Réponse à un commentaire : sur la paresse…

En réponse au commentaire d’un précédent billet sur la douceur, le bonheur, la jubilation, François Paradis réclamait (gentiment) un billet autour de la nonchalance, l’indolence, une certaine paresse et le chemin des écoliers

Or, cher François, voici qu’aujourd’hui, en relisant ce cher Nietzsche, je tombe dans les troisièmes considérations inactuelles, sur le texte suivant qu’il consacre à Schopenhauer éducateur, écrit en 1874. Répondant partiellement à votre interrogation et ouvrant d’autres pistes de compréhension sur notre époque, il est donc pour vous :

« Ce voyageur, qui avait vu beaucoup de pays et de peuples, et visité plusieurs continents, et à qui l’on demandait quelle qualité il avait retrouvée chez tous les hommes, répondait que c’était leur penchant à la paresse. Certaines gens penseront qu’il eût pu répondre avec plus de justesse : ils sont tous craintifs. Ils se cachent derrière leurs mœurs et leurs opinions. Au fond, tout homme sait fort bien qu’il n’est sur la terre qu’une seule fois, en un exemplaire unique, et qu’aucun hasard, si singulier qu’il soit, ne réunira pour la seconde fois quelquechose d’aussi multiple et d’aussi curieusement mêlé que l’unité qu’il constitue. Il le sait, mais il s’en cache, comme s’il avait mauvaise conscience. Pourquoi ? Par crainte du voisin, qui exige la convention et s’en enveloppe lui-même. Mais qu’est-ce qui force l’individu à craindre le voisin, à penser, à agir selon le mode du troupeau, et à ne pas être content de lui-même ? La pudeur peut-être chez certains, mais ils sont rares. Chez le plus grand nombre, c’est le goût des aises, la nonchalance, bref ce penchant à la paresse dont parle le voyageur. Il a raison : les hommes sont encore plus paresseux que craintifs, et ce qu’ils craignent le plus ce sont les embarras que leur occasionneraient la sincérité et la loyauté absolues. Les artistes seuls détestent cette attitude relâchée, faite de convention et d’opinions empruntées, et ils dévoilent le secret, la mauvaise conscience de chacun, en affirmant que tout homme est unique. Ils osent nous montrer l’homme tel qu’en lui-même et lui seul, jusque dans ses mouvements musculaires ; et mieux encore que, dans la stricte conséquence de son individualité, il est beau et digne d’être contemplé, qu’il est nouveau et incroyable comme toute oeuvre de la nature, et nullement ennuyeux. Quand le grand penseur méprise les hommes, il méprise leur paresse, car c’est à cause d’elle qu’ils ressemblent à une marchandise fabriquée, qu’ils paraissent indifférents, indignes qu’on les fréquente et qu’on les éduque. L’homme qui ne veut pas faire partie de la masse n’a qu’à cesser de se montrer complaisant envers lui-même ; qu’il obéisse à sa conscience qui lui dit :  » Sois toi-meme ! Tout ce que tu fais maintenant, tout ce que tu penses et tout ce que tu désires, ce n’est pas toi qui le fais, le penses et le désires. » […]

Si l’on dit à juste titre du paresseux qu’il tue le temps, il faut veiller sérieusement à ce qu’une époque qui place son salut dans l’opinion publique, c’est-à-dire dans la paresse privée, soit véritablement une fois mise à mort ; je veux dire par là qu’elle doit être rayée de l’histoire de la délivrance véritable de la vie. Combien devra être la répugnance des générations futures, lorqu’elles auront à considérer l’héritage de cette période au cours de laquelle ce ne furent pas des hommes vivants qui gouvernèrent, mais des apparences d’hommes accordés à l’opinion publique. »

(Schopenhauer éducateur (1874) in Considérations Inactuelles III / Nietzsche. – Trad. de l’allemand par Henri Albert. – Robert Laffont, 1993. – pp. 287-288)

Inactuelles ces considérations ?

Silence

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