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La littérature au singulier, c’est fini tout ça !

Donnez un texte de Colette à une prof de français pour voir. En général, sa réaction est la suivante : les yeux tout d’abord, ils sortent des orbites. Les mains, elles tremblent. Quant à ses cheveux, ils se dressent sur sa tête. Oui, parce que la prof de français, Colette, elle adore, alors normal, elle réagit ! En même temps que son corps s’exprime, surgissent de sa bouche frémissante immanquablement ces cinq mots :

« Ce texte est très littéraire ! »

Voilà, le verdict est posé. Quand Madame la prof de français vibre à l’ingéniosité, la vivacité, la perspicacité du verbe, on a affaire à un texte littéraire.

Et quand Madame la professeur de français ne vibre pas, à quel genre de texte a-t-on affaire ?

Et bien, ça dépend, et toute la question est là.

Lorsqu’en 2002, Christian Poslaniec, didacticien et auteur jeunesse, publie son ouvrage « Vous avez dit littérature ? » (Hachette Education), et qu’il tente de situer la littérature dite « Jeunesse » dans le grand ensemble « Littérature », il nous montre une foule de choses, et elles sont plus passionnantes les unes que les autres.

Il nous montre par exemple, qu’aucun critère ne permet d’affirmer qu’un texte est littéraire, et que tel autre ne l’est pas. Ce qui signifie que quand Madame la professeur de français affirme du texte de Colette qu’il est très littéraire, elle fait preuve d’ignorance.

Il faudrait pourtant qu’elle le sache : Christian Poslaniec, démonstration à l’appui, le prouve. Le principe de « littérarité » d’un texte n’est pas interne à celui-ci. (Lire sur ce principe : ici et )

Voilà qui bouleverse quelque peu les certitudes. Mais alors, mais alors, et nos grands classiques ? Et le génial Jean Echenoz, et… Marguerite Duras, et… Françoise Sagan, et… Albert Cohen ? et… et…

Ben oui, mais non. Non non non, cent fois non. Le concept de littérarité est un fantôme. Il n’existe pas. Enfin si, il existe, mais pas dans l’absolu. Surtout pas dans l’absolu.

Il existe à un moment, à un endroit, pour un lecteur donné. Voir le billet précédent sur une phrase de Borges de mon colocataire de ce carnet numérique.

En effet, à chaque fois qu’un lecteur prend plaisir à lire une oeuvre, qu’il est étonné par elle, et qu’elle le transforme, alors, pour ce lecteur-là, à ce moment là, l’oeuvre est littéraire.

Mais revenons à notre vibrionnante prof de français. Colette la fait vibrer très bien. Mais Colette réussit-elle, dans l’absolu, à faire vibrer tous les lecteurs possibles et imaginables ? Sans doute non. Parfois, on est encore trop jeune pour vibrer à Colette. Parfois, on ne possède pas tous les codes nous permettant de vibrer à Colette. Peut-on vibrer de la même manière à vingt ans ou à quarante sur le roman d’Albert Cohen : Belle du seigneur ?

Mais d’autres textes nous font vibrer, à la lecture desquels notre prof de français ne vibre pas systématiquement.

Vous me suivez?

Tout jugement de valeur autre que le jugement personnel ne peut que se référer à la norme sociale.

En bon curieux, Christian Poslaniec ne s’en laisse pas conter. A la suite des explorateurs du fait littéraire que sont Italo Calvino, Umberto Ecco, Julia Kristeva, il part à son tour à l’aventure, et voyez-vous, il nous apprend qu’il nous faut maintenant changer de point de vue.

La littérature au singulier, c’est fini tout ça !

Beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, le fait littéraire n’en est que bougrement plus intéressant !

Interactions écrivain, livre, lecteur, dialogue des textes les uns avec les autres, mise en rapport avec la notion de société, c’est véritablement un système qu’observe minutieusement Christian Poslaniec. Oui, la littérature au singulier, c’est bien fini. Que Madame la professeur de français le sache : depuis quelques décennies, on est passé de la littérature une à la littérature pluriel.

Nous en tirons un grand bénéfice. Celui de mieux comprendre, de moins simplifier, de plus relativiser.

Réjane

« Si un livre vous ennuie, ne le lisez pas » (Jorge Luis Borges)

« Je crois que la formule « lecture obligatoire » est un contresens ; la lecture ne doit pas être obligatoire. Parle-t-on de plaisir obligatoire ? A quoi bon ? Le plaisir n’est pas une obligation, c’est une quête. Bonheur obligatoire ! Le bonheur aussi est une quête. J’ai été professeur de littérature anglaise pendant vingt ans à la faculté de philosophie et de lettres de l’université de Buenos Aires. J’ai toujours donné ce conseil à mes étudiants : si un livre vous ennuie, abandonnez-le ; ne lisez pas un livre parce qu’il est fameux, ou moderne, ou ancien. Si un livre vous semble ennuyeux, laissez-le ; même si ce livre est le Paradis perdu – qui pour moi n’est pas ennuyeux – ou Don Quichotte – qui pour moi ne l’est pas davantage. Mais si un livre vous ennuie, ne le lisez pas ; c’est qu’il n’a pas été écrit pour vous. La lecture doit être une des formes du bonheur : voilà pourquoi je conseillerais aux possibles lecteurs de mon testament – que je n’ai d’ailleurs pas l’intention de rédiger – de lire beaucoup, de ne pas se laisser effrayer par la réputation des auteurs, de rechercher un bonheur personnel, un plaisir personnel. Il n’y a pas d’autre façon de lire. »

Jorge Luis Borges dans Borges para millones, entretien à la bibliothèque nationale de Buenos Aires en 1979.

Parfois, on tombe sur ce genre de texte… et on est content…

Silence