Petit traité de philosophie naturelle de Kathleen Dean Moore aux éditions Gallmeister

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Lu cette nuit d’une traite, ce Petit traité de philosophie naturelle par Kathleen Dean Moore, écrivain, philosophe et naturaliste américaine, ouvrage paru aux si passionnantes éditions Gallmeister.

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Le titre original est le sous-titre de la version française, Holdfast, désignant une sorte de racine, située à l’extrémité de certaines algues et plantes simples, qui leur permet de s’ancrer dans le sol.

Comme le prologue est totalement en phase avec l’idée principale de ce carnet numérique (retrouver le lien entre nature et culture, relier ce qui semble distinct) le voici :

 » Dans l’océan vert aux reflets chatoyants qui borde la côte de l’Oregon, de grandes algues se tendent vers la rive à chaque marée montante et retournent vers la haute mer en tourbillonnant dès que l’eau redescend. Elles effectuent ces mouvements sans jamais relâcher leur emprise sur le sol océanique. Ce qui maintient chaque laminaire en place est une espèce de crampon, poignée de tentacules rugueux qui adhèrent à la roche grâce à une sorte de colle produite par la réaction de l’eau salée à la lumière du soleil. Lien invisible et suffisamment fort pour les faire tenir contre vents et marées, à l’exception des pires rafales d’hiver, ce crampon est une structure dont les biologistes n’ont pas réussi à percer tous les mystères. Quant aux philosophes, ils n’ont même pas essayé.

Dans nos espaces bleutés de lumière halogène nous vivons pour la plupart à l’ère des séparations : va-et-vient au tournant du siècle, étreintes sur fond d’aéroport, détecteurs à rayons X, solitude, petits mots près du téléphone. Les enfants croissent et s’impatientent. Les grands-parents croissent en sagesse, puis oublient le nom de leurs enfants. Mon métier m’entraîne d’une région à l’autre : Ohio, Oregon, Minnesota, Oregon, Alaska, Arizona, Colombie-Britannique, Oregon encore. Partout où je vais, je croise des gens venus d’ailleurs. Tous, nous laissons tant de choses en arrière. Les déjeuners du dimanche. Les accueillantes vérandas. Les infimes certitudes. Savoir quand planter des tomates, où acheter de la ficelle, comment affronter un décès. Ces lieux secrets et sûrs qui ont un sens pour nous : un chemin usé par nos pas au bord de la rivière, un bosquet de roses trémières auquel s’attachent le pollen et l’essaim d’abeilles.

Nous autres, professeurs, établissons des distinctions au lieu d’étudier des connexions. Dans leurs blancs laboratoires , les biologistes oublient sans difficulté qu’ils sont par nature des philosophes. Les philosophes, quant à eux, extirpent une idée de son contexte comme ils arracheraient un ver de terre à son trou pour le laisser pendre et sécher au soleil. A fermer nos portes à clef dès la nuit tombée, à sceller nos fenêtres pour nous protéger des orages, nous oublions des années durant que les humains sont partie prenante du monde naturel. Au mieux, il nous arrive parfois de nous en souvenir lorsque, vaguement nostalgiques, nous nous prenons à rêver d’un endroit où nous sentir « chez nous ». Assise sur un rocher blanchi de guano, tandis que j’observe la houle instable, je songe de nouveau à ces racines. A quoi pouvons-nous encore nous accrocher dans la confusion des marées ? Quelles sont ces connexions qui nous maintiennent en place ? Comment renouer avec la Nature un lien qui éveille en nous un sentiment intense de vie et de sécurité, ici, au bord de l’eau ?« 

(Prologue. – Petit traité de philosophie naturelle : holdfast / Kathleen Dean Moore ; Trad. Camille Fort-Cantoni. – Paris : Gallmeister, 2006. – 186 p. – (Collection nature writing) ).

Réjane N., une fidèle lectrice de ce carnet numérique me fait penser à la notion de clinamen, notion de la physique et philosophie épicurienne. Le clinamen, c’est  » faire se rencontrer de manière positive et originale ce qui d’ordinaire ne se rencontre pas« .

Ce clinamen, c’est l’objet du livre de Kathleen Dean Moore : relier des moments, des lieux, des personnes … en se déplaçant, en changeant de perspective… pour voir autrement… Un très beau livre…

Silence

Une réflexion au sujet de « Petit traité de philosophie naturelle de Kathleen Dean Moore aux éditions Gallmeister »

  1. Bonjour,
    Je découvre ce blog grâce à Babelio. J’avais envie de savoir qui était ce Mangeclous qui est en tête de ceux qui ont les mêmes livres que moi… vous en avez plus de 10X plus que moi, mais, bon, je me rattrape sur le nombre de critiques…
    Et voilà que je viens sur ce blog que je ne connaissais pas et que je trouve très intéressant. Déjà je note Kathleen Dean Moore, et pourquoi pas stephen Jay Gould. Ensuite, je retrouve des auteurs qui me sont chers, Juliet, Erri de luca..Je reviendrai !

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