qui va faire le guignol à raconter des histoires… Les gens vivent avec le théâtre, et ils ne s’en rendent pas forcément compte. Si demain tout ça disparaît, qu’est-ce qu’il leur reste aux gens ? Et ça les gens ne le voient pas, ne le quantifient pas.

En 2003 lorsqu’on a fait les grèves d’intermittents, on a été taxés de « méchants intermittents » par les gens. Parce que justement on avait arrêté les festivals, parce que justement les gens n’avaient plus toutes ces animations qu’ils avaient sur leur lieu de vacances. Le seul moyen de pression qu’on avait c’était de nous sabrer nous-mêmes, de ne plus jouer.

Les concerts qu’on a dans les cafés l’été ou dans des petites salles en hiver : c’est des intermittents ces gens-là. Si demain, tous ces gens disparaissent, la vie elle va être vachement triste.

Réjane : Notre entretien en est maintenant à plus d’une heure. Je mélange les cartes pour la dernière citation.

David : Et c’est toi qui la tires.

Réjane : C’est moi qui la tire d’accord. Et je te la lis.

« Le théâtre c’est la vie ; ses moments d’ennui en moins. » Alfred Hitchcock

 

On s’en va

 

A  ma lecture de la citation du maître du cinéma, voilà que la tableau de Reyol rit de toutes ses fenêtres. Et nous avec.

Comment faire autrement face à la sortie théâtrale que nous a concoctée le hasard ?

Merci David Duchemin

de nous avoir emmenés sur la scène, dans la salle, derrière le rideau.

Merde

pour la première de :

 Le temps bourrin

   samedi 18 septembre 2010,

 20h30

  Centre Socio-Culturel du Val’Rhonne,

 Allée de l’Europe, 72 230 Moncé-en-Belin.

Tél. 02 43 42 29 48

 

Texte : Christian Poslaniec

Mise en scène : Jacques Grange

 

 

Au revoir

        Á bientôt

               et

                     BRAVO ! ! !

                             Réjane…

 

 

C’est l’histoire d’une peste : « Zuleika Dobson » de Max Beerbohm (Monsieur Toussaint Louverture, mai 2010)

Disons le nettement : cette Zuleika Dobson, héroîne de l’unique roman de Max Beerbohm,  est une véritable peste. Je pourrai faire de la psychologie bon marché et comprendre… comprendre… – une enfance malheureuse – et patati et patata – que nenni, j’assume mon jugement, cette Zuleika est une peste : séduisant les hommes juste en passant dans la rue (bon, elle n’y peut pas grand chose non plus) – elle, qui d’après son auteur n’est pas particulièrement belle – cela n’est rien mais se jouant d’eux comme on jouerait avec des poupées ou des petits soldats de plomb. Je t’arrache un bras (la poupée) , je te fais sauter d’un pont (le soldat)…

On s’amuse dans ce roman « facétieux », « cocasse », magnifiquement écrit et… on s’ennuie aussi un peu. Paru en 1911, la thématique principale de ce roman est un peu surannée. Mourir par amour n’est plus de mise aujourd’hui. Il fut un temps, jadis, où cela avait sans doute un sens noble, épique, théâtral, que sais-je, terriblement romantique ou très snob. Cela reviendra peut-être. L’auteur décrit très bien cette ambiance que l’on a imaginée ou lue ou vue ailleurs dès que l’on parle d’une grande école anglaise : celle d’Oxford ici. L’auteur n’y peut rien. Le sujet a été source d’inspiration ultérieure. Donc, résumons l’intrigue, outrageusement : un étudiant très brillant, Duc de son état, dandy et desespéré, un peu coincé aussi – faut le dire – s’éprend de cette Zuleika dès qu’il l’aperçoit. Zuleika, parfaite peste, complétement frigide en fait (c’est jamais dit mais…), n’en a cure et le rejette. Le Duc veut mourir. La suite… je ne vous la dis pas…

Max Beerbohm, dans cet unique roman s’en donne à coeur joie, moquant le Duc, la haute et snob société et fait plutôt un portrait au vitriol de son héroïne. Fable sur le snobisme, Zuleika Dobson est un roman qui permet de passer un moment : décalé… un retour vers le passé… ce n’est pas le plus désagréable…

Oui, on s’amuse dans ce roman « facétieux », « cocasse » mais on s’ennuie aussi un peu… Ma lecture est arrivée trop tard, je le regrette.  Il m’est difficile de lire aujourd’hui un Zuleika Dobson, après avoir lu, le roman paru en 1968 qui a réglé définitivement son compte à l’amour passion et à son théâtre, qui dans la cocasserie des situations est monté au Panthéon de la drôlerie et qui a aussi démonté les rouages de la bêtise et du snobisme : j’ai nommé Belle du seigneur de ce cher Albert Cohen. Ce livre est constamment présent dans ma tête pour plusieurs raisons (s’il en faut !) :  les délires de Mangeclous et des oncles de Solal, autre dandy desespéré, sont sources d’inspiration quotidienne… et les rouages de la bêtise et du snobisme sont sources d’observation… quand je n’y participe pas moi-même !

Comprenez-moi bien, je ne suis pas entièrement déçu par ce roman et  les merveilleuses éditions nommées Monsieur Toussaint Louverture n’y peuvent rien… j’ai rencontré ce cher Albert avant de connaitre cet auteur et j’ai cette facheuse manie de comparer… parce que l’émotion est chose rare… que sais-je… J’ai toujours du mal de dire du mal d’un livre ! J’essaie de me justifier, je m’empêtre… Les éditions Monsieur Toussaint Louverture sont d’ailleurs à découvrir et à encourager : la récente sortie du Livre du Chevalier Zifar, illustrée par Zeina Abirached m’a émerveillé… Ca n’a rien à voir mais je tenais à vous le signaler…

massecritique.jpg

Cette critique du livre Zuleika Dobson de Max Beerbohm est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs. Lire les autres avis et critiques, suivez le lien ci-dessous :

Merci à l’éditeur pour l’envoi de ce livre et merci aux ours de Babelio !

Silence

 

Les petites histoires pour raconter la Grande Histoire : « Souvenirs de la Grande Armée : tome 3 » De Michel Dufranne, Alexis Alexander et Jean-Paul Fernandez… une BD commentée pour le site Babelio

Une critique sur une bande dessinée sur Waterloo, sur Napoléon ? Encore ?

C’est le site de recommandation de lectures Babelio qui m’a gentiment proposé de commenter la lecture de ces Souvenirs de la Grande Armée, : tome 3, Voir Vienne et mourir ! / Scénario Michel Dufranne ; Dessin Alexis Alexander ; Couleur Jean-Paul Fernandez. – Paris : Delcourt, 2010. – 48 p.

J’ai donc lu… et voici mon humble avis de lecteur…

Je ne citerai pas l’abondante bibliographie (BD ou non BD) qui fait référence à ce moment emblématique (Waterloo) de l’Histoire de France ou de l’Histoire du Monde pour reprendre la démesure du petit général devenu Empereur … A l’occasion de cette critique, j’ai d’ailleurs découvert un blog qui souhaite « fédérer le plus grand nombre de napoléoniens et/ou amateurs de bandes dessinées classiques » afin de créer une nouvelle BD, sur Napoleon Bonaparte. Incroyable ! Le sujet est inépuisable…

Une bande dessinée historique ?

Je dois vous dire… je dois vous avouer… que depuis les années 80 et la saga de François Bourgeon dans le magazine Circus des éditons Glénat … je n’avais que peu remis les pieds ou du moins les yeux, dans ce genre de la bande dessinée… D’ailleurs, existe t’il une bande dessinée historique après Les Passagers du vent ? Sommet d’intelligence graphique et scénaristique… Bon, je suis un peu ironique aujourd’hui… J’exagère…

Depuis, il y a eu deux autres sommets de la bande dessinée historique mais son auteur fait partie de la génération « alternative » qui a bouleversée les codes anciens : La Guerre d’Alan ou Le Photographe d’Emmanuel Guibert. Comme la série qui nous occupe aujourd’hui, celles de Guibert ont aussi comme point commun de mettre en valeur les petites histoires pour raconter la Grande Histoire : la fin de la seconde guerre mondiale pour l’une et l’aide humanitaire lors d’une des guerres d’Afghanistan pour l’autre. Et puis, aussi, je n’oublie pas Maus d’Art Spiegelman mais cet exemple est tellement cité que je me demande s’il faut encore le citer. C’est ce que l’on appelle un classique.

Je dois tout vous dire… Je dois tout vous avouer… je suis plus attiré aujourd’hui, ou enfin, depuis une bonne dizaine d’années par ce que l’on appelle la bande dessinée alternative… non, pour être à la page ou à la planche pour rire un peu… mais parce que graphiquement, les ouvrages proposés par cette nouvelle vague de dessinateurs me séduisent, voir, allons-y démesurément, me fracassent l’oeil ; parce qu’au niveau des scénarii, la bande dessinée dite alternative aborde aussi des thèmes « adulte », des personnages « sexués » pas outrageousement comme dans certaines BD que je ne citerai pas, avec des histoires pas forcément drôles mais si c’est drôle, ben c’est encore mieux… et qui bouleverse les codes de narration… et j’ai donc beaucoup de mal à lire, depuis Menu, je dois vous l’avouer, je dois vous le dire, le traditionnel 48 pages cartonné couleur… un modèle manufacturé pour l’édition… Nombre d’histoires sont ainsi à l’étroit et sont obligées de faire de trop grandes ellipses…

Bref, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je lis encore de la bande dessinée dite classique, de la ligne claire… mais ce sont plutôt des lectures nostalgiques… parce que parfois y règnent encore la manière de raconter une histoire de A à Z… (l’intégrale Corentin récemment parue) et que même si les ficelles du scénario sont énormes… on laisse faire… on se laisse porter… J’en lis aussi parce que c’est une partie de mon travail en tant qu’acquéreur de BD en bibliothèque…

Longue introduction donc, pour vous parler de ces souvenirs de la grande armée dont je viens de découvrir le tome 3 et par la même occasion la série.

Graphiquement, vous l’avez compris, ce n’est pas ce que je préfère… Trop, trop classique… pour moi… Le dessinateur maitrise les scènes de batailles, un peu moins les visages féminins. Le découpage de l’histoire est alerte (plongée – contre-plongée…) et sert bien la narration. Le format classique des 48 pages empêche le développement de certaines scènes qui auraient mérité plus d’ampleur (la scène finale de confrontation). Ne pas avoir lu les premiers tomes n’a absolument pas gêné ma lecture. Cependant, la réussite de cette histoire est liée au scénario qui nous sensibilise aux horreurs de la guerre. La légende de l’épopée napoléonienne est oubliée et c’est tant mieux. J’ai un jour découvert, adolescent ,les souvenirs de la première guerre mondiale de Blaise Cendrars (La main coupée) et ce livre a changé mon point de vue sur une grande partie de l’historiographie en m’orientant vers des historiens moins « pompiers » pour le dire ainsi… Pour affirmer son propos, le scénariste alterne les petitesses des uns et des autres (vol des cadavres – un grand classique depuis Thénardier), les actes de courage ou de folie (cochez ce qui vous plait le plus) pour atteindre le fil rouge de ce tome 3 : le remords et la quête du personnage principal pour retrouver un médecin pas sympathique. Je ne vous en dis pas plus si vous n’avez pas encore lu.

Malgré mon commentaire qui peut paraître sévère, ce tome et les deux précédents vont rejoindre les bacs de ma bibliothèque afin de les faire découvrir à nos lecteurs…

Silence

Histoires de chutes : 2 livres insulaires, Sukkwan Island de David Vann et Choir d’Eric Chevillard

Le hasard des publications et de mes lectures m’a fait lire simultanément deux nouveautés récentes :

il y a un livre où un père et son fils partent sur une ile inhabitée au fin fond de l’Alaska : Sukkwan Island ;

il y en a un autre où tous les habitants n’ont qu’un désir, un rêve : quitter l’île.. qui s’appelle Choir... titre éponyme du second livre.

Dans le premier, on ne sait pas bien entre les deux héros (un père et son fils) qui est l’adulte et qui est l’enfant.

Dans les deux livres, les personnages sont prisonniers de l’île et surtout de celles qu’ils ont dans leurs têtes…

jusqu’à choir…

Dans les deux cas, il m’est absolument impossible de résumer mieux les histoires de ces livres au risque de tout dévoiler pour le premier ou de tout recopier pour le second. Je vous conseille fortement la lecture de ces deux livres. Leurs chutes sont assez inattendues… si j’essaie de tirer un peu vers l’ironie ces deux lectures malaises…

L’une, vous surprend au moment où vous ne vous y attendiez pas ; l’autre est une explosion poétique où il faut d’abord capter le rythme des phrases, des mots et des sons au risque de laisser choir le livre…

Pourtant, les deux livres ont ce point commun de décrire des îles prisons révélant celles contenues dans les têtes des héros.

Sukkwan Island de David Vann est un premier roman, publié dans la collection « nature writing » de l’éditeur Gallmeister qui a publié, entre autres, l’excellent Le Livre de Yaak de Rick Bass. C’est ce livre qui m’a conduit à créer mon second blog : Rick Bass et les nature writers… Cette collection « nature writing », sous-titrée : la littérature de la nature et des grands espaces , est un prétexte pour découvrir les rapports qui existent entre culture et nature ou l’inverse…

Choir d’Eric Chevillard est publié aux éditions de Minuit. Si vous ne connaissez pas encore le travail d’Eric Chevillard, je vous conseille les notules presque quotidiennes qu’il fait paraître sur le blog l’auto-fictif.

Silence

(alias Franck Queyraud)

.

Addenda : j’ai écrit cette critique il y a exactement un mois aujourd’hui, nous sommes le 5 mars et je continue par être marqué par le coup de théâtre du livre de David Vann… et je ne sais pas si vraiment c’est un souvenir  agréable de lecture… Je ne sais plus quand je rencontre ce type de livre si nous assistons à de la virtuosité ou si cette virtuosité est construite pour donner ce sentiment de virtuosité.  Je ne sais pas si vous me suivez… J’attendrais de lire autre chose de cet auteur avant de me prononcer… n’empêche, un mois après, subsiste un malaise…

Alors, peut-être, je préfère retomber (pour ne pas dire choir) dans la prose rêveuse de Chevillard :

 » Mais nous avons pris le goût d’attendre. Nous nous sommes installés dans l’attente. Il faut croire que nous nous y plaisons. Nous avons arrangé joliment ce séjour, non ? Nous extrayons le sucre de toute chose. Nous faisons mine de bouillir d’impatience et de rage dans les bulles irisées de nos bains de lavande. Nous endormons nos sens en les ravissant de musiques et mets raffinés. Toutes nos antennes vibrent dans des brises de parfums artificiels. Souhaitons-nous vraiment nous trouver d’un coup transportés dans le ciel ?

Aspirons-nous à moins de stabilité encore ? Si nous finissons par décoller, nous lâcherons la poudreuse pour le nuage, il n’est pas certain que notre pas y gagne en assurance. Dans les tempêtes du cosmos, ne regretterons-nous pas notre marécage ? » (pp. 102-103… Choir. – Ed. de Minuit, 2009)

**************

massecritique.jpg

Cette critique du livre Sukkwan Island de David Vann est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs. A découvrir absolument !

Merci à l’éditeur pour l’envoi de ce livre et merci aux ours de Babelio !

Une autre critique de ce livre choc est commenté aussi par une autre lectrice, membre de Babelio, sur son blog Ma tasse de thé.

Critiques et infos sur Babelio.com

Les groupes théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

Dans ce nouveau billet de Réjane, vous trouverez la suite de son billet au long cours   » De l’œuvre au spectacle vivant… en trois rencontres…« . Nous avions vogué avec l’ écrivain et éditeur Christian Poslaniec qui anime une collection de théâtre pour la jeunesse chez Retz  ; puis poursuivi notre voyage avec Frédérique, sa fille, metteur en scène et comédienne, avec une première escale dans les coulisses d’un de ses spectacles. Nous retrouvons aujourd’hui, Frédérique, dans le tryptique suivant :

Les groupes théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

suivi de

Entre répétitions et spectacle, Frédérique m’accorde un entretien

suivi de

Une mini-odyssée comme en rêve : « Le bout du bout du monde » , une création pour les petits, avec Frédérique Poslaniec, Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

Bonne lecture à vous,

A venir, un billet sur un merveilleux créateur de marionnettes : Norbert Choquet…

Silence

.

Les groupes théâtre de Frédérique :

du bonheur dans le quotidien

.

Le dimanche 29 novembre à Vernie (72), c’est marché de l’Avent à la salle des fêtes. Les visiteurs, nombreux, musardent entre les étals. Soudain, on installe des chaises devant la scène que dissimule un lourd rideau. On s’assoit, attentifs à ce qui arrive, tandis que Frédérique Poslaniec, tunique rouge et bonnet assorti, annonce au micro son groupe d’ados.

Le théâtre s’est invité au marché de Noël :  le visiteur était un chaland, il devient spectateur.

.

Les ados du groupe de Théâtre de Neuvy en Champagne (72) nous font un cadeau théâtre

.

En travaillant régulièrement avec des groupes d’amateurs de théâtre, Frédérique Poslaniec met du bonheur dans le quotidien.

Les enfants qui la retrouvent après l’école à Savigné L’Evêque le savent bien. La troupe d’adultes, venant travailler le théâtre en soirée, le savent aussi.

Quant aux ados, capables de préparer en un temps record une prestation sur Noël qui créera l’évènement,  ils nous font un cadeau théâtre, et c’est un bonheur !

.

Mettre en scène : un challenge

Lorsque je questionne Frédérique au sujet de ses mises en scène, alors que je viens d’assister à deux séance de répétitions avec ses comédiens amateurs, Frédérique me présente ce travail ainsi : « Mettre en scène est une activité qui découle à la base de mon métier de comédienne« . Frédérique, que la magie du spectacle a saisie très jeune, met son énergie, sa sensibilité et son goût du beau au service des projets de scène qu’elle vise.

Qu’il soit collectif, à deux ou individuel, que sa réalisation nécessite une année de travail ou qu’elle s’effectue « à l’arrache », chaque spectacle est pour Frédérique un défi à relever.

.

Du sur mesure

Revenons au Marché de l’Avent. Nous sommes dimanche 29 novembre. Dehors, il fait gris et il vente, tandis qu’une bonne chaleur règne dans la salle tout en longueur qui reçoit les gens. Il reste un petit mois avant Noël, et la comédie que sont en train de représenter sur scène les ados est justement une digression sur Noël. Vêtus des costumes de Père Noël, de Roi mage, de père Fouettard, de Saint Nicolas, ou alors sortis du lit en longue chemise de nuit, les jeunes gens s’amusent, en un large tour d’horizon, à nous réécrire le 25 décembre.

.


Une pièce taillée pour les fêtes, couchée sur le papier par Frédérique (à gauche) à partir d’un travail commun d’improvisation

.

C’est pointu et c’est drôle, c’est de circonstance, et si ça tombe à pic, si ça colle à la situation, aux acteurs et aux spectateurs du moment que nous sommes, ce n’est pas par hasard.

A la fin de la prestation, j’ai le fin mot.

Frédérique, qui n’avait pas quitté des yeux ses « poulains » et qui avait même rejoint la scène pour terminer le spectacle avec eux en chanson, peut à présent me parler.

Elle m’apprend alors que la pièce est du sur mesure. Elle l’a couchée sur le papier quelques jours plus tôt à partir d’un travail commun d’improvisation sur le thème de Noël.

Dès le lendemain, constatant que le groupe d’enfants qu’elle encadre travaille également sur un spectacle écrit par ses soins, je considérai indispensable de la questionner sur le sujet.

.

Entre répétitions et spectacle,

Frédérique m’accorde un entretien

.

J’avais vu mentionné le nom de Frédérique Poslaniec dans un livre de la collection  « Premiers rôles »  consacré au théâtre. Le chapitre qu’elle signait donnait des indications de mise en scène sur la pièce qui était publiée. J’avais apprécié une écriture directe, des conseils bien vus, et noté un appel à la créativité qui m’avait plu.

Christian Poslaniec, l’écrivain auquel  Silence et moi nous intéressons depuis plus d’un an maintenant, nous avait indiqué, par l’intermédiaire des livres de cette collection, le chemin du théâtre.

Sa fille Frédérique, qui a accepté de me montrer son travail, me permet d’emprunter ce chemin : elle m’emmène sur les planches, et, entre une séance de préparation de son groupe théâtre et la représentation de son spectacle, m’accorde un entretien.

.

Réjane : Tu es metteur en scène, comédienne, tu diriges  la compagnie Théâtre Tout Terrain, que tu as créée en 2000, tu crées des lectures, des spectacles, tu es chanteuse, tu encadres et mets en scène des comédiens amateurs enfants et adultes.

Ta vocation a-t-elle pris naissance dans le cadre d’ateliers théâtre ?

Frédérique Poslaniec : Pas du tout. Mon envie au départ était de faire de la scène. J’ai eu l’habitude petite d’aller voir des spectacles et j’ai eu un jour un déclic. Un spectacle m’a enthousiasmé, c’était des ballets polonais, des danses donc. Ce spectacle était extraordinaire pour l’énergie qu’il dégageait et m’avait transportée.

.


« J’ai eu l’habitude petite d’aller voir des spectacles et j’ai eu un jour un déclic…« 

.

R : Si tu devais nous parler des points forts de ton parcours, que choisirais-tu de nous dire ?

FP : Les points forts dans ce métier c’est les rencontres qu’on fait. J’ai fait des rencontres marquantes avec certains metteurs en scène lorsque je débutais en tant que comédienne. Nadine Rémi a été quelqu’un de très important dans mon parcours. C’est un mentor. Elle m’a appris beaucoup de choses d’un point de vue scénique. D’un point de vue professionnel en général, j’ai beaucoup appris et compris comment fonctionne ce  métier à tous les niveaux, (pas seulement sur scène mais aussi derrière la scène, devant la scène, derrière une caméra, administrativement aussi) grâce au Théâtre du Guichet Montparnasse, et à Annie Vergne qui dirigeait ce théâtre. Elle m’a permis d’être de l’autre côté du rideau. J’étais comédienne dans ce lieu mais je travaillais aussi sur la programmation. J’ai eu ainsi l’occasion de voir énormément de spectacles, et c’est très formateur. Lire aussi est très formateur et j’ai beaucoup lu de textes à cette époque-là.

R : Ce métier t’a-t-il  apporté des déceptions ?

FP : Oui, forcément. Quand on démarre dans ce métier, qu’on a quinze ans ou dix sept ans on a beaucoup d’illusions. On pense que le travail, le talent ou l’envie vont suffire à  mener une carrière comme on imagine. On se projette dans une norme retransmise par les médias qui n’est absolument pas la norme des gens qui pratiquent ce métier. Sauf à quelques exceptions près, c’est rarement un parcours où on monte en haut de l’affiche. C’est pierre à pierre qu’on bâtit  son chemin, et la reconnaissance publique n’est pas forcément au rendez-vous. Et pour autant, on pratique quand même ce métier.

R : Tu dis : « C’est pierre à pierre qu’on bâtit son chemin « . Est-ce que parfois, tu as dû ramer ?

FP : Oui, certainement j’ai ramé et je rame encore par moments. Mais j’estime que j’ai eu aussi beaucoup de chance.

Parce que j’ai décidé de faire ce métier et qu’à l’heure actuelle vingt cinq ans plus tard, j’en vis. J’ai réussi à réaliser ce que j’avais envie de faire et à m’en sortir à peu près économiquement ce qui n’est pas donné à tout le monde, surtout à l’heure actuelle.

R : Tu as eu envie, parfois, de changer de métier ?

FP : Non pas du tout. J’ai envie d’évoluer, de ne plus forcément faire tout à fait les mêmes choses. Je me dirige beaucoup plus vers les parties musicales et chantées. C’est ce qui m’intéresse de plus en plus. Mais ça reste dans le domaine du spectacle.

Ce que j’aime dans ce métier est qu’on travaille avec des gens. J’ai envie d’apporter aux gens un moment d’évasion, un moment de bonheur, de réflexion. Mon travail avec des groupes d’enfants ou d’adultes c’est aussi ça : leur permettre de changer leur quotidien, de voir les choses sous un autre angle, et d’avoir du plaisir.

Si je devais changer de métier, ce serait pour être encore plus utile.

.


« J’ai envie d’apporter aux gens un moment d’évasion, un moment de bonheur, de réflexion… »

.

R : Ta compagnie propose un menu de lectures animées qui sont d’une grande saveur littéraire :

Jean Anouilh, Prévert, Aragon, Maupassant, Daudet, Perrault, Andersen, Kafka, et bien d’autres, font partie des auteurs que tu donnes en lecture dans le cadre de véritables petits spectacles  : « Drôles de bêtes« , « Histoires à fond de train« , « Histoires de pantoufles« , « Histoires de l’histoire« ,  etc.

Peux-tu nous  parler de ces lectures ? D’où te vient l’idée des thèmes ?

FP : Les thèmes viennent parfois de commandes : on me demande de venir lire sur un thème précis, et à ce moment-là, je fais une recherche sur ce thème. Parfois ça correspond à des envies que j’ai moi, simplement.

R : Ta lecture  « Histoires à fond de train » possède un titre qui attire la curiosité. Que pourrais-tu nous dire de cette lecture ?

FP : C’était une envie. J’avais eu l’occasion de lire plusieurs textes autours du train, et je me suis dit que c’était un thème intéressant qu’on pouvait peut-être exploiter dans les gares. Cette lecture s’articule autours d’une nouvelle « L’homme au sac à dos vert » d’un auteur estonien, Arvo Valton. Elle raconte comment un homme qui a décidé de lire dans une gare intrigue les gens puis au bout d’un moment, inquiète les  pouvoirs publics. Ça monte  en puissance. On se demande si ce n’est pas un complot contre l’état. Il y a même les services secrets qui viennent se renseigner sur lui. Jusqu’au point où on se dit on va l’arrêter, parce qu’il lit à voix haute dans une gare. Cette nouvelle m’avait beaucoup plus, et j’avais envie d’articuler sur ce thème d’autres choses.

R : Comment choisis-tu les textes de tes lectures?

FP : Souvent je me base sur un texte ou deux que je connais déjà, ou que j’ai envie de découvrir parce que j’en ai entendu parler,  et puis après je fais de la recherche. Je lis beaucoup. Ensuite, je relie les textes entre eux, avec un jeu de scène ou un personnage.

R : En tant que créatrice de lectures animées et de spectacles originaux, tu es amenée à prendre la plume. Tu écris aussi des scènes pour les groupes d’amateurs que tu encadres. Etre metteur en scène, créer des spectacles, sont des activités qui sont donc non seulement en lien étroit avec les textes mais qui consistent souvent à en écrire.

Est-ce que tu aimerais aller plus loin avec l’écriture ?

FP : Aller plus loin dans l’écriture me plairait. J’ai du goût pour ça, mais il faudrait que j’ai une autre vie pour pouvoir vraiment écrire. Il faut une concentration, pouvoir se poser à sa table, pouvoir se relever la nuit quand on a une idée. J’aime ça. C’est vrai que c’est agréable à faire, mais étant souvent à l’extérieur, j’ai du mal à me poser pour écrire. Je le fais là parce que j’en ai l’utilité concrète pour les spectacles que je monte avec mes groupes d’amateurs. Je ne trouve pas toujours des écrits qui s’adaptent aux  groupes que j’encadre,  donc je suis souvent amenée à écrire des choses à partir d’improvisations qu’ils me proposent. J’écris au fur et à mesure de mes activités et c’est toujours en lien avec celles-ci.

R : On pourrait donc dire des textes que tu écris pour les ados ou les enfants avec qui tu travailles qu’ils sont faits sur mesure. Ils correspondant à un projet précis avec un groupe donné et par conséquent, ne peuvent pas être utilisés dans un autre contexte  Est-ce que ça ne te chagrine pas de réaliser des productions écrites qui, une fois qu’elles ont servi, passent aux oubliettes ?

FP : Non, ça ne me chagrine pas parce que c’est bien de repartir sur autre chose, une autre aventure. Mais il peut m’arriver de reprendre quelque chose que j’ai écrit  et de l’utiliser pour un autre projet. Dans ce cas, à partir d’une même base, je réadapte au nouveau groupe. Alors il est bien évident que je ne vais pas refaire  le même spectacle  trois fois dans l’année car cela m’ennuierait. Mais au bout de sept huit ans on peut reprendre les écrits antérieurs et les rénover. Et ça reste vivant.

R : Ressens-tu une fierté particulière lorsque tes groupes travaillent sur un spectacle dont l’écriture te revient ?

FP : Sincèrement non. Là où je suis contente c’est quand ça roule bien, que ça tourne. Je sais d’où on est parti, de quelques improvisations,  et je suis contente d’avoir réussi à transformer ça. C’est un challenge. Mais fière que ce soit mon texte non, je n’ai pas de fierté avec ça.

R : Tu es contente que ça fonctionne, qu’il s’agisse indifféremment de ton texte ou de celui d’un autre auteur ?

FP : Oui. Ce qui m’intéresse est le but final, le spectacle en lui-même. Le plaisir qu’on a en tant que spectateur une fois que tout est prêt, que tout est fini.

.


« Ce qui m’intéresse est le but final, le spectacle en lui-même… »

.

R : Ton père est écrivain. Tu es metteur en scène. Vous êtes l’un et l’autre dans la pratique de deux activités professionnelles bien différentes. Pourtant, lorsque met en parallèles vos productions :  les livres pour lui, les spectacles pour toi, on trouve de nombreux points communs : l’exigence, la quantité, la variété, l’inventivité.

Ton père t’a t-il guidé, aidé ? A-t-il eu une influence sur ta réussite ?

FP : Le domaine du spectacle où j’exerce est différent du domaine de prédilection de mon père qui est l’écriture. Mais mon père m’a transmis quelque chose qui compte beaucoup dans son métier et qui joue un grand rôle dans mon travail, c’est sa curiosité. Cette curiosité fait que je m’intéresse à des disciplines variées et que je les mêle dans mes spectacles. Ce qui m’intéresse, c’est de ne pas faire les même choses, d’explorer des univers différents et d’être très éclectique dans mes affections artistiques. J’adore l’opéra, mais je peux aussi aimer les One man show comiques. Je navigue sur des créneaux  populaires, mais je m’intéresse aussi à des choses qui peuvent sembler élitistes. Je suis capable de lier les deux. Lui aussi, et je pense que c’est quelque chose qu’il m’a transmis.

Mon père d’autre part, m’a aidé a développer ma profession en m’apprenant à communiquer, à contacter les gens, à faire des démarches. C’est un point de notre travail dont on ne parle pas, qu’on ne voit pas du tout, mais c’est en réalité peut-être soixante dix pour cent de notre activité. Pour pouvoir être vu sur une scène, il faut  avant avoir fait de nombreuses démarches, avoir  rencontré des gens, avoir une équipe autour de soi. Il faut savoir lier contact, c’est très important. Et mon père m’a non seulement aidée mais il m’a appris à le faire.

.


« Mon père m’a transmis quelque chose qui compte beaucoup dans son métier et qui joue un grand rôle dans mon travail, c’est sa curiosité. »

.

R : Tu es chanteuse : tu te formes au chant, tu le pratiques, et tu crées des spectacles chantés ( « Fantaisie en Fa’m majeure », « Cocottines »). Dans ton  spectacle « Le Bout du bout du monde« , de petites chansons rythment les rebondissements de l’histoire.

As-tu le sentiment que la musique, le chant, prend de plus en plus de place dans ton travail et ainsi, d’être en train de réaliser un rêve ?

FP : Absolument. Si je me laisse aller à rêver, je me dis que j’aurais aimé être chanteuse d’opéra. J’ai commencé par le théâtre, par être professionnelle sur scène dans des spectacles. On chantait un peu parfois, mais ce n’était pas pointu musicalement. De plus en plus, maintenant j’ai envie de me rapprocher   de ce rêve-là, en mêlant à mes spectacles la musique et le chant mais aussi en me consacrant, en tant qu’interprète, au vocal pur.

R : « Fantaisie en Fa’ m majeure » est un de tes spectacles chanté, créé et interprété en duo.

Peux-tu nous dire comment ce spectacle a vu le jour ?

FP : « Fantaisie en Fa’m majeure » est le premier spectacle chanté de ma compagnie. Il   s’adresse plutôt à des adultes. Il a démarré de mon envie de créer quelque chose avec une chanteuse, Véronique Marine, dont j’adore la voix (elle a une voix travaillée, lyrique) et qui pour moi est un grand exemple. Je lui ai proposé de travailler avec moi sur un spectacle, chanté certes, mais aussi théâtralisé. Ca l’a intéressée et on a commencé à chercher ensemble des chansons qui nous plaisaient à toutes les deux et qu’on avait envie de chanter. A partir de là on a commencé à imaginer une histoire. On a transformé parfois les paroles de certaines chansons. On en a harmonisé à deux voix. On a mêlé à l’ensemble des airs lyriques. C’est un mélange original puisqu’il réunit des chansons du répertoire populaire français de chanteurs réalistes avec des airs d’opérette ou d’opéra.

R : Tu chantes dans d’autres spectacles… Tu as des projets de nouvelles créations chantées ?

FP : « Cocottines » est un tout nouveau spectacle. J’ai pas mal de spectacles qui s’adressent aux enfants, et j’en voulais un qui soit vraiment chanté pour les enfants. Dans « Le Bout du bout du monde », il y a des petites comptines, mais c’est ponctuel tandis que « Cocottines » est vraiment raconté en chansons. C’est l’aspect vocal qui m’a intéressé. Le chant à deux voix, la polyphonie, et la recherche d’harmonies avec une autre chanteuse, pour éveiller les petites oreilles.

R : Et les petites oreilles, elles réagissent comment ?

FP : « Cocottines » a été bien accueillie par le jeune public pour qui on l’a jouée mais pour l’instant, on n’a pas encore de recul car c’est une création toute nouvelle.

R : Amener le  le chant lyrique dans tes spectacles te tient à coeur…

FP : Le monde lyrique est réservé normalement à une élite. Il y a plusieurs années que me trotte par la tête l’envie  d’amener cette musique savante sur des choses populaires et dans des lieux où on n’a pas l’habitude les entendre. De l’ouvrir à des publics et qu’ils puissent y prendre du plaisir. Et l’intégrer après dans leur vie.

.

Une mini-odyssée comme en rêve

.

Dimanche 2 décembre, Frédérique et sa complice Hélène ont installé leur mignon théâtre à Savigné L’Evêque pour une représentation du « Bout du bout du monde »

Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau, aujourd’hui, les comédiennes de la compagnie TTT venues présenter au jeune public de Savigné L’Evêque leur spectacle.

Vêtues de noir, les cheveux ceints d’un bandeau, Hélène et Frédérique, en costume de marionnettistes, vont s’effacer au profit des personnages magiques auxquels elles s’apprêtent à donner vie et qui eux, sont aussi différents que le sont l’eau et le soleil.

Les couleurs sont harmonieuses, la lumière subtile dans ce mignon théâtre où le héros, l’attachant Perlito goutte d’eau, entreprend un voyage, une mini-odyssée qu’il effectue moitié dans l’eau, moitié dans les airs, et…en baignoire.

.


Perlito entreprend un voyage

.

Courageux comme Ulysse, le soldat de l’eau aux formes barbapapesques rencontrera sans tarder la deuxième star du spectacle : une superbe créature solaire, aussi longue qu’il est rond,  avec qui il tombera en amitié.

.


« Coucou!« 

.


Une amie

.


« Le Bout du bout du monde » est une fable sur les éléments servie avec maestria par deux comédiennes et éclairée par le talent de plasticien de Jean-Pierre Lopez

.

Ecrit par Frédérique Poslaniec, monté et joué par Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis, le « Bout du bout du monde » est une fable sur les éléments. Celle-ci, servie avec maestria par les deux comédiennes que nous aimons, est éclairée par le talent d’une troisième personne : Jean-Pierre Lopez, l’artiste qui a su donner  forme, expression et couleur à ce spectacle très doux qui passe comme dans un rêve.

Réjane

De l’œuvre au spectacle vivant … en trois rencontres…

Christian Poslaniec  : l’ambassadeur de la lecture

Frédérique Poslaniec : l’actrice tout terrain

Norbert Choquet : le chantre des marionnettes pas comme les autres

****

S’abîmer dans la lecture d’une œuvre : lire un livre, contempler un tableau, est une activité où l’on effectue en solitaire le grand plongeon vers ses semblables.

Aller au théâtre, assister à un spectacle, c’est aussi, même si ce n’est pas seul mais avec d’autres que ça se passe, faire le grand plongeon vers ses semblables.

Et aller au théâtre, c’est aussi lire. Mais l’œuvre que le spectateur accueille au moment où le rideau se lève, il ne la doit pas à un seul auteur, mais à plusieurs, et elle parle plusieurs langages. Tout se passe en effet comme si l’auteur principal, l’écrivain, le dramaturge, avait des disciples : ces lecteurs spécialisés que sont les gens de théâtre. Leur langage à eux est jeu, mise en scène, lumière, décor, costumes, musique, objets. Ils sont metteurs en scène, comédiens, plasticiens.

Le théâtre est entré un jour dans leur vie et ne les a plus quittés.

Christian Poslaniec, auteur, spécialiste de la littérature jeunesse, dirige une collection théâtre publiant des oeuvres destinées à être jouées par des enfants. Il est l’ambassadeur de la lecture de notre hommage au théâtre.

Frédérique Poslaniec, metteur en scène, comédienne, dirige la compagnie TTT (Théâtre Tout Terrain) qui, comme son nom l’indique, va par monts et par vaux porter la belle parole du théâtre. Elle va nous parler de la scène, du public, ainsi que nous faire visiter son terrain d’actions.

Norbert Choquet est plasticien. Il œuvre au sein de la compagnie la compagnie Théâtre Inutile. Ce qu’il y fait ? Il crée des volumes auxquels les comédiens vont donner vie. Notre hymne à la scène ne saurait se passer de sa parole de créateurs d’objets vivants.

****

De l’œuvre au spectacle vivant

1 – Lever de rideau avec Christian Poslaniec

et les livres de la collection « Premiers Rôles » (Retz)

En publiant sur le blog Rick Bass la seconde interview de Christian Poslaniec : Vous avez dit « Anthologies » ?, Silence et moi savions que l’histoire entre l’écrivain sans frontière et notre blog ne faisait que commencer.

Derrière le chercheur (dont l’œuvre Vous avez dit « Littérature » ? m’avait séduite), j’avais découvert un poète, et j’en fus conquise. Puis, ses romans me tombèrent entre les mains, et ce qui devait arriver arriva : ils m’enchantèrent.

Au moment où je me délectais de son roman Le douzième poisson rouge (édité à L’école des loisirs), j’apprenais qu’il était en train de créer une anthologie de poèmes du rire, dans laquelle, je le saurai quelques mois plus tard, j’allais découvrir des merveilles.

Entre produire des écrits personnels et présenter des écrits d’autres auteurs, Christian Poslaniec nous l’a dit : il n’y a qu’un pas.

Faut-il dès lors s’étonner si l’homme décline aussi sa passion de la lecture jusque dans le domaine éditorial ?

Directeur d’une collection de poésie à L’école des loisirs et directeur de la collection « Zanzibar » pendant une dizaine d’années (il a notamment édité des poèmes de Hubert Mingarelli), Christian Poslaniec dirige depuis 2007 chez Retz la collection théâtre « Premiers Rôles« .

On savait l’homme ambassadeur de la lecture, et très actif pour la promouvoir, particulièrement auprès des jeunes lecteurs, mais il ne nous avait pas encore parlé de théâtre et précisément, de son action pour promouvoir cette discipline artistique auprès de la jeunesse.

Réjane : Christian Poslaniec, vous dirigez une collection, la collection  « Premiers rôles » des éditions Retz, publiant des œuvres qui sont jouées par des enfants.

Ce qui caractérise les ouvrages de cette collection est qu’ils présentent des textes à mettre à l’épreuve de la scène, ceci par le biais d’une documentation fournie qui associe à chaque texte des connaissances, ainsi que par un volet scénique complet.

La seule façon d’apprendre le théâtre est-elle de monter sur les planches ?

Christian Poslaniec : Pas forcément. Mais c’est la façon magique de découvrir le théâtre.

Adolescent, j’ai découvert le théâtre en lisant des œuvres de grands dramaturges : Shakespeare, Molière, Corneille, etc. d’une façon un peu systématique. A cette époque-là, je n’avais jamais vu de théâtre. Mais c’est très difficile je pense de faire découvrir aux enfants la dimension spatiotemporelle du théâtre.

Le théâtre nous propose un éternel présent. Les comédiens qui incarnent  des rôles sur la scène, ou dans la rue, si c’est du théâtre de rue, vivent ce qu’ils sont censés vivre au présent. Il n’y a pas de passé réel au théâtre, ou alors, il faut recourir à des subterfuges, des retours en arrière, des procédés qui se voient.

Spatialement, c’est très différent aussi des autres genres littéraires. Et toutes ces choses très différentes du livre, c’est très difficile de les faire découvrir abstraitement par des enfants.

Ce n’est pas parce que j’ai fait une expérience de lecture un peu forcée, volontariste, que je pense que c’est la meilleure façon d’aborder le théâtre avec des enfants, surtout si ce n’est pas eux qui décident. J’ai vu tellement d’échecs avec des pièces de théâtre obligatoires en sixième cinquième !

Je me souviens d’une gamine interviewée qui adorait lire. Elle a lu la pièce de Molière Le médecin malgré lui parce que c’était au programme, et bien qu’elle fut vraiment amateur de lecture, elle a fait : Bôf !

Elle a découvert cette pièce-là sur scène quinze jours après (on avait deux entretiens successifs à trois semaines d’intervalle), alors là, elle était enthousiasmée. Elle avait compris, perçu des choses qu’elle n’avait pas perçues à la lecture et pour cause puisque ce n’est pas le même mode de fonctionnement.

C’est comme ça que j’ai eu envie de prolonger le plaisir de lire et d’organiser quelque chose autour du théâtre dans une collection. Pour que ça corresponde à ce que je pensais, et à ce que pensait l’éditeur aussi, il fallait que les pièces puissent être jouées par des enfants.

Photo1346

R : Vous êtes spécialiste de la littérature jeunesse et attaché à en promouvoir la lecture. Quelle place la lecture de théâtre occupe-t-elle à l’école ?

CP : Il existe depuis 2002 dans les écoles françaises des listes d’œuvres recommandées, sélectionnées par une commission de choix, au niveau national, que je préside depuis 2004. Dès la première liste proposée, il y avait déjà du théâtre. C’est assez récent cette façon de proposer du théâtre dans une liste d’œuvres littéraires appelant à une lecture littéraire. Ca veut bien dire qu’on peut faire une lecture littéraire, avec le plaisir qui va avec, de pièces de théâtre.

Dans les volumes de la collection « Premiers rôles«  dont vous parlez, on retrouve d’ailleurs cet aspect-là. Chaque volume contient en effet deux pièces de théâtre (une adaptation d’un conte classique et une pièce de théâtre originale), accompagnées chacune de deux suppléments dont un qui est un supplément d’approche littéraire. Si, avant de monter la pièce, on veut travailler sur le texte en tant que tel, il y a un mode de lecture à favoriser, et cet accompagnement pédagogique permet justement de mieux percevoir tout ce qui est inscrit dans le texte ou derrière le texte.

R : Jouer les pièces peut-il permettre de mieux lire ?

CP : Quand les enfants commencent par une lecture théâtrale et passent ensuite à l’acte en jouant eux-mêmes les personnages, ils comprennent comment le sens est concentré dans l’écrit.

L’entrée littéraire, dans la lecture de fictions, se fait beaucoup par l’intermédiaire des personnages (un enfant par exemple quand il découvre un premier roman qu’il a encore du mal à lire va rentrer vraiment dedans par l’intermédiaire du personnage, jusqu’au moment où il va même s’identifier au personnage. Il va vivre dans l’univers fictionnel et c’est ça qui va lui donner le goût d’accéder à tout le reste).

Le théâtre offre l’occasion de s’identifier immédiatement à un personnage en le jouant. Donc je pense que de ce point de vue là, effectivement,  le théâtre est quelque chose de très particulier.

R : On remarque que les ouvrages de la collection « Premiers rôles«  comportent toujours deux pièces, dont la première est la réécriture, par un auteur contemporain, d’un conte du patrimoine : Petit Chaperon rouge,  La Belle au bois dormant, Pinocchio, Les Cygnes sauvages.

Pouvez-vous nous dire sur quel principe repose ce choix ?

CP : Sur la liberté des auteurs. J’ai choisi de faire appel à des auteurs de théâtre professionnels contemporains, justement pour être à peu près sûr d’avoir des oeuvres littéraires et non pas ce que j’appelle des « œuvres du patronage », c’est à dire des choses qui sont amusantes à jouer mais sans plus.

J’ai fait appel à des auteurs professionnels (il y a entre cent cinquante et deux cents auteurs professionnels en France, regroupés au sein d’une association et j’ai demandé à un certain nombre d’entre eux). Certains ont refusé. Ils n’avaient pas le temps tout de suite. D’autres ont accepté immédiatement le pari que ça représente.

A partir de là, il fallait que j’aie une règle du jeu.  Pour attirer les gens, car ils ne connaissent pas ces auteurs de théâtre, j’ai eu l’idée de partir d’œuvres du patrimoine, mais réécrites par des auteurs contemporains.

J’ai fait une liste des contes connus du grand public et je la proposais aux auteurs. Je leur demandais à chacun une réécriture, avec des normes précises : il  ne fallait pas que ça dure plus d’une demi-heure, trois quart d’heure à jouer, et il fallait que ce soit fidèle à l’auteur originel.

R : On vous doit l’adaptation, dans cette collection, du Petit Chaperon rouge. Les autres pièces sont écrites par Dominique Paquet, Jean-Gabriel Nordmann, Anne-Caroline D’Arnaudy. Une fois les oeuvres choisies, comment cela s’est-il passé ?

CP : Pour Pinocchio, qui est un roman plus qu’un conte simple, il y a eu tout un travail de raccourcissement sans trahir l’auteur originel. Pour un autre conte, il a fallu au contraire clarifier quelque chose qui n’était pas assez dit.

R : Vous avez orienté un petit peu le travail de chacun ?

CP : Je ne dirai pas orienté. J’ai fait des propositions, qui ont été acceptées ou refusées. Mais, ça, c’est le boulot du directeur de collection.

R : Ces auteurs de théâtre actuels, vous en connaissez bien sûr les œuvres ?

CP : Oui. Pas forcément intégralement, mais enfin, j’en ai lu pas mal oui.

R : Lorsque vous lisez les contes que ces auteurs ont adaptés en pièce, parvenez-vous à reconnaître leur style ?

CP : Justement oui, et c’est ça que je trouve intéressant. Par exemple, si on prend les deux pièces de théâtre de Dominique Paquet : Les Cygnes Sauvages, où on reconnaît bien le conte originel, et L’île des poids mouche, et qu’on  compare : le rôle des filles , le comportement des groupes, on trouve des filiations.

Photo1341

R : Après la lecture, il y a la scène …

CP : Oui. J’ai commencé à avoir vent de représentations des pièces à la fin de l’année scolaire. J’ai eu des échos d’endroits où ont été montées les pièces : L’île des poids mouche, Petit chaperon rouge, et je sais qu’il y en a d’autres en cours.

R : Et vous aimeriez les voir jouer ?

CP : Oui, énormément. Mais la grande punition des auteurs est qu’ils ne voient jamais jouer leurs pièces parce qu’on ne les avertit pas. Je ne sais pas pourquoi mais les troupes ont peur de dire à l’auteur qu’elles vont monter sa pièce. Peut-être ont-elles peur de son jugement. C’est vrai que certains d’entre nous sont des emmerdeurs, mais pas tous ! Ce qui fait que généralement, on apprend que telle  pièce a été montée après, quand les droits d’auteurs sont transmis à la SACD, la société qui gère les droits d’auteur de théâtre.

R : On peut donc demander aux enseignants qui monteront avec leurs élèves une pièce de penser à envoyer une  invitation à son auteur ?

CP : Absolument. Et ça va très loin parce que par exemple, pendant que les auteurs étaient en train d’écrire leur pièce, une pièce de Jean Gabriel Nordmann et une pièce de Dominique Paquet ont été montées dans ma région. Je l’ai appris par la presse régionale. Eux ne le savaient pas. C’est moi qui les ai avertis.

Il ne faut pas oublier que quand on demande à un enfant : qu’est-ce qu’un écrivain ? il y en a deux sur trois qui disent : un écrivain, c’est quelqu’un qui est mort. Il n’y a pas besoin de le prévenir qu’on va  jouer sa pièce puisqu’il est mort!

R : Vous dirigez donc une collection théâtre et vous écrivez vous même des pièces de théâtre pour la jeunesse, mais c’est avant tout au grand lecteur que vous êtes à qui j’ai envie de m’adresser et de demander :

Comment appréciez-vous les publications de théâtre pour la jeunesse écrites aujourd’hui ?

Quelque chose se dégage-t-il dans les productions ?

CP : La première chose qui se dégage est que maintenant il y a des pièces de théâtre écrites pour la jeunesse qui sont des œuvres.  Avant, il n’y avait pratiquement rien. Ca s’est développé en France, ces dix dernière années, à l’initiative de plusieurs maisons d’édition. L’école des loisirs développe une collection théâtre maintenant depuis pas mal de temps. Actes Sud a une collection qui s’appelle Papier théâtre. Il y a Théâtrales, qui publiait déjà du théâtre pour adultes, qui a créé une collection pour enfants, et il y en a d’autres.

Donc, ça existe, il y a du théâtre en littérature de jeunesse, et c’est du vrai théâtre.

Concernant la tendance qui se dégage à travers ça (mais c’est peut-être valable pour toute la littérature jeunesse), je dirais que dès qu’on dit œuvre, dès qu’on dit littérature, on a tendance à nous proposer des œuvres plus ou moins dramatiques, parfois thématiquement liées à des événements dramatiques (de la réalité ou historiques). Je voudrais voir davantage de choses drôles, des formes d’humour, comme ont su en créer  la plupart des auteurs dramatiques du XXème siècle par exemple.

L’ensemble du théâtre moderne du XXème siècle est plus drôle que dramatique,ou bien c’est les deux en même temps. Je voudrais qu’il y ait davantage de variété.

Photo1339

R : Est-ce qu’on peut avoir quelques petits éléments  nous dévoilant ce que sera le cinquième opus de la collection théâtre « Premiers rôles«  que vous dirigez ?

CP : Non parce que dans une première étape, comme ce sont des livres assez difficiles d’accès au départ, il faut d’abord vendre ceux-là avant de pouvoir réaliser ce qui est en projet. C’est pour ça que je ne peux pas en dire plus pour l’instant. J’espère que ça va pouvoir se faire assez prochainement mais dans l’immédiat, il faut réussir à faire connaître mieux cette collection et je vous remercie d’ailleurs de m’avoir interviewé là dessus.

R : C’est moi qui vous remercie, Christian Poslaniec. Je souhaite bon vent à cette collection, une belle vie à chacun des quatre ouvrages d’ores et déjà publiés, et surtout, de belles prestations à venir pour les huit pièces écrites par  des écrivains  vivants : Anne Caroline d’Arnaudy, Dominique Paquet, Jean-Gabriel Nordmann et Christian Poslaniec.

****

2 – De l’œuvre au spectacle vivant

En route pour la scène avec Frédérique Poslaniec

et la Compagnie Théâtre Tout Terrain

.

Lorsque Frédérique Poslaniec signe les conseils de mise en scène assortis aux pièces de théâtre de la collection « Premiers Rôles » (Retz), elle ajoute à la suite de son patronyme : Compagnie TTT (Théâtre Tout Terrain). Cette salve de T, qui associe avec bonheur théâtre à  terrain, possède, l’air de rien, sa petite allure guerrière.

Le théâtre de Frédérique serait-il un théâtre qui va à l’assaut des bosses ?

Pour le savoir, il suffisait que la comédienne, metteur en scène, qui dirige la compagnie qu’elle a fondée il y a neuf ans, accepte de me faire visiter son terrain d’action.

.

Au programme :

* « Drôles de bêtes ! » : une lecture théâtralisée avec Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis (à la suite de ce billet)

et pour la suite, cliquez sur les liens :

*  Les groupe théâtre de Frédérique : du bonheur dans le quotidien

* L’entretien avec Frédérique

* Une mini-odyssée comme en rêve, « Le bout du bout du monde », une création pour les petits avec Frédérique Poslaniec,  Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

.

« Drôles de bêtes ! » : une lecture théâtralisée avec Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis

Photo1422

La compagnie TTT a son siège dans le nord de la Sarthe. La ville de Ballée se trouve en Mayenne. Une bonne heure de route attend notre équipée.

Photo1397

Frédérique est au volant.

Photo1393

Hélène s’improvise copilote.

Photo1394

J’ai pris place à  l’arrière, à côté de deux petits fauteuils à fourrure rouge, qui, le moment venu, composeront le décor.

.

Si Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis ont déjà éprouvé leur complicité artistique dans le spectacle pour les petits (« Le bout du bout du monde ») qu’elles jouent ensemble, elles ne se sont pas encore testées en public pour la lecture- spectacle « Drôles de bêtes ! » que Frédérique Poslaniec, qui l’a créée, a déjà donné plusieurs fois.

Je vais donc assister en avant-première à une lecture en duo par deux professionnelles du spectacle qui déclinent leur activité sous différentes formes (création, jeu, ateliers de formation), et qui travaillent chacune dans plusieurs compagnies (en dehors de la Compagnie TTT qu’elle a créée et qu’elle dirige, Frédérique Poslaniec travaille avec la Compagnie Têtes d’atmosphère, ainsi que pour le Centre Médiéval et Culturel du Maine. Hélène Arthuis, quant à elle, est rattachée à la Compagnie Utopium Théâtre, à l’Anorak Compagnie, à la Compagnie Tétrofort, et depuis 2002, à la Compagnie TTT).

Photo1403

14 h : Les artistes découvrent la salle. Elles n’utiliseront pas l’estrade, et devront faire avec la lumière naturelle du jour, les nombreuses fenêtres agrémentant la charpente ne comprenant pas de rideaux.

14h15 :  Le spectacle est à 15h30. Les deux complices disposent d’une bonne heure pour installer le matériel.

.

Le décor magique se crée sous mes yeux.

.

Photo1430

15h : Le décor est en place. Les comédiennes sont prêtes, et un public nombreux envahit la salle des fêtes de Ballée

15h30 : C’est parti pour « Drôles de bêtes ! », une lecture théâtralisée qui porte bien son nom ! Rodées à l’art de la scène, les deux artistes se renvoient la réplique pour une heure de bon temps en terre d’humour où les bêtes, si elles ne sont pas toujours intelligentes, sont en tous les cas toujours drôles !

Photo1460

Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis ont mené à bien leur lecture. Elles goûtent à un moment de détente avant de s’affairer au rangement et de reprendre la route.

Frédérique Poslaniec et Hélène Arthuis sont tombées dans la marmite du théâtre vers l’âge de quinze ans. Depuis, d’écoles en rencontres, de rencontres en collaborations et de collaborations en complicités, elles roulent leur bosse, diversifiant leur activité au gré de leur talent propre qu’elles cultivent : le chant pour Frédérique, le théâtre de rue pour Hélène.

Au mois de janvier 2010

(Cliquez sur le titre pour lire la suite) :

Les groupes théâtre de Frédérique :

du bonheur dans le quotidien

suivi de

Entre répétitions et spectacle,

Frédérique m’accorde un entretien

suivi de

Une mini-odyssée comme en rêve :

« Le bout du bout du monde » , une création pour les petits, avec Frédérique Poslaniec, Hélène Arthuis et les marionnettes de Jean-Pierre Lopez

Réjane

A suivre…

3 – De l’œuvre au spectacle vivant :

Les réalisations de Norbert Choquet

et la compagnie Théâtre Inutile

Marie Morel expose à Paris du 10 septembre 2009 au 7 mars 2010 : à ne pas manquer !

Si il y a une exposition qu’il ne faut pas manquer à Paris, c’est celle de Marie Morel. Rejane, ma co-blogueuse et moi, on adore son travail.

Marie Morel, quand elle vous envoie un courrier – elle vous envoie par exemple sa petite revue d’art : Regard -quand elle vous envoie un courrier, soit l’enveloppe est décorée, personnalisée ou bien, en l’ouvrant, vous avez des étoiles découpées en vert, en rouge qui tombent de l’enveloppe comme des étincelles de la baguette magique de la fée !

Si vous ne connaissez pas encore Marie Morel, nous avons consacré déjà deux billets sur ce blog à son travail : Marie Morel, des tableaux qui parlent (21 avril 2008) et puis Réjane avait rencontré en février 2009 Marie : « Faire des choses avec ses mains… C’est aussi un peu une lutte contre la surconsommation sans coeur et sans don de soi » : rencontre avec Marie Morel, peintre.

L’exposition c’est où ? C’est à la Halle Saint-Pierre à Paris dans le 18ème, pas loin de Montmartre…

marie morel paris halle

.

 

marie morel paris halle dos

Réjane et Silence

Il faut cultiver sa naïveté…

Il faut cultiver sa naïveté… ne pas être naïf, certes non…

Cette idée qui m’est chère, cette manière digne de Diogène, qui est peut-être aussi une méthode pour appliquer le célèbre Nuire à la bêtise de Nietzsche, est évoquée ici :

« Mais il m’est arrivé aussi de penser, avec le temps, que l’excès de scrupules et la flagellation de soi-même pouvaient n’être, dans certaines circonstances, que du temps perdu et des forces gaspillées ; qu’il valait mieux, dans ces circonstances, assumer sa naïveté et aller de l’avant. C’est ce que je fais ici, sans plus de détours, à visage découvert ; ce visage apparaîtrait-il au bout du compte celui d’un fameux niais. »

[Philippe Jaccottet. – Le bol du pélerin. – Dogana, Genève (Suisse), 2001]

 

bol du pélerin

Merci à Liber-libri pour ce signalement…

Un bel article de Florence Trocmé sur cet essai…

Silence

« Lorsque l’enfant était enfant… » de Peter Handke pour le film Les Ailes du désir de Wim Wenders

« Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises , exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.  »

PETER HANDKE.

Ce texte est l’introduction aux magnifiques images du film de Wim Wenders :  » Les Ailes du désir « …

les_ailes_du_desir

.

Autre grand film de Wim Wenders, sortie l’année suivante : Jusqu’au bout du monde, moins connu, mais passionnant…

Film d’actualité aujourd’hui : 1ère partie rapide où le personnage principal, sorte de Phileas Fogg, moderne fait le tour de la planète pour engranger des images pour sa mère aveugle… Seconde partie, plus introspective, plus lente, chez les aborigènes, les peintres des rêves : où le père, inventeur, construit une machine pour montrer les images à la mère. La machine, devenue amie, devient enfer quant elle sert à voir ses propres rêves conduisant les personnages à une instropection narcissique donc mortelle…

Une bande son magnifique… vous conseille…

Film d’actualité aujourd’hui ? Nous, aujourd’hui, avec nos écrans et nos portables, toujours connectés aux gens que nous connaissons, ayant peur du vide et de l’inconnu : simplement dire bonjour ou faire ami avec quelqu’un que nous ne connaissons pas. De la science-fiction aujourd’hui !

La vie dangereuse ! Ce n’est pas moi qui le dit, mais mon catalyseur d’écriture, celui qui m’a ouvert aux livres : Blaise Cendrars et sa main coupée

Cessons…

Pourquoi ce film n’est pas plus vu ? Un mystère pour moi…

jusqu'au bout du monde

.

Ceci étant dit, je suis un fan depuis sa sortie des Ailes du désir. Le voyant pour la troisième fois, la semaine de sa sortie, savourant à l’avance, les répliques, l’histoire d’amour magique, le sourire de Bruno Ganz, les vrais dessins de l’ange Peter Falk, voilà que pénètre dans la salle de cinéma un groupe bruyant (des militaires en permission !) attiré sans doute par le titre

Ils sortirent vite ! Ouf !

Silence

Jack Kerouac chercha « le beat de ses ancêtres bretons »

Un point commun et le même paradoxe relient l’écrivain de la beat génération Jack Kerouac et Robert Crumb, le dessinateur de bandes dessinées « underground » : avoir été une icône de leur époque (ce qui n’est certes pas donné à tous le monde) et paradoxalement, se sentir à mille lieues de pensée de cette étiquette étouffante .

Je connaissais mal la vie de Jack Kerouac, avais lu jadis Sur la route… , j’avoue m’être un peu ennuyé à la lecture de chef-d’œuvre reconnu, ennuyé parce que l’époque de ma lecture – les années 80 – n’était plus la même que celle des années 50-60 qui avait mis le feu aux tempes et aux temps, livre qui avait été une boussole pour plein de jeunes gens et jeunes filles fuyant une certaine conception de société (de consommation… tiens tiens… une vieille connaissance).

J’avais aussi lu un peu de poésie de Kérouac (Mexico City blues), pas très convaincu de ces écritures dites automatiques ou sous influence de substances prohibées ou encore alterné mes lectures par celles de Allen Ginsberg, l’ami amant de Kerouac, ou de William Burroughs et de son déjanté festin nu. Bref, j’avais en tête une image finalement assez négative de ce mouvement littéraire et inspirateur d’un mouvement de rébellion sociale.

La lecture de la biographie Jack Kerouac : un breton d’Amérique, parue aux éditions Le Télégramme en 2009 renouvelle en profondeur l’image de cet écrivain et de ce mouvement de contre-culture.  Le pari des auteurs est réussi.

kerouac

A partir de la quête des ancêtres de Kerouac par Jack Kerouac, Patricia Dagier et Hervé Quéméner déroulent deux histoires en parallèle. Celle de Jack Kerouac, sportif contrarié de haut niveau, abandonnant tout du jour au lendemain pour l’écriture et une vie de bohème, brulant sa vie à la manière d’un autre grand Jack de la littérature américaine : London. L’autre histoire est celle d’Urbain-François Le Bihan qui s’ingénia sa vie durant à changer de patronyme tout en embrouillant les pistes de sa vie « troublante et sulfureuse ». De Le Bihan à Kérouac, la parti pris du livre est de suivre les rameaux des ascendances et descendances des deux bonhommes et comment petit à petit, le patronyme Le Bihan se transforma en Kérouac ! Un rêve ou un casse-tête de généalogistes !

Difficile de résumer et finalement, ce ne serait pas très intéressant de  me lancer dans cette gageure au risque de vous dévoiler tout le charme  de ce bouquin. Car celui-ci, à la manière d’une enquête policière, vous tient en haleine jusqu’au bout, par une alternance de brefs chapitres. Parce que l’histoire ne s’arrête pas à la mort aux Amérique du Sieur Le Bihan mais se poursuit jusqu’au vingtième siècle avec les descendants recherchant le trésor de l’ancêtre. Ce n’est pas du Stevenson, mais ça se rapproche de l »Ile au trésor, en déclenchant tout ce que la nature humaine peut avoir de matérialiste, dans le mauvais sens du terme.

Quant à Kérouac, il a comme on dit « une gueule« . Il m’apparait plutôt dorénavant avec le profil d’un Jack London, d’un Kessel ou d’un Hemingway, brûlant sa vie de toute part avant de se brûler les ailes. Trop grandes pour lui, comme ses deux idoles de jeunesse : Baudelaire et Rimbaud.

.

Bonnes lectures

Silence (alias Mangeclous pour Babelio)

—————-

En savoir plus :

Pour entendre le français de Kérouac, voici une vidéo hilarante parmi d’autres que l’on trouve facilement sur les sentiers du Web

.
Un autre article sur Jack Kerouac

.

.

massecritique.jpg

Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

 

« Il faut mettre la ville à la campagne », un poème de Christian Poslaniec

Photo0720

.

dans les villes, y’a des bagnoles

qui s’bousculent et qui s’torgnolent,

et y’a des arbres mourants

qui n’ont pas assez d’bon vent.

.

à la campagne y’a des vaches

qui fleurissent chaque été ;

et des rivières de lait

où pouss’nt des bouquets d’girafes.

.

et puis des champs d’sucettes

mêlées de coq’licots,

et puis des esquimos

dans les muguets-clochettes.

.

mais dans les villes, y’a des bagnoles,

y’a des agents et des écoles,

et puis des enfants-sardines

enfermés dans la cuisine.

.

Christian Poslaniec.

.

.

Ce poème est extrait d’un recueil de Christian Poslaniec, illustré par Marie Fougère : Poèmes en clé de scie pour les enfants en cage. Il est paru une première fois aux éditions d’Utovie en 1976 puis de nouveau en 1980. Ce recueil de poèmes à colorier a été, nous dit-on, en dernière page, enregistré sur deux 33 tours 17 cm « Attention aux grenouilles » et « La mitraillette à fleurs », édités par « L’oiseau musicien » diffusés par le « Chant du monde » (13 F chaque) et disponibles aussi chez l’auteur quelque part dans le 72.

.

poslaniec poemes en clé de scie

.

La photo qui illustre ce poème est de Réjane, la co-blogueuse de ce blog.

Elle a déjà rencontré deux fois l’auteur de ce poème : la dernière interview se trouve ici, ensuite il suffit de suivre le fil… et c’est tout de suite l’aventure…

Silence.

Le Corps humain pour les nuls : un livre qui a de l’esprit

Qu’est-ce qui possède onze systèmes, composés d’organes, faits de tissus, constitués de cellules, faites d’atomes ?
Qu’est-ce qui est étudié anatomiquement, physiologiquement, pathologiquement ?
Qu’est-ce qui a des fonctions vitales, des besoins vitaux, un système de régulation, et qui se compose de cent mille milliards de cellules ?
.
Le Corps humain pour les nuls, écrit par un passionné, le Docteur Gepner, annonce, dès les premières pages, la couleur :
.
« Vous avez encore le droit (mais pas forcément le devoir) d’être nul en cuisine, en informatique, en piano ou en chinois ! Mais, et ceci est un ordre, il vous est strictement interdit de le rester pour le fonctionnement de votre corps… »
corps humain nuls
.
Mais le corps humain a beau être notre bel organisme, le voyage corporel qu’à travers son livre, le Docteur Gepner nous propose, n’est pas simple.
.
Avant que le lecteur ne s’abreuve de connaissances et ne se délecte de citations tour à tour scientifiques, humoristiques ou poétiques, il lui faudra passer par la case ATOME, et donc entreprendre le voyage à destination de l’infiniment petit. En effet, s’intéresser aux plus petites unités de matière est un passage obligé vers la compréhension de notre corps.
.
Lire Le Corps humain pour les nuls revient donc, en premier lieu, à se plonger corps et bien dans la chimie.
.
Cette tâche vous répugne un peu ? Vous n’avez pas spécialement envie d’entendre tout de suite parler de liaisons covalentes, de réactions de synthèse et de monosaccharides ?
.
Tournez les pages et réjouissez-vous. Quoiqu’en dise le Dr Gepner, il est possible d’aborder Le Corps humain pour les nuls autrement qu’en suivant à la lettre ses prescriptions.
.
Se précipiter sur les citations accompagnant les titres des chapitres, où les voix de Woody Allen, Francis Blanche, Théophile Gautier, Jules Renard, Albert Einstein, etc… me paraît être bien pour entrer dans ce livre qui, s’il nécessite d’être curieux, avec ses vingt cinq chapitres et ses six cents pages de savoir, demande aussi une bonne dose de courage.
.
.
Le Corps humain pour les nuls
Dr Patrick Gepner
Editions First, 2009
.
Réjane

massecritique.jpg

Cette critique est publiée dans le cadre de l’opération Masse critique du site Babelio qui permet de partager vos lectures avec d’autres lecteurs.

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin », un inédit de Michèle Hien, auteur de La Délouicha

« Il a enfin été possible de dormir dans le jardin.

Retirer les sandales, pieds dans l’herbe. En fin de saison, l ‘humidité se dépose dès qu’il fait nuit. On se coule dans un duvet légèrement mouillé, mais tiède à l’intérieur. Lire un peu. Quelques bêtes attirées par la lampe. Parfois une araignée traverse l’oreiller. Eteindre. Regarder la nuit, avoir la sensation de continuer à vivre en se laissant dormir.

J’ouvre les yeux, je constate que les étoiles ont changé de place. Si la rumeur de la ville se fait entendre davantage, si le froid devient plus vif, c’est que le matin approche. Je rentre dans ma tanière.

Le soleil n’est pas encore sur le jardin, mais il éclaire les collines en face, et sans mes lunettes je ne vois qu’une verdure déjà mûre, nuancée de jaune, et, çà et là des façades blanches ou ocres vivement éclairées. Je respire les odeurs fraîches. Je glisse ma main sur l’herbe trempée. Assise, je suis à l’égal de ce qui m’entoure, un frémissement, une boule de vie.« 

Michèle Hien. – 2008

—-

Merci pour ce texte, Michèle ! Silence.

Retrouvez la rencontre Michèle Hien avec Réjane :

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

De la place Bellecour à la colline de Fourvière : promenade avec Michèle Hien, écrivain

Photo0951

Michèle Hien n’a pas toujours habité l’agglomération lyonnaise, mais elle a eu des coups de cœur pour cette ville qu’elle a découverte à vingt ans en descendant du Mans, sa ville natale, vers le sud.

.

De la colline de Fourvière, une des collines dominant Lyon, on voit que Rillieux-La-Pape, où habite Michèle Hien, est sous l’orage.

« Je n’aurais pas besoin d’arroser mon jardin ce soir », me dit en riant l’écrivain en me montrant sa ville.

La pluie s’est arrêtée. Nous nous relaxons avant de prendre le chemin du retour. Il s’en sera passé des choses, durant cette extraordinaire journée où Michèle Hien, auteure de La Délouicha, et moi, nous sommes retrouvées le matin à la gare de Perrache.

Dans combien de traboules sommes-nous entrées ?

Combien de marches avons-nous gravies ?

Les portes de la cathédrale Saint-Jean grandes ouvertes nous ont happées dans le lieu du culte un instant : le soleil était des nôtres depuis le matin, et il fut délicieux de le contempler soudain dans l’ombre, à travers les vitraux irisés qui le filtraient.

.

C’est Michèle qui avait eu l’idée des jardins de Fourvière pour l’interview où, une volée de marche plus loin, un banc nous attendait.

.

Réjane : Michèle Hien, vous êtes à la fois peintre et écrivain. Peintre, car depuis l’enfance, vous dessinez et peignez, et écrivain, car vous êtes l’auteure d’une œuvre remarquable, La Délouicha, qui a obtenu à l’automne 2006 le premier prix du roman de la ville d’Ambronay, et dont le Magazine Littéraire dit :

« Le récit frappe par sa limpidité et magnifie un singulier chemin de soi. »

Est-ce que vous pourriez nous dire comment s’articulent vos deux vocations, plus précisément peut-être :

Que trouvez-vous dans la peinture que l’écriture ne vous donne pas ?

En quoi l’écriture s’impose-t-elle à une personne qui, très jeune, a été fascinée par un mode d’expression sans parole ?

Michèle Hien : Je ne me définis pas  comme peintre, ni comme écrivain, parce que  je donne à ces termes une importance que je ne m’accorde pas, qui ne me correspond pas. Les écrivains m’ont toujours impressionnée. Pour l’instant, je suis quelqu’un qui écrit, et je suis également quelqu’un qui peint, encore que depuis que j’écris davantage, j’ai un peu cessé de peindre, mais j’ai l’intention de m’y remettre.

Je pense que les deux modes d’expression m’ont été un besoin, dès l’enfance. Dès l’enfance, j’ai éprouvé le besoin des couleurs et de la lumière. J’observais les arbres, les fleurs, avec la question qui s’imposait à moi : comment garder cela ? Comment le reproduire ? Comment faire passer cet émerveillement ?

Cette question m’a suivie et  j’ai essayé, plus ou moins toute seule, de trouver des moyens de faire passer cet émerveillement avec mes pinceaux, avec mes couleurs.

Pour l’écriture, les livres m’ont intéressée dès que j’ai su lire. J’ai été une lectrice assidue, mais en même temps, une lectrice très simple. Je n’avais pas énormément de livres à ma disposition, donc j’ai découvert assez tardivement la littérature, et avec une âme  de midinette : j’étais intéressée par les histoires, par les personnages.

Peu à peu, je me suis aperçue que ce qui me travaillait, c’était ce qui dans un livre faisait écho à mes propres sensations, mes propres émotions. Quand je retrouvais dans un personnage quelque chose que j’avais moi-même ressenti, il y avait là un moment formidable de joie extrême qui faisait que ce livre avait un prix pour moi. Parfois, j’ai des livres auxquels je me suis attachée simplement pour quelques phrases. Quelques phrases d’un bonheur absolu parce que d’un seul coup, il y avait résonance.

Je pense que c’est ce qui relie peut-être ce goût pour l’écriture et pour la peinture : c’est le moment où d’un seul coup  on trouve avec la touche juste la lumière attendue, et le moment où on trouve avec la phrase juste l’adhésion à l’instant, l’expression précise d’une sensation, d’une émotion.

.

Devant La Fresque des Lyonnais, hommage aux lyonnais(es) d’hier et d’aujourd’hui : Bertrand Tavernier, Frédéric Dard, Bernard Pivot, côtoyant Louise Labé, Juliette Récamier, Antoine de Saint-Exupéry, les frères Lumière, L’abbé Pierre, Joseph-Marie Jacquard… ils sont tous là, les illustres artistes, inventeurs, scientifiques, explorateurs de la cité des Gaules.

.

R : Vous dites vous même, concernant votre parcours de peintre, qu’il s’est poursuivi au fur et à mesure de rencontres, à commencer par la rencontre avec un voisin peintre qui était sourd-muet.

Avez-vous eu, côté écriture cette fois, des rencontres décisives ?

M H : Pour l’écriture, je me suis mise à écrire à l’âge de quinze ans grâce au Journal d’Anne Franck, que j’avais lu. Cette jeune fille m’avait révélé des choses de moi-même que je vivais mais que je n’avais pas encore énoncées en moi-même, auxquelles je n’avais pas encore donné de nom.

Ainsi, j’ai découvert qu’en  fait, on pouvait écrire, non pas des histoires inventées mais des choses qui venaient de soi, et que ces choses permettaient de se connaître soi-même. Ce livre a été déterminant. Après cela, j’ai décidé d’écrire mon journal, et je n’ai jamais cessé.

Donc ça, ça a vraiment été mon entrée en écriture. Grâce au Journal d’Anne Franck.

Après, il y a beaucoup de lectures qui ont été importantes pour moi, des écrivains que j’ai suivis, que j’ai aimés. Mais j’entendais parfois des personnes répondant à des interviews qui disaient :

« Ce livre a changé ma vie, ce livre a été à la base d’une découverte fondamentale pour moi. »

Et j’avais beau réfléchir je ne trouvais pas cela en moi. Il n’y avait pas un livre particulier que je voulais garder comme livre de chevet, qui soit le livre définitif qui aurait changé ma vie.

Il a fallu que j’attende  un certain nombre d’années pour enfin rencontrer ce livre. C’est un livre de Charles Juliet, sur lequel je suis tombée par hasard parce que c’était au programme du bac et que j’avais un élève qui étudiait ce livre. C’est un livre dont le titre est Lambeaux. Dès les premières lignes, dès les premières pages, il m’a frappée. La netteté, la clarté, l’absence de distance par rapport à la réalité. J’étais dans la réalité, qui était en même temps la réalité visuelle, concrète, et la réalité interne. Et cette réalité, exprimée avec une grande sobriété, une grande simplicité, était d’autant plus frappante qu’elle était simple.

Ce livre a vraiment changé ma vie parce qu’après j’ai lu toute l’œuvre de Charles Juliet, et précisément son journal, et que ce journal m’a permis d’évoluer énormément, de comprendre tout ce qui faisait barrage en moi, tout ce qui faisait blocage, tout ce dans quoi je m’enfermais, qui m’empêchait d’évoluer.

Et je peux dire « Voilà, j’ai une œuvre de chevet, c’est l’œuvre de Charles Juliet ».

R : Avant même qu’elle soit pour vous œuvre de chevet, vous saviez qu’il écrivait son journal aussi ?

M H : Pas du tout.

R : Donc, c’est une coïncidence. Il se trouve que vous écriviez votre journal et que lui est un grand diariste (auteur de journal intime – Larousse 2009).  Et vous l’écrivez depuis cette période sans interruption ? Depuis l’âge de quinze ans ?

M H : Sans interruption oui. Il y a eu une époque où, mère de famille, j’avais l’impression d’être un peu arrêtée dans ma recherche, dans mon avancée, d’avoir échoué dans cette envie d’écrire et peindre. Cela se ressentait dans mon journal qui n’était plus un journal d’idées, qui n’exprimait plus rien, qui n’avançait plus, mais qui racontait un petit peu ce qui se passait. Je me suis lassée de raconter. Parler des enfants, c’était très bien, mais il fallait aussi nourrir mon écriture d’idées  et ça, je ne le faisais pas. J’ai décidé d’arrêter. Je n’ai pas pu. Mais j’ai ralenti. Et ce ralentissement m’a obligée à l’écrire sous une autre forme, sous une forme plus synthétique.

Donc je suis repartie sur de nouvelles bases. Voilà, à cette époque-là j’ai moins écrit, mais je n’ai jamais complètement arrêté.

.

« Retour aux sources… » devant l’entreprise d’imprimerie Gutenberg XXIième siècle, peinte au rez de chaussée de la fresque de la Bibliothèque de la Cité, oeuvre monumentale de 400 m2 célébrant la littérature.

Les Editions Lyonnaises d’Art et D’Histoire ont publié un livre qui retrace l’aventure de cette fresque réalisée par les artistes du collectif lyonnais LA CITE DE LA CREATION.

.

R : On peut dire sans se tromper je crois que vos tableaux montrent des regards contemplatifs sur le monde. A contrario, votre récit, La Délouicha, qui se noue autour d’une drame d’une vie : le drame de la non parole, montre une auteure révoltée, dont les mots frappent sans concession.

Vivez-vous l’écriture comme une activité par laquelle, comme poussée dans vos retranchements, vous dites non à la bêtise, à l’injustice, à la paresse morale ?

M H : Quand on a envie d’écrire, il y a forcément toute cette révolte et ce refus, à la base de la pensée, de l’élan. Il me semble qu’on ne peut pas avoir envie d’écrire sans avoir eu envie également de réagir contre l’injustice, contre la bêtise, contre la frivolité. Voilà. Mais après cela, l’écriture n’est pas non plus un tract. Ce n’est pas un papier qu’on va lancer en disant : « Regardez comment on doit penser, regardez comment on doit se révolter. » Je n’aime pas l’écriture qui désigne quelque chose en disant : « Voilà comment vous devez penser. »

Il me semble que le fait de dire ce qui est, la simple description de la réalité, permet de prendre conscience de cette réalité, et libres aux lecteurs de s’indigner, ou de ne pas s’indigner.

Le lecteur est libre. Si le livre donne la réalité, c’est au lecteur de se faire sa propre opinion et de se dire voilà, c’est révoltant, c’est indigne, c’est pathétique, c’est dommage.

J’ai du mal avec la littérature choc. Il me semble qu’au contraire, plus on avance dans la neutralité, plus le message a des chances d’être fort et percutant.

R : La Délouicha est une petite personne habitée par la rage de vivre. Elle est intelligente, sensible, et parvient au miracle de s’en sortir, d’acquérir une indépendance, d’atteindre la dignité.

Il a été dit de votre récit qu’il « magnifie un singulier chemin de soi ».

Je lui trouve pour ma part une dimension universelle à votre Délouicha.

Une dimension universelle en tant qu’héroïne bravant l’adversité, mais pas seulement : en tant qu’être exclu de la parole, comme peuvent l’être toutes les personnes, hommes, femmes, enfants, à qui la parole n’est pas donnée.

Avez-vous écrit votre récit en ayant l’idée de toutes ces personnes que la Délouicha peut représenter ?

M H : Non, j’ai écrit mon récit en voulant ne pas trahir cette histoire qui m’avait été donnée. Cette personne que j’avais rencontrée m’avait raconté sa vie pendant de longues semaines, une fois par semaine. Je prenais des notes. Elle me racontait ce qu’elle avait vécu. On pleurait, on riait ensemble.

Et ma seule idée à l’époque, c’était de ne pas trahir ce qu’elle m’avait apporté.

J’ai écrit une première version qui retraçait exactement sa vie (il fallait que je remette dans l’ordre bien sûr tous les évènements qu’elle m’avait donnés, et ça, c’était assez difficile parce que les souvenirs lui venaient dans le désordre : je remettais dans un ordre chronologique tout ce qu’elle m’avait donné).

Ce que j’écrivais était un témoignage.

Après, j’ai repris cette histoire-là, j’ai essayé de l’arranger un petit peu, mais c’était encore assez proche du témoignage.

Et puis j’ai mis ça dans un tiroir, j’ai laissé reposer, et puis au bout d’un an ou deux, j’ai ressorti cette histoire.  En la relisant, je me suis aperçue que certains passages me touchaient plus que d’autres. Et c’était simplement parce que l’écriture en était plus sobre, que j’avais pris une certaine distance, qu’il y avait une douceur. J’adhérais moins au personnage, mais en même temps, peut-être que je m’étais glissée également dedans. Je me suis aperçue qu’il fallait que je reprenne cette histoire, de cette façon là, en choisissant des passages.

Je ne voulais pas tout raconter, mais il fallait par exemple faire une ellipse de vingt ans pour montrer ce que cette femme  était devenue au bout de vingt ans en France, tout en faisant des retours en arrière permettant de savoir ce qui s’était passé durant ces vingt années.

C’est vrai que je n’ai pas pensé en écrivant à d’autres personnes. J’ai toujours essayé d’être le plus vrai possible par rapport à cette personne. Et ma grande peur c’était l’idée que quand je lui lirai ce livre, elle ne soit pas satisfaite, qu’elle se sente trahie, qu’elle me dise : « Non non, ce n’est pas ça, je n’ai pas ressenti ça, je n’ai pas vécu ça. »

Ma plus grande récompense a été qu’elle a réagi à chacune des pages que je lui lisais (je voyais qu’elle revivait son passé), et qu’à la fin, elle m’a dit : « Eh bien, tu étais dans ma tête ! ». Donc c’était ça.

Mais c’est vrai que je me suis aperçue qu’il fallait que j’écarte tout ce qui était anecdotique, tout ce qui avait trait à sa seule propre petite histoire, et que je montre à travers elle, que j’écrive à travers elle, des sentiments, des sensations, que moi, je pouvais comprendre, que moi j’avais vécus (même si heureusement je n’ai pas connu les douleurs qu’elle a connues), que je pouvais imaginer.

Et à travers ça, écrivant, je ressentais ce qu’elle avait vécu, et je pleurais en écrivant parce que à ce moment-là, je vivais ce qu’elle avait ressenti. Je crois que c’est à travers cette fusion à ce moment-là qu’on parvient peut-être à l’universel.

R : Il y a ce qu’on peut appeler sans hésitation un instant de grâce dans La Délouicha, un chapitre de quelques pages que vous avez intitulé d’ailleurs : « Un petit miracle ».

Pour évoquer cet instant sans le trahir, je ne vois rien de mieux, Michèle, que vous nous le lisiez,

Si je vous tends le livre à la bonne page, êtes-vous d’accord pour offrir ce cadeau aux lecteurs de notre site ?

M H : Avec plaisir.

.

A écouter :

Interview dans les jardins de Fourvière

extrait : « Un petit miracle »

[Note : le fichier (6’31) est à télécharger pour l’écoute]

.

La Délouicha, Michèle Hien

Michèle chausse ses lunettes et commence à lire, sur le livre que je lui confie, l’extrait que je convoite d’entendre, qui se trouve à la page 89 de son ouvrage La Délouicha.  Le récit prend vie autour de notre banc sur  lequel des promeneurs, en passant, jettent un œil intrigué.

.

Un petit miracle

« Il a l’air découragé. Tout le monde parle de guérison, et que ce sera long, mais y croit-il encore ? Qui y croit ? Elle aimerait bien y croire, elle, ce serait plus facile pour elle, moins désespérant. Pourtant, quand il lui dit que pendant sa convalescence il l’emmènera en voyage sur la Côte d’Azur, qu’elle verra Nice, Menton, les pins d’Alep, la mer bleue sur fond de montagnes rouges et d’horizons mauves, elle y croit, et ce sera merveilleux.

Raconte-moi le bled, raconte-moi ton enfance.

C’est l’hiver. Les journées s’étirent lentement. Jamais le ciel n’a été aussi gris. On a l’impression que le temps n’avance plus. Elle a épuisé toutes les histoires qui ne parlent pas d’elle, ou si peu. Alors oui, elle va raconter. Elle est impatiente maintenant qu’elle est décidée. Elle a réfléchi la nuit dernière. Et pourquoi pas ? Plus rien maintenant ne distrait l’architecte de sa souffrance. La musique ne lui suffit plus, les livres l’ennuient. Mais quand elle parle il ne bouge plus, il ne pense plus à réclamer, le verre d’eau, l’oreiller, le rideau, il écoute, et son regard ne se détourne pas d’elle, jamais on ne l’a regardée aussi longtemps, aussi sérieusement. Son père peut-être.

Elle raconte les serpents dans la maison, l’âne, les chèvres qu’elle devait garder, les femmes et leurs bavardages, la guerre, la peur, la neige, le père disparu, la maison du juge, l’abandon, le travail, les coups, la Kabylie, le mariage.

Elle raconte tout, jour après jour, dans le désordre, comme ça lui vient, et jamais elle n’était allée aussi loin, jamais les souvenirs n’avaient été aussi frais, elle pleure, elle rit, elle se regarde et se demande comment elle a pu traverser tout ça.

L’architecte écoute avec attention. Il demande des détails. Elle suit son regard, perdu, indigné, effrayé surtout. Sa grande bouche semble marquée de tous les désespoirs.

Elle raconte enfin comment son père est mort.

Il y a deux ans. Elle a reçu un télégramme. Le père était à l’hôpital. Elle ne l’avait pas revu depuis sept longues années, depuis qu’à moitié aveugle il avait passé quelques mois chez eux, effrayé par les colères du mari, la protégeant de ses bras, la consolant de sa voix douce. Il n’y avait plus de flamme dans son regard, mais elle y trouvait la paix. Les enfants l’adoraient et voulaient rester auprès de lui au lieu d’aller à l’école. Il était reparti, le nomade, et elle s’était sentie très seule.

Quand elle est arrivée à l’hôpital, il était paralysé, comme absent. Toute une semaine elle est restée à lui tenir la main, à parler, à lui demander un signe, une pression des doigts, un grognement, un rien. Sans résultat.

Et puis la sonde a coulé. Il fallait changer son pyjama. Elle s’est faufilée entre le lit et le mur, et pour le soulever a pris l’autre main. La pression qu’elle a reçue l’a bouleversée. Il était encore là ! Pourquoi n’avait-elle pas trouvé plus tôt cette main vivante ? Elle a parlé, parlé, posé des questions, et la main répondait. Elle pleurait Mais le père était fatigué, il fallait le laisser.

Le lendemain matin il était mort.

L’architecte se tait longtemps. Si elle se laissait aller, elle poserait sa tête sur le drap, entre le flanc amaigri et le long bras fin, et elle finirait de pleurer son père, et les sept journées qui lui manqueront toujours.

Mais non. Jamais. Elle cherche quelque chose de drôle, elle raconte l’âne qu’elle essayait de monter et qui l’envoyait par terre chaque fois, malgré son obstination, et ses bagarres avec les garçons. Pour être comme les hommes. Libre. Elle rit en parlant de sa rage de gamine. L’architecte rit aussi.

Il aime rire. Elle, elle a un rire énorme, qui s’entend de loin. Elle aime les situations cocasses. Elle rit aux larmes, à s’en faire mal au ventre. Avec les vieilles dames déjà elle s’est aperçue qu’elle pouvait faire le clown. Elle trouve le mot qu’il faut, au bon moment, elle voit un visage s’éclairer. Quelque chose se passe, un petit miracle, les gens rient et c’est grâce à elle. Un merveilleux pouvoir. Elle a l’impression de toucher le point faible des autres, de découvrir leur fragilité, elle ne peut pas s’expliquer pourquoi. Mais elle sait que cela fait du bien et elle se sent soudain forte et heureuse. Faire rire et pleurer de rire, c’est ce qu’elle connaît de meilleur.

Ils s’amusent beaucoup ensemble. L’arrivée de la chaise roulante a d’abord été une triste journée. Il acceptait mal de n’être plus assez fort pour traverser tout seul l’appartement. Ils ont transformé ces déplacements en parties de rigolade. Elle n’est pas adroite pour viser les portes, certaines sont trop étroites, il faut faire des calculs pour engager les roues, s’avancer en crabe, il lui suggère des solutions qu’elle comprend mal, et soudain, le comique de la situation leur saute aux yeux et le vieil homme les trouve dans le couloir écroulés de rire, incapable d’expliquer les causes de leur hilarité. Il les regarde de son air indulgent, mais il ne comprend pas, tout cela n’a rien de drôle à son avis, il se garde bien de le dire.« 

R : Merci Michèle. Est-ce un moment particulier de lire son propre texte ?

M H : Particulier, je ne sais pas parce que j’aime bien de toute façon lire à haute voix. J’ai commencé assez tôt à lire à une époque où ma mère avait mal aux yeux. Je lui lisais des livres entiers, et j’ai pris goût à la lecture à haute voix. C’est vrai que c’est très curieux de redécouvrir son propre texte en le lisant. Mais le plaisir est le même que celui que j’éprouve à lire un autre texte. C’est le plaisir de la lecture à haute voix en fait, qui apparaît là.

.

Notre promenade dans les rues du Vieux Lyon nous conduit au coeur de la ville secrète où les cours et traboules, à l’architecture renaissance, sont vraiment très très belles.

.

R : Je vais vous citer une phrase que vous allez reconnaître facilement et qui va m’amener à une prochaine question :

« Ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance.

Ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés.

Ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge. »

Voici des mots que l’on trouve dans le récit intitulé  Lambeaux de Charles Juliet, mais qu’on trouve également en ouverture de votre propre récit, La Délouicha.

Nous avons parlé tout à l’heure de votre rencontre décisive avec l’œuvre de Charles Juliet. J’ai envie de vous demander :

Vous souvenez-vous de votre lecture de Lambeaux ?

Y a-t-il un moment dans ce livre qui vous a particulièrement frappée ? Émue ? Révoltée ? Attendrie ?

M H : Dans Lambeaux, je pense que toutes les pages m’ont véritablement frappée, c’est un ensemble. Je me souviens avoir été bouleversée à la fin de la première partie quand on découvre que cette femme est morte de faim à l’hôpital psychiatrique.

Mais par ailleurs, il y a énormément de pages qui m’ont émue, notamment celles dans la deuxième partie dont j’ai tiré les phrases que vous avez citées.

Ces phrases montrent donc l’adulte Charles Juliet désirant parler de ses deux mères : celle qui l’a élevé, et celle qu’il n’a pas connu. Les deux étant des femmes très simples et n’ayant pas eu droit à la parole, n’ayant pas eu le pouvoir de la parole. Cela m’a bouleversée parce que je pense qu’effectivement, beaucoup de choses passent par la parole. Et si on ne sait pas qu’on a ce pouvoir là, si on ne sait pas en user, si on néglige aussi la parole, si on pense que ce n’est pas important, on passe à côté de beaucoup de choses. Et on passe à côté de beaucoup de choses qui sont possibles pour soi-même avec les autres.

Tout notre être passe en fait par la compréhension de nous-même à travers les mots qu’on s’accorde à se dire. Et cette parole, elle est d’abord une parole qu’on a avec soi-même.

La Délouicha, la personne donc qui a inspiré ce livre, est une personne qui aime parler, et qui s’est toujours accordée le droit de s’exprimer à elle-même, de se dire, et qui s’est sauvée par la parole, c’est à dire que elle aurait pu, enfant, devenir folle. Abandonnée par ses parents, esclave dans une famille où on ne lui parlait jamais. Elle aurait pu devenir une imbécile, une sotte enfin une demi-folle. Ça n’a pas été le cas parce qu’elle a sans arrêt prêté attention aux paroles des autres, écouté ce qui se disait. Et elle a gardé pour elle cette vérité en elle-même.

« Voilà ce que je suis, voilà où j’en suis, voilà ce qu’on m’a fait » : elle s’est parlée et certainement que c’est une façon de se sauver.

R : Est-ce qu’on peut dire en cela que La Délouicha est un livre d’espoir ?

M H : Ah oui, oui oui je pense que c’est un livre d’espoir. On le voit bien à travers  son  évolution. L’époque où elle apprend le français en travaillant est une façon pour elle de retrouver de l’espoir, de rencontrer des personnes, d’avoir une certaine estime de soi. La façon aussi dont elle aborde la connaissance des mots, de leurs sens. La façon dont elle dit que c’est une grande joie pour elle justement de posséder les mots. Elle a l’impression que c’est une richesse. Cela montre que même si la situation reste délicate, reste difficile, elle a ce pouvoir de communiquer avec les autres, ce pouvoir de se dire à elle-même, le pouvoir de raconter qui font qu’elle n’est jamais complètement perdue. Je crois qu’on est perdu si on n’a pas les mots, donc dans ce cas-là, on est perdu, on se laisse aller au désespoir, au sacrifice de soi-même. Si on ne sait pas dire, on frappe.

R : La Délouicha, quand elle trouve du travail,  va faire des ménages chez des personnes âgées ou malades, qui, en général, ont un beau langage et qui lui apprennent de nouveaux termes de vocabulaire, qui lui apprennent une certaine élégance de comportement.

Pour autant, c’est une activité difficile, faire le ménage, ce n’est pas forcément gratifiant, et elle, du fait du langage, elle est contente de pouvoir effectuer cette activité.

M H : Oui, effectivement. Alors ce n’était pas dans toutes les familles pareil, elle n’a pas toujours été reçue avec tact, mais c’est vrai qu’il y avait quand même généralement chez ces personnes une certaine élégance, un certain savoir vivre, une qualité aussi de calme, qu’elle ne retrouvait pas chez elle. Et elle observait cela, et elle ne l’observait pas seulement de l’extérieur, elle s’en imprégnait. Elle apprenait une façon de parler. Elle aimait bien qu’on lui dise après qu’elle parlait avec distinction. Elle voyait qu’on pouvait servir un petit déjeuner sur un plateau, enfin, ça, ça lui plaisait, et elle a beaucoup appris justement chez ces familles aisées, souvent aristocratiques, de la grande bourgeoisie lyonnaise.

R : D’ailleurs, il y a une partie, j’ai bien envie de la lire, qui me semble dire tout ça. En quelques mots, qui font mouche tout de suite :

« En pensant à ces vieilles dames qui l’attendaient et l’appelaient leur rayon de soleil. Ses grands-mères en quelque sorte. Leur langage était plus beau que celui de la rue. Il y avait toujours des mots qu’elle ne connaissait pas. Elle se les faisait répéter, elle essayait de comprendre leur sens, leur usage. A la maison elle les enseignait aux enfants. Tous les jours, elle apprenait. Un dictionnaire ouvert. Elle s’en émerveillait. Les mots lui donnaient le sentiment d’exister, d’être vraie. Elle avait enfin la parole. Cette parole dont elle avait été privée dans son enfance. Seul son père lui parlait. Les autres ne s’adressaient à elle que pour l’insulter. Ou lui donner des ordres. Si elle avait survécu chez le juge, si elle n’était pas devenue folle ou complètement abrutie, c’est qu’elle n’avait pas cessé de se parler, de se raconter des histoires, de dire à sa mère tout ce qu’elle avait sur le coeur, se cachant souvent pour qu’on n’entende pas ses murmures. Cette habitude, elle l’avait gardée. On lui avait pris sa liberté, mais jamais sa pensée n’avait été captive. » (p. 120)

M H : Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça en fait.

R : Cet extrait est exactement le condensé de notre propos de maintenant en fait…

M H : Oui, tout à fait. Mais j’avais oublié que j’avais écrit ça.

R : Je vais vous citer une phrase, que vous allez sans doute reconnaître, et qui va amener à la question suivante :

« L’appartement semble transformé depuis cette naissance. Une douceur toute neuve l’habite, on ne fait plus de courants d’air, on n’entend plus claquer les portes. On parle bas, on se sourit… » (p. 139)

Lorsque vous avez écrit ces dernières phrases de La Délouicha, vous n’étiez pas encore grand-mère, mais vous avez eu trois enfants.

Avez-vous beaucoup aimé, et la regrettez-vous, cette période de votre vie durant laquelle vos enfants grandissaient à vos côtés ?

M H : Ah là là, je vais avoir la gorge serrée si je parle de ça.

R : C’est un peu vous là, cet amour maternel de La Délouicha qui accueille le bébé de sa fille avec, on le voit bien, le souvenir de ses petits. Il y a de très belles citations que j’ai relevées sur ses petits. Elle les embrasse dans le cou, ils sentent bon, il y a leur odeur du matin.

M H : Il est certain qu’elle est comme ça mais je me suis mise aussi dedans évidemment, et  j’avais la gorge serrée quand j’écrivais ces lignes parce que c’était  à  une époque où mes enfants étaient en train de quitter la maison les uns après les autres, et c’est une période difficile. Je crois qu’on ne se remet jamais de voir partir sa couvée.

Il y a toujours quelque chose qui fait que l’évocation de ces moments de plénitude, quand les enfants sont là et qu’ils rentrent le soir, c’est comme un membre qu’on a enlevé, c’est comme un membre qu’on a retiré, il manque quelque chose.

Donc c’est vrai que c’est une partie du livre que je ne peux pas relire ou évoquer sans être très émue.

R : Donc c’est aussi quelque chose qui vous rapproche, vous l’auteur de ce livre, de cette personne, La Délouicha, peut-être aussi de beaucoup de mères, de pratiquement toutes les mères ?

M H : Oui, je pense. Oui bien sûr. Oui, c’est ce qu’on a en commun. Et c’est vrai que c’est un cycle qu’on n’évoque pas toujours. On sait bien qu’on élève  les enfants pour ne pas les garder, on les voit évoluer, on se dit bon, voilà, ils vont partir, mais il y a toujours un moment où quand ça arrive, on se croyait prête et on s’aperçoit qu’on ne l’est pas tout à fait, que c’est une chose à laquelle il faut s’habituer.

R : Alors là aussi j’ai une très belle phrase  sur ce thème là, je ne résiste pas au plaisir de la retrouver et de la lire parce que je la trouve très forte par rapport à ça :

« Elle avait conscience alors que cela ne durerait pas. Elle ne se doutait pas que cela durerait si peu. » (p. 130)

M H : Là, c’est vrai que je parlais pour moi. Mais bien sûr qu’elle aussi, elle avait ce côté mère folle de ses enfants, très maternelle, ce qui est formidable chez elle puisque c’est une femme qui n’avait reçu aucun amour maternel, qui n’avait pas été embrassée, pas cajolée,  plutôt maltraitée. Parfois on reproduit ce qu’on a vécu, or elle, on peut  considérer son témoignage comme un témoignage de résilience. Elle a souffert mais elle n’a pas voulu transmettre cette souffrance à ses enfants. Elle, les a aimés, cajolés, embrassés.

R : Avec ses qualités mais avec ses faiblesses aussi. Elle n’est pas coléreuse, mais impulsive.

M H : Ah oui,  elle est très impulsive.

R : « Tigresse. Mère tellement mère depuis tant d’années. » (p. 112)

C’est vraiment la mère avec les aléas du quotidien. On peut souligner aussi son rôle d’autorité, parce qu’elle a une autorité terrible. Elle fait régulièrement la morale à ses enfants. Elle leur dit il faut travailler à l’école, il ne faut pas toucher à la drogue, il faut être poli. Et quand son fils vole un peu d’argent à la maison, elle l’emmène chez les gendarmes. On a vraiment l’impression que c’est par l’autorité de cette mère que ses enfants ont réussi à s’en sortir.

M H : Oui, elle était intransigeante, et cette histoire d’emmener son fils chez les gendarmes et de leur demander de le tenir en détention une heure ou deux, ça, ça m’avait bien fait rire.

R : Nous allons nous quitter tout à l’heure aux alentours de 17 heures afin que vous soyez rentrée pour retrouver un de vos élèves à qui vous donnez des cours de français. Est-ce important pour vous ce travail vous donnant à transmettre le bonheur de la langue ?

M H : Ah oui, c’est très important. Je crois que j’ai toujours eu le goût de la transmission, de la pédagogie. J’aime bien expliquer, j’aime bien trouver des petits trucs pour faire comprendre.

Depuis quelques années, je donne des cours particuliers à domicile et ça me permet d’avoir une relation individuelle avec chaque élève et donc de lui apporter une compréhension adaptée juste à son niveau, à ce qu’il attend. Ça me permet surtout aussi de rattraper souvent ce qui manque dans les cours de français, c’est à dire l’enthousiasme. On considère maintenant souvent l’enseignement du français comme l’acquisition d’une technique et non pas l’approche du sens. Or, pour moi, la littérature c’est d’abord l’approche du sens. Après, savoir ce qui se passe sous le capot de la voiture, c’est moins intéressant que de juste savoir la conduire. Si on sait déjà bouger à travers un texte et comprendre ce qu’il dit, c’est beaucoup plus important que de savoir comment ça a été fait. Quand on mange dans un restaurant, on ne va pas dans la cuisine voir comment ça a été fait. Et ça c’est un petit peu la tendance actuelle de l’enseignement. Donc il me semble qu’il y a là quelque chose à transmettre, et j’ai vraiment du plaisir à voir que les élèves d’un seul coup sentent arriver l’idée, le sens, que ça leur parle, qu’il y a écho. Et quand je vois leurs yeux briller, que certains trépignent sur leur chaise, je suis vraiment comblée de joie, c’est un très beau moment.

R : Alors vous avez vos petits trucs ? Comment faites-vous s’il y a un enfant qui est un peu fâché avec le français ? Est-ce que vous parvenez à l’aider ?

M H : Je ne dis pas que je réussis à cent pour cent, mais je cherche. Je cherche jusqu’à ce que je trouve le moment où d’un seul coup, il porte une attention aux textes qu’il n’a pas porté jusqu’à présent.

Ce qui est dommage, c’est que souvent, on propose aux élèves des textes qui sont très éloignés de leurs préoccupations. Je ne dis pas qu’il faut prendre des textes contemporains, ça n’a rien à voir, parce que si on étudie certains textes, de Pascal ou de Montaigne, ou de Rousseau, il y a des idées, des émotions qui peuvent nous frapper. C’est vraiment toujours contemporain. Et malheureusement, ce ne sont pas toujours ces textes- là qu’on propose.

R : Ce sont plutôt des textes justement contemporains ?

M H : Ce sont souvent des textes qui sont plus dans ce que je réfutais tout à l’heure, la critique :

«  Regardez comme la société marche mal, regardez comme cette société-là était injuste.»

Pour moi, la littérature n’est pas critique, elle est plutôt adhésion. Elle est adhésion à la vie. Et si on adhère, eh bien forcément, il y a des choses qu’on refuse. L’adhésion impose des choix.

Mais maintenant il y a une tendance à dire voilà, ce texte c’est un refus, c’est une critique, et l’unanimité dans la critique me paraît tellement négatif, tellement dommageable pour des élèves qui ont besoin d’admirer, qui ont besoin d’aimer, qui ont besoin de s’identifier, et qui ne retrouvent ça nulle part dans ce qu’on leur propose à lire.

R : Parfois, vous enrichissez le programme ?

M H : Oui, j’essaie de leur lire des textes en plus, de dire :

« Voilà tu vois ça d’accord, on l’étudie, mais la littérature c’est aussi ça. »

Évidemment, on travaille sur les textes du programme, surtout quand on prépare le bac, mais il est toujours possible quand même de montrer tout ce qui a été écrit dans un siècle et de dire voilà, il y a ça, et voilà ça, ça parle, et voilà comment ça parle.

.

Photo0926

Michèle, qui créait des saynètes de marionnettes pour faire plaisir à son jeune frère, fabriquait des personnages et leur donnait vie par le biais d’histoires, comme le faisait Laurent Mourguet ( 1769/1844), le papa de Guignol.

.

R : Nous avons parlé de votre activité de peintre, de celle d’écrivain, de celle d’enseignante.

Parvenez-vous, malgré un emploi du temps qu’on imagine aisément bien chargé, à consacrer du temps à la lecture ?

M H : Je ne peux pas me passer de lecture. C’est indispensable. C’est une nourriture quotidienne. Il n’est pas nécessaire d’y passer beaucoup de temps mais j’ai besoin de mes trois repas de lecture par jour. Bon, il arrive que je ne puisse pas lire la journée et que je ne lise que le soir, mais je ne peux pas imaginer une vie sans lecture. J’aurais une impression de vide, de désert. J’ai besoin de me nourrir des mots des autres.

Alors depuis quelques années, je suis devenue plus exigeante. C’est à dire que je me nourris moins de romans qu’auparavant. Avant, j’avais vraiment un goût pour le roman, l’histoire, l’attachement à des personnages.

Bien sûr que j’ai beaucoup aimé les romans russes, les romans de Stendhal. J’ai lu beaucoup Giono. Et c’est vrai que depuis quelques années, et peut-être après avoir écrit La Délouicha, j’ai eu besoin de lectures plus nourries, davantage nourries par la réalité. Donc des lectures de journaux intimes, des lectures de correspondances, des lectures d’autobiographies : des écritures qui se nourrissent de la réalité vécue. Et là, c’est vrai que d’un seul coup, j’ai découvert des choses merveilleuses. Il y a L’histoire de ma vie, de George Sand. Il y a sa correspondance avec Flaubert qui est magnifique. Il y a le Journal de Etty Hillesum, qui est d’une richesse incroyable,  parce que tout ce qu’on peut vivre comme vie intérieure a été découvert et vécu par cette jeune femme, dans un laps de temps de deux années avant qu’elle soit envoyée en camp de concentration, et donc mise à mort par les nazis. Mais elle a tout connu et tout exploré, et tout exploré dans l’acceptation, c’est à dire que c’est d’une hauteur de vue, c’est merveilleux

R : Avez-vous remarqué Michèle que en citant des œuvres qui se rapprochent de la réalité, vous avez cité des auteurs femme : George Sand, Etty Hillesum. Est-ce que la femme serait plus proche de ça, de la réalité intime ?

M H : J’ai lu récemment l’autobiographie, ça s’appelle Lettre au Greco de Nikos Kazantzakis, donc c’était un homme, et qui raconte sa vie, qui la revoit. Il ne la raconte pas en détail mais il montre comment sa vie a été guidée par un appel à toujours se transcender, à toujours aller vers le haut, à être meilleur, à chercher, à trouver l’idée qui lui permettra de comprendre le monde.

J’aime beaucoup par exemple aussi Tchékhov. Mais Tchékhov a une sensibilité qui peut-être se rapproche aussi de la sensibilité féminine. Dans ses nouvelles, dans ses pièces, il y a quelque chose qui me bouleverse.

Je viens de découvrir le livre d’une femme qui s’appelait Olive Schreiner, et le titre du livre unique qu’elle a écrit c’est L’histoire d’une femme africaine. Ce livre a été écrit à la fin du XIXième siècle en Afrique du Sud. Olive Schreiner était donc une fille du bush, et elle a écrit ça à vingt cinq vingt six ans. C’est un livre qui ne ressemble à rien d’autre et qui m’a vraiment enthousiasmée. Il donne à lire tous les questionnements que l’on peut avoir lorsqu’on est enfant par rapport aux adultes : toutes les vérités qu’on nous assène et que l’on met à distance, qu’on essaie de comprendre, toute les émotions qu’on peut avoir. C’est raconté d’une manière un peu simple et naïve, et on ne dirait pas que ça a été écrit au XIXième siècle. Ça pourrait avoir été écrit hier, c’est très surprenant. Et c’est un roman, ce sont des personnages.

R :  Cette personne a écrit ce roman et par la suite, elle a arrêté d’écrire ?

M H : Après elle a écrit encore un peu. Il y a un de ses manuscrits qui a été perdu, et puis un autre qui a été publié mais qui a eu moins de succès. Ça a été vraiment une autodidacte qui a tout créé d’elle-même. On peut dire que c’est un livre sorti du silence parce que tout ce qu’elle a trouvé à dire, elle l’a sorti de sa propre parole. Elle l’a fouillé, réfléchi, mais elle ne tient ça de personne d’autre. Et c’est d’une violence, d’une beauté, d’une force extraordinaire.

R : Alors vous nous le conseillez ?

M H : Ah oui, je le conseille.

R : La Délouicha retrace la vie d’une amie à vous, originaire d’Algérie, qui a beaucoup souffert d’être illettrée. Vous m’aviez confié avoir entrepris le récit de la vie d’un ami, d’origine étrangère, qui lui, connaît des problèmes d’identité.

N’avez-vous pas le sentiment, en relevant le défi de permettre à vos amis l’expression de leur vie, d’avoir trouvé exactement où était votre voix d’écriture ?

M H : Je ne sais toujours pas ce qu’est ma voix. Et j’ai l’impression que c’est à commencer, que ce que j’ai à dire est encore à venir également.

Ensuite, les livres qu’on écrits ne sont pas forcément des choix rationnels, des choix volontaires. Ce qui m’a amené à La Délouicha, ça a été cette rencontre, cette conversation qu’on a eue. Par ailleurs moi j’écrivais des petits romans, et je pensais davantage à faire aboutir mes romans plutôt que ce récit, et c’est ce récit qui, par sa puissance, par sa force, s’est imposé à moi.

La rencontre avec cet ami d’origine palestinienne c’est pareil, c’est son histoire qui s’est imposée à moi et peu à peu, c’est l’idée également de la rencontre que j’ai voulu explorer dans le récit que j’ai entrepris là : comment on peut aborder le mystère de l’autre. C’est à dire qu’on rencontre une personne, alors ça va durer un quart d’heure, ça va durer deux heures, on peut la revoir, on peut correspondre, on peut devenir ami. Mais qu’est-ce que cette personne représente ? Dans quelle circonstance on la voit, qu’est-ce qu’on apprend sur elle ?

C’est par ce biais là que j’ai voulu aborder ce récit : il y a l’histoire de cet homme, de sa famille, il y a tout ce qu’il me raconte, mais il y a également les circonstances autour de la rencontre, il y a les rues de Berlin qu’on parcourt ensemble, il y a les rues de Lyon. Il y a ce que je vois à ce moment là.

En même temps, également, je voulais faire apparaître mes réactions à ce qu’il disait. La connaissance, c’est sans cesse ce va et vient entre deux personnes, et ce va et vient, il est constitué de choses qui viennent par la parole, mais également par les gestes, par les regards échangés, par la qualité de présence qu’on a, par l’attention qu’on porte à l’autre.

Ça vient aussi parfois des malentendus qu’il peut y avoir, des méprises. Comme j’échange avec cet homme en anglais, que mon anglais n’est pas parfait, il peut y avoir des moments où j’ai du mal à comprendre ce qu’il veut me dire. Donc l’approche elle est… On tâtonne, et ce tâtonnement, j’aime bien montrer ça en fait. C’est plutôt cette aventure que j’ai envie de montrer, c’est ce tâtonnement vers l’autre, ce qu’on en retire, ce que ça nous apporte, et donc c’est une sorte de road movie de la rencontre.

R : Alors Michèle, on a hâte de lire cet ouvrage, hâte qu’il soit publié. On suivra l’affaire de près.

M H : Merci.

Photo0896

Michèle s’est promenée dans Lyon avec l’ami dont elle recueille l’histoire pas plus tard que la veille. Depuis qu’elle a fait sa connaissance, elle a beaucoup progressé en anglais, qui est la langue utilisée pour leurs échanges. On a hâte de vivre cette nouvelle rencontre, de découvrir cet ami dont on sait juste qu’il est étranger, et qu’il choisit avec soin ses cartes postales…

Alors, à très bientôt Michèle, et au plaisir de retrouver votre plume, car sachez-le, nous vous attendons !

Réjane

——————————-

D’autres chemins vers Michèle Hien :

* Lire le roman de Michèle Hien : La Délouicha

delouicha

* VOIR Les peintures de Michèle Hien.

* Sur le site Le choix des libraires : où l’on entend aussi la voix de Michèle Hien.

* Sur le site « Zone littéraire »

Vous avez dit « Anthologies » ? Rencontre avec Christian Poslaniec

* Le jardin

* Interview à l’étang

* Chez l’écrivain : son bureau

.

Christian Poslaniec, à qui l’univers du conte est familier, vit au cœur d’une nature de conte de fée

Un auteur a besoin de calme pour travailler, de sentiers pour se dégourdir les jambes, et, si possible, s’ il est passionné de pêche, d’étangs pour aller taquiner le goujon.
En acquérant, en 1990, une ancienne ferme au nord-ouest du Mans, dans la Sarthe, l’écrivain et fervent pêcheur Christian Poslaniec savait ce qu’il faisait.
A une heure de train de la capitale, la région d’adoption de ce Parisien reconverti répond idéalement au besoin de nature et de tranquillité d’un professionnel de l’écriture très demandé.

.

Interview au bord de l’étang

Réjane : Christian Poslaniec, les poèmes que vous écrivez font l’objet de recueils que vous avez publiés tout au long de votre parcours. Ce parcours, qui a débuté en 1973 avec Les oiseaux étranglés, édité chez Chambelland, se poursuit, puisqu’au mois de novembre 2008, vos lecteurs ont eu la chance de découvrir un nouveau recueil de poèmes : Comme une pivoine .
En observant votre bibliographie, on remarque quelque chose. On remarque que votre chemin poétique est ponctué d’un autre type de livres appelés ANTHOLOGIES.
Vous avez publié une anthologie de poésie en 1975 : Le coffret d’Aladin,
en 1981, vous publiez  Poèmes vitraux ,
en 1985,  Poètes contemporains ,
en 1993, Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie .
Enfin, au mois de février 2009, arrive dans les bacs : En rires , une superbe anthologie de poésie publiée aux éditions Seghers.
En comptant cette publication, et en additionnant :
– les œuvres que j’ai citées,
– celles que je n’ai pas citées,
je le constate : vous voici pour la treizième fois papa d’une anthologie de poésie.

Christian Poslaniec, racontez-nous : qu’est-ce qui motive un poète à être l’auteur de livres dont les poèmes ne sont pas de lui ?

C P : Le plaisir. Je ne pense pas qu’on puisse séparer ses productions des autres. On écrit parce qu’on lit, quelque part. C’est intimement lié. Je ne connais pas d’écrivains qui ne soient pas de grands lecteurs. Je ne connais pas de poètes qui ne connaissent pas par cœur tous les autres poètes. Enfin, j’exagère en disant ça, mais c’est quelque chose de ce genre.

Pour ma première anthologie,  Le coffret d’Aladin, ça partait d’un constat pédagogique de l’époque. J’étais prof à l’école normale, de français, et de pédagogie, et je n’arrivais pas à trouver, pour aider les étudiants, des poèmes pour les enfants que je trouve… des poèmes. Il y avait des tas de cucutries, il y avait des tas de choses, qui étaient calquées sur des comptines (les comptines traditionnelles, je suis pour, mais les trucs fabriqués exprès pour ça, je ne suis pas aussi pour). Si bien que j’en suis arrivé à chercher, parmi les recueils qui ne sont pas pour les enfants, des poèmes que les enfants puissent lire. Et alors je m’étais fait une anthologie comme ça (ça a pris un an), une anthologie de textes connus mais pas publiés pour les enfants. Et il se trouve que lors d’une négociation avec un éditeur, je lui ai parlé de ça. Il m’a dit que ça l’intéressait, si bien que ça a été ma première publication (à L’école des loisirs) en poésie. Elle a d’ailleurs eu un gros succès. On parle même de la rééditer. Je l’ai relue, ça tient toujours la route. Ça n’a pas vieilli forcément, parce que c’est des poèmes du fonds je dirais, même s’ils ne sont pas connus du grand public.

Ensuite, faire des anthologies, je dirais que ça s’entremêle avec lire de la poésie pour soi, lire des poèmes à des enfants quand on travaille avec eux en classe, quand on fait des interventions, inventer de la poésie avec eux, faire sa propre poésie. Tout ça c’est tellement intimement lié que bon, je n’ai jamais fait véritablement la différence. La seule différence que je fais c’est que je ne mêle pas mes poèmes à mes anthologies, la plupart du temps. C’est arrivé une fois mais d’une façon générale, j’estime qu’on ne peut pas être juge et partie.

R : En rires, votre nouvelle publication, est une anthologie présentant des poèmes du rire. Vous êtes-vous amusé à la composer ?

C P : Énormément. Mais il faut dire qu’en fait, c’était la troisième anthologie que je faisais en relation avec Le Printemps des poètes. La première s’appelait Duos d’amour. Le thème était l’amour, il y a deux ans. Celle d’après s’appelait :  Je est un autre, en fonction du thème, et là, le thème du Printemps des poètes c’était « En rires ». Ce n’est pas le titre que j’avais donné au départ à l’anthologie. Dans mon idée, c’était : Les sept rires de l’arc en ciel, mais c’est évidemment un peu plus puéril que En rires avec un rire au pluriel. Et alors ce qui est drôle, c’est que j’avais dit : « Ce qui marcherait actuellement (étant donné que la poésie est de nouveau lue, il y a de nouveaux lecteurs de poésie), ça serait quelque chose qui serait drôle ». Et du coup, j’avais commencé à composer une anthologie du rire avant de savoir que ce serait le thème du Printemps des poètes. Donc je me suis bien amusé à la faire, effectivement. Après, je l’ai un peu modifiée en fonction des demandes et des discussions qu’on pouvait avoir, mais c’est vrai que c’est très drôle.

Et ce qui est encore plus drôle, c’est de la faire découvrir. On a déjà fait ça trois ou quatre fois dans différents lieux. On fait ça à deux voix. Là, on l’a fait Samedi dernier par exemple à Paris, dans un restaurant qui s’appelle l’Apostrophe, dans le treizième, près de la place d’Italie. Il y avait une dizaine de tables avec des convives, et ils ont vraiment ri aux éclats. On leur a fait un florilège simplement de ce qu’il y avait dans l’anthologie. Rien que de lire les poèmes, c’est un vrai plaisir. J’ai autant de plaisir à les faire découvrir qu’à les découvrir moi-même.

R : Votre prochaine anthologie pourrait être une anthologie de poèmes de femme ?

C P : Oui.

R : Ça ne vous dérange pas l’idée de sélectionner des poèmes de femmes particulièrement ?

C P : Parce que ce sont des femmes ? Parce que vous trouvez qu’elles sont moins bonnes poètes, c’est ça  ?

R : Non mais justement, est-ce que ce n’est pas une sorte de discrimination positive de trier des poèmes de femmes exclusivement pour un recueil ?

C P : Moi, je trouve que c’est de la justice sociale, ce qui est tout à fait différent, à l’échelle historique.

Je vais revenir sur l’anthologie. Il y a très longtemps que je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup de mal à trouver des poèmes de femmes contemporaines, donc j’ai fait une anthologie, il y a trente ans de ça, qui s’appelait : Poèmes de femmes du temps présent (pour la Bibliothèque du Travail du Second degré, dans le mouvement Freinet).

J’étais content de trouver des poèmes de femmes contemporaines, c’est à dire vivantes, alors qu’on est toujours en train de chercher des poèmes de poètes morts.

Ensuite, j’ai publié l’anthologie Duos d’amour. Le titre provient du fait que j’ai mis en regard de chaque poème d’homme un poème de femme, et je les ai fait dialoguer. Voilà, ça, c’est la norme. Ça devrait être la norme. Sauf que, j’ai lu quelques petites centaines d’anthologies : les femmes sont représentées à dix pour cent à tout casser. Je ne trouve pas ça bien. Alors du coup, ça ne me gêne pas de rechercher une anthologie avec uniquement des poèmes de femmes. Je trouve que c’est une façon de rétablir la justice par rapport à toutes ces anthologies qui les ont ignorées. Forcément, il faut les chercher. On ne les trouve pas dans les autres anthologies.

J’ai quelques milliers de recueils que les poètes eux-mêmes m’ont envoyés au fur et à mesure depuis quarante ans. Donc quand je fais une anthologie, je commence par tout relire, tout ce que j’ai chez moi. Et je découvre à chaque fois des beaux poèmes. J’ai en particulier pas mal de poèmes de femmes, de recueils de poèmes, qui sont totalement inconnues. En revanche, puisque tout à l’heure vous avez parlé de l’anthologie En rires, eh bien, j’ai eu un mal fou à trouver quelques poètes femmes rigolotes. Ça a été une gageure. Pour une fois, il n’y a pas plus de dix pour cent de poèmes de femmes dans cette anthologie.

R : Y a-t-il des points communs (de motivation, de démarche, de savoir-faire ou autre…) entre composer une anthologie de poésie et écrire un recueil de poèmes ?

C P : Je ne crois pas.

R : Ce n’est pas du tout la même démarche ?

C P : Non, ce n’est pas la même démarche, mais en revanche, c’est la même durée : dans les deux cas, ça me prend un an à peu près. Ce qui est long dans une anthologie, c’est de trouver l’or dans la gangue, c’est à dire lire mille poèmes pour en trouver un. Un qui corresponde à une idée encore assez vague du projet final parce que, si on s’enferme au début, si on fait des catégories trop strictes, des choses comme ça, c’est fini. Ça va être une anthologie qui marche au pas, mais qui ne sera pas ouverte. En revanche, dans un recueil de poèmes, ça démarre d’envies. Alors pour moi, c’est des envies diverses, en fonction de mes rencontres, en fonction de bribes que je peux écrire sur mon petit carnet, de ce que je mets dans mon frigidaire à poèmes : quelques phrases, quelques vers, une image etc…

Chaque bribe correspond à un bout de vécu, à une émotion, à du ressenti, à une transformation d’émotions en mots. Et ensuite, quand je commence à travailler dessus pour faire un recueil, la difficulté, c’est de trouver une cohérence. La cohérence, elle passe par moi, elle existe par moi, mais ça ne fait pas forcément un recueil cohérent à lire pour quelqu’un d’autre. Or, je veux que les surprises de mes lecteurs soient à plusieurs niveaux, que ce ne soit pas seulement : « Ah ! J’aime bien ce poème, j’aime bien cette image ,  etc. ». Je veux qu’à un moment donné, ils se rendent compte que c’est un recueil, et que ce n’est pas une collection.
Alors ça ce sont des démarches totalement différentes.

R : Lorsque vous écrivez des poèmes, vous le faites en tenant compte du recueil en cours de réalisation ?

C P : C’est à dire que je ne publie plus de recueils spontanés depuis fort longtemps, donc j’attends une demande. Mon dernier recueil Comme une pivoine, était une demande d’une éditrice, une éditrice qui publiait une collection de poésie que j’appréciais beaucoup qui s’appelait Lo Païs d’enfance, qui est ensuite allée travailler Au Rocher avant de se faire jeter.

A un moment donné, j’avais effectivement un recueil de poèmes sous le coude pour enfants, que j’avais réunis par de fausses leçons (Leçon de coloriage, Leçon de vie, Leçon d’amour etc.) qui s’appelle Le chat de mon école marque toujours midi. Bon, ce recueil est paru. Le Rocher l’a épuisé, mais il ne l’a pas réédité.

Du coup, quand cette éditrice est allée chez un autre éditeur pour créer une collection, elle m’a demandé si j’avais un autre recueil, et comme j’avais quelque chose en train, là, j’ai mis les bouchées doubles, ça m’a intéressé. Mais je n’aurais pas publié ce recueil pour enfants si je n’avais pas eu une demande de quelqu’un en qui j’ai confiance.

R : Qu’est-ce qu’il y a selon vous d’intéressant pour le lecteur à ce qu’il découvre des poèmes dans le cadre d’une anthologie plutôt que dans le recueil d’un seul auteur ?

C P : D’abord, ce n’est pas le même projet effectivement. C’est à dire que le texte dans une anthologie n’a plus le même sens que le texte dans un recueil (un recueil normal : il existe des poètes qui publient tout à la suite, comme ça vient, et ils y arrivent, ce qui m’a toujours stupéfié). Ce n’est pas le même projet parce que dans une anthologie le texte a un autre sens que celui qu’il avait dans le recueil, automatiquement. Il a le sens que je lui donne, davantage, que le sens que lui donnait le poète, donc quelque part, j’ai trahi un peu le poète mais en même temps, je montre que son poème a d’autres facettes et qu’il peut être lu autrement. Et de ce point de vue là, je fais faire des économies de temps à quelqu’un qui ne connaitrait pas l’ensemble de la poésie et qui n’a pas besoin de lire tout ce que j’ai lu pour trouver ces perles, et qui lui va avoir en quelque sorte du plaisir qui est bien rassemblé. Je crois que c’est ça la lecture d’anthologie. C’est la garantie de trouver son plaisir à partir d’un thème qu’on apprécie.

J’ai fait plusieurs anthologies de nouvelles par exemple, à L’école des loisirs, et là, c’était un projet didactique en même temps : non seulement les gamins ne connaissaient pas le genre nouvelle, mais ils ne connaissaient pas les auteurs que j’avais envie de leur faire découvrir.

Alors j’ai commencé par trois anthologies de Maupassant. Après c’est devenu à la mode, on s’est rendu compte que Maupassant pouvait être lu par des gens assez jeunes. Pas tout, mais une bonne partie. Un des recueils s’appelait Histoires douces amères, qui était une façon de Maupassant de voir le monde. Le troisième recueil était les textes les plus classiques : on y trouve « La ficelle », des choses comme ça.

Après, j’ai publié des anthologies selon les genres que je voulais faire découvrir. J’ai une anthologie de textes policiers appartenant au sous-genre Crimes parfaits (ça s’appelle comme ça d’ailleurs). J’en ai une de science fiction, en me référant aux Étranges visiteurs, c’est le titre. Une du genre fantastique, une qui se trouve à la limite des choses qu’on n’arrive pas à classer. De même que j’ai fait des anthologies de textes du moyen-âge, pour faire connaître les fabliaux, après les avoir traduits, à des gens qui ne savent plus ce que sont les fabliaux, et que ça fait rire quand ils se trouvent face à ça. Donc, dans tous ces cas-là, il y a une intention didactique, et il y a une notion de partage, partage de la culture. Ça me paraît très important, le partage de la culture.

R : Votre nouvelle anthologie de poésie, En rires, est donc arrivée dans les bacs, comme je le disais tout à l’heure, au début du mois de mars. Cette œuvre possède une forme qui d’emblée, annonce la couleur : l’humour, c’est quelque chose de nuancé, le langage, c’est encore plus fin que ce que l’on croyait. Il me semble que En rires, en réunissant dans son écrin des textes de toutes les époques, et en leur distinguant des nuances d’humour, tout en présentant l’intérêt d’une anthologie, le dépasse.
Comment êtes-vous arrivé à ce résultat d’un livre qui, en plus de proposer des textes superbes, éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage ?

C P : Oups !

R : Êtes-vous d’accord avec ce que j’avance (que cette œuvre éveille le lecteur à prendre conscience de l’infinie nuance du langage) ?

C P : Je pense oui, parce que prendre conscience des nuances de l’humour, c’est une façon de prendre conscience effectivement des nuances du langage. L’humour, c’est un ton.

Admettons que nous soyons à la pêche par exemple. Si je vous dis : « J’attrape plein de poissons », ce n’est pas la même chose que si je vous dis : « J’attrape plein de poisson ! », ou si je vous dis : « J’attrape plein de poissons… ». Voilà trois nuances de langage qui sont fondées uniquement sur des intonèmes, sur le ton, et qui ont un sens différent.

Et c’est pareil pour l’humour. D’une certaine façon, l’humour donne ses clés en même temps que son ton. De là à transformer le ton en couleur, ça m’est venu à cause de plusieurs facteurs bien sûr. On dit toujours : l’humour noir. Mais l’humour noir s’oppose forcément à une toute autre forme d’humour.

Il y a un recueil d’un poète qui s’appelle  L’humour blanc. Alors je me suis demandé ce que c’est que l’humour blanc. Alors du coup, j’ai commencé à chercher qu’est-ce que ça pourrait être comme forme d’humour, et ça n’a pas été facile. L’humour noir par exemple, on ne l’a jamais défini. J’ai relu toute l’anthologie L’humour noir d’André Breton, où j’ai d’ailleurs trouvé peu de textes qui n’aient pas vieilli, j’en ai trouvé trois quatre seulement. Mais ça ne dit pas ce que c’est que l’humour noir.

Alors, quand je repense à « L’humour, c’est la politesse du désespoir. », je me dis, tiens, il y a peut-être quelque chose. Mais ce n’est pas exactement ça. C’est plus grinçant sans aller jusque là. Alors finalement, j’ai fini par définir une forme d’humour noir, c’est pour ça que toutes les parties sont sous-titrées.

Alors, je me suis posé après la même question sur l’humour rose, l’humour bleu, l’humour blanc, l’humour jaune. Ça existe l’humour jaune. Il y a un recueil aussi. Donc j’ai relu Les amours jaunes de Tristan Corbière. C’est pour ça que j’appelais ça : Les sept rires de l’arc en ciel au départ. Parce que ce sont des couleurs qui appartiennent à un même ensemble, qui est l’ensemble de l’humour, et les nuances, c’est les nuances de ton. Au départ je suis parti avec treize ou quatorze couleurs, pour voir, parce que je ne voulais pas limiter, c’est toujours la même chose, et j’avais même une non-couleur : l’humour transparent, l’humour où on ne sait pas si c’est de l’humour : « Est-ce qu’il plaisante, est-ce que c’est déclaratif ou humoristique ? ». Et puis j’ai éliminé certaines couleurs tout en éliminant des poèmes. J’ai cinquante poèmes.

Au départ, je devais avoir cent cinquante poèmes pour ma première sélection. Et puis, c’est en jouant sur les nuances que je me suis aperçu que petit à petit, j’ai vraiment réussi à définir les humours voisins. L’humour rouge par exemple, ça ne s’est pas imposé à moi comme l’humour de la colère au début. Ça pouvait être l’humour de l’amour comme en Chine, par exemple. Pour Bruno Doucey, c’était l’humour de la colère. Donc c’est comme ça que se sont construites les nuances, petit à petit.

Et après, le grand plaisir, ça a été d’apparier, quand j’ai réussi à trouver des parentés entre les poètes successifs. Alors là, c’est un vrai plaisir ! Par exemple, le fameux texte du « Hareng saur » (sec, sec, sec), de Charles Cros, j’ai réussi à l’apparier à un autre poème, surréaliste celui-là, de Jacques Baron, dont le titre est « Harengs saurs et poissons rouges » . Il y a forcément une parenté entre les deux. Alors je ne sais pas si c’est une réponse à l’autre ou quoi, mais ça m’intéresse de les rassembler et de les lire à la suite.

Il y a un poème sur Dieu d’Alain Bosquet, comme si Dieu était le résultat d’une élection. J’ai trouvé un autre texte, de Jean Rousselot sur Dieu, où on dit qu’on l’attend toujours, on se demande quand est-ce qu’il va arriver etc.
Quand on les lit à la suite, ça modifie les choses. Beaucoup de textes comme ça sont reliés. C’est d’ailleurs ce qu’apprécie l’éditeur, que je fasse ce travail-là. Ce qui demande de partir vers un très vaste choix de poèmes. Ça demande aussi des renoncements parce que quand on fait ça, on renonce à certains textes qu’on adore, mais qui sont tous seuls quelque part. On pourrait faire l’anthologie des textes qui sont tous seuls, des textes qui ne s’accordent avec rien d’autre.

R : J’avais un peu dans l’idée, tout à l’heure, en vous posant la question des éventuels points communs entre écrire un recueil de poèmes et composer une anthologie, qu’il était possible d’associer les deux démarches, écrire un poème étant utiliser les mots, composer une anthologie étant « écrire », mais avec les poèmes déjà faits ?

C P : C’est ça. Mais même si l’opération a quelque chose d’apparemment similaire, ce sont quand même des opérations différentes. C’est comme quand on dit : associer des lettres, ensuite associer des sons pour faire des mots, associer des mots pour faire des phrases, etc. Sauf que c’est jamais au même niveau que ça se situe. C’est bien un processus d’association dans tous les cas, mais c’est la seule similitude qu’on puisse trouver.

Il y a des similitudes, parce qu’on fonctionne de la même façon en fait, nécessairement, moi du moins, mais ce n’est pas pour ça que les opérations sont similaires.

Je dis parfois que l’écriture c’est le contraire de la lecture, et non pas la même chose, et je l’ai déjà démontré dans des approches théoriques. Je pense que c’est l’inverse, qu’on construit exactement l’inverse de la réception. Les francophones en particulier unissent les deux sous un même concept, qui a un nom spécial d’ailleurs, la « littéracie », et je ne suis pas d’accord.

R : Est-ce un plus d’être poète soi-même lorsque l’on est auteur d’anthologies ?

C P : Je ne pense pas. L’inverse oui.

R : C’est à dire que c’est un plus d’être auteur d’anthologies lorsque l’on est poète ?

C P : Oui, parce que sinon, on écrirait toujours la même chose. J’ai lu d’excellentes anthologies, faites par des gens qui ne sont pas poètes. Pour être un bon anthologiste, il faut être un bon lecteur. Ça ne veut pas dire qu’on est poète. Pas besoin d’être poète pour être un bon lecteur.

R : Tandis qu’être auteur d’anthologies, cela apporte au poète ?

C P : Écrire des poèmes, c’est écrire quelque chose qu’on veut nouveau par rapport à ce qui existe déjà. Alors le problème dans cette phrase, c’est connaître ce qui existe déjà. Être anthologiste, c’est la garantie d’avoir lu énormément de choses.

R : Êtes-vous un lecteur friand d’anthologies de poésies ?

C P : Non. Je préfère lire des recueils. Je crois que je ne lis jamais une anthologie de bout en bout. J’utilise les anthologies pour chercher des choses. J’aime bien une anthologie bien classée, où je me retrouve. Parfois, je cherche des textes particuliers et j’ai du mal à les trouver dans les anthologies. Heureusement, j’ai celles de Pierre Seghers.

R : Vous les cherchez pour faire une anthologie ou pour d’autres raisons ?

C P : Pour diverses raisons. Parfois, je cherche un poème par exemple, ou même un simple vers. Je cherche dans des anthologies. Parfois je ne trouve rien. Il y a des textes que je cherche pendant des années comme ça, sans les retrouver. Et puis un jour, je tombe dessus. Mais ça peut être pour le boulot.

Par exemple suite à une animation qu’on a fait dans la Sarthe dans un village, avec lâcher de ballons poétiques, etc., il y a une formatrice avec qui j’ai déjà travaillé, que j’ai eue comme élève d’ailleurs à une époque, qui m’a demandé de faire une approche de la poésie dans l’endroit où elle enseigne. Alors je commence à réfléchir à son thème. Ça veut dire que l’originalité que je peux trouver par rapport à d’autres intervenants, c’est de lui faire une sorte de petit anthologie qui puisse être utilisée dans ses classes, ce que j’ai fait d’ailleurs l’an dernier pour le niveau d’enfants de quatre cinq ans. Ce n’est pas de la tarte !

Alors là je suis content d’avoir des anthologies, alors soit qui me permettent de trouver des nouveaux textes lorsque j’ai suffisamment ciblé ce que je cherche, soit de retrouver plus fréquemment des textes que je connais. Par exemple, il me passe par la tête là une comptine chinoise qui commence par : « Toung toung toung fait le tambour rouge ». Je sais où trouver ce texte. Mais ce n’est pas forcément simple. Parfois je ne me souviens plus du titre ni de l’auteur, juste une ambiance, juste un mot, une image. Alors bon, avec internet, des qu’on a un vers entier, crac, on a sa réponse. Ça m’a bien aidé. Mais bon il n’y a pas tout sur internet. Et puis bon, il faut avoir internet !

R : Sans dévoiler précisément comment étaient disposés les textes de En rires
Lorsque vous écrivez un recueil de poèmes, vous l’élaborez selon un système (chaque poème de Comme une pivoine correspond à un demi-proverbe, Le chat de mon école marque toujours midi se décline en leçons, etc.
Vos romans eux-mêmes, je pense en particulier aux œuvres que vous avez publiées à l’école des loisirs : Le treizième chat noir, Le douzième poisson rouge, La onzième souris verte, sont liés entre eux par un double système : les couleurs/les animaux familiers.
Être écrivain, être poète, est-ce être intuitif, est-ce rêver ?
Ou est-ce être bâtisseur, être cartésien ?
, j’ai évoqué tout à l’heure sa forme, qui lui est unique.

C P : Être rêveur, ça ne me plait pas. Je ne suis pas rêveur. Être écrivain, c’est vivre dans un double univers. Comme dans les récits fantastiques, par exemple, Le Horla de Maupassant. Dans Le Horla, il y a un être à l’intérieur de lui, il n’y a que lui qui y croit. Le docteur Marrande aussi à un moment donné. Mais être écrivain c’est vivre assez fréquemment dans ces deux façons d’être. Ce qui veut dire que quand on est en état de gésine, on perçoit, dans son environnement, des choses que les autres ne voient pas forcément. On les perçoit parce que leur agencement particulier nous amuse, nous émeut. Ça peut être n’importe quoi. Ça peut être un reflet dans l’eau. Ça peut être la façon dont un arbre s’incline toujours avec le vent comme s’il saluait quelqu’un. Ça peut être un mot, le pétillement des feuilles de peuplier dans le vent, ça fait « Pshitt ! ». Ça peut être des tas de choses. C’est toujours des émotions et ça se relie à un projet.

Si j’ai un projet de poésie, même lointain, je vais piquer des trucs qui seront des visions poétiques, c’est à dire des façons de voir le monde. Je vous avais envoyé, je crois, une fois quelques textes, c’était sur des ados, leur façon de marcher. J’ai remarqué il y a quelques jours une femme, elle devait avoir entre vingt et trente ans, et dans ma tête, je l’ai surnommée la sautilleuse. Elle était avec son mec, elle lui tournait autour. Elle avait un sourire joyeux et elle sautillait. Vraiment, elle sautillait, un peu comme une gamine quand elle est contente de voir quelqu’un elle saute sur place. Le sautillement a l’air de représenter quelque chose pour les gamines, pour les filles, alors qu’on ne faisait pas ça de la même façon avant, et qu’on ne fera sans doute pas ça de la même façon après. Rien que cette thématique de la sautillante, je me suis dit que je pourrais faire un recueil là dessus, un recueil pour adultes qui serait juste des descriptions de jeunes filles, oui, plutôt de jeunes filles parce que les garçons se déplacent autrement. Alors pourquoi j’ai remarqué ça ?

Le vrai mystère c’est ça. Pourquoi à un moment donné il y a des trucs que je peux remarquer ? Alors ça peut être une couleur. Ça peut être quelque chose qui m’intrigue : les herbes complètement immobiles sauf une qui se balance, comme si il y avait un mystère. Comme si la vie proposait constamment un mystère.

Bon alors voilà, ça c’est l’input : la réalité qui envoie ses messages et en fait une réception interne un peu particulière. Et puis, à un moment donné je dirais, il y a blackout. C’est à dire que la réalité, on ne la voit plus. Ce qui se construit c’est à l’intérieur. On vit dans un autre monde. C’est là que je dis qu’on peut frôler la folie, en arriver à confondre ce qu’on construit, ses personnages de papier ou ses atmosphères, avec la réalité. Ça arrive.

Ça m’arrive par exemple, en revenant sur certains trucs, de ne plus savoir si cette scène que j’ai décrite dans un livre c’est une scène que j’ai vécue ou c’est une scène que j’ai inventée. Voilà un bel effet de folie. Heureusement c’est rare, et puis je peux le vérifier. Bon, ça veut dire qu’on vit ce monde intérieur aussi intensément que la réalité, ce qui explique aussi pourquoi certains peuvent se consoler avec l’art, parce qu’ils vivent l’art comme des tranches de vie quoi. Et puis à un moment donné, ça ressort. Ça ressort et là ça se confond à une autre réalité, qui est la réalité bien rangée des choses, la réalité sociale. « Est-ce que je peux dire ça? Est-ce que ce sera accepté socialement ?  Est-ce un propos trop mièvre ? » : des critères de réception de la société.

Si je prends mon pied à écrire une épopée par exemple aujourd’hui, je ne suis pas sur que quand je prendrai du recul, j’accepte qu’elle ne soit pas publiée, parce que personne ne publierait une épopée aujourd’hui. Bon voilà, c’est un petit peu ce type de fonctionnement, qui ressortirait à deux façons de vivre intensément les choses, mais avec deux programmes différents dans la tête.

.

Photos : Bertrand Bracquard, Martine Bracquard

En rires de Christian Poslaniec, fait l’objet de lectures en duo avec Bruno Doucey , directeur depuis 2003 des éditions Seghers, à qui l’on doit la publication d’ouvrages essentiels : recueils, anthologies, essais, ayant trait à la poésie.

.R : En rires est un livre qui va à la rencontre des lecteurs puisque régulièrement depuis sa publication vous le présentez à des publics. Vous accompagnez votre présentation par une lecture en duo avec votre éditeur, Bruno Doucey.
Si on n’a pas eu la chance d’assister à l’une de ces lectures, et qu’on aimerait bien savoir comment elle est organisée, quels sont les textes que vous lisez, on peut avoir envie que vous nous décriviez cette présentation. Est-ce une chose possible ?

C P : Naturellement non, puisque chaque présentation est différente. Au début, on avait juste cinq/dix minutes. Donc on s’était choisi quelques textes, qu’on pouvait lire à tour de rôle, ou ensemble pour certains qui se répondaient justement. On avait fait ça assez vite et les gens nous ont demandé après : « Vous avez dû passer des heures à faire cette sélection ? ».

Mais non, le recueil s’y prête donc ce n’est pas très difficile. Et puis pour la suite, quand on intervient pendant une heure, il est évident que ça ne peut pas être la même chose, donc on garde une petite trame, mais la trame de présentation des sept couleurs, ça suffit pour n’importe quelle présentation.

La dernière fois on a commencé par dire les petites piques intermédiaires (parce que ça fait rire les gens sans arrêt quoi, du début à la fin), et après on est revenu au début et à l’humour noir pour dire quelques textes qui nous plaisaient (mais bon, ça a été beaucoup plus spontané), et puis certains de nos textes qu’on a dit aussi à un autre moment. On a fait venir des poètes qui étaient dans la salle pour qu’ils lisent leurs poèmes. Bon, voilà, c’était un petit peu à la bonne franquette comme ça.

R : Chaque présentation a été différente alors…

C P : Et elle sera différente encore la prochaine fois si on le refait.

R : Y a-t-il un poème que vous préférez dans En rires ?

C P : C’est une question qu’on me pose pratiquement tout le temps, pour tout. Est-ce qu’il y a un de mes textes que je préfère ? Est-ce qu’il y a une musique que je préfère ? Et je ne suis jamais capable de répondre. Ça me semble une question réductrice, horriblement réductrice. Je veux dire, on ne peut pas n’aimer qu’un poème, si on choisit cinquante poèmes dans une anthologie.

Alors je ne dis pas qu’on les aime tous pareil, il y en a que je préfère à d’autres, il y en a que j’aime moins. Mais il y en plus de la moitié que j’aime pareil. C’est pareil pour n’importe quelle anthologie. Sinon je ne la fais pas quoi.

Quand je la relis la dernière fois, avant de l’envoyer à l’éditeur, alors qu’elle a déjà changé dix fois, que les textes ont parfois changé de place, il y en a qui sont arrivés, d’autres qui sont partis, etc. Quand je la lis et que ça me fait chaud au cœur, je suis content. Et là, ça veut dire qu’il y en a plein, des textes qui fonctionnent. Alors s’il y en a deux ou trois qu’on aime moins, mais qui sont bien à leur place, c’est pas grave.

Puis, il y a des textes qu’on aime lire, il y en a d’autres qu’on aime lire à haute voix, d’autres, on aime bien qu’ils soient là, mais on serait incapables de les dire. J’en ai un ou deux comme ça. Il y en a d’autres, on en a marre de les dire : « Il l’emparouille et l’endosque contre terre » (« Le grand combat », Henri Michaux).
J’adore ce texte de Michaux, mais je n’ai plus envie de le dire. Je l’ai dit tant de fois, que j’aime bien l’entendre dire par quelqu’un d’autre, mais :
« Quoi qu’a dit ?  A dit rin. » (« La môme néant », Jean Tardieu) on ne s’en lasse pas. On l’a dit sur tous les tons.

R :  « A quoi qu’a pense ? »

C P : « A pense à rin. »

.

A écouter : « Vous avez dit « Anthologies » ?
Une interview au chant des oiseaux, extraît…

.

L’entretien, auquel participèrent tous les oiseaux de l’étang, se déroula au rythme silencieux des poissons, qui, curieux de la parole de l’écrivain, ne manquèrent pas de se presser à sa ligne.

Des carpes s’invitèrent, puis, elles furent rejointes par un gardon.

Enfin, juste au moment où Christian Poslaniec achevait une dernière phrase, un petit poisson vint se faire prendre. Celui-ci, visiblement joyeux, à en juger ses frétillements, à l’idée de quitter son étang pour l’aquarium du poète, était un goujon !

.

 

L’écrivain a aménagé dans sa maison plusieurs bibliothèques

Si Christian Poslaniec compte l’ordinateur comme indispensable à son activité, son travail n’en demeure pas moins indissociable des œuvres d’autrui, qu’il possède en grand nombre, et qui se répartissent en trois bibliothèques. On trouve dans sa maison une pièce consacrée aux romans policiers, le grenier accueille ses archives, tandis que les œuvres de littérature générale, de littérature jeunesse, les ouvrages de référence, les usuels, les encyclopédies, les documentaires, les œuvres de bandes dessinées, celles de sciences fiction, les romans fantastiques lui sont directement accessibles de sa pièce de labeur : un impressionnant bureau aux trois pans de mur tapissés d’ouvrages.

.

 

Pour quand la bande dessinée ?

Christian Poslaniec a publié une centaine de livres : albums pour la jeunesse, romans policiers, recueils de poésie, anthologies, essais, traductions, adaptations.
Dans l’armoire magique, où sont rassemblées ses publications, pour l’instant seule la bande dessinée n’est pas représentée. Mais qui peut dire si un tel ouvrage ne viendra pas un jour grossir les rangs d’une œuvre vouée à une écriture sans frontières qui décidément, nous enchante !

.

Photo0834

 

Merci

Remerciements à Christian Poslaniec, généreux en hospitalité autant qu’en parole.
Merci à Bertrand Bracquard et à Martine Bracquard, à qui nous empruntons deux belles photos.
Merci aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes et aux étangs de la Sarthe.
Merci au soleil, qui a éclairé mes clichés.
Merci enfin au petit goujon, qui a bien voulu se faire taquiner à l’étang.

Réjane

(Toutes les photos sauf celles indiquées sont de Réjane)

———

A découvrir : d’autres billets avec ou sur Christian Poslaniec

* « En rires », un livre de poèmes : des nuances dans la nuance sur la palette de l’humour… publié le 22 février 2009…

* “Internet, c’est de l’écriture ” : rencontre avec Christian Poslaniec, auteur et spécialiste de littérature jeunesse publié le 3 novembre 2008

* La littérature au singulier, c’est fini tout ça ! publié le 23 mai 2008