Archives pour la catégorie Traces d’écritures

Là où dorment Albert et Bella C.

« Le franchissement de la frontière à l’intérieur du cimetière (accès vers la France) est soumis aux prescriptions douanières en vigueur. Les visiteurs doivent notamment être en possession de documents d’identité valables, et ne pas transporter de marchandises susceptibles de faire l’objet d’une déclaration de douane. »

C’est une inscription règlementaire à l’abord d’un cimetière. Fichtre!

Vous voulez savoir où, quand et comment, nous l’avons découverte ?

Cela tombe bien : voici retracée, en mots et en images, l’histoire de cette aventure.

Belle excursion !

 » Quand on est en vacances dans une vallée distante de Genève de quelques kilomètres, et qu’on sait qu’un grand amoureux de la langue française, l’écrivain juif Albert Cohen, repose dans le cimetière israélite de Veyrier, petite ville suisse jouxtant Genève, un jour, on se lève tôt, et on entreprend le trajet.

Avant de partir, on s’était procurés un plan de Genève, et on l’avait déplié sur la table.

On avait vu Genève, ses rues, ses routes, ses parcs, ses avenues, et un peu en contrebas à l’Est, la petite ville qu’on cherchait : Veyrier.

***

On s’était aussi renseignés sur le cimetière israélite de Veyrier, et on en avait appris deux choses :

qu’il se trouvait sur le territoire français, à Etrembières, en Haute-Savoie ;

et que durant la seconde guerre mondiale, pendant l’occupation, des juifs, cherchant à trouver refuge en Suisse, avaient réussi à fuir la France en passant la frontière par le cimetière.

***

Ça nous avait plu, car on trouvait que ça allait bien avec Albert Cohen, d’être un défunt à la fois Suisse, Juif et Français. Ça nous donnait l’impression que, tout « raide, muet et impliable » que la mort l’avait laissé, là où il reposait, il était exactement à sa place.

Alors, quand on avait vu sur le plan de Genève Veyrier, et son petit cimetière placé de l’autre côté de la frontière, en France, on avait souri.

Il pleuvait.

Mais le trajet, que nous découvrions, avait été splendide, et notre cœur battait : nous avions rendez-vous!

Une petite route discrète nous indiquait le cimetière.

Une fois garés et descendus de voiture, nous avons été saisis par la beauté du lieu.

Nous ne nous attendions à rien de tout ça, et nous sommes restés un moment sans parler, à regarder.

Le mont Salève, semblant veiller sur le cimetière comme un gros chat.

.

Le long bâtiment de l’Oratoire

L’entrée

En levant les yeux

Le cimetière

La tombe d’Albert Cohen (1895-1981), écrivain.

Son épouse Bella Cohen (1919-2002) repose à ses côtés.

La sépulture symbolique des martyres juifs

Puis, il a fallu partir, quitter le petit cimetière de Veyrier.

Les cailloux déposés sur la tombe de l’écrivain nous avaient bien intrigués,

et on s’est promis de chercher à en connaitre la signification.

Un dernier regard sur le  mont Salève nous a fait penser  à « Mangeclous ».

Aux oncles Saltiel, Michaël, Salomon, Mattathias

s’improvisant montagnards sur les hauteurs de Genève.

Avant de reprendre la voiture et de poursuivre notre excursion,

au moment de refermer doucement derrière nous la jolie porte,

on s’est dit en nous-même :

« Au revoir, cher Albert Cohen, et à bientôt dans vos écrits, vos mots, votre patrie.« 

****::::::****

Rejane N.

Avec la complicité d’une photographe : Louison N.

et une mise en forme de Silence

Dialogue entre 2 co-blogueurs : l’écriture est-elle une activité de puissance, de pouvoir ?

Ce matin, je recevais de ma co-blogueuse (conteuse de son état) la question suivante :

.

L’écriture est-elle une activité de puissance, de pouvoir ?

.

Elle poursuivait :

 » Que sont les écrivains, sinon des êtres qui, ne parvenant pas à exprimer leur vigueur de vivre dans les activités humaines autres que l’écriture, parviennent, par la puissance du verbe, à faire éclater une force de bucheron, de maçon, une puissance d’Hercule?

Pourquoi, lorsque j’ai réussi à produire un écrit lisible, une chose, aussi petite soit-elle, qui est parvenue à son but : faire mouche, je me sens pleine et satisfaite ?

N’est-ce pas parce qu’enfin, extraite de mon insignifiance, je me sens soudain – mais est-ce ridicule ? – importante, aux yeux de mes semblables ? « 

.

Alors je me suis souvenu d’un hors-série du quotidien Libération, paru en mars 1985, qui avaient posé la question à 400 écrivains : Pourquoi écrivez-vous ?

Je me souvenais de certaines réponses qui allaient du je ne sais pas (Peter Handke) à des réponses très détaillées, souvent admirables ou prophétiques (celle de Marguerite Duras  prédisant que l’activité d’écrivain cesserait en 2027). Mais de ces 400 réponses, j’en ai toujours gardé une en mémoire, différente, celle de J.M.G. Le Clézio :

« Je vais vous dire, je vais tout vous expliquer. Donc, j’avais dix-douze ans, j’habitais cette maison sur le port, un peu napolitaine, complètement décrépie avec des draps qui séchaient à toutes les fenêtres de la cour, les chats à demi-sauvages qui se battaient sur les terrasses, et bien sûr les escadrilles de pigeons. En ce temps là je ne savais pas ce que c’était qu’un écrivain, je n’en avais pas la moindre idée, je ne me doutais pas qu’il y avait un écrivain nommé Jean Lorrain qui avait habité dans la même maison, autrefois. Je me souviens de cette maison surtout à la belle saison, en été et au commencement du printemps, parce qu’on laissait les fenêtres ouvertes et qu’on entendait le bruit des martinets et les roucoulements des pigeons. Mais il y avait un bruit spécialement qui me faisait quelque chose. Je ne peux pas vraiment dire pourquoi ça m’inquiétait, mais aujourd’hui encore quand j’y pense ça me fait frissonner et ça me met dans cet état de sorte de mélancolie et d’impatience qui précède le moment où je sais que je vais devoir m’asseoir n’importe où, là où je suis, prendre un cahier et un crayon à bille et commencer à écrire. Ce bruit, c’était les voix des jeunes gens qui s’appelaient dans la cour, qui criaient leurs noms. Il y avait des garçons qui venaient siffler, et d’autres mettaient la tête à la fenêtre, et ils disaient :  » Tu cales ?  » Et ceux d’en haut :  » Où vous allez ?  » Ils allaient je ne sais plus où, à la plage, ou à la foire, ou simplement au coin de la rue pour discuter, ou attendre les filles qui sortaient de l’école Ségurane, ça n’a plus aucune importance. Mais quand j’entendais ces sifflements, et les noms qui résonnaient dans la cour, j’imaginais une autre vie que la mienne, j’imaginais les bains dans l’eau de mer froide, le soleil, l’odeur des cheveux des filles, la musique des dancings, l’aventure, la nuit. Jamais je n’ai entendu siffler mon nom dans la cour, jamais je n’ai entendu siffler pour moi. J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris.

J.M.G Le Clézio« 

Réjane 13 août 2008 Silence

Message au journal Libération : vous seriez très inspiré de rééditer ce hors-série et peut-être de reposer la question à 400 nouveaux écrivains ?

Goethe pensait…

 » Goethe pensait :

Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d’amour, ce qu’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté

C’est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire ; il n’y a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les effigies : il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques bronzes injustes et trop insolents. Mais c’est là une besogne crépusculaire ; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand nous l’appellerons, ce sera pour qu’elle participe à une fête de gloire.  »

[Remy de Gourmont : préface à son IIème livre des masques. – Mercure de France, 1917]

Cinq phrases de Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery

Gohar

… »Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l’insaisissable, il y respirait un air d’optimisme et de liberté. La plupart des meubles et des objets usuels outrageaient sa vue, car ils ne pouvaient offrir aucun aliment à son besoin de fantaisie humaine. Seuls les êtres dans leurs folies innombrables, avaient le don de le divertir. »

 

 

Yégen

 

« Il n’y avait en lui aucune ressemblance avec l’homme de lettres soucieux de sa carrière et de sa réputation immortelle; il ne recherchait ni la gloire, ni l’admiration. Les poèmes de Yégen étaient composés avec les simples mots quotidiens; ils étaient à la portée de compréhension d’un enfant comme d’un adulte, sentis avec un instinct infaillible de la vie dans ce qu’elle a de plus authentique. »

 

« Son estime allait plutôt à des gens quelconque, qui n’étaient ni poètes, ni penseurs, ni ministres, mais simplement habités par une joie jamais éteinte. La vraie valeur de Yégen se mesurait à la quantité de joie contenue dans chaque être. »

 

 

La foule

 

Certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables, inscrivait son empreinte indélébile sur les corps hâves et décharnés; elle n’arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants. »

 

 

La torture

 

« La torture était devenue une des formes de la vie dans une société civilisée. On ne pouvait rien contre un cancer de l’estomac, encore moins contre la terreur instituée par des hommes pour opprimer d’autres hommes. Yégen acceptait les brutalités policières au même titre que les maladies incurables et les cataclysmes de la nature. »

 

[Mendiants et orgueilleux / Albert Cossery. – Ed. Joëlle Losfeld, 2005]

 

Phrases sélectionnées par Réjane.

Hommage à Albert Cossery, décédé le dimanche 22 juin 2008

Deux citations pour vous donner envie de découvrir ou de relire : « Mendiants et orgueilleux » d’Albert Cossery, auteur égyptien habitant dans un hôtel à Paris depuis 1945 et disparu un dimanche, jour symbolique, jour de repos, lui qui aimait tant la paresse…

L’esprit :

« Gohar vivait dans la plus stricte économie de moyens matériels. La notion du plus élémentaire confort était depuis longtemps bannie de sa mémoire. Il détestait s’entourer d’objets ; les objets recélaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée ; celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue. Non pas qu’il fût sensible aux apparences de la misère ; il ne reconnaissait à celle-ci aucune valeur tangible, elle demeurai toujours pour lui une abstraction. »

et

la manière et l’humour :

 » Un peu plus loin, il sourit en voyant l’immanquable mendiant accroupi dans un coin habituel. C’était toujours le même rite qui se déroulait : chaque fois qu’il passait devant lui, Gohar n’avait pas d’argent ; alors il s’excusait, et une conversation, d’un intérêt savoureux, s’engageait entre eux. Gohar le connaissait depuis longtemps et appréciait sa compagnie. C’était un mendiant d’un genre assez spécial, en ce sens qu’il ne formulait aucune plainte et ne souffrait d’aucune infirmité. Au contraire, il resplendissait de santé, et sa galabieh intacte était presque propre. Il avait un regard perçant qui trahissait le mendiant professionnel apte à juger d’un seul coup son client. Gohar l’admirait de n’avoir même pas songé à sauvegarder les apparences. Dans la confusion générale, personne ne semblait attacher de l’importance à son état de mendiant sain et florissant. Parmi tant d’absurdités réelles, le fait de mendier paraissait un travail comme un autre, le seul travail raisonnable d’ailleurs. Il occupait toujours la même place, avec la même dignité qu’un fonctionnaire derrière son bureau. Les gens lui jetaient une obole en passant. Parfois, il interpelait le donateur : il venait de tomber sur une pièce fausse. Alors commençaient d’interminables palabres, où les injures avaient le poids de l’éternité. Il parlait d’appeler la police. Cela finissait toujours à son avantage.

Gohar s’arrêta pour le saluer.

_ Salut sur toi, dit le mendiant. Je te voyais venir de loin ; je t’attendais.

_ Je m’excuse, dit Gohar. Je n’ai pas d’argent ; ce sera la prochaine fois.

_ Qui t’a dit que je voulais de l’argent ?

_ Pourquoi pas ? Je pourrais croire que tu me dédaignes.

_ Loin de moi cette pensée, protesta le mendiant? Ta seule vue m’enchante ; j’aime bavarder avec toi. Tu vaux plus par ta présence que tous les trésors de la terre.

_ Tu me flattes, dit Goher. Les affaires vont bien ?

-Dieu est grand ! Répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joies dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?

_ Non, je ne lis jamais les journaux ?

_ Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.

_ Alors je t’écoute.

_ Et bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Egypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.

_ Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?

_ Certainement, il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes.

_ Pour une histoire aussi merveilleuse, tu mérites vraiment quelque chose. Tu as réjoui mon cœur. Que puis-je faire pour toi ?

_ Ton amitié me suffit, dit le mendiant. Je savais d’avance que tu apprécierais.

_ Tu me combles d’honneur, dit Gohar. A un de ces jours, j’espère. « 

[Mendiants et orgueilleux (1955) / Albert Cossery. – in Oeuvres complètes : tome . – éd. Joëlle Losfeld, 2005]

Silence

Pour en savoir plus :

Les livres de Cossery ont été réunis en 2 tomes chez l’excellente maison d’édition de Joëlle Losfeld. L’énumération des titres des romans et recueils de nouvelles d’ A. C. donnent envie de les lire :

Mendiants et orgueilleux (1955)

Les hommes oubliés de Dieu (1941)

La maison de la mort certaine (1944)

Un complot de saltimbanques (1948)

Les fainéants de la vallée fertile (1964)

La violence et la dérision (1984)

Les couleurs de l’infamie (1999)

Peu de livres en définitive… par un contemplatif cynique…

un peu à la manière d’un autre, un même, un pareil, aux initiales semblables A.C., Albert Cohen, et dont l’esprit cynique des personnages (les oncles de Solal) et la jubilation constante permettent de rapprocher les œuvres de ces deux géants solitaires.

Vous pourrez lire gratuitement, encore pendant quelques jours, l’article hommage paru ce jour dans Libération:   » Cossery, la dernière sieste par Christophe Ayad« 

La notice bibliographique de Wikipedia, l’encyclopédie collaborative.

et ce jeune homme de 94 ans avait un MySpace !

Pour commander les livres : votre libraire local ou une librairie en ligne nommée bibliosurf...

…intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort… (Paul Valery)

« C’est un signe des temps, et ce n’est pas un très bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui – et non seulement nécessaire, mais qu’il soit même urgent, d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort« 

[in La liberté de l’esprit. Regards sur le monde actuel et autres essais / Paul Valery. – Gallimard, 1945. – (Folio essais, n° 106)]

Paul Valery a écrit cela dans les années 30. Toujours d’actualité ?

Silence


« Si un livre vous ennuie, ne le lisez pas » (Jorge Luis Borges)

« Je crois que la formule « lecture obligatoire » est un contresens ; la lecture ne doit pas être obligatoire. Parle-t-on de plaisir obligatoire ? A quoi bon ? Le plaisir n’est pas une obligation, c’est une quête. Bonheur obligatoire ! Le bonheur aussi est une quête. J’ai été professeur de littérature anglaise pendant vingt ans à la faculté de philosophie et de lettres de l’université de Buenos Aires. J’ai toujours donné ce conseil à mes étudiants : si un livre vous ennuie, abandonnez-le ; ne lisez pas un livre parce qu’il est fameux, ou moderne, ou ancien. Si un livre vous semble ennuyeux, laissez-le ; même si ce livre est le Paradis perdu – qui pour moi n’est pas ennuyeux – ou Don Quichotte – qui pour moi ne l’est pas davantage. Mais si un livre vous ennuie, ne le lisez pas ; c’est qu’il n’a pas été écrit pour vous. La lecture doit être une des formes du bonheur : voilà pourquoi je conseillerais aux possibles lecteurs de mon testament – que je n’ai d’ailleurs pas l’intention de rédiger – de lire beaucoup, de ne pas se laisser effrayer par la réputation des auteurs, de rechercher un bonheur personnel, un plaisir personnel. Il n’y a pas d’autre façon de lire. »

Jorge Luis Borges dans Borges para millones, entretien à la bibliothèque nationale de Buenos Aires en 1979.

Parfois, on tombe sur ce genre de texte… et on est content…

Silence

Alphonse Daudet, Albert Cohen, la chèvre et le petit Salomon…

Quand l’écrivain Albert Cohen (1895-1981) nous entraîne, entre l’île de Céphalonie en Grèce, la Ville de Marseille en France, et celle de Genève en Suisse, dans son épopée en quatre volumes (Solal, 1930; Mangeclous, 1938; Belle du Seigneur,1968; Les Valeureux, 1969), il est un grand, très grand conteur.

.

Il fait dire à ses rocambolesques personnages des choses impossibles, de même qu’il leur fait asséner de profondes vérités. Ça se moque, et c’est… poésie pure. Et c’est déchirant, et c’est délirant…souvent.

En lisant Le “Mangeclous”, l’extraordinaire et succulent Mangeclous, qu’ Albert Cohen a écrit dans une période où il n’allait pas bien, je tombe sur un extrait qui, ni plus ni moins, me sidère. Je poursuis l’histoire, et je reviens sur cet extrait.

.

Salomon, l’oncle Salomon, plus exactement le petit Salomon, le plus naïf des cinq oncles de Solal, les Valeureux, comme Albert Cohen les appelle, et bien Salomon, non, je ne rêve pas…gambade dans la nature !

La nature lui fait fête, et elle finit, à la nuit tombée, par lui être hostile.

.

En 1869, Alphonse Daudet (1840-1897), un autre talentueux conteur, qui avait acheté en 1864, au plein cœur de Provence, un moulin à vent et à farine, publie : “Les lettres de mon Moulin“. Du moulin, situé à Fontvieille, près de Arles, vont partir plusieurs lettres. La quatrième de ces lettres a pour titre : La chèvre de Monsieur Seguin.

.

La chèvre de Monsieur Seguin !

mais c’est bien sûr…

Quand le “petit Salomon” gambade dans la nature, la petite chèvre n’est pas loin.

.

Mesdames et Messieurs, attachez vos ceintures je vous prie, en avant toute pour :

.

Une partie de liberté avec petit Salomon, extraît de Mangeclous, 1938 par Albert Cohen.

et

Une partie de liberté avec Blanquette, extraît de La chèvre de Monsieur Seguin, in Les lettres de mon Moulin, 1869 par Alphonse Daudet.

.

Une partie de liberté avec petit Salomon

“Fils de mon coeur, petit Salomon, jeunesse du monde, naïveté et confiance, bonne bonté, rédemption des monstres aux râteliers de canons, aux narines soufflant l’ ypérite, et de tous les mannequins qui ont oublié d’être hommes. Salomon, petit prophète des temps bienheureux où les hommes seront tous pareils à toi. Salomon, petit mais vrai sauveur, il n’y a que moi qui t’estime et te respecte. Et tu es un trop vrai grand humain pour le savoir, ô escargot, ô microbe, ô grande âme. Laisse-les sourire et se moquer de toi et va gambader, petit, tout petit immortel. Va, mon agneau, mon mignon messie chéri.

L’ardent soleil sécha bientôt Salomon sauvé des eaux qui reprit sa course à travers la forêt embaumée. Une centaine de petits oiseaux l’entouraient, tous pépiants, car ils trouvaient excellentes les algues dont il était orné et les picoraient sans peur. Lorsqu’il s’arrêtait, ceux qui le connaissaient bien se juchaient sur sa tête pour se décontracter les pattelettes et se délasser avec insolence. Lorsqu’il se remettait à gambader, ils s’enfuyaient dans un grand froulis de soie et ils allaient se poser, petites boules innocentes, sur de hautes et fines ramures balancées.

Il s’amusa longtemps à chanter, à sauter et à baguenauder, environné par une multitude de petits amis voletants et aussi gais que lui. Parfois, il tournait comme un toton et disait des louanges à Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ses manches déchirées volaient tant de côté et d’autre qu’elles semblaient des ailes.

Les heures passaient. Les insectes craquaient, criquetaient, menaçaient et Salomon, ivre de drachmes, de coruscation et de voyages, ne songeait qu’à danser et à chanter et à crier la nouvelle devise des Valeureux.

– Vive la France !

Si bien que lorsque la nuit fut tombée, il se trouva perdu dans une sombre forêt où des chouettes commençaient à faire semblant de ricaner. Se bouchant les oreilles, une intense frayeur dans le dos tout mouillé, il chercha longtemps sa voie, chantant la Marseillaise pour se donner du courage.”

.

[Mangeclous, 1938, Albert Cohen. – Gallimard, Folio n° 1170, page 113 et suivante]

.

.

Une partie de liberté avec Blanquette

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse ! Plus de corde, plus de pieu…rien qui l’empêchait de gambader, de brouter à sa guise…

C’est là qu’il y avait de l’herbe, jusque par dessus les cornes, mon cher !…Et quelle herbe ! Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes…C’était bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !… De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !…

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes…Puis, tout à coup elle se redressait d’un bond sur ses pattes. Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin, là-haut, en bas, partout… On aurait dit qu’il y avait dix chèvres de M.Seguin dans la montagne.

C’est qu’elle n’avait peur de rien la Blanquette. Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil… Une fois s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise aux dents, elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.

– Que c’est petit ! dit-elle. Comment ai-je pu tenir là-dedans ?

Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde…

En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent très galants… Il paraît même, (ceci doit rester entre nous, Gringoire) qu’un jeune chamois à pelage noir eut la bonne fortune de plaire à Blanquette. Les deux amoureux s’égarèrent parmi les bois une heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu’ils dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette : c’était le soir…

– Déjà ! dit la petite chèvre. Et elle s’arrêta fort étonnée.

En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste…Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses aîles en passant. Elle tressaillit… puis ce fut un hurlement dans la montagne :

– Hou ! Hou !

Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M Seguin qui tentait un dernier effort.

– Hou! Hou ! faisait le loup.

– Reviens ! Reviens ! criait la trompe.

Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant, elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.

La trompe ne sonnait plus…

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient…C’était le loup.”

.

[Extrait de La Chèvre de Monsieur Seguin, Les Lettres de mon Moulin, 1869, Alphonse Daudet]

.
Réjane.
_______________________
Pour information :
.
La prochaine journée de l’atelier Albert Cohen aura lieu le samedi 31 mai 2008 à Paris IV Sorbonne (Amphi Guizot). Elle aura pour thème : Cohen et l’animal. Voir le programme ici.
.
Sur le site de la Bibliothèque électronique de Lisieux, on trouve beaucoup de textes tombés dans le domaine public comme ceux de Daudet ou encore sur  Gallica 2, le site de la Bibliothèque Nationale de France.

L’intelligence dans la nature… (Marcel Pagnol)

« Blaise : […] L’intelligence, dans la nature, ce n’était qu’une pauvre petite lueur qui devait nous guider dans l’accomplissement des actes quotidiens. Et nous sommes comme serait un homme qui porte une lampe dans un souterrain à la recherche d’un trésor. Soudain, la lampe fume, ou flamboie, ou ronfle, ou crépite. Alors, il s’arrête, il s’assied par terre, il fait monter ou descendre la mèche, il règle des éclairages. Et ce travail l’intéresse tant qu’il a oublié le trésor, qu’il finit par croire que le bonheur c’est de perfectionner une lampe et de faire danser des ombres sur le mur. Et il se contente de ces pauvres joies de lampiste, jusqu’au jour où il voit soudain que sa vie s’est passée à ce jeu puéril… Alors, il veut se lever, il tend les mains vers le trésor… Trop tard ! La mort déjà le tient à la gorge. L’intelligence, c’est la lampe. Le trésor, ce sont les joies de la vie. »

(« Jazz » (1926), dans Œuvres complètes I : Théâtre / Marcel Pagnol. – Ed. de Fallois, 1995. – acte II, scène 8, p. 225)

On trouve chez Albert Cohen le même type d’idée. Mais les deux compères étaient amis…

Silence

En ces temps commémoratifs, le mot Révolution…

En ces temps commémoratifs, comme on entend beaucoup de bêtises sur les malheurs ou les bienfaits de Mai 68 (Il suffit simplement de comparer les droits de l’époque actuelle avec l’époque d’avant 70 pour en tirer un bilan… positif…malgré tout), je vous propose la définition de Révolution selon le père de Marcel Pagnol… qui m’a toujours bien plu :

« Mon père expliquait à ma mère que, dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau.
« Alors, dit-elle, tu veux recommencer la révolution ?
Ce n’est pas une révolution qu’il faut faire. Révolution, c’est un mot mal choisi, parce que ça veut dire un tour complet. Par conséquent, ceux qui sont en haut descendent jusqu’en bas, mais ensuite ils remontent à leur place primitive… et tout recommence. Ces murs injustes n’ont pas été faits sous l’Ancien Régime : non seulement notre République les tolère, mais c’est elle qui les a construits ! »
J’adorais ces conférences politico-sociales de mon père, que j’interprétais à ma façon, et je me demandais pourquoi le président de la République n’avait jamais pensé à l’appeler, tout au moins pendant les vacances, car il eût fait en trois semaines le bonheur de l’humanité.
« 

(La Gloire de mon père /Marcel Pagnol. – éd. Livre de poche, 1967. –  p. 135)

Ca n’a rien à voir mais Marcel Pagnol était un grand ami d’Albert Cohen… Deux écrivains que nous devrions relire intensément… Pourquoi Albert Cohen est si mal connu ? Mystère… Je suis constamment surpris qu’il n’existe pas une grande biographie de Cohen qui montrerait son travail de diplomate et ses engagements…

Silence

Comment on pleure en Italien ? d’après Erri de Luca et son Montedidio…

A Naples, dans les années cinquante, c’est le Napolitain la langue.

L’Italien, que les enfant apprennent à l’école, lisent facilement et écrivent, reste, dans la bouche de nombreux adultes qui n’ont pas apprise cette langue, une langue du Dimanche.

Erri De Luca parle de ça dans son roman Montedidio (Gallimard, 2002 pour la traduction française), que des enfants peuvent voir leur père déchiffrer avec beaucoup de difficulté le journal.

L’enfant de Montedidio a treize ans. Alors lui, ce qui est drôle, est qu’il parle Napolitain, mais qu’il écrit en Italien.

Il a quitté l’école et maintenant, il travaille.

Les faits de sa nouvelle vie, il les écrit sur un rouleau de papier. Il écrit son journal en somme.

« Le rouleau tourne et je vois déjà écrites les choses passées, qui s’enroulent aussitôt. »

A un moment, il est confronté à un problème.

C’est après que Don Rafaniello, qui travaille avec lui, soit passé des larmes au rire.

« Tandis que j’écris sur le rouleau, je ne me rappelle plus comment on dit en Italien : il a éclaté en larmes ou bien les larmes ont éclaté. »

Il sait quelque temps après. Quand le deuil s’abat. Sur son père. Sur la menuiserie qu’on ferme. A l’hôpital où la maman n’est plus.

« Alors, les larmes éclatent, maintenant, je sais que ça se dit comme ça en Italien, parce qu’elles sortent et se détachent des yeux avec une explosion de l’intérieur, un coup qui les pousse. »

Réjane

—-

Pour en savoir plus,

perdez-vous sur le site indispensable consacré à Erri de Luca

« Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? » (Le livre de ma mère / Albert Cohen)

« Amour de ma mère. Jamais plus je n’aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c’est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d’une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c’est à dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d’être méchants, pour qu’on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu’on les aime…« 

(in Le Livre de ma mère / Albert Cohen. – Gallimard, 1954)

Eloge de la lenteur par Jean-François Manier, éditeur

« Au risque de n’avoir plus à déguster, dans un avenir proche, qu’une littérature « fast-food », il me paraît urgent de résister aux pouvoirs grandissants des gestionnaires de la culture. Le livre est un tel enjeu qu’il exige d’autres critères de valeur que sa seule vitesse de rotation. Et je crois même que son irremplaçable richesse tient à ses lenteurs, à ses pesanteurs.

.

Ce sont ces contraintes qui font du livre cette liberté qui dure. Oui, il faut un autre temps pour le livre : un temps pour l’écrivain face à son oeuvre, pour l’artisan face aux papiers, aux encres, le temps aussi pour le bibliothécaire en ses choix, le libraire en son commerce, comme pour le lecteur en son plaisir. Le temps, sans doute, que mûrissent les rencontres, que s’accomplissent les imprévisibles métamorphoses. Le temps du lent émerveillement.

.

Celui de l’urgence d’aimer. »

.
.
.
Recopié d’une carte postale éditée par Jean François Manier, Cheyne éditeur, 43400 Chambon-sur-Lignon

C’est le printemps !

Pour le fêter, 5 poèmes de Jean-Pierre Siméon,

directeur artistique du « Printemps des poètes« 
et
… poète.
.
.
Je sais
que nos enfants
les enfants de nos enfants
et leurs enfants encore
.
nous demanderont raison
du feu des ombres de la couleur
du désespoir que nous faisons
.
je sais
qu’un jour
un homme jettera ses mains
sur son visage
et cherchera dans la mémoire des hommes
.
les premiers gestes du malheur
.
je sais
qu’une petite fille
neuve et nue
comme l’herbe d’avril
se lèvera dans l’air noir
et redira pour lui
le long poème du monde
dont nous sommes chacun
la douceur et la rime
.
…………………………………………………………………………………………………………………….
J’ouvre la porte
il y a le rideau de la lumière
l’odeur des jasmin
.
et ce visage
qui me fait face
comme un soleil
.
voilà la forme de ma joie
ma joie et ma douleur
sont celles de tous les hommes
.

nul jamais n’est étranger
nul n’est étranger à la terre
……………………………………………………………………………………………………………………
Pour elle
le silence a son geste le plus clair
et la nuit ses branches les plus douces
.
elle a les faveurs
simples du jour
comme le fruit du matin
.
la rivière et la chance de l’été
l’exigence du secret
tout ce qui est bon pour nous, ses amis
son regard le promet
.
son sourire rajeunit le monde
…………………………………………………………………………………………………………………..
J’avais ouvert à deux battants
.
je jouais par terre dans la chambre
avec mes rêves
comme un enfant
j’attendais tout de la lumière
.
le rien de l’air, cela me suffisait
.
et soudain la volée des cailloux
la vie la nuit les autres
chacun avait jeté sa pierre
.
j’ai ramassé
ces pierres une à une
.
et je les ai regardées jusqu’au soir
sans comprendre
…………………………………………………………………………………………………………………..
Avançons
nous n’avons rien perdu
de ce qui nous fait grandir
.
ni l’énigme du cœur
ni la bonté des arbres
ni le vin de la colère
ni la chance
d’être ensemble
.
avançons encore
.
le feu mange l’ombre
mais pas l’oiseau
qui la précède
.
Extraits du recueil :
Un homme sans manteau / Jean-Pierre Siméon. – éditions Cheyne, 1996.
(Collection Poèmes pour grandir)
.
A noter que l’éditeur Cheyne organise tous les ans de merveilleuses lectures buissonnières et de traverse au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire : Les Lectures sous l’arbre.
.
.
Extraits choisis et soulignés par Réjane.
Photos du pays de Réjane (Pays de Gex et rivière La Valserine)

Mon pays des fleuves cachés…

« Mon pays des fleuves cachés » est mon pays. Celui de l’enfance. Celui de mon grand-père Laurent décédé il y a un an.

J’ai rejoint chaque été, et la rejoins encore, cette région secrète, inconnue des touristes, où le grand-père est né, où il a grandi.

Le bruit, ici, n’est pas comme ailleurs. L’odeur sent bon. Les routes sont amusantes, amusées, quand elles essaient d’épouser les contours du relief.
Il y a des souvenirs de carrioles qui dévalent les pentes, de genoux écorchés, de bassins d’orties, dans cette nature là. Il y a du Jura, dans ce coin de l’Ain qui fait de l’œil à la Suisse.
.
« Mon pays des fleuves cachés » est le pays où le Rhône commence. On le voit depuis la montagne aller tranquillement dans la plaine.
Autrefois, avant la construction du barrage de Génissiat, on le perdait à l’endroit dit « Les pertes du Rhône. » Ma mère se souvient y être allée enfant.
.

« Mon pays des fleuves cachés » est aussi le pays d’enfance du poète Jean Tardieu (1903, 1995), de même que le titre du poème qu’il consacre à ce phénomène.

Le Rhône ne disparait plus aujourd’hui « en enfer ». Mais il a une petite soeur, une rivière de montagne, la Valserine, qu’on perd à un endroit dit : « Les pertes de la Valserine ».

Je vais régulièrement visiter ce lieu lunaire où l’eau court dans le secret de la terre.

A l’instar du poète, je vois dans cette fantaisie de la nature un aspect phare de notre accroche au monde.

simandre-sur-suran.jpg

Mon pays des fleuves cachés

« Simandre-sur Suran ! Lalleyriat ! » criait l’employé du train entre Nantua et Bellegarde. Et du fer de son marteau, il frappait sur les roues, dans l’air odorant et glacé.

D’autres noms de mon pays me reviennent, avec leur sonorité acide, qui rafraichit la mémoire…

Demain comme hier, je veux aller, le cœur battant, respirer ma jeunesse dans le fort parfum des sifflantes, sauvages prés, torrents sinueux, scieries de sapins, près de ce lieu profond où, célébrant ses mystères, le Rhône autrefois disparaissait, cheval fantôme, sous les pierres tombales de son lit. Mais rajeuni, sacré par la nuit de ses gouffres, il surgissait plus loin, piaffant au soleil.

Maintenant que son libre galop et ce front courroucé se sont brisés contre un mur de ciment et que son sang jusqu’à Genève dégagé s’est répandu au hasard dans la plaine, sa sœur, la Valserine, Perséphone fidèle, continue à descendre aux enfers pour renaitre écumante.

Toute ma vie est marquée par l’image de ces fleuves cachés ou perdus au pied des montagnes. Comme eux, l’aspect des choses, pour moi, plonge et se joue entre la présence et l’absence.

Tout ce que je touche a sa moitié de pierre et sa moitié d’écume. »

Jean Tardieu
.
Réjane
.
——————–
encrier-babelio.jpg
En savoir plus sur Jean Tardieu ;

Etty a choisi d’aimer…

J’ai lu le journal d’ Etty Hillesum, une vie bouleversée (Seuil, 1985), il y a un an.

etty_livre.jpg

Ce journal, écrit par une jeune femme juive à Amsterdam, retrace deux années intenses de sa vie.

Quand elle commence à l’écrire, en 1941, Etty a vingt sept ans.

En Septembre 1943, elle quitte avec ses parents le camp de transit de Westerbork pour Auschwitz. Elle meurt là bas en Novembre 1943.

On ne sait pas si elle a écrit à Auschwitz. On ne possède rien sur son internement dans ce camp.

En revanche, le document que l’on possède, paru aux Pays Bas en 1981, est le témoignage sensible et moral d’une femme qui sait que l’humanité a commis l’irréparable.

.
Comment vivre quand son peuple part mourir dans les camps ?
.
Comment vivre quand on sait que l’on va mourir ?
.
Lire le journal d’Etty Hillesum, c’est voir une jeune femme :
.
Choisir l’amour et rejeter la haine
15 Mars 1941, 9 heures et demi du matin.
[…] rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. Si j’en venais à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite. »
.
Réfléchir chaque jour sur sa place dans le monde
Mardi 25 Mars, 9 heures du soir.
« Pourtant, il faut garder le contact avec le monde réel, le monde actuel, tacher d’y définir sa place, on n’a pas le droit de vivre avec les seules valeurs éternelles (…). Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure, pas plus que l’inverse, voilà une tâche exaltante. »
.
Vivre grâce à la poésie de Rainer Maria Rilke
Mardi 7 Juillet 1943, après-midi.
« J’aimerais avoir lu tout Rilke avant que sonne l’heure de me séparer de tous mes livres […] »

Au fur et à mesure que l’on parcourt les pages serrées du journal d’Etty Hillesum, on comprend. Etty a choisi d’aimer, d’être heureuse, de vivre. On comprend : Etty, dans ses allers retours entre la vie de l’écriture et l’écriture de la vie, réussit. Elle devient invincible.

.

Vendredi 3 Juillet 1942, 9 heures et demi du soir.
« […] Bon, on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l’accepte. Je le sais maintenant. Je n’imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancœur s’ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les Juifs. Mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de de sens, oui, pleine de de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société.
La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant. Je l’accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux (pour mon propre usage, sans pouvoir encore l’expliquer à d’autres) la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l’expliquer; mais si cela ne m’est pas donné, eh bien un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie où il sera rompu, et c’est pourquoi je dois vivre cette vie jusqu’à mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles, de sorte que mon successeur n’ait pas à recommencer à zéro et rencontre moins de difficultés. N’est-ce pas une façon de travailler pour la postérité ? »

Réjane

L’Odyssée de Guy et Alain…

Pour la deuxième année consécutive, Guy Besse et Alain Margot jouent au théâtre.


Cette année, marionnettistes dans « Issé« , un opéra baroque qui sera donné en Mai prochain au théâtre de Bourg en Bresse (Ain), Alain et Guy étaient l’an dernier récitants dans « Dis-moi pourquoi dans le secret tu soupires et tu pleures » version 2, une polyphonie théâtrale, musicale, et visuelle d’après l’Odyssée d’Ulysse et des paroles d’habitants (conception et mise en scène Géraldine Bénichou).

Nous vivons tous une Odyssée. L’exil, l’incompréhension, la séparation, l’isolement, le mépris, l’abandon, qui d’entre nous n’est pas un héros de l’existence?

L’Odyssée d’Alain est le résumé de sa vie depuis sa rencontre avec Guy.

L’Odyssée de Guy est la synthèse de son existence depuis qu’il a abordé Alain.

Le texte qu’ils ont écrit à l’occasion de cette aventure théâtrale, et qu’ils donnent sur les planches en cette fin de mois de Mars 2007, est un dialogue, le seul duo du spectacle.

D’autres participants viendront se raconter au public. Comme Guy et Alain, ils s’avanceront au bord de la scène. Ils tiendront leur texte à la main. Majestueux. Seuls dans leur peine.

Guy et Alain sont ensemble.Ils se sont avancés au bord de la scène. Ils ont leur texte à la main.

Alain, c’est lui qui commence.

Quand ils ont dit leur Odyssée, il n’est personne du public qui n’ait pas pleuré.

« Bourg-en-bresse. 1988.
Je suis dans un parc
Tout seul. En larmes.
Je n’ai plus rien, je ne sais pas où loger.
Une seule idée : me foutre sous un train.
Dans le vide, on pense à plonger
Et là, il y a des apôtres …..
J’étais sur un banc, à l’autre bout du parc
Quand je l’ai vu pleurer
Je lui ai fait signe de venir vers lui.
On se met à discuter
Je lui dis : j’ai plus rien
Et le Monsieur dit :
« Je m’appelle Guy »
A partir de ce jour,
On s’est plus quittés
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
Faire la mangave
Aller à la priante
Aux portes de l’église
Moi d’un côté
Moi de l’autre
Et après on mettait en commun
Le dimanche, jour de messe : la priante
La semaine, devant chez Guillot : la mangave.
Une fois, on s’est quittés trois mois, j’étais à Lyon
Moi, je m’ennuyais tout seul à Bourg
Alors Monsieur descend à Lyon pour me chercher
Je ne le trouve pas, je suis prêt à rentrer
A la gare de Perrache, Monsieur fait une crise d’épilepsie.
Les pompiers, l’hôpital Saint-Luc
et puis on m’envoie manger à la Rosière.
Moi, j’étais justement là, à la Rosière
L’apôtre, il m’a retrouvé, le jour de la Saint Guy.

C’est la seule fois qu’on s’est quittés.
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
Faire la mangave
Aller à la priante
Et se prendre une bonne murge
Une bonne murge
Un jour on s’est engeulés
non, on s’est pas engeulés, j’étais saoul
moi aussi j’étais saoul
Moi, je rentre à l’appart qu’on partageait
Moi, je reste couché, dans les chiottes de notre Dame
On m’a retrouvé là,
avec du sang partout
21 coups de couteau
Je me suis retrouvé à l’hôpital.
Moi, ce soir-là, je suis à l’appartement
Les flics entrent : perquisition
Ils m’emmènent au commissariat, ils m’interrogent :
« Dites-nous que c’est vous qui avez voulu le tuer,
et on en parle plus! »
Je dis : »quoi? »
Je ne comprenais rien.
21 coups de couteaux,
il y a eu des complications, j’ai failli être paralysé
Mais quand je suis rentré de l’hôpital : Alain, il était là.
Traîner les galoches
Traîner les bredequins
on s’est jamais quittés.
on s’est jamais quittés.
.
Guy Besse
Alain Margot
Introduction de Réjane.

Avez-vous lu : « Le grand troupeau » de Jean Giono sur la guerre de 14-18 ?

Avez-vous lu : « Le grand troupeau » sur la guerre de 14-18 ?

Savez-vous que tandis que Giono vivait l’horreur au front, il écrivait à ses parents, pour ne pas les inquiéter, qu’il allait bien?

« Aux armées le 30 Mars 1917

Mes deux vieux chéris,
J’ai reçu de vos nouvelles hier au soir sur le cours de la Dépêche. Je suis heureux que votre rhume ait presque disparu. Ici le temps est épouvantable. Cela ne m’empêche pas de me porter merveilleusement. Nous avons un peu plus à bouffer et nous desserrons un peu la ceinture. J’espère aller vous voir dans le courant avril. Les lettres m’arrivent très bien maintenant. J’espère que vous ne vous faites pas de mauvais sang à mon sujet maintenant que vous savez où je suis. Je suis bien abrité, au chaud et peinard. Espérons que pendant Avril, le temps se mettra au beau et que les amandiers seront fleuris pour embaumer ma permission.
Grosse caresse de votre fiston qui vous aime par- dessus tout.
Jean « 
Jean Giono
Radio télégraphiste
140ième régiment d’infanterie (Paroles de Poilus, Lettres et carnets du front, 1914-1918)
Réjane